Ibid
ne ferait que la confirmer. De la sorte, Edwards prendrait parti pour Malebranche contre Descartes, pour le con- . ceptualisrae de la Siris contre le sensualisme des Prin- I cipes de la Connaissance.
VI. Mais bannir le libre arbitre et de la terre et du ciel était changer du tout au tout l'assiette de l'idéalisme. Berkeley avait désigné comme primum cognitum la perception immédiate que nous obtenons, par la conscience, de notre vivante personnalité. Aux termes de son hypotlièse, il nous suffisait, soit de multiplier, soit de parfaire ce type saisi en nous-mêmes, pour inférer et d'autres esprits et Dieu. Avec Edwards, rien de pareil. Ma conscience est muette sur ma nature. Cette faculté ne peut m'entretenir de ma liberté, puisque l'autonomie du vouloir ne m'a pas été dévolue. Et, à supposer que j'en fusse doté, (chose inconcevable,) il y aurait à en douer Dieu une induction illégitime, puisque cette absolue spontanéité serait exclusive de sa haute perfection et que toute action émanée de lui doit suivre irrésistiblement de sa seule sagesse.
Mais dénier à Dieu le libre arbitre, ne sera-ce point rendre indémontrable cette suprême Existence? - En aucune manière. Toute la nature, au-dedans de nos âmes comme au-dehors de nous, compose un réseau serré d'événements et d'effets assemblés par les rigides liens de la causalité. Ce vaste déterminisme, qui ne gouverne pas moins rigoureusement l'élan des volontés que la chute des graves, est réglé, en son plus lointain principe, par l'opération divine, lajue'lle subit à son tour la loi de la sagesse immuable. La réalité de l'auteur des choses se déduit donc strictement de cette vérité : que nul effet n'est imputable au hasard, prin-
dpe qui n'a rien dé contingent ni de transitoire, pùisquMl fait comme partie intégrante de notre pensée et que Fauteur du MvidV3i proclamé a priori.
Par malheur, ce principe, si absolu soit-il, n'a rien en lui qui nous puisse éclairer sur l'essence de la cause souveraine. D'elle est né le monde ; choses et personnes ne relèvent que d'elle : c'est tout ce que nous en connaissons. Combien une telle notion n'est-elle pas indigente 1 Le terme de cause est, comme disent les métaphysiciens, d'ordre purement quantitatif. Or, ce qu'il nous fâche d'ignorer, ce sont les modes qualitatifs de cet Etre, sans qui rien n'existerait. Fatum a.Yeug\iiy force inconsciente, ou choc atomique ? Puissance idéale ou réalité concrète ? Chose ou âme? Personne ou fait? Berkeley n'eût pas été en peine de répondre. Mais Edwards serait moins à l'aise, lui qui refuse à l'homme même la libre activité et qui renonce à découvrir en quoi peut bien consister cette identité merveilleuse que la mémoire prolonge et ressaisit en chacun de nous. Quel exemple emprunter, demanderons-nous alors, sur lequel se puisse, toutes proportions gardées, concevoir un Esprit Divin? Nous-mêmes, que sommes-nous au juste, dans un tel système ? Un assemblage, non de sensations, mais d'idées, plus un quelque chose d'inconnu qui fait que cet amas se connaît, qu'il se sent un et identique à travers la durée. Le mot d'esprit ne pourra signifier pour nous rien de plus, quel que soit l'être de qui nous le prononcions. Par conséquent , dire du monde que la cause première en est un esprit absolu, c'est concevoir, au-dessus de toute existence créée, une multitude innombrable de ces idées dont je ne suis qu'une série partielle et transitoire, sans que je puisse entrevoir d'autre distinction entre mon chétif
moi-même et cette infinie collection. Mais pourquoi ne pas suivre jusqu'au bout la loi de la doctrine ? Osons en dérouler les conséquences extrêmes. Avouons que c'est un vain artifice de tracer une ligne de démarcation entre les idées qui s'unissent en moi d'une union éphémère et celles qui sont à jamais jointes en Dieu. Puisque celles-là ne diffèrent point de celles-ci et puisqu'en dehors des unes etdes autres les expressions de personnalité, d'unité substantielle, de libre arbitre, de spontanéité, de moi conscient, sont des désignations vides, donnons-nous pour ce que nous sommes au vrai c'est-à-dire pour des moments divers que traverse le développement de l'universelle pensée. Chaque âme flotte, passe et s'écoule, vague perdue dans l'inépuisable
océan de l'Idée. .
En répudiant le libre arbitre, Edwards s'est retiré le droit de conserver aux divers esprits cette individualité agissante que Berkeley leur avait expressément reconnue. lUeste bien idéaliste, mais il n'affranchit de la matière l'esprit que pour l'asservir au Destin. Son immatérialisme est inévitablement entraîné à se confondre avec le panthéisme. Pour éviter ce dénouement, il y aurait bien une ressource : renoncer à toute enquête sur l'existence et la nature de ce Dieu trop problématique et ne point porter les regards pur delà les idées qui, en se conglutinant, forment le mo. humain car au-dessus d'elles ne règne que le néant. Mais Jonaihan Edwards aimerait mieux brûler tous les livres de la philosophie plutôt que d'adhérer à cette compromission impie. Et, quand il y souscrirait, qu'aurait-il gagné au change '^ D'échouer dans le scepticisme. Il n'aurait repoussé Spinoza que pour se jeter dans les bras de David Hume.
VII. Ces conséquences radicales, le panthéiste libre penseur Dudgeon * et le Pyrrhonien David Hume s'appliquaient en Angleterre, chacun selon ses vues propres, à les tirer de l'idéalisme absolu. Faut-il attribuer à la crainte de cette contagion la défaveur que les autorités universitaires d'Amérique témoignèrent au système Berkeleyen? Ce qui est sûr, c'est que, parmi la jeunesse studieuse de la Nouvelle-Angleterre, la métaphysique immatérialiste ne fut pas encouragée longtemps. Nous pouvons, en effet, augurer de ce qui advint dans les autres grandes Ecoles par ce que nous savons s'être passé au Collège de Princeton (New-Jersey.) En cet établissement illustre, qui a produit dans bien des genres des hommes remarquables, le Berkeleyisme compta d'abord de décidés partisans. Les tuteurs donnaient l'exemple de l'enthousiasme. L'un d'eux, Mériam, se distingua par son zèle contre le réalisme-. Mais cette propagande dut s'interrompre et la philosophie du sens commun cesser de faire des recrues, le jour où fut préposé' au Collège un chef épris de la méthode Ecossaise et résolu de n'accorder à toutes les subtilités idéalistes ni trêve, ni quartier.
C'est en 1768 que le Collège de Princeton élut pour son président le D"" John Witherspoon, homme d'une grande
1. Ce serait le sujet d'une intéressante monof^raphie que la vie et l'œuvre de ce David Dudgeon qui s'achemina de lui-même, sans guide ni conseiller, à une manière de monisme dont ses contemporains se scandalisèrent fort et qui lui valut bien des persécutions. En 1732, il publie le Monde moral, où il nie toute distinction essentielle entre le Lien et le mal. En 1737, paraissent ses Lettres philosophiques sur VEtre et les attributs de Dieu, où il supprime toute dilTérence entre esprit et matière, Dieu et créatures, en même temps qu'il fait porter exclusivement notre connaissance sur des idées. Mais, à vrai dire, Dudgeon se rattacherait bien plutôt à Spinoza qu'à Berkeley.
2. Mc.-Cosh. — The Scottish Philoiophy (London 1875.) Art. 23.
L'IMMATÉRIALISME EN AMÉRIQUE 441
énergie morale et dont la forte direction exerça 'sur les destinées de cette maison une influence durable. Au dire du Président Ashbel Green, quand Witherspoon fut nommé, les théories Berkeleyennes étaient, à Princeton, en pleine vogue ^ Les tuteurs attendaient avec quelque impatience son arrivée, « comptant soit le confondre, soit le convertir. » Ils en furent, suivant le même historien, pour leur courte espérance et les débats tournèrent autrement qu'ils n'avaient prévu. Le nouveau Président se mit, dès le début, en campagne contre' le système, maniant avec une extrême habileté l'arme du ridicule «, tant et si bien qu'il <c extirpa du » collège 3 » cette néfaste philosophie.
Ce que dut être le contre-enseignement qui allait réhabiliter, au collège de Princeton, la doctrine de la matière et du monde extérieur, on s'en peut faire une idée parles Conférences de Philosophie morale que Witherspoon a laissées*. Nous y trouvons le thème des leçons qu'il développait devant son auditoire. C'est un cours sommaire de philosophie générale qui s'en tient à la méthode de Locke, amendée par le spiritualisme Ecossais. A l'exemple du célèbre empiriste, Witherspoon fait découler de deux sources nos diverses connaissances : de la sensation et de la réflexion. Mais, avec Reid et D.-Stewart, il professe que l'on ne saurait dissocier
1. Me. Cosh, ibid., d'après Samuel D. Alexander. {Princeton Collège, during the \Sth Cejitury.)
2. The life of Ashbel Green, begun to be written by himself. (New-York, 1849.) V. le chapitre v, où il est parlé de « cette ironie et ce sarcasme que . Witherspoon avait toujours à sa disposition, • à propos d'un incident politique où le Docteur montra beaucoup de caractère.
3. The Princeton Book, by Officers and Graduâtes ofthe Collège. {Boslon,
4. John Witherspoon, Works t. III : Lectures on Moral ^htlosoply,
(Philadelphie, 1802.)
l'impression reçue par le sens et la supposition qu'un objet extérieur l'a produite. Que les deux faits soient inséparables, c'est là, juge-t-il, un principe premier qui défie toute analyse et sur lequel s'appuient tous nos raisonnements subséquents. Quiconque rejette cette vérité fondamentale échouera forcément dans le scepticisme.
Comme Beattie et Oswald, il ne paraît pas que le Président de Princeton Collège se fît de la doctrine qu'il réfutait une notion bien exacte. « L'Immatérialisme, affirmait-il, » fait disparaître la distinction entre le vrai et le faux. J'ai » ridée d'une maison ou d'un arbre en un certain lieu et » je dis que cela est vrai : c'est-à-dire qu'à mon opinion, » il existe réellement une maison ou un arbre en ce lieu. » D'autre part, je me forme l'idée d'une maison ou d'un » arbre comme pouvant exister en ce lieu. Si vous pré- » tendez qu'après tout il n'y a nulle part ni arbre, ni mai- » son, ni lieu, je demande où est la différence ^ » Après cette rapide réfutation, Witherspoon se flatte d'en avoir fini avec un système qu'il traite de « ridicule tentative, » impuissante à gagner personne et tenue en mépris par qui la comprend.
La véhémence du verdict n'avait d'égale que la frivolité des considérants. Les tuteurs Berkeleyens, que toute cette
1. . Un avocat de ce système, continue Witherspoon, veut que la vérité » consiste dans la vivacité de l'idée : manifestement rien n'est plus faux. » Je puis former de quelque chose qui n'existe pas une idée aussi distincte » que d'une chose qui existe mais qui est absente de ma vue. J'ai une bien » plus vive idée de Jupiter, de Junon et de beaucoup de leurs actions, » d'après Homère et Virgile, encore que je ne croie pas à leur existence, que » je n'ai de bien des choses que je sais être arrivées dans ces quelques » mois ». C'est dit agréablement, mais Targument porte à faux contre Berkeley, pour qui nulle confusion n'était possible entre les idées des sens ou de la mémoire et celles de l'imagination. (Witherspoon, Op, cit., Lect. II.)
L'IMMATÉRIALISME EN AMÉRIQUE 443
mercuriale visait à guérir, auraient eu beau jeu à la convaincre ûHgnoratio elenchL Ils n'avaient qu'à ouvrir les Dialogues (VHylas et de Philonoûs ou les Eléments de Johnson, pour y voir annoncée et rétorquée cette futile réduction à l'absurde. Si philosophie au monde évite de confondre les objets de l'imagination et les réalités des sens, n'est-ce pas l'immatérialisme, selon qui les secondes se succèdent dans un ordre régulier et inflexible dont les premiers sont afl'ranchis ? Le critérium de la vivacité a pu suffire à Hume qui est un sceptique ; jamais le dogmatisme de Berkeley ne s'en est contenté.
Voilà ce que les auditeurs de Witherspoon auraient pu répondre, si la déférence ne leur eût interdit d'avoir raison contre lui. Entre le détracteur de l'idéalisme et les jeunes Berkeleyens la partie, à Princeton, n'était pas égale. L'autorité de Président compensait et au delà l'insuffisance de la dialectique. Quoi qu'il en soit, les défections à l'immatérialisme ne se firent pas attendre. L'un des premiers à renier l'hérésie irlandaise est le gendre et le successeur de Witherspoon, Stanhope Smith, qui formulera en ces termes sa foi réaliste : « Quelque médium que la nature puisse » employer pour unir l'objet avec l'organe du sens, que » ce soit une image, une idée, ou tout autre fantôme sen- » sible, c'est sans aucun doute Tobjet lui-même, non son « idée que le sens découvre/. )> En d'autres termes, postuiez la solution, vous en aurez fini avec le problème. Cette pétition de principe résume toute la méthode philosophique qui va désormais régner sans partage sur les Universités Américaines.
l'. Stanhope Smith, Lectures on moral and PoUtkal Philosophj. ^