L'IDÉALISME BERKELEYEN EN ANGLETERRE
convaincre de la défaveur presque universelle que les préjugés courants répandaient sur son idéalisme.
De même que Descartes après les Méditations, le métaphysicien Irlandais, quand il eut donné ses Principes de la Connaissance Humaine, souhaita de connaître quelle impression cet ouvrage avait produite sur le public qui lit et qui pense. Il se remit sur un de ses amis du soin de l'en instruire. Sir John Percival lui fut un Père Mersenne, — pour l'affectueux zèle s'entend; car, en ce qui concerne l'intelligence des problèmes philosophiques, il y aurait cruauté à pousser le rapprochement. Percival est le premier à décliner toute compétence et il est trop visible que Berkeley possède en lui un pauvre avocat*. En revanche, il apporte une conscience extrême à relater toutes les critiques, sans omettre les plus désobligeantes, qui, de toutes parts, viennent assaillir le semi Platonisme de son ami. Beaucoup ne se donnaient point la peine d'ouvrir le Traité. « Je n'ai eu qu'à dire le sujet de votre livre des Principes V à quelques fins esprits de mes amis ; ils l'ont aussitôt » tourné en ridicule et se sont refusés à le lire. . . » Un médecin, au vu du titre, diagnostique chez l'auteur la folie et conseille un régime. Un évêque se prend de pitié pour le présomptueux que la frénésie d'innover a pu jeter en cette démence. Un autre, plus éclectique, estime qu'il faut laisser chacun donner carrière à son ingéniosité et oppose à paradoxe paradoxe et demi : n'y,a-t-il pas en ville un homme qui fait bien mieux que nier la matière, puisqu'il refuse
1 . Je n'ai pas été moi-même capable de discourir sur le livre, Tayant . lu trop récemment; aussi bien ne puis-je, quand je m'y mets, être en état . de rentendre entièrement, eu égard à riûsuffisance de mes études pbilo- . sopbiques. . Lettre du mois d'août 1710. (C. Fr., Oj). cit.)
aussi toute existence à chacun de ses semblables ? — La réponse de Berkeley laisse percer, comme il était naturel , un assez vif désappointement. Et lui, l'ami de ce sens commun avec lequel il prétendait se ranger contre les doctes, il jette au consentement général le même défi superbe que Collier avait emprunté à Malebranche pour l'inscrire comme épigraphe en tête de sa Clef universelle : « Le fait que Ton se >■> récrie communément contre une opinion me semble si » peu prouver qu'elle soit fausse que l'on en peut à aussi » juste titre tirer argument pour établir qu'elle est vraie. » Quoi! On le compte parmi les sceptiques, parmi ceux qui, comme ce « visionnaire » de Londres, ne sont même pas assurés de leur être propre I Un tel contre-sens le confond. « Quiconque lira mon livre avec attention verra » qu'il y a opposition parfaite entre les principes qu'il con- » tient et ceux des sceptiques, et que je ne mets rien en » question de ce que nous percevons par les sens ' . »
La seconde lettre de John Percival n'apportait pas de meilleures nouvelles. Cette fois, les critiques, et quels critiques! deux savants illustres Clarke et Whiston, dont le premier était investi d'une autorité philosophique souveraine, avaient bien consenti à lire l'ouvrage, mais c'était pour en porter, à peu de chose près, le même jugement que ceux qui ne l'avaient point regardé. Vainement Berkeley remit-il à son ami une lettre à leur adresse pour obtenir d'eux l'exposé des raisons qui leur avaient dicté cette con-
1. Campbell Fraser. [Op. cit., ilid. Lettre de Berkeley, septembre 1710.) Quand ou se rappelle qug le livre des Principes aunonçait une seconde partie, laquelle ne fut saus doute jamais écrite, on se demande si le découragement causé par raccueil qu'avait reçu la première, ne le fit point renoncer à tenir sa promesse.
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damnation sommaire. Clarke s'y refusa, « par crainte d'être )) entraîné dans une dispute sur un sujet déjà clair pour )> lui » » Berkeley ressentit vivement ce dernier mécompte. On a peine, en vérité, à voir le plus grand métaphysicien du temps se faire humble et suppliant devant ce médiocre théologien pour obtenir de lui ne fût-ce que l'honneur d'une réfutation ^ Tant de mauvais vouloir ne fit point faiblir sa croyance, a Pour ma part, écrit-il à Percival, de » même que j'abandonnerais sans retard l'opinion que j'ai » embrassée si je voyais contre elle une bonne raison, de » même on m'excusera, j'espère, de m'y ancrer d'autant » plus que je ne me heurte qu'à d'opiniâtres et générales » assertions du contraire. « Il n'était guère possible de porter plus loin la modestie. Ce que l'auteur des Principes demandait, ce n'était même point des approbateurs. Il se contentait que les dédaigneux consentissent à motiver leurs répugnances. Il se résignait bien à une sentence défavorable, mais à condition qu'on ne lui en tût pas les attendu.
II. Bien des années plus tard, il put goûter enfin cet amer contentement de lire un réquisitoire en forme dressé contre son système. En 1735, André Baxter publiait sa Recherche sur la Nature de rame humaine, où il étabhssait la dualité de l'esprit et du corps et rejetait comme également erronés le matérialisme et l'idéalisme absolue Pour combattre la seconde des deux théories extrêmes, il
1. Ainsi du moins s'exprime un ami de Clarke, auquel Percival s'était adressé. (Lettre de Percival, du 28 décembre 1710. G. Fr., Op. cit.y ihid.)