La voie réelle-notionnelle » comme il aime à l'appeler
RICHARD BURTHOGGE
Du même coup, nous nous apercevons que le réalisme rendu inévitable, semblait-il, par les conclusions premières de l'auteur, s'est enfin singulièrement subtilisé et purifié. Cette matière qui, grâce aux espèces qu'elle projette devant les sens, met en mouvement nos puissances cognitives et dont la dissémination en une pluralité de corps individuels permet la formation d'autant d'âmes particulières, qu'est-elle donc en elle-même? On nous l'a dit : par rapport à l'âme, laquelle est activité sans mélange, elle est parfaite passivité ; par rapport à l'esprit mosaïque, elle est un véhicule fluide qui transmet en tout lieu son influence. Cette chose si subtile, que nous ne saurions nous figurer à nous-mêmes si nous ne l'imaginions sur le modèle de l'activité, c'est-à-dire d'un pouvoir mental, est ainsi rendue proche de la pensée, dont elle représente une sorte d'affaiblissement et de semi-stagnation ! — Sans doute, nous n'avons point là, à proprement parler, un idéalisme; nous avons du moins quelque chose comme un dynamisme spirituel.
IV. Nous ne nous demanderons pas dans quelles limites il y aurait lieu de rapporter à l'influence chaque jour croissante des théories de Malebranche ces progrès de Burthogge vers le spiritualisme transcendant. II y aurait dans une telle recherche une exagération probable et un accaparement illégitime au profit du maître français. Dans VEssai sur la Raison, Malebranche est pris à partie, avec respect mais avec vigueur; la lettre de VAme du Monde, sans manifester contre la doctrine de la Vision en Dieu une opposition aussi tranchée, fait valoir de combien l'hypothèse « réelle notionnelle » est supérieure.
puisque cette dernière évite de faire intervenir, au cours de la nature, la cause première en personne *. Il faut convenir également que la métaphysique deBurthoggeest éminemment dynamiste, celle de Malebranclie, intellectualiste avant tout. L'un spécule de préférence sur l'idée, l'autre sur l'action. Celui-ci ne s'éloigne guère de Descartes ; celuilà se rapprocherait davantage de Leibnitz.
Sous ces réserves et sans préjudice de la divergence des méthodes, l'auteur de la lettre à Keil se trompe de se croire si loin du philosophe de la Vision en Dieu. Cet Esprit Mosaïque d'où chacune de nos âmes jaillit, comme une étincelle passagère, a lui-même le pur Esprit, c'est-à-dire Dieu, pour foyer primitif. Or, puisque agir et connaître est le propre de ces âmes, traduirons-nous si mal la pensée de l'écrivain anglais, de dire que, selon lui, nous pensons et agissons en Dieu ? In co vivimiis, movemur et siimus^, cette pensée que Burthogge aime à citer ne plaisait guère moins à Malebranche, selon qui, c'est en Dieu que nous connaissons et que nous aimons.
Il est un dernier trait, non le moins important de tous, par lequel Richard Burthogge se rattacherait cette fois à Descartes qui le précéda et aux cartésiens qui vinrent après lui : la foi indiscutée, axiomatique en l'autorité du principe de cause. Qu'il eût cédé sans résistance à l'élan naturel de sa méthode, ce principe, nous l'avons vu, ne l'aurait pas retenu davantage que n'avait fait celui de substance. 11 se serait dit : le concept causal est, au même titre que les autres, un sens intellectuel en moi; pas plus
1. « La main qui agit par la tangente », selon un mot célèbre.
2. Cette parole sacrée, que Norris, Collier, Berkeley, Johnson, aimeront à redire, est l'un des adages favoris des déistes idéalistes.
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que les autres, il ne me fait percer les apparences et toucher l'absolue réalité. Un rideau de phénomènes intellectuels, derrière lesquels j'ignorerai à jamais s'il plane quelque existence en soi, entoure fatalement ma pensée. L'esprit humain doit donc se résigner à n'étreindre que des fantômes, à imiter, comme dit Ilamilton, le héros de Virgile : rerumque ignarus imagine gaudet. Dès lors, null^e exception pour quelque notion que ce soit. L'idée de cause ne parvient pas plus qu'aucune autre à faire brèche dans la loi d'universelle relativité. Burthogge pouvait, il devait, sacrifier cette idée à son tour. Mais, en ce cas, tous les ponts étaient coupés derrière lui. Nul passage à tenter de la logique à la métaphysique. Plus d'hypothèse d'un esprit mosaïque se fragmentant en âmes. Plus de panthéisme spiritualiste couronnant une psychologie subjective. Sur cette déduction négative du principe causal devait clore son Essai et la lettre à Keil devenait sans but.
En élevant ce principe à la dignité d'un axiome métaphysique inexpugnable, Burthogge abandonnait donc la méthode qui l'eût conduit à la doctrine des formes a priori. Par contre, il rejoignait, outre Descartes et Malebranche, Norris, Berkeley, Johnson, Edwards, en un mot les prochains et fervents adeptes de la méthode idéaliste. Ce leur est en effet, un caractère commun que tous ont choisi le concept causal pour la pierre angulaire de leur philo- Sophie Afin de mieux le soustraire aux atteintes du doute, tous l'ont transporté au sein de l'infini. Dieu est l'unique force • toute autre initiative n'est qu-occasionnelle et empruntée. Et c'est l'activité divine, dont le principe de cause offre en quelquQ sorte aux hommes un permanent symbole, qui procure aux choses l'inteligibillité, à la vérité son
L'IDEALISME EN ANGLETERRE AU XVIIl" SIÈCLE
fondement, à l'entendement son réel objet. Hors d'elle, rien ne serait, que mirage et déception. Aussi longtemps que la causalité occupera ce haut rang, le dogmatisme pourra défier les attaques. Grâce à Malebranche dont les écrits le naturalisèrent en Angleterre, cet axiome fournira à Berkeley un contre-fort sans lequel son système se fût écroulé à peine bâti. Le jour où, dédaigneux du principe causal, le philosophe en fera, comme de tous les autres, litière, le danger que Burthogge avait tourné à son insu ne sera plus évité.