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90 L'IDÉALISME EN ANGLETERRE AU XVIIl» SIÈCLE
tous les corps organisés et les faisant mouvoir : « tout » comme si une main d'une dimension énorme et d'un » nombre prodigieux de doigts jouait sur toutes les orgues » du monde et faisait de chaque son une note particulière » selon la disposition et la forme du tuyau. Ainsi l'âme » universelle, agissant sur tous les corps, fait produire à ») chacun d'eux des actions variées, selon la disposition et » la forme de leurs organes. »
Dans sa réponse, écrite en 1698 ', Burthogge s'empresse d'accepter et de reprendre pour son compte la comparaison. Il l'étend même des actes de la Vie à ceux de la Pensée. De même que la Vie, ainsi la Pensée « qui est une espèce » de vie », doit au corps sa spécification. La variété des impressions dues aux choses fait la variété des sentiments reçus par les sens et du môme coup la diversité des notions de TEsprit : « tout comme différentes notes ou )) différents tons ne sont que des modifications différentes » ou diverses modulations du son. » Cette façon d'expliquer la production des images et des idées est, ajoute-t-il, Lien plus rationnelle que celle de Malebranche, qui a le tort, dans les choses physiques, d'invoquer, au lieu des causes naturelles, la cause première -, « procédé un peu » trop antiphilosophique)). Pour qui suit la méthode pré-
1. Nous avons trouvé celle réponse parmi une série de Traités iulilulée: Â Collection of scarce and vahable Tracts on the most Interesting and Entcrtaining Suhjects. Lond., 1748. La lettre porte ce litre : 0/' the Soûl ofîhe Korld and of particular Sonls, in a Letfer ta U. Loch, occasioned by M. KeiVs Refîections upon an Essay lately published concerning Reason. Elle porte la date du 13 juin 1G98.
2. Malebranche, à bien des reprises, dira expressément le contraire, et ce sera contre lui un des principaux griefs d'Arnauld, selon qui le système des idées en Dieu faisait trop bon marché de l'initiative providentielle.
RICHARD BURTHOGGE 91
sente, l'explication, au contraire, devient aisée : « car les » images et les idées n'étant que des modifications de la » Pensée, sont produites par les impressions et rendues » différentes par la différence des impressions que font les » objets sur les facultés : de même que, quand on joue, les » différentes notes et tons proviennent du jeu différent des » doigts sur les divers tuyaux de l'orgue. )) Au reste, les faits aussi bien que l'autorité confirment cette hypothèse d'une âme du monde présente à la nature. S'expliqueraiton, sans cela, « que certains animaux se meuvent et palpi- » tent, qu'ils donnent d'autres marques encore de vie et de >> sensation, bien qu'on les ait coupés en plusieurs mor- » ceaux : ainsi les anguilles, les serpents, les vers de terre » etc.? »Dans la commune manière de penser, comment rendre compte d'un tel phénomène? Il faudra donc alléguer une division et discerption des âmes, opération qui s'accorde mal avec l'immatérialité qu'on leur assigne! A moins de supposer que les effets vitaux subsistent dans l'être, après le départ de l'âme qui en est la cause prochaine immédiate, et cela contrairement à la maxime reçue : suhlaia causa, iollitur cfTectus? Quant aux patronages, ils ne feront point faute à notre supposition. Et l'auteur d'énumérer les écrivains de l'antiquité classique, les Pères de TÉglise, les mystiques sans nombre qui en ont professé l'analogue. Cette lettre écrite durant les dernières années de Burthogge est intéressante à plus d'un titre. D'abord nous y vo/ons que de plus en plus l'esprit de cet indépendant^ et raffiné logicien fut attiré vers le haut spiritualisme d'où son analytique rationnelle avait semblé primitivement le détourner. Il se produisit sans doute dans l'âme de Burthogge quelque chose de tout pareil à ce qui se passera
L'IDÉALISME EiN ANGLETERRE AU XVlll» SIÈCLE
dans la pensée de Berkeley. Le psychologue si avisé de V Essai sur la Vision, des Dialogues (VHijlas et de Philonoiïs et de VAlciphron, se complaira lui aussi, vers la fin de sa vie, à la métaphysique éthérée du Portique et de l'École d'Alexandrie. La seconde partie de V Essai sur la Raison, surtout la lettre de VAme du Monde, ont une proche parenté, par la nature des considérations et la méthode dialectique, avec la future Siris.
D'autre part, la réponse aux Réflexions de Keil fixe très heureusement un point demeuré vague dans Y Essai sur la raison : elle nous apprend comment les deux moitiés de ÏEssai se tiennent, nous fait toucher du doigt la transition de Tune à l'autre et saisir l'intime unité du système. Ce que nous appelions l'analytique rationnelle de Burtliogge * ne doit pas être considéré à part de la métaphysique où elle conduit, comme deux lambeaux de philosophie mal joints l'un à l'autre, dont il faudrait dire avec le poète : umis et aller assidtur panmis. Le même mouvement de pensée se poursuit de la première à la seconde; un seul principe préside à toutes deux. Votre intelligence, nous disait-on d'abord, ne saisit pas proprement les objets ; elle se connaît elle-même, ou plutôt elle connaît les multiples modes d'action de ses facultés, mises en branle par les impressions que les objets lui apportent. Votre àme, nous dit-on ensuite, n'a pas d'individualité par ellemême : parcelle détachée de l'esprit central, issu lui-même de l'esprit divin, elle n'est devenue elle, c'est-à-dire une personne, c'est-à-dire un moi, que grâce à son union avec le système de matière, nommé corps, dont les organes, si l'on peut dire, la spécialisent.