EN DIEU
I. Jusqu'ici nous avons circonscrit notre étude dans les limites du moi, tel que l'observation interne permet de le saisir. Nous avons évité, pour plus d'ordre, toutes les considérations de nature à nous engager dans la pliilosopliie première. Cependant, à chacune des étapes que nous avons franchies, la métaphysique nous sollicitait. Cette mise en demeure se faisait de plus en plus pressante. Nous ne saurions plus longtemps remettre à entrer dans la région de la pensée a priori. De toutes parts, les problèmes se dressent, les questions s'accumulent : chaque donnée psycliologique nouvelle apparaît grosse de sousentendus ontologiques. L'heure est venue de prendre parti entre les systèmes; la neutralité n'est plus permise. Comme eut dit Pascal, il faut parier.
Tant qu'il ne s'est agi que de nos modalités spirituelles, impressions, inclinations, volontés, passions, pensées mômes, la conscience venait à bout de nous édifier, pourvu que la curiosité scientifique ne lui demandât point de trop approfondir. Si l'on veut savoir oii nous acquérons la connaissance que nous avons de notre personne, on devra se contenter de cette simple réponse : en nous-mêmes. Mais
MALEBR.\NCHE ^^
dès que le moi cesse d'être seul en cause, une explication aussi élémentaire n'est plus de saison. Par exemple, nous avons dit que ni la vue ni même aucun sens ne nous révélait réellement la distance des objets perçus et qu'il y fallait l'intervention de l'entendement. Par exemple encore, nous avons affirmé que notre cerveau agissait concurremment avec notre esprit, que nos états psychiques avaient pour corrélatifs constants en notre organisme des phénomènes déterminés : vibrations, images corporelles, traces des images. Rien de tout cela ne me pouvait être chuchotté par ma conscience, faculté qui m'entretient exclusivement de moi. L'espace et les objets distants, les corps et leurs images, mon cerveau et les traces y gravées, ce sont là toutes choses dont ignore le sentiment intérieur De quel droit en parlé-je donc et à qui suis-je redevable de pouvoir mettre sous ces divers mots un sens? Ce ne peut être la conscience que j'ai de mon âme et de ses modifications qui me permet d'entendre ces différents termes. Ce que nous appelons objet sensible ou corps u est que de l'étendue configurée d'une certaine manière. Mon cerveau tout le premier ne consiste qu'en une extension dont ces traces, images corporelles, vibrations, etc., composent autant d'états. Or l'étendue et la pensée ne se peuvent ni pénétrer ni comprendre l'une l'autre : substances hétérogènes, elles contrastent absolument et sont distantes l'une de l'autre de tout le diamètre du réel. Mais je ne suis véritablement que pensée : sur ce point Malebranche partage sans restrictions la conviction de Descartes. Il ne saurait donc m'être donné de connaître par moi-même ce que c'est qu'étendue et modes de l'étendue. Si j'ai l'idée de monde matériel, d'objets sensibles, de corps
136 L'IDÉALISME EN ANGLETERRE AU XVIil'' SIÈCLE
et de manières des corps, cette idée me vient de quelqu'un qui ne peut évidemment être moi. Aussi bien attribuer à rame le pouvoir de tirer d'elle seule de semblables idées serait la rendre créatrice et la douer d'omnipotence*. Sans compter que notre esprit, incapable qu'il est de rien produire sinon en conformité avec un modèle, ne pourrait créer des idées qu'à la ressemblance d'originaux déjà en sa possession : ce qui nous jette dans un recul à l'infini. Veut-on que ces idées des choses soient contemporaines de chacun de nous et que le Créateur les ait produites en notre àme, aussitôt nés? Les idées des choses sont en nombre infini; comment un esprit limité tel que le nôtre sufflrait-il à les contenir? Outre que la difficulté de tout à l'heure reparaîtrait : qui guiderait le choix de l'âme en cet étalage immense d'idées renfermées en son sein et comment, lorsqu'elle raisonne, discernerait-elle celles-là précisément dont elle a besoin? Hasardera-t-on enfin que l'âme n'a peut-être, pour entrer en possession de cette infinité d'objets idéaux, qu'à se contempler, elle et ses perfections-? Mais elle a trop le sentiment de son humilité pour se mentir ainsi à elle-même et s'investir d'un attribut divin.
Si ce n'est pas l'esprit qui se donne les idées des choses; si, d'autre part, les corps n'émettent point jusqu'à nous des espèces qui leur ressemblent, explication discréditée et que ruine la plus superficielle critique ^ une dernière voie nous est ouverte : c'est que nous apercevions les choses en
1. Nous énumérons ici les diverses explications que Malebranche [Rech., liv. III, Ii« part., ch. ii-vi), discute et rejette tour à tour, de manière que l'on soit conduit, par voie d'exhauslion, à l'hypothèse de la vision en Dieu.
2 Ibid.j ch. V.