‹ L'Idéalisme social (volume 2)Chapitre 10 sur 47 · LE SENTIMENT DE L.\ PROPRIÉTÉ · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT DE L.\ PROPRIÉTÉ

Notre esprit est tellement habitué à s'exercer sur les mots que nous finissons par ne plus voir exactement les choses, tant les signes qui les expriment en ont obscurci la notion pour notre entendement. Ainsi, le sentiment de la propriété est un des plus précis et des plus clairs parmi ceux que nous sommes à même d'éprouver. Il était sans doute trop simple de le concevoir en ce qu'il est et comme il est, puisque les juristes et les économistes ont éprouvé le besoin de l'embrouiller et de l'obscurcir en se prêtant un mutuel appui, sinon de mutuelles lumières, dans cette belle besogne où le droil déforme, masque ou nie les faits dont il est censé exprimer les rapports; tandis que la métaphysique achève de les rendre méconnaissables, grâce au miroir faussé, convexe ici, concave ailleurs, qui lui sert à les réfléchir. Croit-on avoir rendu la propriété sacrée et inviolable quand on a gravement formulé qu'elle est un droit, et qu'elle tient au plus profond des fibres humaines? Si elle est un droit, comment des membres du corps social peuvent-ils être dépossédés de leur droit? Et si elle tient tant au cœur de l'homme, pourquoi y a-t-il un si grand nombre d'hommes dont le cœur pourrait saigner d'avoir été séparé d'elle ?

Disons plus simplement qu'elle est un moyen d'existence,

et que seul le travail la produit, Tentretient et l'accroît. Toute propriété est, ou bien instrument de production, ou bien objet de consommation ; elle peut être à la fois l'un et l'autre : le même esclave du centre africain qui porte un fardeau de bois ramassé dans la forêt, rôtira sur son fagot allumé par lui si lia chasse du maître a été infructueuse. L'idéal, pour ce malheureux noir, quel est-il ? D'être propriétaire au lieu d'être propriété. Les jouissances qu'on tire de son labeur et que sa propre chair est exposée à compléter, il voudrait les tirer du labeur et au besoin de la chair d'un autre.

Il s'entend de reste qu'on ne produit pas pour produire, mais pour consommer. Si notre nègre a pour idéal d'être propriétaire d'un autre nègre, c'est d'abord et essentiellement parce que cette propriété assurera sa subsistance ; il ne «conçoit pas que chaque homme y pourvoie pour son propre compte, du moment qu'il peut forcer son semblable à s'acquitter de ce soin. Malgré les grandes phrases qui sont le •décor de notre civilisation, au regard des esprits encore inaptes à découvrir le fait inique sous le mot pompeux qui le re- •couvre, — telle la victime sous les fleurs doixt la parait le sacrificateur antique, — nous sommes encore à une trop courte distance du concept africain de la propriété pour avoir le droit de le regarder de haut. Avoir remplacé le droit du .plus fort par celui du plus habile, et le rôti humain par le •rosbif ne constitue pas, après tout, un très grand progrès, si l'on envisage ceux que l'humanité peut légitimement espérer d'accomplir. Les envisager, ces progrès, c'est se tenir déjà .bien loin et bien au-dessus des faits actuels ; ceux qui ont l'ambition de l'avenir ne peuvent avoir l'orgueil du présent.

Du sentiment primordial de la propriété pour son utilité ipropre naîtront ensuite le sentiment de la propriété en soi, et 'toutes les vanités qu'il entraîne : Mais, à l'origine comme ensuite au fond du sentiment de propriété, il y a ceci et il n'y ^ que ceci : la satisfaction des besoins assurée par la propriété, — de même qu'au fond du sentiment amoureux, quelque soin que nous ayons pris de dissimuler la brutalité de notre Techerche sous mille parures morales et sentimentales, nous trouvons, persistant jusqu'à ce que la satisfaction physique

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