LE COLLECTIVISME
d'existence, — les collectivités d'actionnaires n'étant pas des entités ni des accumulations de matériel, mais des groupements d'hommes possédant individuellement des moyens d'existence, — un troisième élément, non moins incontestable au point de vue même du droit écrit actuel, peut être introduit pour aboutir à la solution : il suffît, par des lois sur l'héritage, de donnera la propriété actuelle un caractère viager. Ces moyens, que l'État pourrait employer pour l'incorporation de la propriété capitaliste au domaine commun, ne seraient, qu'on le sache bien, ni une sorte de rachat que rien ne justifierait, ni une atténuation des droits imprescriptibles de la société ; ils seraient simplement une mesure d'ordre public, inspirée par le désir de ne pas frapper des hommes dans des moyens d'existence que leur assura une injustice sociale, dont ils ne portent pas personnellement la responsabilité, mais néanmoins de mettre fin au privilège dont ils jouissent indûment; et l'adoption de cette mesure serait naturellement subordonnée à l'attitude qu'ils auraient vis-àvis de la société, résolue à mettre un terme à ce privilège. Pour ce qui est de la catégorie des capitalistes individuels, ou patrons, il y aurait nécessairement à distinguer entre ceux qui, parleurs propres capitaux ou par des commandites conservant le caractère patronal dans son intégralité, dirigent et exploitent des entreprises, où le machinisme et la division du travail ont rendu nécessaire la coopération d'un certain nombre d'ouvriers, — et ceux qui sont plutôt des artisans parvenus au patronat. Parmi les premiers on peut compter les grands propriétaires agricoles, les armateurs, les usiniers et manufacturiers, propriétaires de grands magasins, négociants, banquiers. Parmi les seconds peuvent se placer les moyens et petits propriétaires agricoles, les boutiquiers, les patrons de la petite industrie. Les premiers ont des connaissances professionnelles et un esprit d'initiative développé par l'exercice de l'autorité. La société ne peut songer à se passer de leurs services. Mais s'ils sont utiles^ indispensables même, en tant que chefs de travail, il n'est pas du tout nécessaire qu'en qualité de patrons ils annexent au produit de leur travail personnel une part prélevée sur le
produit des ouvriers qu'ils emploient. Leur domaine peut donc, par les moyens indiqués ci-dessus, être repris par la collectivité, dont ils deviendraient les représentants, et devant laquelle ils seraient responsables. Les seconds, au regard de ridée de justice, n'ont pas plus de droits que les premiers au patronat. Mais si Ton tient compte que la justice est Tharmonisation de toutes les formes de la nécessité, il faut bien reconnaître que la petite propriété industrielle et agricole n'est pas à un plan d'évolution qui permette sa mise en valeur au moyen de la coopération par grandes masses exerçant leur activité sur un outillage mécanique perfectionné. Le devoir delà collectivité n'est donc pas d'incorporer en bloc à la propriété sociale ces moyens sporadiques et simples de production, mais de faciliter leur transformation sans qu'elle donne lieu, comme il arrive aujourd'hui, à des crises qui causent le plus grand dommage aux producteurs attachés à la petite industrie et à l'agriculture primitive. D'une part, la participation des ouvriers aux bénéfices ; d'autre part, l'action solidariste des syndicats professionnels, peuvent être des moyens actifs d'évolution; et ces moyens joints à l'essor que prendrait l'esprit d'invention, débarrassé des entraves que lui opposent l'avidité capitaliste et l'instinctif misonéisme des ouvrier?, permettront rapidement aux industries où la main-d'œuvre domine encore de se transformer en industries mécaniques, où la coopération est la règle et la condition essentielle de fonctionnement. Pour ce qui est du commerce, s'il est une catégorie économique qui présente les caractères d'un service public, c'est bien celle-là. Déjà les coopératives de consommation, qui vont sans cesse se multipliant, modifient dans le fond et dans la forme cette fonction intermédiaire. Bientôt, les Communes pourront, dans le cadre des grands magasins, suivre et perfectionner le modèle indiqué par les sociétés coopératives ; car il vient toujours un moment où les progrès, réalisés par les groupements libres, sont si évidents et si généraux, s'imposent avec tant d'autorité par les services qu'ils rendent, qu'il faut leur donner une extension qui réponde aux besoins mêmes qu'ils ont suscités. Toutes nos institu-
lions d'État ont été, à l*origine, des institutions privées, dont l'extension a, pour ainsi dire, nécessité la nationalisation, c'est-à-dire la transformation en services publics.
Le collectivisme peut seul combiner et harmoniser deux nécessités exprimées chacune par un sentiment correspondant. D'une part, il tient compte des faits contemporains, des institutions existantes et des phénomènes, et de la mentalité que ces faits et ces institutions déterminent ; tout cela le rattache à Tindividualisme. D'autre part, il constate et utilise la faculté toujours croissante qu'acquiert la société d'agir sur son propre développement à mesure qu'elle se connaît mieux ; cela le fait solidariste. L'économie politique a trop insisté sur la première de ces nécessités et l'a trop exclusivement indiquée comme la seule qui domine les rapports humains; science étroitement réaliste, elle a trop glorifié l'inconscient mécanisme qui résout en une précaire harmonie générale les antagonismes particuliers, et trop ignoré que les associations pour la lutte, qui se forment à l'aveugle et se combattent dans la nuit, produisent, totalisées, une insolidarité et une insécurité générales. De même que le capitalisme sépare le producteur du produit, l'économie politique, science du capital, ignore l'homme dans le producteur et ne garde ainsi, pour le sociologue, que la valeur d'une statistique, puisque, quand elle se mêle de formuler des principes et des lois, elle exprime la liberté des actions de l'homme par la fatalité du mouvement des choses.
Il est temps que la solidarité des efforts humains prenne conscience d'elle-même, de sa force dans le passé et de sa puissance dans l'avenir. Pour cela, il faut cesser de considérer la solidarité comme une pure opération de l'esprit, comme une conception métaphysique qui ne peut en rien dominer les rapports économiques ni les rattacher aux autres
rapports sociaux, comme une leçon d'école destinée à demeurer purement verbale et qu'on fait enseigner, par acquit de conscience encore moins que par habitude prise, à des gens qui ne la pratiqueront point par des gens qui ne Font pas davantage pratiquée. Il faut qu'on note les manifestations de jour en jour plus perceptibles du phénomène de la solidarité dans Tordre économique, où il détermine une ascension continue vers un meilleur état social; et dans cet état cependant les avantages individuels sont encore aujourd'hui répartis en raison inverse de Teffort accompli. Il faut qu'on prouve qu'il n'y a pas antagonisme organique, et surtout essentiel, entre les intérêts et les sentiments de l'individu et ceux de la collectivité ; que les prétendues conquêtes de tel ou tel individu sur la collectivité ont été le résultat d'un effort collectif dont cet individu, le totalisant, a été le bénéficiaire unique ; enfin, que la lutte pour l'existence n'a pas, dans la réalité, de caractère simpliste et absolu, qu'elle perd le caractère individuel pour revêtir le caractère collectif, et ainsi tend à se résoudre finalement en solidarité, et qu'elle n'est pas le monstre inconscient et bienfaisant devant lequel se prosternent les adversaires de toute organisation volontaire et réfléchie de la solidarité dans le domaine économique.
Est-il nécessaire de montrer que le tissu social sur lequel sont brodées d'or et de soie les richesses des uns, et d'un vulgaire et terne coton les misères des autres, rend solidaires tous les fils dont il se compose; et que, par conséquent, l'enseignement de la solidarité ne devrait pas être un chapitre de morale scolastique, bouche-trou vaille que vaille des religions tombées en désuétude, destiné seulement à adoucir un peu les procédés barbares de la lutte pour l'existence ? Oui, cela est nécessaire, puisque la morale enseignée est malheureusement une règle de pure conduite individuelle, et qu'à ce titre elle se garde bien de critiquer les conditions économiques générales qui rendent la règle inapplicable, ou font que quiconque veut quand même s'y conformer est vaincu d'avance par ceux qui ne s'y conforment pas. Cette abdication sociologique de la morale a pour résultat de rendre presque inutiles les efforts que dispersent des milliers de philan-
thropes en des œuvres de sauvetage local et particulier. Respectueux du fait économique et social général, qui engendre les misères au soulagement desquelles ils se sont voués, on les voit courir, insuffisants infirmiers, sur le vaste ' champ de la bataille sociale et ne ramasser qu'un nombre infime de blessés. En vain ils se spécialisent pour ramener les voleurs au respect de la propriété et les prostituées à la pratique de la vertu, pour combattre l'alcoolisme et la mendicité, pour hospitaliser les vieillards, secourir les veuves et élever lés orphelins : cette division du travail est impuissante à tarir l'océan d'iniquités et de misères ; la tâche est au-dessus de leurs forces, sinon de leur courage, et le seul salut auquel s'emploient véritablement les philanthropes est le leur propre. On ne peut pourtant les laisser s'enorgueillir de leur si peu efficace besogne, surtout lorqu'on les voit l'opposer à l'œuvre de transformation sociale, qui seule peut mettre fin aux maux qu'ils tentent de soulager, et qu'on les entend nier toute réforme d'ensemble comme entachée d'utopie ; car il est dans l'ordre que les sauveteurs individuels, opposés à tout sauvetage social, soient des conservateurs au sens le plus complet du mot. Si bien qu'on se demande s'ils ne regretteraient pas une disparition du mal, qui rendrait inutiles leurs vertus. En samme, l'extrême richesse et l'extrême misère sont solidaires ; la spéculation heureuse, qui crée les parasites d'en [ haut, a pour contre-partie les ruines, les découragements et ! les perversions, qui créent les parasites d'en bas ; le luxe de l'un est fait du dénuement de l'autre, la luxure du riche sollicite la prostitution de la pauvre, tout coup de Bourse a pour répercussion un cambriolage, toute pléthore ici produit là de l'anémie. Que disparaisse le parasitisme doré et le parasitisme en haillons disparaîtra, non seulement parce que ces deux produits ont une même cause matérielle, mais parce qu'ils ont des conditions et des conséquences morales identiques. Comme le dit si excellemment M. Tarde, les choses étrangères ne s'opposent pas les unes aux autres, mais des choses semblables qui diffèrent, mais des extrêmes de même origine, dont, ici, l'identité s'établit par un commun critérium moral : l'égoïsme.
Le développement du phénomène de solidarité dans le domaine économique a été étudié dans les chapitres qui précèdent. Il faut pourtant y insister de nouveau, et démontrer jusqu'à l'évidence que, à mesure que s'étend le domaine de l'activité industrielle, les moindres mouvements de cette activité ont leur répercussion jusqu'aux points les plus extrêmes du domaine, et aussi dans les modes d'être ou d'agir de Thumanité qui paraissent avoir le moins de rapport avec l'état économique. Tout le monde connaît cet exemple, bon cependant à rappeler ici, de la manufacture anglaise poussant par tous les moyens possibles l'Inde à la production du coton. L'Inde fournit le textile demandé et négligea la culture du riz. Naturellement, les cantons agricoles de l'Inde furent affamés. D'une part l'inorganisation morale du capitalisme, d'autre part la rareté des moyens de communication et de transport, firent que la disette causa la famine. Dans les pays d'Orient surtout, qui dit famine, dit mortalité. La mortalité amena le choléra. En même temps, la surproduction de l'Angleterre écrasait les cotonniers français et provoquait chez nous une crise, qui détermina pour la masse ouvrière un chômage débilitant, et en fit une proie facile pour le choléra importé d'Asie. Aux temps primitifs de la production industrielle, les marchés étaient isolés les uns des autres; un accident économique avait de brèves limites non seulement d'espace, mais encore d'espèce. On comprend qu'il n'en soit plus ainsi de nos jours, où nul peuple, fût-il le plus éloigné de nous par la distance et par les besoins, n'est le consommateur exclusif de sa production, ni le producteur exclusif de sa consommation. Que cette solidarité ne se manifeste pas seulement par les crises et les désastres de tout ordre qu'elles causent, cela est évident; mais il est non moins évident que les répercussions heureuses de toute conquête sur la nature n'agissent que faiblement sur ceux-là mêmes qui ont été les soldats de cette conquête.
Les antagonismes économiques ne contredisent donc pas la solidarité entre les multiples agents de l'activité humaine; au contraire ; ils la confirment; ils ne peuvent d'ailleurs se manifester que par des actes, réfléchis ou non, volontaires
OU non, de solidarité. Les antagonismes individuels entre producteurs ne se produisent sous forme de concurrence que si ces producteurs se livrent à des opérations similaires : un épicier n'est pas le concurrent d'un boucher, ni un terrassier celui d'un charpentier. Ces antagonismes, si violents qu'ils soient parfois, se transforment cependant en solidarité volontaire et réfléchie pour la lutte contre le concurrent commun, ou contre l'acheteur, c'est-à-dire contre le semblable ou contre l'opposé. Les concurrents s'unissent alors pour réclamer des droits de douane, pour imposer leur prix à leur clientèle, pour résister aux baisses de salaire que veut imposer le patron, ou pour exiger de lui un meilleur salaire. D'autre part, la transformation capitaliste de la propriété rend solidaires les copropriétaires des entreprises industrielles et de transports, en même temps que le groupement par masse des salariés dans ces entreprises résout leurs antagonismes particuliers en solidarité pour la défense du pain quotidien. De plus, les entreprises capitalistes étant, ainsi que nous l'avons exposé plus haut, possédées par des propriétaires associés qui ont confondu leurs intérêts et réparti leurs capitaux dans le plus grand nombre d'entre elles, il arrive ceci, que des industries, qui n'ont entre elles aucun rapport, mais sont dirigées et exploitées au profit des mêmes individus, deviennent étroitement solidaires. Du côté des salariés que ces entreprises occupent, il s'opère un mouvement identique, sous forme de syndicats fédérés professionnellement, puis, au moyen et sous le couvert des Bourses du travail, interprofessionnellement.
Ceci nous amène aux antagonismes collectifs. Car, ces cercles de solidarité opposés les uns aux autres, tout en ayant une partie de leur circonférence inscrite l'une dans l'autre, se manifestent par des antagonismes, comme toutes choses identiques dans leur origine, leurs moyens ou leur destination. La conscience que prennent les individus et les collectivités de leur identité réciproque, et non antagonique, sur un ou plusieurs points, les porte à s'unir contre ceux d'identité antagonique, unis pour les mêmes motifs. Des conditions ethniques et de commune origine, ae fortes disciplines, FouRNiÈRE. — Idéal, soc. 7
religieuses et sociales, groupent des individus qui n'ont d'identité non antagonique que sur certains points, et que leur identité antagonique oppose les uns aux autres sur certains autres points. Ainsi, il y a, sauf exceptions extrêmement rares, accord absolu entre les ouvriers et les patrons français sur le sentiment de la patrie, qui est le gentiment de l'identité nationale. Il peut encore y avoir accord entre eux sur le terrain religieux ou de la négation religieuse ; mais, ici, l'accord est moins général et ne se fait, pour ainsi dire, que par option individuelle. Il y a au contraire antagonisme sur le terrain économique, même de la part des ouvriers qui ne considèrent pas le socialisme comme un moyen d'émancipation, même de la part des patrons qui ne s'associent pas à la lutte contre le socialisme, entre tous les ouvriers mus, sinon par le sentiment, du moins par l'instinct de classe, et tous les patrons déterminés par des mobiles identiques. Sans abdiquer rien de leur patriotisme ethnique et politique, les ouvriers français seront donc, sur le terrain économique, solidaires des ouvriers étrangers, et les patrons français des patrons étrangers.
Ainsi que Karl Marx Ta fortement exprimé, la lutte des classes est la trame même de l'histoire des nations ; elle donne la raison initiale, sinon unique, de toutes leurs révolutions. A de certains moments, le sentiment de classe peut devenir si puissant qu'il domine et efface le sentiment national, môme lorsque ce dernier sentiment est renforcé d'un lien religieux, qui oblige tous les membres de la nation ; l'on voit alors le parti le plus faible, la classe en péril, appeler l'étranger pour conserver ou rétablir sa domination sur la classe opposée. Ces appels à l'étranger sont généralement faits par le parti aristocratique, qui est toujours et partout le moins nombreux, et qui a plus à perdre à une défaite que le parti démocratique. Gomme, à notre époque, les frontières s'abaissent graduellement pour livrer passage à un échange croissant, et sans cesse multiplié, des produits de la pensée et de l'industrie, la solidarité organique des classes prend conscience d'elle-même dans un nombre de cerveaux incessamment accru ; les différences et les oppositions ethniques,
historiques, religieuses, des peuples mis en contact et en pénétration mutuelle par ce perpétuel échange d'idées et de marchandises, s'atténuent graduellement, et l'on peut prévoir leur disparition à un moment donné. Restent les causes économiques de conflits : il ne faut pas croire qu'étant les plus fondamentales et les plus anciennes, Téternité leur soit promise plus qu'aux autres formes d'opposition entre les groupements nationaux. Ces causes n'engendrent déjà plus/ dans l'Occident européen, que des guerres de tarifs douaniers ; que seront-elles, quand elles ne seront plus compliquées et aggravées par les causes contingentes dont on prévoit la disparition ? Ici encore, le développement capitaliste inter- ■ vient pour atténuer les causes économiques de conflits internationaux et pour en préparer la suppression, puisque le capi- ; tal devient de plus en plus international ; en même temps qu'il j étend son cercle de solidarité dans les pays européens et américains, il travaille à rendre identiques les conditions de la production sur tous les points où il exerce son action, et, par voie de conséquence, il contraint à la solidarité les tra- ' vailleurs de tous ces pays. Gela ne veut pas dire que tout \ danger de conflagration internationale soit désormais écarté. Telle nation, gênée dans son développement colonial et enfermée, politiquement et économiquement, dans ses étroites limites européennes, peut voir dans une guerre heureuse un moyen d'élargir les limites où elle risque d'étoufl*er ; telle nation, mutilée par une guerre malheureuse, peut rêver une revanche qui la rélablisse dans son intégrité ; telle nation, opprimée politiquement et socialement par une autre nation, peut aspirer à son autonomie reconquise les armes à la main ; mais on n'en peut pas moins constater que ces cas de conflit sanglant, qui résultent presque tous d'une protestation agissante et vivante du droit des collectivités à disposer librement de leurs destinées, sont moins nombreux et moins fréquents qu'aux époques disparues, et ne sont que des survivances sporadiques du régime de force qui caractérisa ces époques.
On ne peut donc le nier, il y a une tendance dans le monde, parvenu au point de développement où nous le
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, voyons, à substituer les solidarités de classe, suscitées et entretenues par l'état de lutte, aux solidarités nationales,
^ qui tendent à être de moins en moins menacées. 11 faut cependant reconnaître que ces solidarités ne sont pas encore absolues, et ne s'établissent pas sur un plan idéal uniforme, mais sur le terrain accidenté des réalités. Aussi voit-on, dans une même nation, et on les verra sans doute encore
• longtemps, des points de solidarité entre les classes antagoniques. En face d'un tarif prohibitif, par exemple, on verra
• demain comme on les voit aujourd'hui les ouvriers et les patrons d'un pays, solidarisés contre l'industrie similaire, ouvriers et patrons également unis, d'un autre pays. De même, il se produit des antagonismes de nationalité entre individus et groupements d'une même classe, lorsque les patrons d'un pays font appel à la main-d'œuvre étrangère, et réduisent au chômage ou aux bas salaires leurs compatriotes ouvriers. Il va de soi que la classe dominante a intérêt à entretenir cet antagonisme, non seulement parce que, le travail étant considéré comme une marchandise, cet antagonisme se traduit par une concurrence matériellement avantageuse pour elle, mais encore parce que cet antagonisme la protège, tout en retardant l'entente de classe des travailleurs.
Mais, de même que les cercles de solidarité ethnique et politique qu'on appelle des nations tendent de plus en plus à cesser d'être antagoniques, à mesure que mille intérêts enchevêtrés les font solidaires, et aussi que la raison leur montre mieux l'inanité de telles querelles où se passionnèrent nos aïeux, — de même les cercles de solidarité économique opposés tendent à cesser un jour d'être antagoniques, c'est-à-dire à se réduire à l'unité. Déjà, répétons-le encore, les formations capitalistes cessent dé se combattre et se solidarisent, dirigées par des hommes dont les intérêts sont attachés à chacune de ces formations, et la tendance à l'unité capitaliste a pour parallèle la tendance à l'unité ouvrière. Du jour oïl cette fédération des républiques aristocratiques de l'industrie et des transports se sera démocratisée par le collectivisme, la solidarité économique générale cessera de
LE COLLECTIVISME ET LE MAXIMUM POSSIBLE D*ÉGALITÉ lOi
se traduire par des conflits. Ainsi, le capitalisme établit luimême le cadre et le modèle du tableau de Tavenir, et Ton peut dire, précisant ici la pensée saint-simonienne, que le capitalisme est du socialisme en puissance. C'est par des antagonismes locaux et particuliers que le capitalisme a assuré son hégémonie générale; il a préparé les solidarités auxquelles oblige cette hégémonie et qui mettent graduellement fin à ces antagonismes, non seulement dans les limites de chaque nation, mais internationalement. C'est donc à tort que la lutte pour l'existence, la concurrence, est présentée comme une condition éternelle de développement économique et social, alors qu'elle n'en est qu'une condition transitoire, déjà en voie de disparition.
La solidarité s'est d'abord manifestée par des antagonismes entre identiques; ces antagonismes se résoudront finalement en harmonie par l'association de tous les efforts, et par une répartition plus équitable du fruit de ces efforts.