‹ L'Idéalisme social (volume 2)Chapitre 24 sur 47 · CONDITIONS INDIVIDUELLES ET SOCIALES · texte numérisé non relu

CONDITIONS INDIVIDUELLES ET SOCIALES

propriété et de la production, nous sortirons du mysticisme mensonger, qui succéda aux grossièretés réalistes du viol primitif; et nous disciplinerons pour le bonheur de l'humanité un sentiment qui fut, et est encore le plus puissant agent de notre évolution esthétique, mais qui fait chèrement payer ce service. « L'amour qui perdit Troie », cet amour vainqueur et tout-puissant, cel amour frère de la mort et maître des dieux, est une fort belle image de la force de ce sentiment essentiel, et en un sens elle est juste. Avec la faim, il gouverne encore un monde où les philosophes n'ont guère voix au chapitre. Mais l'homme collectif de demain^ maître de son domaine par la connaissance des choses et de soi, réglera et disciplinera les moyens de satisfaire sa faim. Qu'il apprenne de même à connaître ses sentiments, à démêler leurs causes et les conditions dans lesquelles ils se manifestent, et, vainqueur de l'amour, il fera de ce tyran plus souvent tourmenteur que bienfaisant la pure joie des sexes enfin réconciliés.

La croissante émancipation personnelle de la femme ne laisse plus à Thomme seulement le droit et la possibilité de préférence et de choix. La passive femelle, que le mâle enlevait ou achetait, sous les yeux indifférents de laquelle deux mâles se disputaient sa possession, les armes à la main, cette femelle devient chaque jour davantage la femme qui discute, et définit le don de sa personne. Dire qu'elle choisit celui qu'elle a préféré serait trop dire ; la femme n'est pas encore parvenue à ce degré d'indépendance que, seules, de plus équitables conditions économiques et sociales peuvent lui assurer. Dire que, dans le cas où son choix est d'accord avec sa préférence, ce choix est conforme aux véritables conditions de son bonheur, tout au moins de sa liberté et de sa sécurité, comment le pourrait-on, puisque l'homme n'en est pas encore venu, pour la plupart des cas, à réaliser ces conditions, même quand son égoïsme ou son inclairvoyance acceptent que ces conditions ne soient pas assurées à sa conjointe ? La liberté de l'amour n'existera donc réellement pour les deux sexes que lorsqu'ils pourront, et sauront également choisir et déterminer les motifs de leur choix.

Il ne suffira pas encore que les sexes trouvent le bonheur

personnel dans leur union, si la société n*en reçoit pas les garanties de sécurité et de durée qu'elle rencontra dans la famille, jusqu'au moment où l'individualisme social et économique eut développé l'individualisme moral. Avoir des enfants peut être un des buts de la famille constituée à l'état d'unité économique et sociale, les enfants étant alors le moyen de conserver à ce groupe humain sa force et son autonomie. La famille de l'avenir, si elle se réduit au couple d'élection uni seulement par les liens de raffection mutuelle, pourrait très bien développer cetégoïsme à deux, qu'est trop souvent l'amour. Indifférents aux destinées de l'espèce, et ne songeant qu'à leur satisfaction réciproque, les plus parfaits amants deviendraient alors les plus mauvais citoyens ; c'est à leur perfection même que serait due, à brève échéance, la régression sociale, qui ne tarderait pas à suivre un mouvement de dépopulation de quelque étendue et de quelque durée ; et cette régression générale aurait pour conséquence inévitable d'altérer les rapports affectifs, et de leur faire parcourir en sens inverse le chemin que nous les avons vus suivre, depuis que l'homme a commencé de se civiliser. On conçoit bien qu'il serait absurde autant qu'inutile de compter sur les effets d'une prédication sociale pour remédier à la dépopulation, si les amants parfaits qui composeront le couple futur étaient calqués sur le modèle des amants réputés parfaits, dont l'union est d'autant plus complète qu'elle réalise plus étroitement l'égoïsme à deux. Par ce côté, il est donc bien clair que l'union des sexes continuera d'avoir un caractère social, et qu'en conséquence il y a lieu de se demander dès à présent si les modifications de la forme familiale donneront à la fois satisfaction aux individus et à l'espèce, et comment l'humanité pourra passer du régime déréglé et inconscient de reproduction de Tespèce à un régime organique, qui assure sa durée sans attenter à la liberté de l'individu.

Une question se lie étroitement à celle de la reproduction de l'espèce, et qu'une fausse autant que dangereuse pudeur nous empêcherait seule d'aborder pour en tenter la solution. En cessant d'être la passive femelle qu'au regard de la

morale chrétienne la femme doit être encore dans le rapprochement amoureux, il advient trop souvent aujourd'hui que, en même temps qu'elle devient la femelle inféconde, elle peut, séduite par Tattrait du plaisir, emprunter à l'homme son inconstance, et transformer sa liberté en libertinage. En somme, jusqu'à présent et grâce à son tempérament influencé par une hérédité cinquante fois séculaire , la femme goûte moins le plaisir physique de l'amour que l'homme. On ne peut prétendre qu'il en sera toujours ainsi, et que, sous de nouvelles influences d'éducation et de mœurs, cet écart entre l'aptitude voluptueuse des sexes ne finira point par diminuer considérablement, sinon par disparaître tout à fait. Par sa préoccupation plus constante des choses de l'amour, la femme a imposé à l'homme les ornements esthétiques et moraux qui ont véritablement fait de l'amour un sentiment^ et par lesquels il ne se limite plus au brutal rapprochement physique des sexes. Cette précieuse acquisition, qui est la fleur de la vie de relation, fleur trop souvent empoisonnée de mensonge et de duplicité, en un temps où l'amour n'est qu'une afl'aire de pain quotidien, — ou la satisfaction d'une vanité, — ou le résultat d'un désir purement physique, — l'humanité future doit la cultiver précieusement, l'embellir, l'enrichir et la multiplier ; et il est certain qu'elle se flétrirait vite, si le libertinage amoureux se substituait à la noble et chaste liberté de ceux qui ne s'unissent pas seulement en vue de la délicieuse minute physiologique, mais qui entendent mettre en commun, pour les doubler, toutes les joies, et, pour les amoindrir, toutes les douleurs que leur réserve la vie.

La préférence, en matière sexuelle, est une acquisition de» espèces animales chez qui les rapports sexuels sont parvenus à leur degré le plus élevé d'évolution. Le degré d'évolu-

lion amoureuse n'est pas toujours en rapport avec le degré d'évolution générale. Les chiens, par exemple, sont dans Téchelle des êtres à un rang plus élevé que les pigeons ; or, ceux-ci manifestent une préférence amoureuse, qui se traduit par la Odélité devenue proverbiale des conjoints, tandis que ceux-là ont acquis une telle réputation d'indifférence sur le choix de leurs relations sexuelles qu'elle est devenue également proverbiale. Ne nous vantons pas trop tôt de nôtre supériorité sur ces amis de l'homme : s'ils ont pris à notre contact quelques-unes de nos qualités et beaucoup de nos défauts, de notre côté, et sans que leur répugnant exemple nous fût un encouragement, au contraire, nous leur sommes demeurés semblables, pour un trop grand nombre encore, par une voracité sexuelle qui s'assouvit sans aucun des caractères de la préférence. Un fait, véritable phénomène de la survivance de l'état d'indiscernement sexuel qui fut général dans notre espèce, nous en donne la preuve intime, vivante en notre conscience, malgré les hypocrisies sous lesquelles nous l'enfouissons. Ce fait est le suivant : un homme ne peut se trouver en face d'une femme nubile sans que son instinct, à défaut de sa pensée, qui parfois suit avec complaisance l'avertissement de la nature, le porte immédiatement vers le sexe qu'elle est avant tout pour lui. Moins spontané que le chien, il flaire sous-mentalement le sexe de sa congénère, fût-ii le plus chaste et le plus réservé des hommes. Pour l'immense majorité, l'émotion produite par le sexe contraire s'arrête à cet intérieur mouvement instinctif, qui, Thabitude aidant, ne monte même pas au cerveau pour s'y traduire en une pensée précise de possession possible. D'autres hommes pensent en chiens ; d'autres, plus hardis, joignent l'action à la pensée. Mais ce n'est pas de ces primitifs de l'amour qu'il est ici question, attendu qu'en cette matière ils sont en deçà du plan général d'évolution de l'humanité civilisée. Sans compter ces cyniques de la pensée et de l'action, il est incontestable que nul homme n'échappe à cet obscur flairement mécanique de mâle à femelle, dès qu'une femme est à sa portée. De même, et par voie de conséquence, nulle femme n'échappe à cette

impression purement instinctive, que son sexe est flairé par le màle et qu'elle peut avoir à se défendre; et la nature ordonne impérieusement cette défensive aux plus ignorantes. Avant toute pensée, — et quelles que soient les différences et les distances établies par l'éducation et le caractère, le lieu ou l'objet de la rencontre, — la première impression, à laquelle la pensée n'a aucune part, est une impression de sexe à sexe; elle s'impose mécaniquement et tout d'abord, si graves, si divergents ou si hostiles que soient les pensers respectifs. C'est l'instinct qui agit, et il agit entre le notaire et l'héritière, le juge et l'accusée, le marchand et la cliente, le mendiant et la reine, — toutes situations que nos os, notre sang et nos nerfs ignorent, mais que leur rappelle d'ailleurs vite notre cerveau.

Dans ces rencontres, il est des individus chez qui l'avertissement donné par l'instinct est assez impérieux et assez prolongé pour s'imposer au cerveau, et s'y exprimer en pensée, sinon en volition. L'appétence sexuelle est alors déterminée par des motifs qui ne sont plus seulement le sexe en soi, mais les caractères physiques, cérébraux ou de situation qui distinguent chaque individu. Si l'instinct se précise en désir, et la pensée en volition (nous ne parlons ici que de l'être humain tel que Ta façonné notre civilisation), c'est parce que la préférence s'est manifestée en l'individu averti d'abord par l'instinct. C'est d'un mouvement réfléchi que se manifeste cette préférence en Tindividu : cette opération lui échappe, parce qu'il est peu en état d'analyser les causes de l'évolution de l'instinct en sentiment ; l'hérédité sexuelle lui fait alors accomplir d'une manière réflexe, seulement en apparence, les actes les plus propres à le conduire à son but; et il est sincère quand il affirme ne pouvoir dire les causes de sa préférence, car son inaptitude à analyser ses sensations, et les sentiments qui en dérivent, font de ses pensées et de ses gestes les serviteurs spontanés et passifs de son instinct. Il est d'ailleurs à remarquer que la préférence réfléchie, c'est-à-dire le choix, s'exerce davantage à mesure que ses mobiles s'éloignent davantage des purs et primitifs mobiles physiologiques, sans pour cela cesser de s'y addi-

tionner; encore arrive-t-il que ceux-ci soient relégués à Tarrière-plan, ou même disparaissent complètement, pour un temps plus ou moins long. Si les mobiles qui constituent les conditions physiologiques de la préférence, nous sont plus difficilement analysables que ceux qui en constituent les conditions psychologiques et sociales, cela tient à ce que l'humanité, dans sa marche tâtonnante vers la connaissance, a jusqu'à présent plus raisonné qu'observé, et plus déduit qu'expérimenté. D'autre part, et pendant trop longtemps, rhumanité, dans son élite pensante, a eu le souci, très noble en soi, mais absurde dans la pratique et dangereux dans les conséquences, de différencier essentiellement notre espèce des autres espèces animales. Les morales et les religions ont exprimé ce souci par une guerre constante à la nature, et ce n'est que depuis fort peu de temps que les sciences naturelles en s'annexant la psychologie ont fait d'elle le complément nécessaire de la physiologie; non son contraire, comme l'avaient fait les métaphysiciens, les théologiens et les moralistes. Comme l'acte de reproduction de l'espèce est ce qui nous différencie le moins des autres animaux, on conçoit que c'est surtout cet acte qui a été l'objet de Tattention défiante, et même hostile, des penseurs du passé ; de là vient que l'amour est encore aujourd'hui réputé le plus inanalysable de nos sentiments, notre éducation héréditaire noua ayant empêchés d'aborder le problème par l'étude préalable de ses conditions physiologiques.

Parmi ces conditions, celle qui nous distingue le moins des animaux est en même temps celle qui agit le plus faible* ment sur nous, et, sur ce point, nous pouvons immédiatement mesurer la distance qui nous sépare d'eux. Et cependant elle agit encore, comme pour nous rappeler l'humilité de notre origine. Il s'agit, on l'a compris immédiatement, de l'odorat. Chez le sauvage et sa sauvagesse, ce sens est sans cesse exercé, comme d'ailleurs les autre sens, puisque leur activité doit suppléer à l'insuffisance cérébrale de l'individu, et le préserver contre une nature hostile dans la plupart de ses produits et de ses phénomènes ; leur contact est donc en premier lieu une subodoration, et ils trouvent certainement

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insupportable la fadeur de peau de ces Européens qui, depuis tant de siècles, se lavent tous les jours. Que si ceuxci, explorateurs ou commerçants, se relâchent parmi ceux-là de leurs soins de propreté, il y aura encore entre eux et les primitifs un écart : au même degré d'incurie hygiénique que le nègre, le blanc n'a pas la même odeur que lui. Tout le inonde sait que le nègre le plus adapté à notre civihsation garde toujours une odeur sui generis assez forte pour nous être perceptible ; cette odeur sera toujours préférée à la nôtre par la négresse même la plus adaptée à notre civilisation. Entre blancs, également, sauf dépravation, curiosité, ou littérature, qui les porte vers le décevant exotisme, Fattraction olfactive, si atténuée que soit en eux le sens de l'odorat, et si faible que soit l'odeur de la pçau, existe réellement. Le mot que met Flaubert dans la bouche d'une fermière amoureuse : « J'aime l'odeur de ta peau », est certainement un mot entendu, et ce n'est pas par littérature pure que les poètes ont chanté sur toutes les cordes de leur lyre l'odor di femina.

Si l'odorat n'agit plus aussi énergiquement en nous comme mobile de la préférence, et n'intervient plus guère à présent que comme un élément secondaire, confirmatif ou infîrmatif d'une préférence déjà déterminée par d'autres mobiles, la vue, en revanche, a pris une importance plus grande dans la formation de ces mobiles. Nous pouvons dire que, dans ce domaine, la couleur l'emporte sur la forme, et que, sauf exceptions, c'est entre individus de même race, c'est-à-dire de même couleur, que s'exerce tout d'abord la préférence sexuelle. Les voyageurs qui ne sacrifient pas aux vanités littéraires ou aux fatuités personnelles sont unanimes à constater la passivité des femmes exotiques envers les Européens. Quand il y a préférence sexuelle entre individus de races différentes, les conditions physiologiques n'y sont pour rien, ou pour très peu de chose. Et la preuve en est dans ce fait que les primitifs, chez qui les conditions physiologiques de la préférence sont plus nombreuses et plus impérieuses que les conditions psychologiques et sociales, sont aussi ceux qui répugnent le plus à aimer en dehors de leur race. L'exogamie

des tribus africaines et australiennes ne se pratique, en somme, qu'entre individus de groupes appartenant à la même race. Au contraire, les civilisés, déterminés, répétons-le, par des mobiles psychologiques et sociaux, qui prennent le pas sur les mobiles physiologiques, peuvent être amenés à préférer des individus de race différente. Chez ces mêmes civilisés, et sous rinûuence des mêmes mobiles psychologiques et sociaux, on voit s'agrandir le cercle de la préférence amoureuse, à mesure que s'agrandissent la mentalité et la sociabilité générales : une campagnarde épousera bien son congénère d'un canton voisin, mais répugnera au mariage avec un jeune homme d'une autre province, avec un étranger. C'est dans les catégories les plus cultivées des civilisés, par conséquent les plus douées d'initiative, que la préférence pourra s'exercer sur un plus grand nombre de personnes et de plus grande diversité, jusqu'à l'exotisme non seulement de lieu mais encore de race, sans pourtant que les choses puissent aller jusqu'à déterminer les plus civilisés à choisir l'objet de leur amour parmi les femmes placées au pôle opposé du développement humain.

Le sens de la vue s'exerce en second lieu sur la forme, et l'on peut dire que la plastique est actuellement le grand élément de la préférence sexuelle. Chaque civilisation, chaque race a une conception particulière de la beauté, qui n'est pas aussi arbitraire que le prétendent les ennemis de tout idéalisme. Cette conception de la plastique féminine, si importante en matière de préférence amoureuse, est née, et s'est développée, sous des conditions absolument normales dans chaque milieu ethnique difTérent. L'idéal plastique grec, dont nous avons hérité, et que nous avons modifié, est assurément plus complexe que l'idéal plastique chinois ou congolais. Pour notre civilisation occidentale, la femme de taille élancée, aux hanches en forme de lyre, aux menus et hauts seins piriformes, répond à la double conception que nous avons des fonctions de la femme, qui sont à la fois d'une ménagère et d'une amoureuse. Il y a dans ces formes, que l'art d'autrefois cristallisait en des canons immuables, une adaptation inconsciente, mais très réelle, de l'être féminin au rôle qu'il devait

remplir. L*art moderne, qui n'observe pas de moins près la vie que i*art antique, n'a rompu qu'en apparence avec ces canons ; il leur en a substitué d'autres, qui correspondent à la plus grande variété de formes née d'une plus grande différenciation des fonctions de la femme; mais il n'en est pas moins delMeuré que, pour notre civilisation européo-américaine, en dépit des outrances d'un idéalisme maladif et d'un réalisme qui substitue les portraits aux types et des individus quelconques à l'espèce, il y a un idéal de beauté plastique, et que cet idéal est déterminé par notre sens héréditaire de l'harmonie, c'est-à-dire de l'adaptation des formes, à des gestes et à des fonctions déterminés. C'est pour des motifs semblables, bien qu'ils produisent d'autres résultats que, entre autres perfections qu'il tente d'obtenir chez la femme, le Chinois attache un très grand prix à la petitesse des pieds, fût-elle achetée par une hideuse mutilation. La femme chinoise, ornement du gynécée, n'a pas besoin de marcher, puisque les travaux domestiques ne sont pas son fait. De même la Soudanaise est d'autant plus admirée qu'elle pèse davantage et peut moins se mouvoir, sous la surcharge de graisse qui constitue, aux yeux des siens, sa principale beauté. On voit, par ces exemples, que les conditions physiologiques de la préférence peuvent s'additionner de conditions sociales, et que celles-ci, même, peuvent déterminer des conditions physiologiques spéciales.

Viennent ensuite, comme mobiles de la préférence, la forme du visage, la nuance de la peau ou le teint, la couleur des yeux et des cheveux, la taille, etc. Ces conditions sont variées à l'infini, car nul ne se croit tenu de préférer en vertu des canons de l'art, sa préférence eût-elle des mobiles purement physiologiques ou esthétiques. Elles sont variées à l'infini, non qu'elles soient innombrables, mais parce qu'elles forment entre elles des combinaisons à l'infini.

Reste enfin l'aptitude à l'acte sexuel. C'est un lieu commun de constater les trop nombreuses incompatibilités sexuelles qui résultent de la disconvenance des organes respectifs. Dans notre société, ces incompatibilités purement physiologiques ont des conséquences d'autant plus graves que l'éducation

catholique et ses injustes mépris de la chair sont là pour empêcher les conjoints de réparer leur erreur. Beaucoup plus logiques, beaucoup plus sains selon la nature et aussi selon, l'ordre dans la société, sont ces fiancés du centre de la France, qui ne s'épousent que quand ils se sont essayés et éprouvés, non seulement au point de vue psychologique et social, mais encore au point de vue physiologique. Il vaut mieux voir sourire de cette coutume primitive que voir pleurer silencieusement les victimes de Tincompatibilité sexuelle, que le mariage a rivées Tune à l'autre et que nous ne savons trop quelle fausse pudeur empêche de se libérer pour courir aux joies complètes de l'amour.

Pour l'observateur superficiel, la préférence sexuelle est à ce point mystérieuse qu'il lui parait impossible d'en classerles conditions. Si donc on lui dit qu'il en est qui sont d'ordre psychologique, et si, commençant leur énuméralion, on lui cite d'abord celles qui prennent directement leur origine dans les impressions physiques, dont elles sont comme le retentissement prolongé et fixé dans notre cerveau, cet observateur impatient triomphe, et associe injustement à son triomphe la thèse monistique, qui n'est pas en cause ici, et qu'il ne peut être question de supprimer. Tout d'abord, et afin de dissiper de semblables malentendus, affirmons qu'il n'est jamais entré dans la pensée de l'auteur de ce travail, — toutes les pages qui précèdent en témoignent suffisamment, — d'opposer la psychologie à la physiologie, ni de subordonner celle-ci à celle-là, ni de les différencier essentiellement. La psychologie n'est et ne peut être autre chose que la physiologie cérébrale. Elle est donc le complément nécessaire de la physiologie; les lois générales de l'une et de l'autre sont identiques, et identiques les méthodes d'investigation, et les procédés de, classement de phénomènes, qui les constituent à l'état de

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science. Ensuite, la limite qui sépare absolument la sensation du sentiment, impression physique de l'impression cérébrale qui lui est consécutive, avec une telle rapidité que nous avons Tillusion de leur simultanéité, cette limite-là n'existe que dans notre esprit, et pour la nécessité du classement des phénomènes. Donc, rien d'étonnant que des affinités ou des oppositions de tempérament, en matière sexuelle comme en toute autre, prennent un caractère psychologique^ et soient classées parmi les phénomènes de cet ordre, bieoi que purement physiologiques dans leur origine. De même, et quelque élevé que soit le platonisme de certaines affections intersexuelles, toutes ont une origine physiologique ; et toutes,. consciemment ou non, volontairement ou non, tendent à une fin physiologique.

Au premier degré des conditions psychologiques de la préférence, se trouvent nécessairement les impressions d'en-^ semble, d'ordre purement physiologique, et que leur simultanéité aussi bien que leur association transforment, en faisant un sentiment d'un groupe de sensations. Ce sentiment est primitif et rudimentaire, directement formé de l'appel au cerveau de plusieurs sens réunis, mais c*est déjà un sentiment, et non plus un groupe de sensations. La preuve en est en ceci : qu'un homme étant mis en présence d'une femme, et cette femme réunissant les conditions physiologiques qui la lui feront préférer à d'autres femmes, l'homme dira tout d*abord : Cette femme me plaît. Ce n'est qu'ensuite et pressé de dire les motifs de sa préférence qu'il songera à les rechercher et à les trouver dans le teint, dans la couleur ou la masse des cheveux, dans l'aspect d'ensemble du visage, dans la taille ou la démarche de celle qu'il a distinguée ► Beaucoup d'individus des deux sexes, dans notre état actuel d'éducation générale, ne vont pas au delà de ce premier degré dans la préférence psychologique, formée de mobiles physiologiques directs et immédiats. Sans assimilation possible à don Juan, qui s'élevait à un degré supérieur par la jouissance perverse des larmes versées par les victimes de ses multiples préférences, ceux qu'on appelle communément des « hommes à femmes « ne dépassent guère ce FouRNièRE. — Idéal, soc. 12

premier degré, quelles que soient d'ailleurs et leur situation dans la société et leur culture intellectuelle. Ce qu'ils préféreront dans la femme, ce n'est pas l'ensemble des conditions physiques, intellectuelles et morales, qui constituent un individu appartenant à l'espèce humaine, et dont les multiples combinaisons déterminent le choix, — la préférence, — mais telle qualité, voire telle déformation, purement physique, qui caractérisera cet individu de Tautre sexe. Tels préféreront les rousses, et tels autres les grasses jusqu'à l'obésité, et ainsi de suite pour chaque particularité. Tels autres préféreront un jour les rousses, le lendemain les obèses, et les jours suivants successivement telle autre particularité jusqu'à épuisement de la gamme, — ou de la virilité de l'acharné poursuivant. Bien peu d'entre eux, et beaucoup moins parmi les hommes que parmi les femmes, car elles ne sont pas exemptes de ces préférences successives ou simultanées qui abolissent la préférence, — infiniment peu d'entre eux ajoutent à cette gamme la gamme psychologique. Ce n'est que parce que don Juan a doublé sa curiosité physiologique de la curiosité psychologique qu'il a pu atteindre le chiffre le'gendaire de mille et trois, et certainement ses force s furent à bout avant sa curiosité. ,

Quels que soient les caractères mentaux et moraux de la préférence, et quelque élevés qu'il soient, la préférence psychologique pure, le pur amour d'un individu pour un individu de sexe différent, déterminé uniquement par ces caractères et par leur degré d'élévation, n'existe que fort rarement et à l'état d'exception. Ce à quoi révent les jeunes filles n'est pas d'épouser un homme très intelligent ou très bon, mais un beau garçon. Non qu'elles fassent fi des qualités de l'esprit et du cœur, mais les qualités physiques du conjoint rêvé tiennent la première place dans leurs préoccupations. Les autres qualités viennent ensuite et comme subsidiairement, et il est on ne peut plus naturel qu'il en soit ainsi. Les impressions perçues directement par nos sens sont toujours plus immédiates et plus impérieuses que celles qui se forment par images et par réflexion dans notre entendement. Il y a dans les premières une spon-

tanéité et une force qui n'existent pas dans les secondes. A cette spontanéité puissante, quelle résistance, issue de la réflexion, peuvent opposer les jeunes organismes humains, chez qui les sens sont en pleine exubérance ; alors que la faculté de peser, de comparer, de penser en un mot, à peine formée, ne peut se frayer un chemin dans le tumulte de la sève animale. C'est donc sur des manifestations physiques extérieures , et sur des impressions émanées de ces manifestations, que se formeront tout d'abord les sentiments qui détermineront la préférence ; les impressions produites par les manifestations mentales et morales ne viendront qu'après, étant d'ailleurs moins immédiatement perceptibles et appréciables, et s'off'rant à des esprits peu préparés pour les percevoir et pour les apprécier, sinon par-dessus tout, du moins avant tout. On sait, en efi'et, constater d'un coup d'oeil la différence qui sépare une Vénus d'une fée Carabosse : mais pour ce qui est de savoir si la Vénus, que son aspect extérieur a naturellement fait préférer à Ja Carabosse, est une virago ou un ange, si elle est sotte ou intelligente, c'est une affaire qui demande de la sagacité, et aussi un peu plus de temps que la durée d'un coup d'œil. Combien, avant d'avoir constaté les caractères intellectuels et moraux, ont été assez impressionnés par les caractères physiques pour s'engager, de manière à ne plus pouvoir même songer à reculer, à no plus même avoir le désir jd'y songer ! L'uniforme et niaise éducation que l'on donne aux jeunes filles françaises n'est pas pour aider aux facultés de discernement des jeunes gens, en matière de qualités morales et intellectuelles. Une jeune fille bien élevée a la même attitude, les mêmes gestes, les mêmes phrases, les mêmes goûts, les mêmes répulsions, les mêmes talents, les mêmes apparentes ignorances qui caractérisent toutes les jeunes filles bien élevées, ou plutôt les décaractérisent. Le mariage une fois consommé, le masque tombe, la femme reste, et l'amour s'évanouit. L'amant, de son côté, a joué une comédie identique ; il a masqué, lui aussi, son véritable caractère ; et ainsi, bien des lendemains de noce forment le dénouement de la

comédie des deux Gaspard», où les pipeurs se trouvent pipés. Alors la comédie est finie, et le drame commence.

Il est bon et juste, il est conforme aux meilleurs destins de l'espèce que la préférence sexuelle soit avant tout déterminée par des mobiles physiologiques ; Thumanité ne peut que gagner force et beauté par cette nécessaire forme primordiale de la préférence, qui écarte de l'œuvre de reproduction les géniteurs et génitrices de qualité inférieure. En France, et jusqu'à une époque relativement récente, — c'est-à-dire avant l'obligation du service militaire imposée à lous, qui a coïncidé avec une diminution de sévérité dans le choix des jeunes soldats, et avant l'exode des jeunes paysans des deux sexes vers les villes, — un jeune homme reconnu impropre au service militaire trouvait difficilement à se marier au village, à situation égale, cela va de soi ; car le riche le plus infirme et le plus dégoûtant a toujours trouvé, et trouvera toujours de la jeunesse, de la santé et de la beauté à son service, en échange de son or. Mais, s'il est légitime que la préférence soit d'abord déterminée par des motifs physiologiques, elle ne pourrait l'être uniquement par ces mobiles que si l'association intersexuelle se limitait à l'acte de reproduction, et cessait avec l'accomplissement de cet acte. L'histoire de l'humanité pour le passé, le sens commun pour le présent, le raisonnement pour l'avenir, nous disent hautement qu'il n'en est rien. Une chose digne de remarque, c'est que la préférence pour des motifs d'ordre intellectuel, et surtout moral, exerce plutôt son action dans la classe non possédante. Pourtant celle-ci, plus près de la nature par l'inculture dans laquelle l'a laissée la classe possédante, semblerait au premier abord obéir avec plus de spontanéité aux impulsions physiologiques. En réalité, il n'y a pas de différence de spontanéité entre les jeunes gens des deux classes ; mais, tandis que les fils de la classe aisée n'ont qu'à tirer de leur poche quelque monnaie de leur superflu pour trouver immédiatement la satisfaction de leur désir sexuel, les fils de la classe pauvre doivent s'ingénier à plaire à la jeune fille qu'ils convoitent, et, partant, s'occupei» de ses qualités intellectuelles et morales, ne fût-ce que pour reconnaître le point faible par

lequel ils emporteront la place. Et comme il y a égalité de situation sociale entre garçons et filles de cette classe, égalité dans la misère ou tout au moins dans Tabsence de propriété, d'héritage et d'« espérances », le gars trouve à qui parler. De même qu'il observe, il est observé. Il voulait prendre, et parfois il se trouve pris par la fine mouche, décidée à n'ouvrir sa porte que la (c bague au doigt ». En somme, ils ont eu beau ruser: plus près de la nature, moins déformés et nivelés par une éducation artificielle, plus libres de se voir sans témoins que les jeunes gens de la bourgeoisie, ils ne sont guère trompés, ni respectivement, ni mutuellement ; et souvent l'expérience physiologique, ajoutée à l'expérience psychologique, a déterminé le choix en aussi pleitie liberté que possible .

Il est pourtant, dira-t-on, des caractères psychologiques tellement supérieurs, et d'une telle évidence, qu'ils suffiront à déterminer la préférence, sans même que les mobiles physiologiques aient à intervenir, et dussent les disconvenances de ce dernier ordre apparaître choquantes jusqu'à l'absurde et au monstrueux. Ainsi, tel héros qui s'est signalé par d'éclatants sauvetages, tel romancier dont les œuvres ont profondément ému les femmes de son temps, reçoivent des déclarations d'amour, des offres de mariage de la part d'inconnues qui ignorent absolument leurs traits, leur âge et même, contradiction psychologique, leur caractère. Remarquons d'abord qu'en ce temps de publicité à outrance il n'est si mince gribouilleur de papier, ou repècheur de caniches en péril, qui ne voie quelque journal illustré reproduire ses traits, toujours embellis, selon l'esthétique courante ; et que, dés lors, l'image que se fait l'amoureuse de celui à qui elle se voue n'est presque jamais abstraite ni purement modelée sur les qualités intellectuelles et morales qui l'ont séduite. D'ailleurs, une récente enquête d'un journaliste, peut-être indiscret, mais en tout cas indiscret avec la permission même de ceux à qui il s'adressait, nous a fait connaître qu'il faut beaucoup en rabattre sur la séduction, par moyens purement mtellectuels, qu'exerceraient les gens de lettres. Remarquons en outre que de telles séductions,

reconnues très rares, ont pour pendant, et probablement en quantité sensiblement identique, Tengouement de, certains individus pour les héroïnes de procès retentissants, et de certaines femmes pour certains criminels. Ce sont là des aspects, identiques dans leurs causes et dans leurs manifestations, d'une même manie, qui ne change que dans les objets sur lesquels elle s'exerce. Certes, les manifestations du premier ordre sont plus pures et plus élevées que celles du second, qui ont un caractère de dépravation nettement accusé; et si Ton tient à les'difTérencier essentiellement, c'est à la condition expresse qu'elles seront essentiellement différentes, que les sens seront absolument muets chez la correspondante de l'écrivain ou du sauveteur, et qu'il n'y aura dans son esprit qu'une sympathie intellectuelle ou cordiale ; mais, alors, c'est de l'amitié, une amitié qui s'exprime par les moyens les plus extrêmes, et cherche dans les liens sociaux une sanction de durée ; et ce sentiment ne se transformera en celui qu'on peut proprement appeler l'amour qu'après qu'il y aura eu impresssion mutuelle, directement, par les sens. Sinon, il y a hystérie cérébrale identique chez l'amoureuse du romancier ec l'amoureuse de l'assassin.

Obj cetera- t-on que des acteurs très laids, des actrices de visage médiocre inspirent fréquemment de véritables passions? Il y a bien, dans ce cas, va-t-on dire, prédominance des conditions psychologiques sur les conditions physiologiques. Oui, certes; mais il faut observer en premier lieu qu'ici les conditions psychologiques d'une telle préférence ne prennent pas leur origine dans la valeur intrinsèque de celui qui en est l'objet, mais dans l'opinion que le public, en ses caprices, se fait de cette valeur, au point que cette valeur est souvent créée artificiellement par lui. C'est donc là une manifestation d'ordre sociologique, bien plus que psychologique, et dont certains individus sont plus fortement influencés, au point de métamorphoser leur préférence esthétique en préférence sexuelle. En second lieu, il est remarquable que cette sorte de préférence prétendue psychologique va plutôt aux interprètes qu'aux créateurs, c'est-à-dire à ceux qui sont

CONDITIONS P6YCU0L0G1QUES Dlil LA PRÉFÉUENCE 183

aux plus bas degrés dans l'échelle des arts. Écoutez les conversations pendant un entr'acte, au spectacle. Sur dix personnes, neuf s'entretiennent du mérite des acteurs ou des beautés de la mise en scène. La dixième, parfois, daignera s'occuper de l'écrivain, sans lequel les comédiens et les décorateurs n'eussent pu exercer leurs talents et charmer l'assistance. Dira-t-on que des suffrages féminins vont aussi à celui-ci? Dans ce cas, ils rentrent dans la catégorie mentionnée plus haut, ou bien ils émanent de comédiennes intéressées à se concilier les bonnes grâces d'un auteur qui peut leur faire un bon rôle ; et ce mobile est d'ordre étranger à la psychologie pure, ou tout au moins il s'y tient aux degrés les plus inférieurs. On peut affirmer que la fréquence des motifs d'ordre purement psychologique de la préférence va toujours se raréfiant, à mesure que ceux qui sont l'objet de cette préférence s'élèvent sur l'échelle des arts, des lettres, de la science et de la philosophie ; c'est-à-dire à mesure que l'artiste, l'écrivain, le savant, le philosophe donné moins de sa personne au public, et davantage de son œuvre ; à mesure que, par les degrés intermédiaires, on s'élève du pernicieux cabotinage parisien à la tour d'ivoire où s'enferment les hauts esprits. Il se trouve alors que nul philosophe n'inspire de passion pour l'amour de la philosophie, et que nul érudit ne se voit embrasser pour l'amour du grec ; et c'est en somme tant mieux, car ces engouements de pécores n'ont jamais eu rien de commun avec la préférence sexuelle et ses conditions réelles. L'exemple célèbre d'Abélard n'infirme en rien cette vérité d'expérience. Quant il se fît aimer d'Héloïse, il était jeune, et à ses attraits physiques le suffrage public ajoutait l'auréole de la gloire ; de plus, il était le professeur d'Héloïse. Quantité de jeunes filles offrent encore en secret au maître qui les enseigne les prémices de leur cœur, de même que quantité de dévotes trouvent au confessionnal un attrait voluptueux, qui les étonnerait et les scandaliserait, si on le leur dénonçait. Mais qui ne voit qu'il y a, dans ces cas très fréquents, très ordinaires, impression physiologique autant que psychologique ? Celle-ci a pu précéder celle-là, dans la formation précise d'un sentiment, qui ne s'exprimera, d'ail-

leurs, peut-être jamais ; mais, même quand le professeur ou le confesseur est un vieillard, c'est par Tappel obscur et inanalysé des sens que se forme dans le cerveau la cristallisation psychologique, qui s'imagine, quand elle prétend s'analyser, trouver ses causes en elle-même. Or, nul phénomène ne se cause soi-même, et tout ce qui est dans notre intelligence y est venu par les sens, et seulement par eux peut se manifester.

A présent, il va de soi que les conditions psychologiques <le la préférence, ajoutées aux conditions physiologiques, et si rarement indépendantes de celles-ci que cette indépendance est l'exception à la règle générale que nous posons ; il va de soi, disons-nous, que ces conditions psychologiques ont un pouvoir d'autant plus déterminant sur la préférence «qu'elles seront plus évidentes chez celui qui les réunit, ou mieux discernées par celui qui les requiert. Il est rare que la grande majorité des jeunes gens tombent amoureux d'une fille réputée pour sa beauté. Est-ce mépris de cette beauté ? Elle s'impose comme une évidence. Est-ce défiance d'euxmêmes ? Ils sont à l'âge présomptueux. C'est donc un instinct •créé par une ancestrale expérien»^e, qui les avertit de ne point prendre une jument de luxe pour labourer le champ ou tourner la meule. Si de l'individu nous nous élevons à la catégorie, nous voyons que, à côté des alliances de classe sociale, qui seront traitées plus loin, les alliances de classe intellectuelle sont la règle générale. Une institutrice répugnera à épouser un ouvrier, fût-elle plus pauvre que lui, et préférera un employé, dont le gain chétif et aléatoire ne lui donnera pas le bien-être et la sécurité qu'elle aurait trouvés auprès de l'ouvrier. De son côté, un homme cultivé, fût-il très pauvre et sans avenir, n'épousera pas volontiers une femme de mentalité inférieure, à moins d'être dominé par les conditions purement physiologiques de la préférence, ou déterminé par des conditions sociologiques : espoir d'un •emploi, dot, espérances, etc. Il faut reconnaître que les hommes consentent plus volontiers que les femmes à ces mésalliances intellectuelles, et cela s'explique par l'infériorité sociale et domestique dans laquelle la femme est encore

tenue par nos mœurs, nos lois et sa propre éducation. Souvent ces différences mentales disparaissent par l'effort éducateur de rjiomme, mais combien plus souvent persistent-elles, s'aggravent-elles de tout l'effort que fait Thomme pour s'élever plus haut par l'esprit et par le cœur, tandis que sa conjointe, enlisée dans son inculture et dans son égoïsme animal, use ses forces et emploie ses ruses pour le rabaisser à elle. Il ne reste plus alors à Thomme que la résignation, ou l'évasion dans un autre amour, libérateur de son être entier enfin reconquis.

Les conditions sociologiques de la préférence, le chapitre précédent nous en a sufûsamment avertis, appartiennent à la catégorie psychologique, dont elles sont en quelque sorte le prolongement et le complément, les conditions sociologiques étant une combinaison totalisée et généralisée des conditions psychologiques, qui, nous l'avons vu, synthétisent et complètent les conditions physiologiques, auxquelles elles sont inséparablement attachées. De même que les conditions ethnologiques de la préférence sont des généralisations annexes des conditions physiologiques, les conditions sociologiques sont des généralisations annexes des conditions physico- psychologiques. Mais, tandis que les conditions ethnologiques s'associent à la catégorie physiologique, en y introduisant d'ailleurs un schéma psychologique, — car, répétons-le, l'absolu dans ces phénomènes n'existe que pour les besoins de la classification, — les conditions sociologiques de la préférence, par suite d'une équilibration sociale défectueuse, s'opposent à leur catégorie, et semblent ainsi en sortir pour former une catégorie distincte. Si nous voyons rarement, en effet, la préférence psychologique pure prendre le pas sur la préférence physiologique, quand il y a égalité de situation entre l'individu apte à préférer et les individus sur qui

s'exerce sa faculté de préférence, nous voyons fréquemment, — assez fréquemment pour que de la généralité de ce phénomène une loi puisse être dégagée, — les impulsions de la nature et de la raison contrariées, et même abolies par Tinégalité des conditions. Tel jeune homme pauvre ne préfère pas ^

telle femme riche à d'autres plus jeunes, plus belles, plus intelligentes et meilleures, parce qu'il est la victime d'une erreur de ses sens et de son jugement; il sait bien qu'elle ne répond pas à l'idée qu'il se fait de la beauté, de l'intelligence et de la bonté; mais l'absence de ces qualités est compensée pour lui par une qualité d'ordre purement social : la richesse. Telle jeune fille pauvre préférerait un jeune homme au barbon que ses parents lui présentent, et néanmoins c'est le barbon qui sera son époux. La nature prendra sa revanche : l'observation quotidienne de la vie et la littérature de tous les temps en témoignent avec une éloquence abondante. L'or de la riche épousée ou du riche épouseur servira au besoin à cette revanche de la nature, à laquelle la raison et la morale n'auront pas d'ailleurs plus de part qu'elles n'en eurent à la formation du lien mal assorti.

Ces disconvenances ont existé de tout temps, même dans les hordes les plus primitives, où l'inégalité des conditions ne consistait pas encore dans le pouvoir permanent donné à un individu sur ses semblables par une plus grande richesse, héritée ou acquise, mais dans l'exercice temporaire de sa force ou de son adresse. La pratique assez générale de l'exo- . gamie,dans les tribus de primitifs contemporains,nous montre assez que le plus vigoureux ou le plus habile peut seul j

exercer son pouvoir de préférence, par renlèvement impuni de la femme qu'il a distinguée. Dans cet état, la femme ne préfère pas ; elle subit la loi du mâle, la loi du plus fort, comme la subissent les mâles plus faibles qui ont désiré, ^

mais n'ont pu conquérir la femme qu'ils préféraient ; et ce ^

n'est que clandestinement, en violant la îoi, c'est-à-dire la volonté du plus fort, que les plus faibles donnent à la nature les revanches qu'elle exige. L'opinion, qui n'est que l'habitude du fait acquis, transforme en lois et préceptes le droit du plus fort, qu'elle renforce ainsi ; et toule tentative de libé-

ration personnelle, au lieu d'être une incitation à la libération de tous, devient une transgression de la loi, réprimée par ceux-là mêmes qu'elle a frustrés de leur liberté. Il est à reûiarquer que cette soumission à la loi, au moins verbale, est si générale et si absolue dans l'antiquité historique que, sauf celle d'Aristophane, nulle œuvre littéraire de la période grecque^ où cependant la philosophie, les dieux et le destin même sont soumis à la raillerie ou à l'invective, n'ose s'attaquer à cette question, ou peut-être nulle n'y a songé. Les tragiques grecs nous font des récils d'inceste ; nul ne chante une mésalliance ; il faut arriver aux comiques et aux satiriques latins pour trouver fréquemment l'équivalent de l'unique scène de Plutus, dans laquelle on voit une vieille femme riche payer les faveurs d'un jeune homme. Nous touchons ici à la preuve essentielle que la littérature ne crée pas des idées, mais exprime en idées les faits qui lui sont contemporains, et surtout propage ces idées. Là se borne son action sur le progrès général, et il faut bien dire que cette part est encore assez belle pour justiûer notre admiration et notre reconnaissance.

L'admirable épisode biblique de Ruth et de Booz nous est un précieux document sur le désaccord entre les conditions sociologiques, psychologiques et physiologiques de la préférence. Booz est vieux, mais riche. Rulh est pauvre, mais jeune. Mais Booz est parent du premier époux de Ruth, et il a le droit, ou plutôt le devoir, de l'épouser. Et qui rappelle au vieux Booz ce devoir? La jeune Ruth, qu'il remercie avec éloquence en lui disant: « Ma fille, cette dernière bonté que tu témoignes est plus grande que la première, de n'être point allée après les jeunes gens, pauvres ou riches. » Chez Ruth, l'impulsion naturelle, la préférence physiologique ne parle pas, et c'est ce silence qui fait que le poète anonyme la recommande à l'estime de ses lecteurs. Elle est la femelle passive que les écrivains de l'antiquité, moralistes avant tout, prisent si haut. Elle est complètement un être social de son temps et de son milieu, et cette soumission à la loi commune lui vaut l'avantage de devenir la femme d'un homme riche et puissant. Mais Booz lui-même, si épris qu'on le sente de la belle veuve moabite,

Booz, qui pourrait la prendre comme concubine sans choquer les sentiments de son entourage, que fait-il quand sa jeune parente vient passer la nuit à ses pieds? Il la rachète à un parent, dont le droit prime le sien, et c*est alors seulement qu*il lui donne le titre d'épouse. Et ces deux êtres si conformes à la loi, cette Ruth qui préfère un vieillard, ce Booz qui veut accorder son amour avec son devoir de parent, paraissent si exemplaires aux rédacteurs de la Bible qu'ils font naître de cette union la race bénie du roi David. Mesurez la distance qui sépare Booz d'Arnolphe et de Bartolo, et Ruth d'Agnès et de Rosine; vous pourrez alors estimer le chemin parcouru par l'humanité vers la liberté personnelle jusqu'au moment où Guillaume Froment, dans le Pa/'es, d'Emile Zola, renonce à Marie, trop jeune pour lui ; et Marie, préférant Pierre le défroqué, se conforme à la nature et à la raison.

Car c'est là le point essentiel, la caractéristique majeure, la condition même de l'évolution consciente : l'accord de la volonté humaine et de la nature. Toutes les formes passées et même présentes de l'association humaine nous font assister à l'incessant combat de l'homme contre la nature, non pas seulement pour la contraindre à livrer ses secrets et ses trésors, mais pour comprimer ses mouvements et modifier ses impulsions en nous-mêmes. L'homme, sentant la nature hostile, en divinisa les forces tout en les combattant ; partout les dieux de terreur et de vengeance précédèrent les dieux de justice et de bonté ; forcément une confusion se fit dans la pensée humaine entre les forces extérieures «t intérieures de la nature ; et le sentiment de conservation nous porta à les combattre également, comme également nuisibles. Dans cette lutte obscure, une division des tâches s'opéra pourtant: la science et l'industrie combattirent et domptèrent une à une les forces naturelles extérieures ; la philosophie et les religions se chargèrent de la répression des forces intérieures. Observons, et cela s'explique de soi, l'antagonisme, toujours plus flagrant, entre la première et la seconde catégorie de ces moyens de combat contre la nature. Plus on recule vers l'inconnaissance primitive, et plus les efforts contre la nature sont arbitraires et incohérents : les

mutilations personnelles vont de pair avec les conjurations contre Torage, mais nul ne songe encore à Tascétisme. Plus on avance dans le temps, plus devient apparente cette division de la lutte. Tantôt Tesprit d'invention domine, et ce sont des progrès matériels qui s'ensuivent. Tantôt c'est Tesprit de moralité, et il faut alors faire fi des superfluilés accumulées par l'industrie humaine. Ce mouvement alterné, très confus et très lent à l'origine, se précise et se précipite à mesure qu'on approche de notre époque. La rapidité même de ces alternances fait croire à leur confusion, et les hommes du xviu® siècle y ont été pris. Nous les voyons, en effet, s'éprendre de l'homme de la nature : les uns, comme Diderot, pour rendre l'homme à sa spontanéité passionnelle; les autres, comme Jean-Jacques Rousseau, pour le ramener à l'absence de besoins superflus qui, selon lui comme selon tous les moralistes classiques, est la condition première du bonheur privé et public. Cette constante, mais nécessairement décroissante répression de nos mouvements intérieurs est à l'honneur de l'humanité. Ses sévérités théoriques se sont parfois traduites par des exagérations, des erreurs et des crimes, collectifs et privés; mais, somme toute, n'oublions pas que nous leur devons l'ennoblissement progressif de notre espèce, et que si, aujourd'hui, nous pouvons utiliser les impulsions mêmes de la nature en nous, nous le devons à une discipline intérieure, héritage de cent siècles et plus de répression continue. Cette discipline, qui maintient notre raison appuyée sur une connaissance plus exacte de ce qui est utile à tous et à chacun, après avoir acquis par le temps tous les caractères d'un réflexe permanent, se dépouille de plus en plus des scories qui lui faisaient perdre le meilleur de son effet utile, et des contraintes extérieures qui la sanctionnaient; et c'est par des actes à la fois spontanés et réfléchis que la moralité de l'avenir tend à s'affirmer et à se développer. Ainsi se fait, pour le plus grand bien de l'espèce, et de chacun des individus qui la composent, l'accord de la volonté humaine et de la nature.

Les disconvenances sexuelles n'ont donc pas été moindres dans le passé de l'humanité qu'elles ne le sont aujourd'hui,

au contraire. En ceci, comme en tout phénomène d'ordre social, ce n'est pas Tinégalité ou l'iniquité qui choquent et révoltent ceux qui en sont les victimes ou les spectateurs, mais le sentiment qu'ils ont de l'inégalité et de l'iniquité. Tant que ce sentiment ne s'est pas fait jour dans leur conscience, ils subissent ou contemplent avec une passivité et une indifférence qui nous semblent stupides et monstrueuses, à nous qui avons d'autres sentiments. On peut même aller plus loin, et affirmer que la rareté de l'abus, de l'arbitraire, en tel ordre donné d'institutions basées sur des règles de jus* tice, est précisément ce qui appelle la réprobation commune, les phénomènes insolites ayant seuls la faculté d'émouvoir le public, qu'ils soient régressifs ou progressifs. Seules, les minorités d'attardés considèrent l'abus comme un phénomène normal ; seules, également, les minorités de progressifs devancent les temps et opposent, à l'arbitraire encore accepté par la masse, le concept de justice qui ne la pénétrera que plus tard. Si, donc, de notre temps, les disconvenances sexuelles imposées par les conditions sociales choquent le sentiment public, qui jadis les acceptait, ce n'est pas, tant s'en faut, qu'elles soient plus grandes ni plus nombreuses aujourd'hui qu'alors, mais parce que l'homme contemporain a grandi en liberté et en dignité. Le caprice d'une souveraine de la main gauche pouvait naguère élever aux plus hautes dignités un abbé de Bernis, et l'amour d'une Marguerite de Valois faire la fortune — et le malheur — d'un chevalier de la Mole ; une Catherine de Russie, dans sa volonté souveraine, imposait ses amants à l'opinion avec la même impunité morale qu'un Louis XIV ses maîtresses ; le proxénétisme royal pouvait être source de fortune ou souche de noblesse : rares étaient les ironies, et plus rares les protestations. L'opinion de notre temps, plus exigeante, veut au moins que les marchés d'amour soient sanctionnés par la loi : elle accepte, non sans sourires, l'échange d'un vieux blason contre les millions de rhérîtière américaine, mais elle est sans pitié pour qui néglige ou ne peut accomplir la formalité légale. Hypocrisie, soit, mais qui atteste par son existence même le progrès moral accompli.

CONDITIONS SOCIOLOGIQUES DE LA PRÉFÉRENCE 19i

D'autre part, la forme capitaliste de la société moderne rend plus flagrantes et moins supportables les disconvenances sexuelles qu'elle impose. Que Théritier d'un vieux nom, incapable de se suffire par l'exercice d'une profession utile, et réduit dans la société à la fonction d'animal de luxe, assure sa subsistance grâce aux millions d'une fille de pétrolier américain, il n'y a rien en somme qui choque : celte union d'appétits et de vanités entre la classe dominante d'hier et celle d'aujourd'hui est normale ; le passé tend la main au présent, mais l'avenir se charge de rompre cette chaîne d'or forgée par ceux-là mêmes qui en portent le poids. A côté de cette aristocratie de la naissance et de l'argent s'élèvent quelques individus appartenant à l'élite intellectuelle, qui prétendent faire servir leur supériorité à leur fortune. Le mariage riche leur est un moyen tout indiqué d'obtenir les moyens matériels de leur domination. Ce n'est pas tant leur valeur que l'opinion qu'ils en ont donnée qui fait leur succès dans cette voie , et il va sans dire que leur valeur morale n'équivaut pas même à leur valeur intellectuelle. Ce n'est donc pas leur incorporation à la classe dominante qui intellectualisera l'aristocratie ; en l'épousant, ils se fondront en elle, et, sauf dans leur spécialité, où des rivaux plus indépendants, et voués plus complètement à l'œuvre d'art ou de science, les distanceront sans peine, ils contracteront tous les vices, toutes les infériorités mentales et morales d'une aristocratie sans durée, puisqu'elle ne se recrute -ju'exceptionnellement dans l'élite intellectuelle, et qu'elle prétend faire reposer sa domination exclusivement sur la puissance que lui donne l'argent. L'élite intellectuelle, dans sa masse, est écartée de la richesse, sinon du pouvoir. Ce pouvoir précaire, que le capital ne peut lui ôter, qu'il a même intérêt à lui laisser ou à lui confier, l'élite intellectuelle ne peut l'exercer qu'au profit du capital et par délégation implicite, qu'il s'agisse d'administration publique ou de direction industrielle, et ce service lui est payé d'une manière dérisoire au regard de l'utilité qu'il présente. Cette élite, qui se recrute principalement dans la classe moyenne, subit le sort économique de sa classe, amoindrie, appauvrie et asservie par la

classe capitaliste. Du moment que ce désaccord apparaît aux yeux de la masse, c'en est fait de Tacceptation passive. Tandis que l'élite intellectuelle supporte impatiemment la servitude que fui imposent les exigences du capital, ou la misère que lui imposent ses mépris, la masse populaire refuse de. plus en plus son respect à une classe dont les privilèges ne se justifient par aucun service social. Mais, par nécessité plus que par sentiment, la masse contredit sa pensée par ses actes. Elle subit , plutôt qu'elle ne les accepte, les conséquences d'une inégalité économique qui ne repose plus sur une série d'obligations réciproques, et qui transforme en valeur marchande la pensée de Thomme et la pudeur de la femme.

Dans ces conditions, que peut-il subsister, dans la conscience collective, des concepts moraux héréditaires ? Chacun désormais cherche à réaliser l'accord complet entre les convenances sexuelles physiologiques, psychologiques et sociologiques ; mais peu y parviennent, et chacun, dans l'immense majorité, se voit obligé de sacrifier Tordre de préférence auquel il est le plus attaché. Tel commerçant, pourse défendre contre la faillite, épouse la femme dontla dot remettra sa maison à flot, et non celle qui eût fait la joie de ses yeux et l'allégresse de son cœur. 11 passe un acte d'association commerciale et non un acte d'union conjugale ; et Ton admire communément la sagesse de ce pauvre fou, qui accepte de devenir un mauvais et malheureux époux, afin de demeurer inscrit à VAnnuaire du Commerce et sur la liste du jury. Cette abolition des caractères réels et intérieurs de la préférence sexuelle, par les cai^aetères sociaux et extérieurs, a eu sa nécessité et sa grandeur aux temps où l'individu faisait partie d'une collectivité fortement constituée. Toute violence faite à la nature était un sacrifice, plus souvent utile qu'on ne le pense, à la société. Le jeune Louis XIV, renonçant à celle qu'il aime pour épouser la fille des rois d'Espagne, est un des plus retentissants exemples de sacrifice de la préférence personnelle à l'intérêt public. Ce sacrifice, une fille pauvre, qui renonce à l'amour et accepte de faire un mariage riche pour assurer une vieillesse tranquille à ses parents, le renouvelle tous les jours et d'une manière bien plus complète ; car elles

sont rares, après tout, les femmes chez qui un premier sacrifice n'a pas développé la vertu d'aller jusqu'au bout dans la voie de loyauté et de dignité, tandis qu'on sait quelles revanches éclatantes sut prendre l'inconstant époux de Thérèse d'Autriche, Mais qui ne voit combien ces sacrifices sont, de nos jours, anormaux et, par un côté, immoraux. Dans l'état d'individualisme social où nous vivons, ils ont toujours pour fin, non un bien social, tel que le maintien de la paix entre deux peuples, ou l'accroissement de puissance d'une famille utile à FËtat, mais un bien personnel et passager. Ils donnent satisfaction à l'individualisme moral du plus fort, qui peut payer la jeunesse et la beauté d'une femme, et par conséquent faire sa liberté de l'asservissement d'autrui. Ils assurent le pain à quelques vieillards, mais ce pain est arrosé des larmes de leur enfant. Ils ne l'ont pas vendue, comme font les errants affamés des déserts africains. Elle s'est vendue elle-même. La loi et les mœurs lui avaient donné la liberté, mais non les moyens de vivre libre. Elle a dû aliéner sa liberté sexuelle; elle l'a échangée contre une servitude dorée pour elle et les siens. Elle a renoncé à un droit pour remplir un devoir; mais la société qui impose de tels devoirs, utiles seulement aux plus forts, est une société de barbarie et d'oppression, condamnée à disparaître.

Il semble exister une contradiction essentielle dans le développement social : tandis que, dans sa forme économique, il parait discipliner, hiérarchiser les individus, et fondre leurs efforts en un effort anonyme au point que, dans la confection d'une épingle ou d une paire de chaussures, nul ne peut dire exactement la part du travail qu'il a apportée; dans sa forme politique et morale, il paraît au contraire libérer, égaliser les individus et donner à tous leurs actes une pleine indépendance. Ce n'est qu'une apparence, cependant. Non seulement, en effet, l'association des efforts, où l'effort de chacun se perd

FouRNiÊRB. — Idéal, soc. 13

dans Tensemble, donne naissance à la liberté politique et morale de chacun en lui constituant les moyens réels de sa liberté; mais encore, de cette combinaison de forces économiques naît la liberté économique réelle ; et cette liberté réelle n'a rien de commun avec la précaire indépendance que conditionne la lutte, et que la lutte détruit. Inversement, ou plutôt parallèlement, on peut dire que la liberté morale et politique que nous promet Tensemble des conditions sociales est en réalité le résultat d'une association politique et morale: le jour où cesserait de dominer un concept moral et politique quelconque, les individus tomberaient à rindépendance morale et politique, c'est-à-dire à une désolidarisation générale qui serait la fin de toute société. Il y a donc solidarité étroite entre toutes les formes du développement social. Elles peuvent ne pas évoluer avec la même rapidité, leur mouvement n'a pas la précision mathématique des pures opérations de Tesprit, mais elles obéissent toutes à la même impulsion que l'être humain leur donne, dans son ardent désir de mieux connaître son domaine et de le mieux utiliser. Nous avons vu que, dans l'ordre économique, l'effort volontaire, et par conséquent conscient, tend graduellement à dominer. Il en est de même dans l'ordre politique et moral, où émergent déjà quantité d'intelligences et de volontés, dégagées de l'ignorance et de Tinconscience primitives. Il y a conflit entre l'ordre économique, quia gardé encore plusieurs des aspects de l'ancienne inégalité sociale, et Tordre politique et moral, qui, théoriquement, a déclaré égaux etlibres les individus que l'ordre économique maintient dans l'inégalité, et, pour la majorité, dans la servitude. Mais, en même temps que les moyens politiques et moraux agissent avec énergie pour libérer l'individu de Tasservissement économique, en même temps aussi que l'ordre économique emploie ses propres moyens à restreindre les conquêtes de la liberté politique et morale, les conditions mêmes du développement économique travaillent à leur insu à constituer et à fortifier la liberté morale et politique de chacun.

Ainsi, la femme devenue ouvrière trouve dans sa dépendance économique personnelle, tant précaire et relative soit-

elle, les conditions de sa libération personnelle des contraintes familiales. Que demain la forme économique vienne lui donner la possession du produit intégral de son travail, qu'un plus judicieux emploi de la force, et surtout de l'ingéniosité humaine, fasse ce produit adéquat à la somme de ses besoins, — et nous avons vu que l'humanité peut envisager cet idéal, auquel concourent toutes ses forces conscientes, — etlafemme aura acquis, par sa libération économique, les compléments et les garanties de sa liberté morale et politique ; elle pourra alors exercer dans sa plénitude sa liberté de préférence en matière d'association sexuelle. Ou, plutôt, elle aura les moyens matériels nécessaires à l'exercice de sa liberté, c'est-à-dire les moyens extérieurs, qui lui font aujourd'hui presque défaut, et ne sont même assurés présentement qu'à une infime minorité d'individus des deux sexes.

Mais il ne suffit pas d'être déclaré libre pour l'être réellement. Il ne suffit même pas de posséder les moyens d'acqué rir la liberté. Il faut encore savoir en user pour son propre bien, faute de quoi l'on tombe dans une licence oppressive de la liberté ; et Ton ne tarde pas à préférer à la liberté les mornes sécurités de la servitude. C'est fort bien de dire, théoriquement, que l'on n'a la force de conquérir la liberté que quand on en a eu la forte volonté, et que cet efi'ort est une garantie qu'on est digne de la liberté. Cette vue d'optimisme fataliste est vraie, au sens absolu ; elle l'est beaucoup moins quand on se place sur le terrain accidenté des réalités, de leurs mouvements particuliers, et de leurs mutuelles réactions. Des esclaves veulent être libres parce qu'ils ont vu leurs maîtres passer les journées dans les douceurs du far niente, et leurs nuits dans les joies de l'ivresse et de l'amour. Le travail des esclaves donne aux maîtres ce loisir. Que si les esclaves se libèrent pour imiter leurs maîtres, la bombance durera huit jours, le temps d'épuiser les provisions. La fin, on la prévoit. Trop heureux seront les prétendus émancipés de retourner à leur servitude, s'ils ne veulent pas mourir de faim. Les disciplines que les maîtres de tout ordre ont établies dans l'intérêt de leur domination ne disparaîtront en réalité jamais, en ce qu'elles ont d'essentiellement nécessaire à l'ordre public ; si les esclçives

émancipés ne savent pas les pratiquer volontairement, comme jadis ils les subirent involontairement, ils retourneront à leur servitude.

Présentée ainsi dans sa forme élémentaire }a plus saisissante, celte vérité ne semble pas pouvoir être contredite. Pourtant, que de gens, opposant Tindividu à la société-, parlent et agissent comme si l'individu pouvait exister sans la société, et réciproquement. Frappés par le spectacle des inégalités et des servitudes qu'elle engendre, ils déclarent la société ennemie, alors qu'elle n'est qu'asservie. Prenant la partie pour le tout, ils englobent dans le même anathème ceux qui violentent la liberté de leurs semblables, et ceux dont l'ignorance et la faiblesse font la servitude. Les disciplines par lesquelles se maintient la servitude sont essentiellement les mêmes que celles qui assurent la liberté. Il ne s'agit donc pas de supprimer les lois, mais d'étendre à tous les garanties qu'elles donnent à quelques-uns. Cela ne se peut faire que par l'exercice d'une volonté sociale consciente, totalisation des volontés individuelles conscientes. Il va de soi qu'alors certaines formes et certains aspects de la discipline imposée, qui n'avaient pour objet que le maintien du privilège de la minorité, contre toute revendication ou atteinte de la majorité, disparaissent pour faire place à des règles communément acceptées ; chacun ayant compris qu'il en retirera une utilité particulière, ou qu'il doit sacrifier une certaine convenance à des convenances plus importantes. Mais, comme nous le verrons plus loin, le sacrifice de l'individu à la société, et même d'une certaine convenance à une ou plusieurs convenances plus importantes, diminuera de fréquence et d'intensité au cours du développement humain, et disparaîtra enfin totalement. Déjà aujourd'hui le public n'accepte plus qu'un individu soit dévoué malgré lui au salut commun. Il ne faut pourtant pas remonter à une très haute antiquité pour trouver fréquemment cette pratique, qui a eu ses équivalents modernes dans les actes inspirés par la raison d'Etat: une raison que la raison publique se refuse de plus en plus à admettre, et dont le réveil serait un scandale en même temps qu'une impossibilité.

Il faut donc qu*en matière de relations sexuelles l'individu arrive à se déterminer volontairement. Ce n'est rien de lui ôter les entraves sociales qui s'opposent à sa libre expansion affective, s'il ne possède en lui-même les moyens de bien employer sa liberté. En premier lieu, cela est de toute évidence, les mobiles physiologiques manifesteront leur présence et réclameront impérieusement leurs droits. S'ils sont seuls écoutés, si la seule satisfaction physique est donnée pour but au rapprochement des sexes, nulle affection durable ne se fondera, et l'humanité sera privée d'un de ses éléments de perfectionnement esthétique et moral les plus essentiels. Le contact de deux épidermes, échange de deux fantaisies, est un rêve grossier d'épicurien simpliste. Il peut satisfaire l'égoïsme de quelques sensuels insensibles, mais on conçoit qu'il ne donnera jamais le bonheur d'aimer, ni rien qui puisse en approcher. Certes, il est nécessaire de se conformer à la nature, mais n'est-ce pas se conformer plus complètement à elle, que la connaître, et tirer d'elle tout le bien possible ? Or, tandis que, livrée à son propre indiscernemenl, elle prodigue ses germes au caprice des vents, et tue ceux qu'elle a mis dans l'impossibilité de se développer, le jardinier, qui a observé ses lois et surpris une partie de ses secrets, assure aux plantes utiles leur existence et leur développement. Dira-t-on qu'il agit contre la nature? Il faudrait alors démontrer qu'il est autre chose lui-même qu'un produit de la nature éclairé par l'éducation, c'est-à-dire par l'expérience des choses de la nature. L'amour, abandonné à ses pures conditions physiologiques, limité à l'accomplissement de l'acte sexuel, ne serait plus qu'un rapprochement temporaire, auquel la sympathie n'aurait aucune part, car on sait que la sympathie, c'est-à-dire l'affection, se compose surtout d'éléments psychologiques. On a une preuve flagrante de cette vérité dans ce fait que les hommes qui sont les plus favorisés de l'amour des femmes, au sens physiologique du mot, sont aussi ceux qui aiment le moins. Il n'y a qu'à écouter leurs conversations pour savoir en quel mépris profond ils tiennent celles qu'ils appellent complaisamment leurs « victimes )),mot consacré par le public, avec une admirative et cruelle stupi-

dite. Répétons-le, les conditions physiologiques de la préférence sont fondamentales et essentielles en amour, mais nul amour ne peut exister s'il les considère comme suffisantes.

Mais, nous l'avons dit : il est plus facile de distinguer une Vénus d'une Carabosse, qu'une femme intelligente et bonne d'une femme stupide ou méchante. Quand l'inégalité sociale, et les contraintes auxquelles elle oblige ceux qui ne possèdent rien, auront disparu, on donnera plus d'importance qu'aujourd'hui aux qualités intellectuelles et morales en matière d'association sexuelle; et un plus grand nombre de personnes seront alors pénétrées de cette importance capitale des facultés intellectuelles et morales. Certes, alors, de nombreux disgraciés moraux joueront la comédie de la moralité pour avoir leur place au banquet de l'amour ; mais comme l'inégalité sociale est un grand agent d'immoralité, et que l'inégalité sociale aura disparu, le nombre de ces hypocrites ira en diminuant, et même leur effort à jouer un rôle vertueux pourra se traduire chez leurs descendants par une pratique réelle de la vertu. D'autre part, quand les amants s'apercevront qu'en amour il faudra dorénavant payer de sa personne, et non plus de sa bourse, ils travailleront à acquérir les conditions nécessaires pour être préférés. Une culture intellectuelle plus généralisée et plus complète, grâce aux loisirs que donneront aux producteurs les perfectionnements des moyens industriels, aidera puissamment à l'éclosion de ces conditions psychologiques.

Mais, on le voit, il faut que les émancipés et les émancipées de demain se libèrent de leurs vices d'esclaves, et acquièrent les vertus des êtres libres. Ce n'est pas la condition de leur liberté, car ils pourraient vouloir et réaliser un bien dont ils seraient incapables de jouir, mais c'en est la condition de durée et de réalité. La femme, donc, qui aspirerait à l'idéal d'émancipation sexuelle que lui préparent les faits de ce temps, — et l'on sait si les symptômes de cette transformation sociale sont abondants autant que significatifs; la femme qui ne voudrait être libre que pour faire de demain le reflet d'aujourd'hui, porterait un coup fatal à son idéal d'émancipation. Jusqu'à présent, confinée dans la famille et réduite

à la moindre action, à la moindre initiative, elle gardait toutes les vertus passives, conservatrices de l'individu et de la société. Il en est des règles qui président aux vertus individuelles comme de celles qui disciplinent les sociétés. Elles ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, mais par Tusage qu'une minorité en fait pour opprimer la majorité. Appliquées à tous, et respectées de tous, dans leur essence même, elles assurent à tous sécurité et liberté. De ce qu'une femme, devenue une ouvrière, a conquis la libre disposition d'une partie de ses actes et assumé, seule, la responsabilité de sa conduite, il ne s'ensuit pas qu'elle doive tourner ses actes contre elle-même, et détruire par sa conduite sa moralité et sa santé. Les adversaires de tout progrès critiquent assez niaisement les prétendues viragos politiques qui veulent s'égaler aux hommes. C'est là un des thèmes favoris de la caricature, littéraire et imagière, de toute idée nouvelle ; les malheureux qui s'emploient à ces besognes n'ont même plus le sens du ridicule auquel ils s'exposent, deux mille cinq cents ans après Aristophane. S'ils voulaient véritablement corriger les mœurs en riant, ils n'auraient pas besoin de se donner tant de peine à imaginer le grotesque et le contradictoire. S'ils connaissaientvéritablement les mœurs, ils n'auraient pas envie de rire : ils verraient avec la même tristesse que nous la femme, devenue ouvrière, emprunter à l'ouvrier les vices dont elle avait été préservée jusque-là. Parmi ces vices, celui qui conduit à tous les autres, et menace les générations humaines dans leur source même, le hideux alcoolisme fait des ravages incalculables dans la malheureuse population des ouvrières. Ici, l'enseignement moral est insuffisant contre Texemple, et surtout contre les conditions du milieu. Seules, des transformations économiques et sociales, et, provisoirement, des réformes, peuvent modifier et finalement transformer cette situation. Que Tatelier soit assaini et le logis rendu attrayant, que le travail soit moins accablant, que le loisir soit occupé par des plaisirs d'ordre intellectuel, et cette plaie guérira. Les deux sexes ne trouveront plus l'égalité dans une commune abjection, mais dans la joie de vivre, Tun par l'autre, une vie rendue plus facile.

200 LA FAMILLE IDÉaLe

Ce n'est pâs davantage dans la recherche pure et simple du plaisir physique que doit consister le désir de liberté des sexes. Dans la Dame de la mer, qui est certainement le chef-d'œuvre d'Ibsen, Ëllida ne veut pas être libre pour sacrifier son acquis moral aux satisfactions sexuelles. Cette femme qui veut quitter «on mari, aller au loin, user de sa liberté, est étonnamment chaste. Elle veut être libre pour être libre. Cela paraît de la métaphysique pure, que ce désir sans objet ; celte volonté sans but, pour le principe, est cependant le plus admirable symbole de l'idéal de liberté qui puisse être présenté aux hommes. Dès qu'elle sait qu'elle est libre et que, cachant ses larmes, son mari a renoncé à tout droit sur elle, Ellida se détermine librement ; et c'est dans les bras du compagnon de sa vie qu'elle veut finir ses jours. Ce symbole n'est pas abstrait du tout, il n'y a point là-dedans ombre de métaphysique. Si, au nom d'un amour tyrannique, qu'il n'avait pas humainement le droit d'imposer, le mari s'était opposé à la liberté de la dame de la mer, la volonté de liberté de celle-ci eût-elle été abstraite et métaphysique, alors? Point. Elle eût haï, et légitimement haï, cet homme, qui eût émis la prétention d'être heureux par l'asservissement d'un être, et elle l'eût fui avec horreur. Même dans le cas où, par la loi, il l'eût contrainte à demeurer sous le toit conjugal, elle eût été plus loin de lui par la pensée et par le cœur que si l'équateur les eût séparés. La littérature d'Ibsen et celle qui suit la même voie développent, peu à peu, cette notion, acquise déjà par ceux qui conçoivent l'amour comme un sentiment, dont les conditions psychologiques et morales sont inséparables : que nul ne peut, par la force ou par l'argent, par la loi ou par les mœurs, imposer le contrat sexuel à l'être qui s'y refuse, et que la plus grande preuve d'amour consiste à s'effacer soimême et à porter noblement sa douleur.

CARACTÈRE SOCIAL DE l'UNION SEXUELLE 201

CARACTÈRE SOCUL DE l'UNION SEXUELLE

Étant donné qu'il n'y a de liberté pour Tindividu, en matière sexuelle comme en toute autre, que dans la société et par la société, il va de soi que l'association des sexes conservera toujours son caractère social, même alors qu'auront totalement disparu toutes les fonctions et attributions de la famille ; même alors que la propriété communautaire la plus absolue aura, en même temps que l'héritage, aboli toute notion du tien et du mien dans l'abondance de tous les biens ; même alors que des chaînes de fleurs attacheront seules l'un à l'autre les amants-époux de l'avenir; même alors que l'individu, libéré de toute servitude économique, politique et morale, sera devenu l'unique cellule sociale. Il n'est pas plus exagéré que contradictoire de dire que le rôle et la valeur sociale de l'individu vont toujours en grandissant, à mesure qu'il acquiert une plus grande initiative personnelle et une plus grande liberté de mouvements. Dans les sociétés où la famille, fortement organisée, est la cellule sociale, l'individu est fort peu de chose ; son action, ainsi que sa responsabilité, sont pour ainsi dire nulles, les lois générales ne l'atteignent même pas, et les infractions qu'il se permettrait ne les mettraient pas eu péril : il est trop au-dessous d'elles. De là cette illusion, que l'individu est beaucoup plus libre dans les pays de civilisation rétrograde que dans ceux où chaque mouvement de la vie de relation est prévu et réglementé par une loi. Il est certain qu'à Gonstantinople une ménagère peut impunément secouer et battre ses tapis, ou vider ses eaux sales sur la voie publique, tandis qu'à Paris la même action lui vaudrait un procès- verbal. Dira-t-on pour cela que la liberté est plus grande à Gonstantinople qu'à Paris? La faculté de désordre matériel, à tort confondue avec Texercice de la liberté, est d'autant plus grande que dominent les servitudes intellectuelles et morales. En de tels Ëtats, le

pouvoir ne se soucie pas de ce qui peut nuire aux individus, mais seulement de ce qui pourrait nuire à lui-même. A ses yeux, Tadministration publique est absolument subsidiaire ; il donne palais et provinces à un favori, et laisse ses employés des postes attendre parfois des années leurs appointements.

Mais revenons à notre sujet. Certes, c'est pour leur satisfaction propre que les sexes se recherchent et se joignent. Mais, alors même que la communauté idéale des biens les aura débarrassés de toutes les contingences économiques, qui pèsent actuellement d'un si grand poids dans la détermination de la préférence sexuelle, les individus ne devrontils rechercher que leur satisfaction personnelle et pourront-ils se confiner dans Tégoïsme à deux de l'amour, si parfait, si idéalisé qu'on puisse le concevoir ? Non. Même si aucune loi positive n'intervient pour régler et sanctionner les rapports sexuels, même si, à l'union libre, s'est substitué l'amour libre, — pour notre part, nous ne concevons pas plus l'amour sans union que l'union sans amour, idéalement parlant; et, par conséquent, cette expression d'amour libre n'a aucun sens, ou plutôt elle en a un trop précis; et à cette promiscuité, que d'aucuns osent nous présenter comme le fruit idéal de la liberté, nous préférerions, et pour la société et pour l'individu, la forte et autoritaire famille des âges disparus ; car, même si la spontanéité la plus absolue règle les rapports des sexes, ces rapports n'en gardent pas moins un caractère social, inhérent à la qualité de chaque individu, et à l'acte qu'il accomplit. L'individu, en effet, on ne doit jamais l'oublier, est et devient de plus en plus un être social. L'abus de sa liberté , même quand il ne nuit qu'à luimême, est un acte antisocial, et il n'est véritablement libre que lorsqu'il ne peut pas plus se nuire à lui-même qu'à autrui, la liberté n'étant, et ne pouvant être que la mise en action et en valeur consciente des facultés de l'individu. Un ivrogne, qui abolit sa conscience par son vice, ne fût-il pas un danger pour ses voisins, enfreint l'ordre général. Dans une société faiblement constituée, le tort qu'il se fait à lui-même n'a aucune importance sociale. C'est un grain de poussière

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