‹ L'Idéalisme social (volume 2)Chapitre 25 sur 47 · CARACTÈRE SOCIAL DE L' UNION SEXUELLE · texte numérisé non relu

CARACTÈRE SOCIAL DE L' UNION SEXUELLE

humaine qui disparaît du tourbillon inorganisé. Dans une société civilisée, où chaque individu a son rôle et sa valeur propres, où son effort coopère à l'effort commun, où chacun de ses actes est un acte de relation, un échange avec ses semblables, où il est à la fois un producteur, un citoyen et un être moral, cet ivrogne, ne fit-il tort en apparence qu'à luimême, cause un dommage à la société : il est en état d'infériorité dans r association et dans l'échange, il a reçu plus qu'il n'a donné.

On conçoit que ce qui se dit ici de l'ivrogne adonné à son vice peut et doit, à plus forte raison, se dire des individus qui limitent la durée de l'amour à la fugitive minute physiologique. L'ivrogne peut être un solitaire; son exemple, loin d'entraîner, peut donner une juste et salutaire répugnance à ceux qui auraient un goût trop vif pour les boissons fortes. Socialement, s'il est nuisible par l'état de non-valeur auquel le réduit son vice, il peut être utile par la fonction d'ilote qu'il assume; il pallie ainsi le tort qu'il fait à ses concitoyens. L'individu qui réduit l'amour à sa fonction animale, ornât-il ses appétits ou sa dépravation des plus précieuses acquisitions esthétiques, est beaucoup plus dangereux. Non seulement il ne peut jouir seul, mais il agit par l'exemple sur ceux qui l'entourent. 11 les entraîne par une pente fleurie dans les abîmes de la volupté. Il est alors un agent actif, un propagandiste par le fait de la régression sociale et morale. Il sépare le but individuel du but collectif, puisqu'il ne cherche plus à accorder ses satisfactions propres avec les satisfactions de l'ensemble des êtres humains ; il va même à rencontre du but collectif, puisque ses satisfactions personnelles, contraires aux satisfactions de tous, rompent l'équilibre qui doit s'établir entre nos besoins et nos désirs, si nous voulons vivre la vie idéale.

Or, le caractère idéal de l'amour est de réunir toutes les conditions de la beauté morale. Les romantiques de la métaphysique et de la littérature peuvent s'écrier mystiquement que l'amour est un sentiment qui se suffit à lui-même, qu'il est dominateur et exclusif de tous les autres, et qu'un amant qui n'est pas prêt à brûler le monde pour réchauffer les pieds de

sa belle, ou pour réjouir ses yeux, n'est pas un véritable amant. Pour un peu, Ghimène, hésitant à se jeter dans les bras du meurtrier de son père, leur donnerait des impatiences. Ils en sont encore à la conception de Tamour-combat, et c'est à peine s'ils ont élevé le niveau moral de cette conception, prise d'ailleurs dans les réalités d'un temps qui s'enfuit. Tel amant sera admiré pour avoir entraîné avec lui dans la mort la femme qui se dérobait à sa poursuite. Ce type antisocial sera représenté comme un parfait modèle aux yeux des individualistes moraux, qui sont les plus nombreux en ce moment de transition. Mais déjà surgit un type social autre, et que la littérature exprime. Corneille ne nous a pas donné que l'amoureuse Ghimène et la furieuse Gamille. Son Polyeucte sait noblement renoncer à Pauline, qu'il croit éprise d'un autre. Il est vrai que, saisi de l'enthousiasme chrétien, il sacrifie son amour pour être plus libre de courir au martyre. Mais dans son admirable Que faire ? un livre trop peu connu, Tchernichewsky pose hardiment le problème de l'amant, à qui l'aimée en préfère un autre, et il le résout dans le sens idéal, qui est le sens social de l'avenir. L'amant qui n'est plus aimé doit s'effacer. La littérature française contemporaine ne recule plus aujourd'hui devant cette solution de haute moralité et de sociabilité supérieure. Elle ne l'a pas créé, ce sentiment nouveau ; elle l'exprime, parce que, véritablement, il est déjà au cœur des meilleurs, de ceux qui sont parvenus au plus haut degré de développement moral et social.

On saisit ici sur le vif l'évolution du sentiment amoureux. Il vas'épurant, à mesure que la femme accroît sa personnalité et son indépendance. L'idéal, pour l'homme, n'est plus de satisfaire son instinct sexuel au moyen d'un plus grand nombre et d'une plus grande variété d'amantes, au besoin transformées en victimes^ mais d'être aimé, à l'exclusion de tout autre. Don Juan cesse d'être le modèle amoureux, de quelque idéalité qu'essaient encore de le parer certains artistes de la littérature erotique. Vainement, en effet, ils ont essayé d'intellectualiser cet étalon de la stérilité, dont l'amour cesse dès qu'il est satisfait, et de le présenter comme

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un amateur de sensations sans cesse diversifiées, acharné à la culture de son moi par l'épreuve de toute la gamme des sentiments ; cet érotomane, si cérébralisé soit-il, et le fût-il jusqu*à rimpuissance sexuelle, — ce qui lui ôterait d'ailleurs toute excuse et toute beauté, — est désormais un type heureusement aboli, et qui bientôt ne relèvera plus que de la pathologie.

Fourier croyait à Téternité de ce type. Dans la furieuse et noble joie qu'il éprouvait à classer les passions, et à chercher leur utilisation sociale et personnelle, il allait jusqu'à constituer en passions distinctes des modalités, des états transitoires, même des déviations de passions essentielles. On ne peut reprocher à Fourier de n'avoir pas eu le sens de l'évolution, et d'avoir considéré l'homme comme un être immuable. Il voulait que cet homme immuable fît de sa vanité, de sa paresse, de sa gourmandise, de sa paillardise, les moyens de sa propre joie et de la joie de tous. Il réagissait ainsi, avec une admirable et judicieuse énergie, contre la morale de privation et de renoncement que tous affirmaient, et que bien peu pratiquaient, — ce qui ajoutait un vice de plus: l'hypocrisie, à ceux dont l'humanité de son temps était affligée. De plus, il comptait, et il avait le droit de le faire, sur la liberté pour la répression de l'abus. Il donnait à l'opinion publique une puissance de moralisation qu'elle possède en effet. Ceux donc, parmi ses phalanstériens , qui étaient atteints de « papillonne » n'avaient point à recourir au ihensonge pour satisfaire leur instinct ; ils trouvaient en celles qui avaient la vocation d'être des courtisanes les gracieux objets de leurs plaisirs.

On dira : Pourquoi n'en serait-il pas de même dans la société idéale ? Rien ne s'y opposera, que nous-mêmes. Nous pourrons, certes, papillonner autour des femmes à tempérament de courtisane, si nous sommes atteints de papillonne. Mais il reste à savoir s'il y aura beaucoup de papillons et beaucoup de courtisanes dans la Cité future. Il en subsistera, certes, et nul ne songera à contrarier leurs ébats. Mais ils existeront comme échantillons, ou plutôt comme résidus, d'un type social antérieur, comme des individus qui ne voient

dans Tamourque raccomplissement du besoin sexuel, et s'en tiennent aux conditions inférieures de la préférence. Et la preuve qu'ils ne réaliseront pas toutes les conditions de la préférence sera justement dans leur papillonne, dans leur amour du changement. Quiconque, en effet, a réalisé son idéal, s'y tieiït, et ne poursuit pas au delà. Que si Ton objecte que la marque de supériorité de l'homme est justement l'insatiabilité, et qu'à vouloir réaliser le couple perpétuel idéal on risque de faire choir l'amour dans le pot-au-feu, il peut être répondu que l'amour idéal ne risque pas de telles chutes, à peine de n'être plus l'amour idéal. De l'être aimé, oh accepte tout, on supporte tout, on embellit tout, ou bien il n'est pas l'être aimé. Dire que la satiété épuise l'amour, c'est avouer la pauvreté de cœur et d'esprit des amants, et leur peu de vigueur à s'élever vers l'amour idéal. L'amour actuel est un combat perpétuel : il vit de défensives et d'offensives, d'inquiétudes et de suspicions. Il reproduit dans le monde moral la lutte que nous voyons régner dans le monde social. Mais qui ne voit que, si, dans le monde social, la lutte, sans cesse tend à se résoudre en accord, de même, dans le monde moral et affectif, l'état de lutte pourra disparaître pour faire place à l'harmonie.

Nous avons vu, en effet, dans l'examen des conditions économiques de l'avenir, que l'égalité ne se fera pas entre les hommes en les ramenant, tous, à l'état de misère où nous voyons l'immense majorité d'entre eux, mais en élevant cette majorité au niveau du bien-être où, seulement, une minorité est parvenue aujourd'hui. Est-ce à dire qu'élevés à ce niveau, les malheureux d'aujourd'hui emprunteront aux heureux, sans contrôle, sans vérification, tout ce qu'ils leur envient actuellement ? La polygamie est aujourd'hui un des privilèges de la richesse. Nul bourgeois se respectant un peu qui n'affiche une maîtresse luxueusement entretenue, sans préjudice des caprices d'une heure. Mais ni les nuits passées dans le lit d'une fille plus ou moins publique, ou autour du tapis vert d'un cercle, ni les journées passées à boire ou à voir courir des chevaux, n'ont jamais passé pour constituer la vie idéale de celui qui jouit de la richesse. Ce sont les vices et non les

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conditions normales de la richesse, et ils ne sont d'ailleurs possibles que parce que la richesse est répartie en un petit nombre de mains. Nombre de riches ne sont pas nécessairement des joueurs et des débauchés. Ceux-ci, même, sont une minorité, et rien ne nous autorise à croire que leur proportion est sensiblement plus grande dans la classe aisée que dans la classe pauvre, le désœuvrement n'étant plus aussi général aujourd'hui que naguère parmi les possesseurs de la richesse. Les économistes ont raison d'affirmer que le riche, en notre temps, ne peut plus guère compter sur le revenu de son capital ; l'abaissement progressif du taux de l'intérêt, les incessants renouvellements du matériel industriel, et les déplacements considérables de valeurs qu'ils apportent, obligent le riche à travailler. Que trop souvent ce travail soit un exercice de lutte et de rapine, où la spéculation a plus de part que l'initiative productrice et féconde, cela ne fait pas de doute. Qvie l'exercice de ces facultés de lutte et de rapine ait pour corollaires inévitables des plaisirs esthétiquement et moralement inférieurs, qu'aux gains rapides de la spéculation correspondent d'anormales dépenses corruptives de soimême et d'autrui, cela est également incontestable. Mais nous nous sommes placés dans l'hypothèse de la disparition de la lutte et de la rapine, de l'organisation du travail utile, de l'association des hommes dans la lutte contre les fatalités naturelles. Or, cette hypothèse se vérifie par tous les faits observés. Les vices inhérents à la lutte des hommes entre eux, au gaspillage d'efforts qui s'ensuit, à l'habitude de faire de la joie avec la douleur d'autrui, ces vices disparaîtront forcément, ou seront réduits à une proportion infinitésimale, qui constituera un phénomène d'exception réduite comme étendue et comme intensité. Les jouissances physiques de l'amour, d'autre part, n'étant plus une .marchandise, les hommes qui garderont une propension à la polygamie ne pourront se satisfaire que par des moyens qui amèneront la suppression de la polygamie. Ne pouvant plus payer ce qui ne s'achètera plus, ils devront s'efforcer de plaire, et, quelque loisir que puisse leur laisser le court travail obligatoire — moralement obligatoire — de Tavenir, ils dépenseront

toujours plus de temps à faire une « conquête » amoureuse par leurs seuls avantages physiques ou leurs qualités d*esprit qu'il ne leur en faut, aujourd'hui, quand il suffît de tirer un billet de banque de son portefeuille pour prendre immédiatement place au banquet de l'amour physique.

On a observé que les femmes qui ont conquis une situation indépendante, dans la société, contractent une liberté de mœurs d'autant plus grande qu'elles doivent davantage cette situation à leur effort personnel. Cela semble absolument naturel, et nul ne songe à se formaliser de voir les femmes artistes et les femmes de lettres masculiniser leurs mœurs : les amours successives et même les papillonnes semblent être un privilège de leur état, et on les considère avec raison comme de très honnêtes personnes. Puisqtfon ne jette pas le blâme sur les hommes qui règlent, ou plutôt dérèglent ainsi leur vie amoureuse, il n'y a pas de raisons, en effet, pour que les femmes qui ont acquis l'indépendance personnelle, par l'art ou par les lettres, soient plus mal considérées qu'eux. Ces mœurs de liberté amoureuse ne se limitent plus aujourd'hui au monde, en somme assez restreint, des artistes et des gens de lettres. Dans nos grandes villes de France et dans un certain nombre de centres industriels, une très grande quantité de femmes, libérées des contraintes familiales, suivent ouvertement les impulsions de leur cœur ou de leur fantaisie. L'opinion se fait de plus en plus indulgente pour ces mœurs, à mesure qu'elles se généralisent. Dans l'état social actuel, elles constituent un péril gravis. Seules, en effet, les femmes vivant d'un salaire possèdent l'indépendance personnelle qui assure la liberté de leurs mœurs. Classées dans un milieu social plus réfractaire à la liberté amoureuse, celles qui possèdent un revenu ne peuvent user de leur indépendance qu'en se déclassant, et elles sont l'exception,

— heureusement pour elles ; car ces déclassées sont une proie facile pour certains individus , qui tirent de leurs avantages physiques un moyen d'existence. Mais, parmi les femmes contraintes à vivre de leur salaire, combien en est-il pour qui ce salaire soit suffisant ? On sait trop qu'à travail égal, le salaire de la femme est presque toujours inférieur à celui de l'homme. Nécessairement, donc, dans les préférences amoureuses de la femme prétendue libre, un élément économique s'introduit pour les fausser. Dès lors, où est la limite précise qui sépare une telle situation de celle de la prostituée? Dans les hésitations de cette femme, sollicitée par l'amour, quelle part de calcul intervient pour vicier ou dévier la libre expansion de ses sentiments ? On voit tout de suite quel semblant de liberté est laissé aux malheureuses dans ces conflits du cœur et de l'estomac, et combien, en un tel état, sont précaires les éléments de la moralité supérieure de l'avenir, basée sur la liberté véritable, c'est-àdire ^ur la spontanéité naturelle éclairée par la conscience, et libérée des" contraintes extérieures.

D'autre part, et c'est le moment d'y revenir en insistant et en précisant, ce n'est pas sans appréhension que l'on doit considérer l'émancipation amoureuse de la femme, accomplie dans de telles conditions. Le régime économique se modifiera certainement un jour dermanière à assurer à la femme une plus complète liberté dans la préférence. Mais, de la période actuelle d'individualisme moral, la femme n'aurat-elle point gardé pour un long temps, dans l'avenir, des habitudes d'indépendance amoureuse, qui sont la négation même de l'amour idéal ? Organiquement, la femme est moins ardente que l'homme au plaisir physiologique de l'amour ; moralement, elle fait, plus que l'homme, sa préoccupation principale des choses de l'amour. Il s'ensuit qu'il y a en elle une plus grande propension à la fidélité, le cœur et la tète, le cœur surtout, étant plus actifs que les sens. C'est là une précieuse sauvegarde pour l'avenir de l'amour parfait, un trésor qu'il faut se garder soigneusement de dissiper. Rappelons-nous que c'est à ce double état physique et moral de la femme qu'est due l'évolution de l'amour

FouRNiÈRE. — Idéal, soc. 14

dans le sens de la pureté et de la beauté. Si la femme avait été dans notre espèce la femelle lascive que connaissent certaines espèces animales, l'humanité énervée languirait encore à Tétat sauvage dans les forêts et les déserts. Or, ne le nions pas, la femme moderne, surtout la femme émancipée, veut, elle aussi, goûter aux plaisirs physiques de l'amour. C'est son droit, et il n y a dans Texercice de ce droit nul péril pour elle ni pour la société, à la condition que la femme émancipée renonce à faire de l'amour sa principale, sinon son unique préoccupation ; à la condition que l'amour-passion, au lieu d'évoluer en amour-vice, évolue en amour-sentiment. La liberté, encore une fois, ne consibte pas dans la faculté et le pouvoir de se nuire, et de nuire à autrui, mais dans la connaissance et l'emploi des meilleurs moyens de faire son propre bonheur, en l'accordant avec celui d'autrui; attendu que la liberté n'est pas un acquis individuel, mais un acquis social; et que, là où la société n'existe pas, il n'y a pas liberté, mais assujettissement de l'individu, ignorant et désarmé, aux forces intérieures et extérieures de la nature. Donc, si la femme veut continuer d'être un individu social, développer sa liberté et grandir dans notre respect et dans notre amour, il lui faut, dans la crise morale et sociale actuelle, demeurer l'actif agent d'idéalisation de l'amour qu'elle fut toujours. Ses sens se sont éveillés avec sa liberté. Encore une fois, il n'y a nul mal à cela. Le couple, ainsi, se complète et l'amour n'est plus la jouissance de l'homme par la femme. Les sens, associés au cœur et à la tête, font entrer la femme dans la plénitude des joies amoureuses. La femme s'égale ainsi à l'homme, et celui-ci n'est plus l'unique poursuivant d'amour. Il ne peut plus dire à la femme : Donne-moi ton corps, je te donnerai de l'argent. Ils se disent tous deux : Donnons-nous notre corps, et doublons notre joie de notre joie réciproque. Mais si la femme, éveillée à la vie amoureuse complète, imite l'homme et donne aux plaisirs des sens la prédominance qu'ils ne doivent pas avoir en amour, l'humanité est perdue. N'oublions pas, de plus, que la femme est un être excessif et absolu, de par une éducation sociale et morale héréditaire. Son organisation nerveuse, enfin, est

autre que celle de rhomme, et la rend plus que lui résistante aux fatigues du plaisir. Ne voit-on pas, au bal, de frêles enfants fatiguer les plus robustes danseurs ! Prenons garde que la danse amoureuse où vont entrer les femmes, avec la fougue qu'elles apportent en toute chose, augmentée encore par Tattrait de la nouveauté et Tentraînement de Texemple, ne fasse de Tamour de demain une ruée furibonde des sexes, où s'épuiserait vite notre espèce. Seule, la conception de Tamour idéal, de Tamour complet, conscient, où s'unissent en un harmonieux accord le cœur, la tète et les sens, peut sauver l'humanité de ce péril. Que la femme se donne en toute liberté, pour prendre sa part de la plus grande joie que connaisse l'humanité sensible, mais qu'elle se donne dans toutes les conditions de la liberté. Que nul calcul d'intérêt ou de situation ne vienne plus fausser le don d'elle-même : pour cela, il faut que son émancipation sexuelle soit corrélative à son émancipation économique et sociale. Qu'elle connaisse son propre sentiment, dans toutes les conditions qui le déterminent : pour cela, il faut qu'elle ait la notion de l'amour complet, débarrassé de mystères dus à notre ignorance ; il faut qu'elle ne se décide à préférer qu'après avoir acquis la certitude de s'être, autant que possible, rapprochée de l'idéal conçu par son cœur et par sa raison. Elle a trop souffert de l'inconstance masculine pour que, par une stérile et périlleuse vengeance de sexe, elle lui substitue l'inconstance féminine. Ce n'est pas en mettant le monde à Tenvers que nous le ferons marcher mieux, mais en le perfectionnant, dans la direction que lui indiquent à la fois la nature et notre raison éclairée. L'amour idéal se reconnaît à ceci : il réalise si pleinement les conditions de la préférence, que les êtres qui ont eu le bonheur de le trouver ne peuvent même pas avoir la pensée de le chercher ailleurs. Il se reconnaît encore à ceci : il n'est pas fait d'aveuglement et de fureur, mais de clairvoyance et de sagesse ; ce n'est pas pour ses défauts qu'il s'attache à son objet, mais parce qu'il sait que, nul n'étant parfait, le plus digne objet d'amour lui-même ne peut réaliser la perfection absolue.

Mais la famille idéale ne se réduit pas au couple. Pour

elle-même, autant que pour la société dans laquelle elle trouve ses conditions d'existence et ses garanties de sécurité et de durée, et sans laquelle elle ne serait rien, elle se complète par Fenfant. Bien que, dans la société idéale, la famille ne soit plus la cellule sociale ; qu'elle ait cessé d'être une unité économique, juridique et civique ; que les devoirs attachés à la fonction de chef de famille aient disparu en même temps que ses droits ; que Toeuvre d'éducation et la charge d'entretien des enfants incombent désormais à la société, le couple amoureux n'est pas uniquement sa propre fin. L'individu tend à devenir l'unique cellule sociale, mais la famille demeure, par l'amour, la cellule morale par excellence. Si l'individu acquiert son autonomie, c'est par la conscience et l'exercice de son rôle de solidarité dans le concert social. La famille, pour sa part, ne conservera sa nécessaire autonomie morale que par la conscience et l'accomplisement de ce qu'elle doit à la société. Quel plus précieux gage de l'amour partagé que les fruits vivants de cet amour ! Dans la famille contrainte et d'existence précaire de ce temps, les enfants sont une lourde charge, un sujet d'appréhensions constantes. Combien peu, parmi ces chers êtres, sont les fruits d'un amour partagé I Combien voient le triste tableau de la discorde conjugale, amenée par l'inconscience amoureuse et les disconvenances qu'elle entraîne, aggravée par les besoins matériels d'une existence incertaine, ou les cupidités non satisfaites de parents acharnés à jouir du présent ! Combien, devenus grands, aspirent à la mort de ceux à qui ils doivent la vie, afin de jouir à leur tour des biens que leur procurera l'héritage familial ! Et voici que la famille moderne, dans ses types les plus immédiatement et égoïslement coQseients, restreint la mise au monde des enfants. Les moralistes, les économistes, les politiques, effrayés du péril de la dépopulation, voient au mal plus de causes que de remèdes. Pour les causes qui tiennent au régime de la propriété, à cette incertitude du lendemain où vivent les gens de petite bourgeoisie et les salariés supérieurs, il n'y a pas lieu de s'en inquiéter. Elles disparaîtront avec le régime social qui les produit. La limitation volontaire des naissances est un premier effort» tout spon-

' lané, vers une réglementation sociale, et celle-ci ne constituerait un péril que si elle continuait à se produire par les mêmes causes, c'est-à-dire dans un milieu social condamné à demeurer dans Tétat où il existe présentement. Elle constituerait pour la France un péril, si Ton n'avait observé que la limitation volontaire de la production des enfants se manifeste partout où se développent, parallèlement, Tesprit de prévoyance et l'esprit démocratique. Donc, pour ce qui est des causes économiques et sociales de la dépopulation, il suffît, si l'on veut les voir disparaître, et avec elles les effets socialement nuisibles qu'elles entraînent, de hâter le mouvement de transformation économique et sociale, prévu et formulé par le socialisme. D'ailleurs il serait souverainement injuste et absolument ridicule de crier aux gens qui sont parvenus à la notion du lendemain : « Faites des enfants. » Ils auraient trop beau jeu à répondre : « Les nourrirez- vous? » Au lieu de recommander aux prévoyants une plus abondante procréation, ceux qui ont une action sur le public feraient mieux de moins prêcher et d'agir davantage. Les imprévoyants sont encore, en France aussi bien que dans les autres pays d'Europe, en très grand nombre. C'est surtout dans les métiers de force, peu rétribués, qu'on les rencontre. Parmi eux, la procréation est abondante, mais la mortalité infantile y est à un chiffre si élevé qu'en somme le jeu cruel des forces économiques et sociales y fait la même œuvre de dépopulation que là où la limitation des enfants est volontaire. Il y a, en France, dans cette portion la plus malheureuse et la plus prolifique de la classe ouvrière, plus de cent mille enfants à sauver par an. Qu'on les sauve, par une hygiène mieux entendue, par de sérieuses mesures sociales d'assistance ; cela vaudra mieux que de prêcher inutilement contre la dépopulation.

L'individualisme social produit nécessairement l'individualisme moral, et, si une transformation sociale ne devait pas amener une profonde réforme de nos mœurs, la dépopulation pourrait être le péril, non du présent, mais de l'avenir. Ce n'est pas seulement parce qu'ils craignent de vouer leur descendance au malheur que des époux, en notre temps,

SI 4 LA famille: idéale

répugnent à la procréation, mais pour un motif plus immédiat et plus égoïste. L'enfant gêne leurs amours, entrave leurs plaisirs. De plus en plus, on veut vivre pour soi, tirer de la vie tout ce qu'elle peut donner de joies et rejeter des charges qu'elle impose tout ce qu'on en peut rejeter, sans tomber sous le coup des lois ou la censure de l'opinion. Or, nulle loi ne contraint de faire des enfants, et l'opinion devient singulièrement indulgente aux ménages qui déclarent ne pas aimer les enfants, et le prouvent en demeurant stériles. C'est précisément parmi les femmes émancipées ou en voie d'émancipation, plus complètement initiées aux plaisirs physiques de l'amour, que se généralise cette pratique. En elles, la mère se sacrifie à l'amante, et de la maternité elles ne voient que les douleurs et les soucis. Il est fait grand bruit, ces temps-ci, des charcutages antisociaux, antihumains, auxquels se soumettent des femmes, qui n'ont point l'excuse de la maladie, et par lesquels elles sont stérilisées. Ces abominables pratiques sont en train de se substituer à l'avortement, si l'on n'y prend garde. Or, physiologiquement, elles sont aussi dangereuses, sinon davantage. Ce n'est pas impunément que la femme peut renoncer à une de ses fonctions essentielles, et tout détraquement physiologique a pour conséquence directe et immédiate une déséquilibralion mentale et morale. Heureusement, ces manœuvres n'ont pas encore gagné la partie laborieuse des populations, car l'eunuchisme féminin, s'il atteignait seulement la proportion d'un centième, serait plus dangereux pour notre Occident civilisé que l'eunuchisme masculin ne Test pour le torpide Orient.

Gomment donc déterminer le couple de l'avenir à ne pas s'enfermer dans l'égoïsme à deux ? D'abord en lui montrant les dangers que courent les femmes à vouloir s'opposer à la nature. Le propre de la civilisation n'est pas de violenter la nature et d'agir contre ses directions, mais de la connaître aQn dé la mieux utiliser. Parmi les lois naturelles, celle qu'on ne peut éluder est sans conteste la reproduction de l'espèce. La mentalité, le caractère, la santé d'une femme stérile sont de beaucoup inférieurs à ceux de la femme normale. Les

prétextes d'hygiène, qui recouvrent trop souvent de préventifs avortements, n'ont pas, en réalité, amélioré la santé des femmes ; si une statistique était possible, il serait curieux d'établir une relation entre la très grande quantité de femmes frappées dans leur sexe par la maladie, et le mouvement de la dépopulation. Mais on sortirade l'état de demi-conscience où l'on est, et, si l'on continue de limiter volontairement le nombre des enfants, on le fera sans aller jusqu'à la stérilité; l'idée de salut individuel, suggérée par la science, conduira à la notion du salut social. Pourtant, cette idée, à elle seule, serait insuffisante ou risquerait de se fixer trop tardivement dans le cerveau collectif si, dès à présent, on ne démontrait à tous que, dans l'avenir encore plus qu'aujourd'hui, la prospérité de chacun dépendra étroitement de la prospérité commune, et que nul ne pourra nuire à l'ensemble social sans danger pour soi-même. A la procréation inconsciente et déréglée des enfants, que la nature et une organisation sociale défectueuse se chargeaient de limiter par une mortalité prématurée, succède une réglementation individuelle des naissances inspirée par la prévoyance personnelle et le désir individuel de jouir de la vie. A cette réglementation individuelle, partiellement consciente, succédera une réglementation complètement consciente, où le point de vue individuel [sera rectifié par la science, et adapté au point de vue social. Ainsi s'établira l'équilibre heureux des fonctions et des jouissances, des droits et des devoirs, pour assurer la continuité de l'espèce, déterminée par sa seule volonté enfin éclairée sur ses conditions d'être et de devenir. D'autre part, le couple familial saura que le vrai bonheur consiste dans la vie affective complète ; et celle-ci n'est pleinement satisfaite que lorsque l'être humain se voit revivre dans les petits êtres appelés à la vie dans la joie de l'amour, volontairement et consciemment, avec la certitude de leur assurer les biens dont il jouit lui-même. D'autre part, relié plus étroitement à l'ensemble social par les bienfaits qu'il en recevra, le couple familial contribuera avec allégresse à combler les vides, que la mort ne cessera jamais de faire, dans notre espèce soumise aux inéluctables lois de la nature. On se console mieux

de voir disparaître le passé dans la personne des parents aime's, quand on voit grandir l'avenir dans la personne des enfants chéris. On se résigne plus facilement à vieillir, on se prépare plus aisément à rejoindre ses ancêtres dans le grand repos, quand on a autour de soi la certitude vivante et affectueuse de ne pas mourir tout entier. On trouve doux le devoir social d'assurer la continuité de l'espèce, quand ce devoir ne vous enchaîne qu'avec les fleurs qu'on a soi-même cueillies, dans les jardins embaumés de l'amour pur. Confiance, donc î l'espèce ne périra pas. Inconsciente, elle se reproduisait à travers les pièges de la nature et parmi les combats que se livraient les hommes. Consciente, elle se survivra, embellie par l'amour, fortifiée par la science, dans un univers soumis à sa toute puissante volonté.

LA POURSUITE DE l'iDÉAL EN AMOUR

Dans l'organisation familiale comme dans l'organisation économique et sociale, l'évolution progressive se caractérise par le passage de la contrainte à la liberté, de l'état inconscient à l'état conscient. Mais, nous devons le répéter : la famille idéale, exclusivement basée sur la liberté de la préférence et uniquement maintenue par l'amour, ne peut fleurir et fructifier que dans un milieu social transformé. Aussi peut-on dire que dans l'avenir, — un avenir lointain, peu importe le temps! — la famille idéale se réalisera dans le régime de communauté idéale desbiens et des moyens de jouissance, dont la possibilité a été démontrée dans la première partie de ce livre. C'estseulement quand la lutte pour le pain aura pris fin, par l'association harmonique des efforts et des volontés, que la lutte pour l'amour, dans l'individu contre ses propres sentiments, et de l'individu contre ses rivaux, prendra fin. On verra alors surgir une noble émulation vers la beauté et les perfections mentales et morales,

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