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LA LUTTE DES CLASSES

mique et en tutelle politique perpétuelles la catégorie des non-possédants; mais, d'une part, ils craignaient que ceux-ci ne fussent moins intéressés que les autres à la conservation et à la prospérité de la Cité ; et, d'autre part, ils espéraient que les citoyens passifs, délivrés de contraintes économiques, nées surtout de la séculaire législation enfin abolie, parviendraient à acquérir, eux aussi, la propriété, et, par cet effort, prouveraient leur aptitude à prendre part au gouvernement de la Cité. Quand on voit encore aujourd'hui des économistes et des sociologues préconiser l'effort individuel comme moyen d'émancipation économique, comment peut-on s'élonner que, au temps où le travailleur était si près de son outil, et où sa valeur technique était incomparablement supérieure à celle de l'outillage et de la matière première ; au temps enfin où la propriété était si rapprochée du travail, les théoriciens et les praticiens politiques aient formé ce rêve d'émancipation par l'effort, individuel ? Aujourd'hui que le développement du machinisme et la formation des grandes puissances capitalistes sont un fait accompli, ce rêve est insensé. A l'époque où il fut conçu, on pouvait le concevoir raisonnablement.

Mais, à côté de ceux qui fondaient ainsi le droit de cité sur la propriété, et formaient généreusement l'espoir que la propriété devînt accessible à tous, il y avait ceux qui n'avaient aboli les classes supérieures que pour se substituer à elles, et pour maintenir dans sa dépendance éternelle la classe inférieure. Ceux-là profitaient avec une avidité si scandaleuse des circonstances pour se fortifier par la richesse, ils se ruaient à l'acquisition des biens nationaux et aux fournitures des armées d'une manière si ostensible, que la classe non possédante se récria ; des hommes surgirent, résolus à lui donner part au pouvoir. Cette irruption de la démocratie sur la scène politique donne son caractère à la seconde période de la Révolution, à la Terreur. La classe populaire règne et tente de gouverner. Elle établit le maximum et tranche la tète aux agioteurs; elle inscrit dans la Constitution le secours public aux indigents, aux infirmes, aux vieillards; elle ne fait pas dériver le droit de cité du fait de propriété, et

inscrit le suffrage universel dans la Constitution ; elle y inscrit aussi que l'individu ne possède que par permission de la puissance publique. Qu'ensuite, par Robespierre, elle se déclare contre la loi agraire, et refuse de suivre les hébertistes dans les conséquences logiques qu'ils entendent tirer du principe démocratique, il importe peu, dans le mouvement général qui emporte les classes vers leurs destins. Il y a désormais en présence, sur le terrain politique et sur le terrain social, un peuple et une bourgeoisie ; leur lutte emplira l'histoire du dix-neuvième siècle, comme la lutte du Tiers- Etat contre les deux premiers ordres a empli les siècles qui ont précédé. Les partis politiques sont les pseudonymes des classes, ou des fractions de classes, quel que soit le personnel dont ils se composent. Qu'un conflit de classes se produise, et coure vers un tragique dénouement, et l'on voit les partis en apparence les plus opposés se réunir dans la solidarité de classe. Républicains et conservateurs coopèrent à la répression de l'insurrection de Juin, comme ils coopéreront à la répression de la Commune de Paris, comme ils s'étaient unis en Thermidor pour coopérer à la ruine de la démocratie jacobine.

Il y a donc bien en présence dans la société actuelle une bourgeoisie et un prolétariat. Leurs frontières sont évidemment peu délimitées ; bien des gens de la classe moyenne (comme on dit encore, comme disent même couramment ceux qui nient l'existence des classes) croient appartenir à la bourgeoisie. Elle les opprime, les vexe et les dépouille. C'est néanmoins contre le prolétariat qu'ils tournent leur fureur. Dans la bourgeoisie capitaliste, bien des gens sont sincèrement pour l'émancipation du prolétariat; et, inversement, des masses énormes de prolétaires ne sont pas encore éveillés au sentiment de leur classe, et forment les majorités qui assurent la domination politique et sociale de la bourgeoisie. Il est évident que l'humanité marche à la fusion des classes, mais nulle part elle n'y est encore parvenue. Il est évident aussi que les classes ne sont pas hermétiquement fermées, qu'un capitaliste peut tomber au rang de prolétaire, et un prolétaire s'élever au rang du capitaliste ; mais on voit plus

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