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LA LUTTE DES CLASSES

fréquemment un capitaliste tomber au rang de prolétaire qu'un prolétaire s'élever au rang de capitaliste. Au point de vue du droit civil, il n'y a pas de classes en France, et pourtant l'égalité civile n'existe pas entre les prolétaires et les bourgeois. Qu'on parcoure le code civil, et l'on se convaincra que la plupart des articles ne concernent pas les prolétaires. Dans les parties qui peuvent s'appliquer à eux, leur droit est annulé par leur pauvreté, puisque la justice n'est pas gratuite. C'est une dérision de considérer l'assistance judiciaire comme une sorte de gratuité de la justice : il faut être, en effet, aux derniers degrés de l'indigence pour l'obtenir; et, d'autre part, le bureau, qui Taccorde ou la refuse, se livrant à un premier et sommaire jugement sur le fond, cet examen d'un tribunal officieux peut empêcher un malheureux d'aller soutenir son bon droit devant lé tribunal officiel. L'égalité politique existe en droit, mais non en fait. Pour obtenir ce droit incomplet, le peuple a dû faire une révolution, et, sauf dans quelques États de l'Amérique du Nord et en Nouvelle-Zélande, la moitié des êtres humains parvenus à l'âge de majorité sont encore privés de tout droit politique. Et ce sont ceux qui s'étonnent le moins de voir des femmes et des enfants représenter le pouvoir politique au sommet des hiérarchies anglaise, hollandaise et espagnole, qui se récrient le plus à l'idée de donner aux femmes le droit de cité. Ce droit de cité, les prolétaires n'en jouissent pas pleinement. Ce n'est pas seulement rine'galilé politique et sociale qui fausse l'exercice de leur droit, mais aussi l'inégalité de connaissances et de loisirs. Il y a proprement en politique des familles de gouvernants et des familles de gouvernés. Sans même rappeler ici ce qu'on a plaisamment dénommé les «dynasties républicaines «de la haute bourgeoisie prétendue libérale, constatons que, dans presque tous nos villages, la municipalité, c'est-à-dire en somme le pouvoir politique de cette cité minuscule, est alternativement héréditaire dans deux ou trois familles, et, parfois, continûment dans une seule. Dans des villes d'une certaine importance, où la classe ouvrière est organisée et désire suivre une politique de classe, elle ne le peut pas toujours, parfois, faute d'avoir dans ses rangs des hommes capables de diriger

les affaires municipales; parfois aussi parce que, les eût-elles, s'ils se mettaient en avant, ils seraient impitoyablement renvoyés par leur patron, et forcés de quitter la ville ou de mourir de faim en se serrant le ventre avec leur écharpe municipale. C'est surtout dans le domaine économique qu'il est impossible de contester l'existence des classes ; l'égalité de droit y est si violemment contredite par l'inégalité de fait, la liberté de droit y est si effrontément la sanction de la servitude de fait, qu'il n'y a qu'à constater et passer.

Et, forcément, nous avons un État de classe, un gouvernement de classe. Les lois de l'État sont censées faites par tous et pour tous ; mais disons une fois de plus qu'elles ne donnent une part de leurs bienfaits que d'une manière subsidiaire et par répercussion. Ceux auxquels vont directement et immédiatement les bénéfices des lois sont ceux par qui et pour qui elles sont réellement faites. Les droits de douane, les primes à la navigation et à la production ou à l'exportation de certains produits iront bien, par répercussion, assurer la subsistance des marins, des ouvriers et des paysans, ou garantir des communications rapides entre des points du globe très éloignés ; mais l'effet le plus direct et le plus immédiat de ces mesures sera d'assurer à la classe possédante, qui a des actions dans les raffineries et les compagnies de navigation, des bénéfices qu'elle n'eût pas réalisés sans l'assistance et les dons de l'État. Il est bien entendu que, tenant l'Etat, la bourgeoisie tient le gouvernement. Mais, ici, il se fait dans la classe dominante une curieuse division du travail. Les véritables chefs de la bourgeoisie capitaliste, les maîtres du marché des valeurs, les grands féodaux des chemins de fer, des mines, des usines et des manufactures, participent rarement au gouvernement des affaires publiques. Tout au plus, quelque cadet incapable et imprévoyant de ces grandes dynasties capitalistes sera-t-il voué au fonctionnariat, dans une de ces bonnes places où la rémunération est en raison inverse de la besogne. C'est une autre fraction de la bourgeoisie, moins riche, moins entreprenante, qui assumera la direction de la chose publique, c'est-à-dire la chose de la classe dominante. Il serait curieux de relever dans les annuaires

spéciaux les noms des hommes politiques et des fonctionnaires. On y verrait que les uns et les autres y sont apparentés, et que quelques milliers de familles gouvernent et administrent TÉtat. Il y a bien entre les gouvernants, comme entre les administrateurs, des luttes et des conflits, mais ce sont là querelles de famille. L'intérêt commun, l'intérêt de classe, sauf de louables exceptions, les réunit toujours pour mettre tous les organes de l'administration et du gouvernement au service des capitalistes.

Rappelons-nous, cependant, que nous sommes sur le terrain accidenté des faits : ces constatations générales sont soumises à nombreuses exceptions, les phénomènes sociaux ne se présentant jamais tout d'une pièce et nettement classés. La lutte des classes est parfois une mêlée qui brouille les apparences. Le sentiment de classe n'est jamais complet et absolu parmi ceux mêmes qui luttent pour leur classe, ou pour la classe où ils ont pris parti. Par exemple, Barbes, un des héros de la démocratie , mettait hors de la démocratie tous ceux qui voulaient donner à la liberté politique les sanctions réelles de l'émancipation économique ; tel magistrat élevé dans le culte des puissances capitalistes refusera de capituler avec sa conscience, et poursuivra comme voleurs des financiers, qui, selon les usages reçus et le langage courant, se seront livrés à des spéculations hasardeuses. Gela tient à ce que le fait et le droit, l'idée et le phénomène, le mot et la chose, se cherchent encore dans la confusion et l'obscurité. Quand ils se seront trouvés, et réunis autant qu'il se peut, l'harmonie se fera d'elle-même, par la science, dans la liberté.

Il existe une contradiction flagrante entre le pouvoir virtuel de la démocratie, dans les pays où elle se développe et pousse ses conquêtes, et la puissance réelle de la classe capi-

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taliste. Celle-ci, sous le couvert de la liberté, ne vise réellement qu'au maintien et à Textension de son indépendance ; celle-là tend plus particulièrement à Tégalité, et toutes les lois qu'elle propose ontpour but de limitercette indépendance. En sorte qu'à première vue les conservateurs capitalistes et leurs partisans peuvent passer pour des libéraux, et s'étiqueter comme tels dans le vocabulaire politique, sans soulever de trop vives protestations. Mais, aussitôt qu'on examine les faits; aussitôt qu'on acquiert une notion plus exacte de la liberté et des conditions sans lesquelles, il faut le répéter une fois de plus, elle n'est qu'un cadre vide, on s'aperçoit que les lois d'égalité proposées par la démocratie, si violemment oppressives qu'elles soient des droits acquis, conquis ou usurpés par la minorité, sont vraiment des lois de liberté pour la majorité. Mais, répétons-le avec la même insistance, l'idéal n'est pas dans la limitation de la puissance capitaliste ; cet état de lutte est transitoire et tout nous indique qu'il prendra fin, non par un accord entre la démocratie et le capitalisme, celui-ci résigné et celle-là fatiguée ou satisfaite de peu, mais par la transformation du régime actuel de la propriété, opérée dans les conditions et par les moyens que nous avons indiqués plus haut. Il est inévitable que la démocratie mette fin non seulement à la puissance du capitalisme, mais même à soQ existence. Nul démocrate éclairé ne conteste, en effet, que le droit politique, civil et social de chacun ne soit amoindri par le fait économique, et que cette contradiction ne doive aboutir à l'un de ces deux termes : ou la suppres-< sion du régime démocratique, ce qui est une impossibilité à présent que les masses voient de plus en plus en lui le moyen de leur émancipation; ou la suppression du régime capitaliste, rendue possible par la solidarisation croissante des intérêts économiques dans l'univers civilisé, par le perfectionnement continu des moyens de production et de circulation, par la forme d'association et d'indivision que la propriété revêt de plus en plus, enfin par l'aptitude sans cesse croissante de l'élite des non-possédants à la direction des organes de production, de circulation et de répartition. En attendant que celle contradiction cesse, elle a produit

spontanément, sous la poussée démocratique de ces dernières années , un résultat imprévu seulement pour ceux qui , ne voyant pas l'ensemble des choses, ne peuvent prévoir leurs modifications : les capitalistes et tous ceux qui croient avoir intérêt au maintien du régime économique actuel se sont résolument placés dans le parti de la conservation sociale, poussée jusqu'à la réaction nettement voulue et affirmée. Examinons de près ce curieux phénomène d'une bourgeoisie â'éveillant au sentiment de classe, et, — par Torganisation d'une lutte d'ensemble entre les deux grands éléments sociaux : le dirigeant et le dirigé^ — préparant à san insu l'harmonie future, comme, à son insu, elle avait jusque-là éveillé le peuple au sentiment de classe manifesté en deux branches, divergentes d'abord : par les organisations ouvrières purement professionnelles et par les organisations démocratiques révolutionnaires^ puis unifié aujourd'hui dans le socialisme et par lui, sauf d'infinitésimales exceptions, rétrogrades ou démagogiques.

Affinée par le loisir, désireuse de savoir, afin de pouvoir exercer utilement la direction industrielle et sociale, la bourgeoisie a eu longtemps le monopole de la haute culture intellectuelle, et par conséquent le monopole des idées générales ; sauf exceptions, la vieille aristocratie de naissance ne daignait, et la plèbe ne pouvait. On serait injuste envers elle si l'on ne reconnaissait que la bourgeoisie a, pendant une période glorieuse, rempli complètement sa mission et porté les arts, les lettres et les sciences à un très haut degré de développement. Certes, beaucoup ne voyaient dans telle découverte qu'un moyen d'enrichissement, et dans l'exercice du pouvoir qu'un moyen de conserver et d'accroître leurs richesses. Mais la bourgeoisie n'en comptait pas moins une minorité vouée au culte désintéressé du beau idéal et de l'utilité générale; cette minorité, plaidant pour l'unanimité, jetait sur elle un manteau, qui était à la fois une parure et une armure. C'est cette minorité qui, parfois, transportait une partie de la masse bourgeoise hors d'elle-même, l'enflammait d'idées libérales, dans le vrai sens du mot, et la jetait à la tête du peuple sur les barricades, pour la destruc-

tion de quelque vestige de Tabsolutisme ou la conquête de quelque droit nouveau. Car ce n'est pas en vain que Ton acquiert la connaissance. Rien ne porte au désintéressement et à la propagande comme la possession d'une vérité nouvelle et le désir de la voir adopter par l'unanimité. La bourgeoisie instruite était donc forcément libérale ; ses poètes, ses historiens, ses philosophes ne regardaient les frontières que comme des divisions administratives, et ses hommes d'aclion s'unissaient par-dessus ces frontières dans le combat contre la sainte-alliance des hommes du passé. Chaque révolution de France avait son contre-coup dans tous les États de l'Europe; le moindre tressaillement de la liberté en Pologne, en Hongrie, en Lombardie, en Belgique, soulevait en France de vastes enthousiasmes. Le régime militaire, instrument de compression politique, excitait l'indignation de la bourgeoisie. Elle ne se grisait pas de la gloire hypothétique de conquêtes à entreprendre ou de revanches à prendre. Ses revanches, elle les prenait contre l'absolutisme; ses conquêtes, elle les demandait au progrès politique et économique. Elle n'invoquait pas l'histoire ni l'ethnographie pour la constitution, le réveil, ou le maintien des nationalités, mais la volonté librement exprimée des citoyens qui demandaient à constituer un corps de nation. Elle ne tenait pour légitimes que les guerres contre l'oppression intérieure ou extérieure, et, les militaires étant par définition les agents de cette double oppression, elle les avait en piètre estime ; elle se rappelait avec amertume ce qu'avait coûté aux libertés publiques et à la paix du monde l'élévation de l'un d'eux à la plus prodigieuse fortune que puisse rêver un aventurier, qui n'a pour tout bien que son épée. Elle ne limitait pas à ellemême son libéralisme, et ne l'enfermait pas dans les limites de sa classe. Elle ouvrait des écoles pour les enfants du peuple; elle apprenait aux prolétaires qu'ils sont des citoyens; elle propageait parmi eux le libéralisme philosophique, le rationalisme; et elle entrait hardiment en lutte contre les dogmes et ceux qui les enseignaient aux foules. Mais pour ce qui est du libéralisme économique, elle en eut toujours la conception fausse, étroitement individualiste, ou plutôt inso-

lidariste, qu'on sait ; elle s'en tint à recommander l'épargne aux prolétaires comme unique moyen d'émancipation personnelle, et la coopération comme unique moyen d'émancipation collective.

Le caractère social que les prolétaires entendirent imprimer à la révolution de 1848 donna le premier signal de la rétrogradation du libéralisme bourgeois ; on traita alors en pupilles ingrats et dénaturés ces ouvriers, qui prétendaient faire servir leurs droits politiques à l'acquisition de droits économiques qu'on ne pouvait leur accorder sans suicide. Pour garder ses biens menacés, la bourgeoisie renonça à son droit et à son devoir d'aînesse ; elle appela à son aide cette gendarmerie matérielle, l'armée, et cette gendarmerie morale, le clergé ; elle ôta aux prolétaires leurs droits de citoyens, dont ils avaient voulu si méchamment user, et elle ne fit qu'un simulacre de résistance quand tous ces reculs eurent rendu la dictature possible. Dès ce moment la mission historique de la bourgeoisie, en tant qu'instrument du progrès général, est terminée. Elle entre en pleine possession de sa conscience de classe, et, de sa situation privilégiée, elle n'accepte plus que les bénéfices. Sauf d'honorables exceptions individuelles, sauf les cas de pressions extérieures qui l'avertissent de céder à temps ce qui va lui être enlevé, elle de vient conservatrice tout en gardant le vocabulaire libéral de sa période de gloire et d'action progressive. Et, trompée par les mots, d'ailleurs encore incapable de produire en nombre suffisant les individus d'élite nécessaires à la direction sociale, composée pour plus des deux tiers de ruraux en qui l'on a soigneusement entretenu des sentiments d'hostilité contre les urbains, — la masse maintient au pouvoir une classe qui ne la représente pas, qui ne représente qu'elle-même, dans ce que ses besoins, ses intérêts, ses appétits ont de moins élevé et de moins utile à l'ensemble de la société. Mais une classe ne peut, quand elle s'est élevée aussi haut, déchoir du premier coup et tomber aux derniers échelons. C'est par des capitulations intermittentes, c'est par des renoncements entremêlés de reprises, que s'est fait ce mouvement d'abaissement de la bourgeoisie française. Ce qui cède le dernier en elle, c'est le libéralisme

philosophique : il lui en coûte de renoncer à son libre jugement, et de se plier au dogme. De plus, le clergé forme une véritable puissance sociale, que la peur bourgeoise a consolidée au lendemain de la grande insurrection ouvrière de Juin 1848. Si on laisse grandir cette puissance, elle mettra la main sur les pouvoirs publics, ce que la bourgeoisie ne veut à aucun prix : elle entend bien se servir de la religion, mais non servir les prêtres dans leur rêve de domination universelle. La bourgeoisie sera donc républicaine et librepenseuse, et elle organisera Tinstruction publique en dehors de tout enseignement religieux.

Mais le péril, qu'elle a cru conjurer par un second massacre de prolétaires en 1871, reparaît plus menaçant que jamais. L'élite ouvrière des syndicats s'est mêlée aux hardis partisans des comités révolutionnaires, sous la bannière du socia lisme. Les rêves de libéralisme qui ont embelli l'adolescence de la bourgeoisie européenne, le socialisme les reprend, les assemble, prétend leur donner une réalité ; car il n'est pas seulement un résultat de la transformation des outils en machines, et du développement du régime dé la. propriété mobilière ; le socialisme couronne son réalisme économique de tout l'idéalisme politique, social et philosophique, exprimé par les penseurs et les hommes d'action du passé et du présent. Tout ce que la bourgeoisie a abandonné pour garder la richesse, le socialisme s'en est emparé. Il s'est installé dans ce magnifique domaine d'idées, qui, demain, seront des faits, et par elles il s'apprête à déposséder la bourgeoisie de l'étroit domaine matériel, à la conservation duquel elle a tout sacrifié; car elle en est venue au sacrifice suprême, précurseur de la dictature ou de la révolution. Son libéralisme philosophique n'a pas tenu longtemps devant l'emploi que le socialisme en a su faire : Il était naturel qu'à la doctrine de résignation de l'Église le socialisme opposât sa doctrine d'espérance, et qu'à l'enseignement de soumission répondît un enseignement de libération. Il était non moins naturel que ceux qui contestaient la légitimité des modes actuels d'acquisition de la richesse, tous basés sur l'exploitation du travail d'autrui, ne reculassent pas devant le libre examen des dogmes, d'autant

que Ton prétendait opposer ces dogmes à leurs efforts d'émancipatiou. Par les savants et les penseurs nés d'elle, et applaudis naguère par elle, la bourgeoisie avait ruiné tout espoir d'au-delà pour les prolétaires. Son retour à la religion ne pouvait donc être considéré que comme une manœuvre politique, bien faite pour encourager le socialisme dans sa marche en avant, et pour discréditer les religions, tombées au rang d'expédient chargé d'assurer la sécurité des riches, en préchant la résignation aux pauvres.

La bourgeoisie va jusqu'au bout dans cette voie rétrograde. A son internationalisme de naguère, qui n'était pas du cosmopolitisme, mais un patriotisme éclairé, elle a substitué, sans plus de conviction, et pour les mêmes motifs que son renoncement à la liberté de penser, un chauvinisme hargneux et stupide, aussi dangereux pour l'intégrité des nations que pour les libertés publiques. En Allemagne, elle invoque la nécessité de conserver l'unité nationale opérée par le fer et le feu ; elle fait ainsi le procès de sa propre incapacité, puisqu'elle a dû laisser aux féodaux une entreprise qui constituait sa mission historique, et devant laquelle cependant elle a reculé, de peur de déchaîner le peuple, instrument nécessaire de toute révolution réelle. En France, elle invoque la revanche contre l'Allemagne, bien qu'elle n'y songe plus depuis longtemps; car, si elle eût sincèrement voulu réparer la violation du droit des nationalités commise à notre détriment en 1871, elle n'avait qu'à fortifier en Europe et en France les sentiments démocratiques, grâce auxquels le droit des nationalités trouve ses sanctions et ses réparations ; elle s'est si bien gardée de le faire que notre pays a cessé d'être, depuis qu'il est en république, l'asile ouvert aux proscrits de la démocratie, la seconde patrie de ceux qui aspirent à la liberté. Ceux qui la mènent ont des intérêts engagés dans tous les pays d'Europe, et si, depuis vingt-sept ans, la guerre n'a pas éclaté entre les grandes nations qui s'épuisent en armements, c'est que les féodaux du capital, s'ils trouvent leur profit à fournir des capitaux, des canons et des fusils aux gouvernements, n'en auraient aucun à l'emploi de ce matériel de destruction, au contraire. Le milita*

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risme, qui préoccupe la bourgeoisie européenne, et complète son caractère réactionnaire, prend donc sa source dans une nécessité d'un autre ordre que la nécessité de défense nationale. L*armée est la sauvegarde matérielle de la bourgeoisie capitaliste contre le socialisme, comme les clergés des divers cultes sont sa sauvegarde spirituelle ; les divers pouvoirs politiques de TEurope sont dominés par le capitalisme tout puissant, désormais identifié avec toutes les forces conservatrices, et Ton s'explique ainsi que, dans une allocution aux soldats allemands, l'empereur Guillaume II ait pu dire : « Si l'on vous commande de faire feu sur votre père ou sur votre mère, vous devez obéir. » On sait qu'en France la première épreuve des nouveaux fusils à tir rapide s'est faite à Fourmies sur des poitrines ouvrières.

La bourgeoisie, en employant toutes les forces sociales à la défense du régime capitaliste, est désormais en état d'hostilité vis-à-vis du progrès général. Elle ne peut plus affirmer une idée sans que cette idée devienne une arme contre ellemême. Elle en est réduite à faire penser le prêtre et agir le soldat pour elle. Or, ce sont là des forces inférieures, qui ne peuvent avoir d'efficacité que dans les civilisations inférieures. Ce régime, qui peut convenir à des Turcs ou même à des Russes, est en trop violente contradiction avec les manières d'être et de penser des peuples occidentaux pour que cette réaction, amenée par la crainte du socialisme, ait la moindre chance de durée.

LES ÉTATS DANS l'ÉTAT

Un des buts principaux de la Révolution française a été de remettre aux mains de l'autorité publique les attributions et pouvoirs divers que la monarchie n'avait pas encore réunis dans les siennes, ou qu'elle en avait laissé échapper. La monarchie française, qui fut en grande partie une création de la bourgeoisie, principalement par ses juristes et ses admi-

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