LES NATIONS DANS L* UNITÉ DE CITÉ
littératures étrangères pratiquent des échanges entre elles et avec nous. Ainsi se forme et se développe un concept général sur le goût, la mesure, l'harmonie, la beauté, non seulement en littérature, mais encore dans tous les arts. Et ainsi la pensée humaine dans sa fleur épanouie concourt à réaliser l'unanimité parmi ceux qui la cultivent, et parmi ceux qui s'en délectent.
Mises ainsi en contact et en échange perpétuel les unes avec les autres, les nations se dépouillent à mesure de ce qui les caractérisait, et de ce qui accusait leurs difl^érences entre elles. Sans parler des lois que la conquête française imposa à certaines d'entre elles, et qu'elles ont gardées en reprenant possession d'elles-mêmes, nous voyons tous les jours les lois générales des pays civilisés se rapprocher davantage de l'unité, soit par imitation de celles qui ont été reconnues les meilleures, soit par jaillissement spontané, dans des milieux identiques, de règles publiques adéquates. Nous pouvons en dire autant des monnaies, ces mesures de la valeur, et des autres mesures du temps, de l'espace et de la pesanteur ; en ce moment même, nous voyons le système décimal être l'objet d'une propagande fructueuse dans les pays où il n'est pas encore adopté, et son adoption n'y est plus qu'une question de temps. Les langues elles-mêmes s'enrichissent journellement de mots empruntés à l'étranger, et un empereur allemand a dû renoncer à faire la guerre aux mots français qui avaient envahi le si riche dictionnaire teutonique. Rien ne nous dit qu'elles ne courent pas ainsi à l'unité. Nous pouvons voir les schémas de cette unité future dans la réforme de l'orthographe, dont s'occupent tous les peuples soucieux de ne pas sacrifier le fond à la forme. Nous pouvons constater ainsi qu'un rudiment de langue universelle perce partout dans ce fait que quantité de substantifs, d'origines diverses, sont entrés simultanément dans plusieurs langues avec la même acception, et dans cet autre fait que la terminologie scientifique, forgée de mots d'une commune origine, tend à être également la même dans toutes les langues. Restent ce qu'on a appelé les caractères nationaux. Mais qu'en restera-t-il réellement lorsque l'identité de production.
296 LA aTÉ IDÉALE
de circulation, de besoins, de récréations, de concepts d'art, de connaissances scientifiques aura été réalisée dans la famille européo-américaine ? Lorsqu'une province arriérée entre aujourd'hui dans le concert de la civilisation, n'entend-on pas déplorer qu'elle perde son pittoresque, c'est-à-dire son caractère propre, pour se fondre dans l'ensemble de la nation! Ne sont-ce pas déjà aujourd'hui les classes cultivées, sans distinction de nationalité, qui approchent le plus de l'unité ? II y a assurément moins de différence entre un Tolstoï et un Victor Hugo, qu'entre le grand écrivain russe et un moujik, et entre celui-ci et un paysan français.
Que restera-t-il, alors, de l'idée de patrie ? Ce qu'il restera de ridée de famille quand la femme sera devenue un individu libre, et que la famille aura uniquement l'amour pour base et pour lien. Il restera, de l'idée de la patrie, un amour épuré de la patrie, du lieu où vécurent et souffrirent nos ancêtres, et dont notre effort aura fait l'asile désormais inviolable de leurs descendants; un sentiment de fraternelle et active solidarité entre les membres les plus rapprochés dans la famille humaine, sans exclusion de la solidarité d'ensemble et sans haine des autres groupements nationaux. Les patries du passé, forcément en lutte les unes contre les autres, ont péri, et les plus puissantes n'ont pas échappé à la destruction. Les patries de l'avenir, les patries que forme déjà notre civilisation, devenues des provinces de la Cité universelle, dureront autant que l'humanité. Qu'on en croie un homme qui aime sa patrie, et qui a su préférer ses prisons à la liberté chez l'étranger, ce ne sont pas les armements qui sauvent les peuples de la destruction, mais la science mise au service de la solidarité humaine. Allons sans crainte vers l'avenir, apportons sans hésitation notre pierre aux fondations de la Cité idéale : c'est dans cette forteresse indestructible que les nations enfin réconciliées braveront les siècles, et, — qui sait ! — le destin lui-même.
L*évolution humaine est le résultat de la découverte continue des lois de Tunivers, c'est-à-dire des rapports des phénomènes entre eux, et de l'adaptation des hommes à ces rapports. Toujours l'humanité s'est préoccupée de connaître la place qu'elle tient dans l'univers, et elle Ta toujours exagérée en raison même de son ignorance. Toujours elle a peuplé l'inconnu des produits de son imagination, et calqué l'univers inaccessible sur les phénomènes très simples dont elle était le témoin immédiat et la manifestation. Le désir, qui est un besoin exprimé en pensée, constitue le phénomène interne par lequel se caractérise l'aptitude à progresser ; car désirer, c'est être apte à posséder, c'est ajouter à la possession présente la possession future. C'est pour lui-même que l'homme désire, c'est à lui-même qu'il reporte l'objet de son désir; et, comme la vie est pour lui le souverain bien, en même temps que l'unique moyen de traduire en satisfaction son désir, il se refuse à Tanéantissement final. En vain il voit mourir les êtres, et se détruire les choses autour de lui, en vain les ossements dispersés de ses ancêtres tombent en poussière sous ses yeux, en vain la nature l'avertit que la maladie est une mort partielle et anticipée ; orgueilleusement, il sépare de son corps débile sa pensée, parfois plus débile encore, et il promet à celle-ci l'éternité. Celte forme inférieure, provisoire et individuelle de l'idéal a été le premier et nécessaire degré de l'ennoblissement de notre espèce, et nous ne pouvons pas plus souscrire au simplisme anthropologique et ethnographique, qui nous montre triomphalement les primitifs de
Geylan et de la Terre de Feu, noa encore parvenus à la notion de survie personnelle, que nous n'avons souscrit au simplisme économique, qui s'appuie sur le communisme pastoral et agricole de peuplades arriérées, pour démontrer la possibilité ultérieure de cette forme de propriété. Dès que riiomme conçoit l'univers, en effet, — et de quelque manière fausse et arbitraire qu'il le conçoive d*abord, — il n'est plus l'animal isolé et inconscient, jeté par la nature dans le troupeau avec lequel il communique, mécaniquement, pour la satisfaction de ses besoins les plus essentiels et les plus immédiats. Dès qu'il acquiert la notion de son individualité, au point de n'en pas vouloir limiter la durée au court espace de temps accordé à la vie humaine, il prend possession de l'avenir, et travaille à donner inconsciemment à l'espèce ce qu'il se promet à lui-même. L'idéalisme est donc la plus haute expression du désir : l'homme peut se tromper dans la formation de son idéal ; il peut errer dans la poursuite où son geste accompagne sa pensée mal assurée ; comme c'est lui-même, agrandi et magnifié, qu'il retrouve finalement au bout de sa recherche, cette conquête suffit à justifier l'entreprise.
C'est une erreur de croire que l'accroissement de la connaissance limite le champ de l'idéal. La partie connue de l'univers n'est rien auprès de l'infini comme substance, comme espace et comme durée; et nos acquisitions, bien loin d'empiéter sur ce domaine inconnu, et de le réduire, nous en font concevoir davantage l'immensité. L'univers des anciens s'arrêtait à la voûte de cristal suspendue au-dessus de la terre, et l'homme voisinait avec ses dieux. Par une plus complète extension du connu, nous prenons plus complètement conscience des ressources infinies que nous pouvons tirer de rinconnu. Mais, aussi, nous nous voyons contraints derenoni^er à la survie personnelle, qui nous faisait prendre ^n patience les maux de l'existence terrestre. Heureusement pour la sérénité de notre vie intérieure, et la sécurité de notre vie de relation, cette conviction se forme dans notre esprit au moment précis de l'histoire humaine, où, connaissant mieux la place que nous occupons dans l'univers et le prix de la soli-
darité de nos efforts, nous pouvons substituer sans peine à notre devenir personnel le devenir de l'espèce. Dès lors, la résignation à la mort nous est facile ; assurés de la durée indéfinie du règne humain, auquel nous nous sommes à mesure plus complètement identifiés, nous considérons notre fin personnelle comme un événement nécessaire ; nous nous appliquons seulement à ce qu'elle ne survienne qu'au moment où nous pourrons nous rendre témoignage de n'être pointpassés inutiles, et d'avoir ajouté, ne fût-ce qu'un atome, à la perpétuelle création humaine. Ils existent toujours, les paradis où notre ancêtre plaçait le meilleur de lui-même, afin d'en jouir égoïstement dans une éternité bienheureuse ; c'est toujours tlans notre cerveau qu'ils se réalisent avec toutes leurs magnificences, accrues de tout ce qu'y ajoutent nos progrès matériels, intellectuels et affectifs. Nous les objectivons, en quelque sorte, dans notre pensée, et dans les actes qu'elle nous impose. Ils ne sont plus pour nous, comme ils furent pour nos pères, une consolation réelle, contenant une espérance illusoire ; la promesse que se fait l'espèce de les réaliser un jour, et de s'y installer pour la durée des temps, n'est pas mensongère. Le connu est l'instrument par lequel nous agissons sur l'inconnu. C'est la notion de l'inconnu, — que nul n'a le droit de déclarer inconnaissable sans lui assigner en même temps des limites, — qui précise la notion du connu, qui lui donne sa valeur et son ressort. Perdre la notion de l'inconnu, ou, ce qui revient au même, se sentir écrasé et découragé devant l'immensité qu'il révèle, seniit réduire rapidement les limites mêmes du connu, et préparer le retour de l'humanité à l'existence purement animale de ses âges les plus primitifs.
Si la durée de notre existence personnelle assigne une limite à notre effort au point de vue subjectif, nous savons qu'au point de vue objectif il n'en est rien. Telle acLioa accomplie par un héros, telle émotion ressentie et communiquée par un poète, telle invention ou découverte faite par on savant ou même un ignorant, — leurs auteurs fussent-ils morts depuis deux mille ans, et leur nom même tombé à l'oubli définitif, — existent encore dans leur réalité ou dans ses consê-
quences. Telle vérité provisoire, même, qui nous fait hausser aujourd'hui les épaules, n'est pas disparue avec l'époque qui l'utilisa : sans elle, la vérité, peut-être provisoire aussi, qui lui a succédé, ne se fût pas produite. Cette solidarité perpétuelle de l'effort humain ne se conçoit pas seulement dans la durée, mais aussi dans l'espace, et c'est par la solidarité dans l'espace que s'assure la solidarité dans la durée. Il nous est interdit de connaître sans participer, et c'est par la connaissance de nos semblables que nous acquérons le sentiment de solidarité de l'espèce. Dorénavant, rien de ce qui la touche ne pourra nous être indifférent, et, nous étant intéressés à elle dans son existence passée et présente, nous ne pourrons pas nous désintéresser de son existence future : notre devenir individuel ne nous inquiétera plus, — la connaissance du réel nous ayant fait comprendre et accepter l'inévitable fin de tout être vivant, — et le devenir collectif absorbera impérieusement tous nos désirs, toutes nos aspirations d'éternité; les satisfactions que notre esprit avait désirées pour nous-mêmes au delà de notre vie : joies accrues, douleurs disparues, sens perfectionnés et multipliés, facultés agrandies et diversifiées, nous les désirerons pour l'espèce; et notre désir, formulé et communiqué, préparera leur réalisation dans l'avenir.
Puisqu'elle a dissipé en vaines fumées la Cité de rêve, où l'individu comptait abriter son immortalité, la science a pour devoir de construire la Cité réelle, où l'espèce, devenue immortelle, donnera à chacun de ses enfants mortels un abri sûr et agréable. Nous n'avons pas eu ici la prétention de construire cet abri, mais seulement d'affirmer la possibilité et la nécessité de son existence. Un de nos amis, le D*" S.-B., nous disait récemment : « J'ai accepté la doctrine socialiste, non que je croie possible de l'appliquer, mais parce que, dans l'état de civilisation où nous sommes parvenus, je vois en €lle, et étant donnée la disparition de toutes les autres formes de l'idéal, la satisfaction la plus complète des désirs humains, solidarisés et harmonisés. » Nous n'offrons pas cette acceptation en exemple, car, pour notre compte, nous croyons fermement à la possibilité de réaliser l'idéal socialiste ; mais nous la retenons, comme un témoignage précieux de l'im-
possibilité actuelle d'envisager les fins, même prochaines, de l'humanité, sans aboutir au socialisme.
Nous avons constaté, au cours de cet ouvrage, que le nombre des membres de la société occupés aux travaux utiles va toujours en augmentant, et aussi que la valeur sociale de l'homme s'accroît en raison de son aptitude à produire. Autrefois, l'homme, en tant que producteur, avait une valeur sociale minime, au regard de la valeur marchande du produit. Aujourd'hui, le producteur vaut en conséquence de la quantité et de la variété des produits de son industrie, devenus ainsi plus communs, et de valeur marchande moindre. D'autre part, il y a, entre les acquisitions de la science et la mise en œuvre industrielle, une relation qui se resserre et s'accroît à mesure que se développe la culture scientifique. Aux temps disparus, où était réputé savant l'érudit qui avait emmagasiné dans son cerveau la plus grande quantité de formules théologiques et métaphysiques, il y avait séparation absolue entre cette sorte de connaissance et les applications industrielles. La théorie des universaux, par exemple, ne pouvait être d'aucune utilité dans la pratique des arts manuels ; jamais l'alchimie, dans ses incessantes tentatives de transmutation des métaux, ne mit aux mains des industriels un métal nouveau. En notre temps, au contraire, même étudiées dans un but de spéculation pure, les sciences, — portant dorénavant sur l'étude du réel et se servant mutuellement dans leur hiérarchie désormais établie, — sont devenues les auxiliaires indispensables de l'industrie, qui trouve dans leurs découvertes les agents essentiels de son développement. Si les théories physiques de la dilatation et de la résistance des corps n'étaient venues s'ajouter aux théories mathématiques des dimensions, nos ingénieurs n'eussent pu jeter sur les abîmes ces légers et merveilleux ponts de fer aériens, qui font communiquer entre eux des espaces naguère séparés.
A mesure que la science se prête davantage aux applications pratiques, l'industrie associe à ses travaux un plus grand nombre de coopérateurs. Au travail individuel et autonome de Partisan, succèdent la division du travail et l'association des efforts individuels pour une production à la fois
intensifiée et exiensifiée. La propriété des instruments de production change alors d'aspect et de caractère. Elle pouvait être acceptée comme la chose absolument personnelle de son détenteur, à Tépoque où l'artisan n'était pas séparé de son outil ; le machinisme, la division manufacturière du travail, le salariat, lui donnent désormais un caractère social, que chacun des progrès de la science et de l'industrie accentuera davantage. Le machinisme associe les efforts des producteurs ; la division du travail solidarise ces efforts et, par voie de conséquence, ceux qui les accomplissent; le salariat sépare les producteurs de leurs produits, dont une part seulement leur est laissée, comme le machinisme et la division du travail les ont séparés de la propriété des instruments de production. Les travailleurs ont, de ce fait, le sentiment très précis que le salariat est une forme relativement récente de la servitude sociale, à laquelle leur classe fut de tout temps assujettie, et qui dans le passé, s'exprima sous les formes de l'esclavage et du servage. Bien plus nettement que la servitude agricole, la servitude industrielle accuse à leurs yeux son injustice originelle; le développement continu de l'industrie étant la caractéristique de la civilisation actuelle, accentue et généralise cet aspect d'injustice, qui sera complété lorsque l'agriculture elle-même sera entrée dans le mouvement industriel. Par sa transformation capitaliste, la propriété moderne dévoile à tous les regards le mystère de son origine et de son existence ; elle est une cristallisation de travail impayé, et son revenu n'est plus, comme on le croyait, le prix d'un service rendu au capital par le capitaliste, mais la retenue opérée par le capitaliste sur le travail du producteur. D'autre part, la propriété capitaliste tend de plus en plus à s'impersonnaliser : ceux qui en perçoivent les profits se font remplacer dans la direction du travail par des salariés; et, les progrès de l'instruction publique aidant, l'écart de situation et de rémunération diminue rapidement entre les salariés chargés, les uns, de la direction et, les autres, de l'exécution des travaux industriels. Enfin, quand elle est parvenue à son entier développement, la propriété capitaliste est non seulement impersonnelle, mais indivise : nul de ceux qui s'en répartissent
les profits n'a le droit de disposer individuellement, par usage ou par abus, de la part réelle de propriété que représente son titre. Il peut se retirer de l'association en cédant ce titre de copropriété, mais non morceler ou amoindrir la propriété capitaliste elle-même, usine, mine, canal ou chemin de fer, qui demeure dans Tindivision réelle. L'impersonnalité et l'indivision ne sont pas les seuls caractères sociaux de la propriété capitaliste : on sait à présent qu'elle ne s'est pas formée par la liberté de la concurrence, et que ses plus puissants types ont été constitués par concession de la puissance publique; tels les mines, les chemins de fer, les canaux, le crédit. Sociale dans son origine, une telle forme de propriété, qui s'agrandit par l'absorption des propriétés individuelles de production, de circulation et d'échange, est également sociale dans son fonctionnement, dans sa destination, et, en une certaine mesure, dans son appropriation. Il est donc possible de concevoir un accord de l'équité et du fait, par la socialisation de la propriété capitaliste. La production sociale, développée par les progrès de la science, peut alors devenir tellement abondante, les produits et les denrées peuvent tomber à un tel minimum de valeur relative, le sens de l'association peut être développé en chaque individu de telle manière que, finalement, à la socialité de la propriété corresponde la gratuité absolue des produits et des denrées.
Une si profonde transformation des rapports économiques, on le conçoit, serait impossible par des moyens économiques purs. Il existe, on le sait, une étroite solidarité entre tous les phénomènes sociaux, et entre les institutions par lesquelles ils se manifestent. Le capitalisme a créé l'ouvrière, et, de ce fait, il a dissocié le groupe économique autonome que fut jadis la famille. Par la voie douloureuse du salariat, la femme conquiert sa personnalité économique. Par le progrès général des idées, elle conquiert sa personnalité sociale. Ainsi, l'individu, sans acception de sexe, devient véritablement la cellule sociale. Ainsi, de même, il va de la contrainte à la liberté, de l'agglomération inconsciente et involontaire à l'association consciente et volontaire ; à mesure que s'accroît
sa connaissance des choses et de lui-même, il échappe aux fatalités du milieu ; il se détermine plus complètement dans le sens du mieux-être pour tous, accordé à son mieux-êlre personnel. La forme capitaliste de la propriété brise le vieux cadre de la famille autoritaire, et, en même temps, la forme démocratique de la société politique développe la valeur sociale de Tindividu. Par la solidarité croissante, garantie essentielle de l'individualisme, la femme trouvera dans la Cité la protection que la famille ne lui assure plus. L'union des sexes, sans cesser d'être un acte social, ne sera plus accomplie sous la loi de la contrainte, et le corps de la femme cessera d'être un objet de trafic. L'amour alors sera un acte de volonté el de liberté; et c'est dans cette volonté éclairée, dans cette liberté basée sur le choix conscient, qu'il trouvera sa plus sûre garantie de sincérité et de durée, et qu'il donnera au couple librement élu les joies réservées aujourd'hui à quelques rares amants d'élite. La famille, née de la contrainte, s'achèvera dans l'amour; elle sera la cellule morale, consciente et agissante, de l'humanité régénérée.
Jusqu'à présent, l'homme social a été gouverné par une minorité. Jadis, cette minorité puisait son droit dans sa force, et dans la soumission héréditaire de la masse. Aujourd'hui, par la démocratie, l'homme social tend à ne laisser aux gouvernants que l'administration de la chose publique, sans droits réels sur sa propre personne. Il n'est pas téméraire de penser que, dans l'avenir, l'individu, réunissant en soi le droit et le devoir, et les réalisant dans sa conscience éclairée, sera son propre gouvernant et son propre gouverné ; si bien que lois, droits et devoirs s'absorberont en lui, el s'exprimeront en actes volontaires, harmonisés à ses fins propres et aux fins de la cité. Ce sera alors le règne de l'Individu.
Le producteur devenu propriétaire du globe, dans la communauté absolue desbiçns; l'amant devenu l'époux modèle, dans les joies d'un amour épuré, conscient et volontaire; le citoyen devenu le souverain et la loi vivante dans la Cité universelle; l'homme idéal, enfin, existera-t-il unjour?Gar c'est de lui, de sa venue, que dépendent ces idéalisations des réalités présentes. Pendant la période d'inconnaissance générale
et de connaissance individuelle limitée, ou faussée par une conception erronée de l'inconnu, Thomme a été déterminé par le milieu. Gomment se fût-il déterminé lui-même, alors qu'il ne pouvait pas même détourner la foudre de son toit ! Que ne peut-on espérer de lui à présent que la machine remplace l'esclave, dont le labeur assurait au citoyen antique le loisir fécond en belles pensées et en actes utiles I Que lui servirait aujourd'hui qu'un démiurge lui construisît celte Cité idéale, dont nous avons indiqué les conditions générales de possibilité lointaine, plutôt que tracé le tableau, s'il n'était pas digne de l'habiter, et de l'embellir encore davantage ! Mais — si son industrie, son amour et sa volonté sont encore trop débiles, et si le paradis qu'il n'aurait pas créé lui-même, par son industrie, son amour et sa volonté, disparaissait par le seul fait de sa présence indue, — on ne peut pas dire qu'il n'y entrera pas un jour : le jour où son effort patient et continu l'en aura rendu digne, le jour où, après l'avoir construit en esprit, il'aura entrepris de le construire en réalité.
Nous avons voulu démontrer que les matériaux de l'édifice existent, non pas épars à nos pieds, mais à l'état de solides assises obscurément maçonnées par nos pères, cimentées de larmes et de sang, mais unies aussi par une pensée lointaine, qui fut le grand crime initial des Adam et des Promélhée, au regard des théogonies, et qui est le titre de noblesse par lequel l'homme s'est finalement placé au-dessus et en dehors des autres espèces animales : le désir de connaître. C'est ce désir qui crée en lui, perpétuellement, une puissance de détermination par laquelle il échappe aux déterminations trop exclusives du milieu et même de l'hérédité, et prend même action sur elles. Né esclave des choses, il se croyait libre ; faute de se connaître lui-même, il prenait les impulsions extérieures ou héréditaires pour ses volontés propres. A présent qu'il connaît un peu mieux le monde et ses propres origines, à présent qu'il discipUne les forces extérieures et qu'il dirige d'une manière plus consciente les forces intérieures que ses ancêtres ont déposées en lui, il n'ose plus se dire libre; mais il travaille à créer en lui et autour de lui les meilleurs agents de détermination^ — points d'appui
FouRNiÈRE. — Idéal, soc. 20
de nouveaux et fructueux efforts, par lesquels il conquerra la liberté de ses actes et de ses facultés. Il ne sera plus libre d'avoir des caprices qui lui étaient meurtriers, comme au temps où il prenait ses actes inconscients et désordonnés pour deâ actes de liberté; mais il saura se déterminer, d'après la connaissance de soi et des choses, de manière à se procurer toutes les satisfactions dont il sera capable de jouir, — et ce déterminisme conscient s'exprimera en liberté individuelle, passionnelle et sociale. Le désir de connaître est la force créatrice' de l'idéal. Il s'accompagne toujours du désir de posséder, et souvent il ne fait qu'un avec lui.
Si quelques-uns d'entre nous conçoivent déjà pour l'homme futur un destin aussi haut, nul ne l'a encore réalisé pour son propre compte. Cependant, nous possédons déjà des types réels, mais partiels, de ce que pourra être un jour l'homme normal. Il existe des hommes qui sont enviés ou admirés pour leur richesse, leur science, leur pouvoir, leur bonheur. L'idéal sera réalisé quand l'homme futur *n'aura plus rien à envier à ces modèles partiels, et qu'il aura réuni en lui leurs qualités et facultés. Quand nous rencontrons un être de race, affiné physiquement par les générations de loisir et de luxe dont il est le produit ultime, nous nous rendons compte du temps infini que la nature et là civilisation devront consacrer à la multiplication d'un tel type d'élégance. Nous nous rendons compte également que le temps et le milieu ont dû collaborer, longuement, au sein d'un peuple d'élection, avant de produire un Goethe, un Shakespeare ou un Voltaire; les aristocraties ont plus tôt fait de créer un type d'élégance extérieure que les peuples de produire le génie qui totalise leur pensée, et la projette vers un avenir sans cesse élargi et magnifié. L'humanité possède les éléments matériels de son bonheur futur dans les richesses naturelles que son industrie en travail incessant de perfectionnement saura mettre à sa disposition. Elle contient dans le cerveau de quelques-uns de ses enfants les fortes pensées qui germeront, se multiplieront et se fortifieront dans le cerveau collectif de l'avenir, pour accroître, en même temps que ses richesses, son aptitude à en jouir, et à créer de ces
jouissances de nouveaux désirs. Est-ce à dire que les hommes de notre temps doivent dédaigner les chétives proies réelles pour la splendide ombre idéale ? Il ne faut pas ici plus d'impatience que de découragement. Ce n'est pas en dédaignant les menus et obscurs progrès réels et mentaux qu'on se rapprocherait de l'idéal entrevu, bien au contraire. Si chacun de nous cessait de collaborer à l'œuvre collective de justice humaine, si chacun de nous cessait d'augmenter la somme de connaissances qu'il possède, il pourrait bien, à la rigueur, rêver, dans son oisiveté personnelle et sociale, aux magnifiques destins qui attendent l'espèce, mais ce rêve ne durerait pas longtemps, et le cerveau de ses enfants ne serait même plus capable de le contenir. Sachons, au contraire, que chacun des actes de la vie de relation, où l'homme conscient travaille à détruire une erreur, à accréditer une vérité, à réaliser plus de justice, par quelque moyen, si transitoire et si local qu'il soit, est plus utile à la réalisation future de l'idéal que les rêves les plus superbes. Mais sachons aussi qu'on n'agit bien dans le sens du mieux que lorsqu'on agit consciemment, et qu'on sait où tendent les actes et les pensées. Ne séparons donc jamais l'idéal de la réalité. Faire le bien est bien, savoir pourquoi on le fait est mieux. La grandeur du but est un soutien dans l'accomplissement des modestes tâches qui y conduisent. Il y a là de quoi ennoblir les efforts les plus humbles, et consoler des insuccès les plus cruels et les plus immérités.
L'univers pensant, dont nous sommes, nous, les humains, la seule expression connue, a progressé en nous, en allant de l'inconscient au conscient. Nous ne serons sans doute jamais libérés des fatalités naturelles, mais déjà nous savons qu'il n'y a pas de fatalités sociales, ou que du moins il y en a seulement pour notre ignorance, et qu'elles disparaîtront devant notre vouloir, né de notre savoir. Sans nous et hors de noue, l'univers était un acte de fatalité ; par nous et en nous, il deviendra un acte de volonté.