LES NATIONS DANS L'UNITÉ DE CITÉ
cerveaux, tendent cependant à se généraliser et à s'unifier par-dessus les frontières politiques. Les manifestations de la vie sociale vont chaque jour s'étendant, se généralisant, s'internationalisant davantage, et nous pouvons rendre au capitalisme cet hommage qu'il a été un puissant agent de ce mouvement nécessaire et bienfaisant vers Tuni té humaine. Prenons un de nos concitoyens, et voyons comme déjà des caractères internationaux le marquent, parfois, à son insu : le pain qu'il mange est fait de blé d'Amérique ou de Russie, la viande lui est venue de la Plata, son café de Java, et il fume du tabac de Turquie. Ses vêtements sont en laine d'Australie, son foulard en soie de Chine, son linge en toile de Hollande, à moins que l'Inde n'en ait fourni le coton. Les portes et les fenêtres de son appartement sont en bois de Norvège, les jouets de ses enfants ont été fabriqués en Allemagne, et sa montre à Genève. L'hiver il se chauffe de houille belge, et, l'été, il se rafraîchit avec un éventail du Japon. De leur côté, les étrangers s'empruntent mutuellement et nous empruntent ce qui leur manque ou ce qu'ils préfèrent. C'est une banalité de rappeler cela. Cependant il le faut. Nous jouissons de l'étoniiement du voyageur quand, arrivé dans l'Ouest américain , il y trouve les ameublements et les modes de Paris ou de Londres, et de sa stupéfaction, quand, chez un prince indien ou un roitelet nègre, il rencontre les mêmes objets adaptés, vaille que vaille, au goût du milieu. Mais déjà les si remuants et si initiatifs Japonais qui fréquentent nos écoles et visitent nos manufactures ne nous font plus retourner quand nous les voyons passer, revêtus de notre vêtement occidental et assimilés à notre vie extérieure. C'est cette identité croissante qui met les nations en concurrence économique, mais c'est elle aussi qui résoudra en harmonie cette concurrence, par les moyens que nous avons indiqués en examinant l'évolution économique et en constatant la tendance à l'unité dans l'association, par absorption des associations et des individualités antagoniques. Les grandes formations capitalistes n'ont déjà plus de patrie, à proprement parler, et elles tendent chaque jour davantage à l'universalité. Un capitaliste français est copropriétaire ou
coexploitant d'usines en Angleterre, de manufactures en Espagne, de mines en .Russie, et ainsi de suite; et réciproquement les capitalistes de chaque nationalité sont copropriétaires ou coexploitants dans d'autres pays que le leur. A mesure que leur conquête économique du monde se poursuit, ils tendent à une meilleure, plus exacte et moins coûteuse adaptation des moyens de production aux besoins de consommation. C'est ainsi que l'Angleterre, qui fut une nation agricole se suffisant à elle-même, est devenue une nation plus spécialement industrielle et commerçante. En l'état d'insécurité des temps anciens, une telle transformation n'eût pu s'accomplir sans condamner la nation qui Toperait à mourir de faim. Aujourd'hui qu'une sécurité relative existe, cette meilleure adaptation a eu pour résultat de faire de l'Angleterre la plus riche nation du globe. C'est vers cette meilleure adaptation que, par la sécurité croissante, toutes les nations marchent, sous l'impulsion du capitalisme aujourd'hui, et que demain elles marcheront d'un pas plus sûr et plus rapide sous l'impulsion du socialisme. Plus rapides encore que les produits, les pensées, les résultats de la connaissance franchissent les frontières et se partagent l'empire des esprits, sans vouloir en connaître la nationalité plus que ceux-ci ne leur demandent leur origine ethnique. « L'art et la science n'ont pas de patrie » est un dicton courant dans toutes les langues qui se parlent en Europe. Paris acclame Wagner tout comme Berlin fête Berlioz. La théorie de l'évolution n'est pas anglaise, bien qu'un Anglais l'ait formulée : elle est de la patrie de tous ceux qui l'acceptent comme l'hypothèse scientifique la plus plausible sur l'origine des êtres vivants. Pour ne parler que de la littérature française, elle a été espagnole avec le xvu® siècle, anglaise avec le xvm*^, et allemande dans la première partie du xix®. Depuis, elle a été russe et Scandinave. En réalité, elle n'a jamais cessé d'être française ; mais, à aucun moment de sa vie si active et si féconde, et c'est là le secret de son activité et de sa fécondité, notre littérature n'a jamais cessé d'être en communication et en échange avec la littérature des nations voisines. De même les