CEUX QUI ASPIRENT A L IDEAL
et, si son œuvre sera fatalement un rêve> son r,êve ne sera nécessairement pas une œuvre. Domine' par son souci esthétique, il verra les choses de la pensée avec des yeux d'artiste. Il lui faudra des images, comme aux enfants, et les plus étranges, les plus étrangères, voire les plus anciennes enluminures de Fart le plus naïf, auront ses préférences. Or, par une réaction bien compréhensible, Timage déformera en lui l'idée ; car l'image ne sera pas pour lui un document de ce qui fut, mais un modèle de ce qui devrait être encore. Les cathédrales, les liturgies, les thaumaturgies, les magies, les frissonnants mystères des religions et de leurs multiples hérésies, embellis par le recul du temps et de l'espace seront désormais ses délices, et il marchera vers l'avenir à reculons, les yeux fixés sur le passé...
Il n'est point question ici de cette fugitive sorte d'esthètes dont l'unique occupation fut de vider de pensées un vocabulaire, déjà oublié, qui ne fut jamais appris. Cette mode a été purement littéraire, au sens étroit du mot, et les jeunes gens qui l'ont portée peuvent être comparés sans offense à ces gamins qui poussent des cris sans cause et sans signification, pour la seule joie de se sentir vivre et bruire, et redoublent de tapage et d'incohérence quand d'aventure les grandes personnes s'arrêtent à les écouter.
CEUX QUI ASPIRENT A l'iDÉAL
Notre jeunesse studieuse compte un nombre sans cesse croissant d'étudiants pauvres pour qui la science acquise devra être un gagne-pain. Ils sont plus laborieux que leurs camarades riches ou simplement aisés, et les statistiques de ces dernières années l'établissent en chiffres éloquents : la proportion des jeunes gens qui achèvent leur médecine est de beaucoup plus élevée que celle des jeunes gens qui achèvent leur droit. La médecine est une profession ; le droit peut en donner une, mais il peut simplement rendre un
possédant apte, vaille que vaille, à devenir un dirigeant ou, plus simplement encore, à gérer ses propriétés et à les défendre contre les prétentions de ses voisins.
Pour les étudiants pauvres, que notre système d'instruction publique recrute de plus en plus, les difficultés du présent sont un présage des misères de l'avenir ; quelle que soit l'insouciance de cet âge, nul d'entre eux n'ignore que si le diplôme est une garantie de savoir , il n'est pas une garantie d'existence. Le talent qui n'est pas servi par les circonstances peut conduire son homme à l'asile de nuit.
A mesure que les classes populaires se cultivent, les carrières libérales s'encombrent. Les discours et l'exemple des aînés sont plutôt décourageants. Pour parvenir, chacun doit se précipiter dans la mêlée, y combattre ses égaux et se soumettre aux puissants. L'âme fière du jeune homme qui se prépare à cette lutte compte avec angoisse les heures de liberté qui lui restent. Bientôt il devra, comme ses aînés, s'incliner devant le riche imbécile qui veut qu'on répare sa carcasse usée par la débauche ; bientôt, il devra renoncer à telle théorie épousée et caressée avec amour, parce qu'elle déplaît à tel parvenu de la science, dispensateur du pain de demain. Où trouvera-t-il une consolation, si sa faiblesse prévoit la résignation prochaine à Thumilité et au mensonge? où un légitime réconfort, s'il se sent disposé à résister, s'il préfère le pain rare de l'indépendance ?
Les enfants du peuple qui sont restés dans leur classe ont un refuge d'esprit créé par. leur détresse même, et ils ont pour idéal de transformer cette détresse en bien-être. Comme, d'une part, leur pensée s'exprime toujours par une parole ou par une action et qu'ainsi leur vie de relation est beaucoup plus développée que dans les autres classes de la société, où chacun met un masque à sa pensée ; comme, d'autre part, l'espoir de conquérir le bien-être individuel leur est enlevé à mesure que se transforme l'industrie et que l'usine à vapeur se substitue à l'atelier manuel, l'idéal dans la classe ouvrière n'est pas individuel, mais collectif. Ajoutez qu'elle a cessé de croire aux récompenses de l'au-delà. Au lieu