‹ L'Idéalisme social (volume 2)Chapitre 7 sur 47 · CEUX OUI ASPIRENT A L'IDÉAL · texte numérisé non relu

CEUX OUI ASPIRENT A L'IDÉAL

de lutter les uns contre les autres, en vue de la richesse, au lieu que chacun d'eux travaille à sa propre amélioration morale en vue du paradis, ils associent leurs pensées et leurs elForts pour la conquête collective du bien-être. C'est là, en effet, leur seul espoir : Jadis, l'artisan pouvait devenir patron. Aujourd'hui l'ouvrier sait qu'il ne sera jamais actionnaire. Aussi, à la force collective du capital, oppose-t-il judicieusement la force collective du travail et voit-il dans le socialisme l'idéal libérateur.

Les métaphysiciens n'ont que des sarcasmes et des mépris pour la bassesse de cet idéal. Il leur sied bien de se moquer et de dédaigner, à eux qui sont affranchis du souci torturant que donne la question du pain quotidien. Ils montrent ainsi la beauté de leur âme et donnent la mesure de leur intelligence. A supposer que le socialisme ne fût qu'une question de ventre, les ouvriers qui poursuivent cet idéal auraient encore une bien grande supériorité morale sur les sectateurs de n'importe quelle religion basée sur la récompense personnelle, et à plus forte raison sur les froids théoriciens de la lutte pour l'existence. L'ouvrier, dans le socialisme, poursuit sa propre libération par la libération de tous les ouvriers ; si restreint qu'il paraisse aux magnifiques rêveurs qui tutoient Sirius et sondent l'infini sans perdre une bouchée de leurs repas confortables, son but a pour moyens l'association des efforts, la solidarité des individus, la lutte contre les abus de la force et de la puissance représentées par l'argent. Tout cela, moyens et but, est tout de même d'une qualité supérieure à la prétendue théorie scientifique qui, prenant les hommes en société pour des cristaux ou des mollusques, leur impose la lutte individuelle comme condition essentielle du progrès général. Les ouvriers veulent parvenir en s'aidant mutuellement, et ils donnent volontiers leur vie à cet idéal (*ollectif. Ceux qui les dénigrent prêchent le « parvenir » individuel aux plus forts, aux plus insensibles, aux moins scrupuleux, et ceux-ci ne s'élèvent qu'en abaissant leurs frères, ne se pourvoient qu'en les affamant.

Mais, on le sait, même réfléchi en sa forme la plus rudimentaire dans le cerveau des ouvriers les moins cultivés, le

socialisme n'est pas une simple solution industrielle. Encore que l'économique soit la base théorique et pratique du socialisme, elle n'est pas le tout, mais la partie. Le socialisme entend répondre non seulement aux cris des affamés de pain, mais encore aux cris des affamés d'ordre, de paix, de justice, de liberté personnelle et sociale. Il est un terme d'évolution, non seulement de l'organe économique de la société, c'est-àdire de son ventre, mais encore de tous ses autres organes, c'est-à-dire de son cerveau et de son cœur.

Il faut aussi parler d'une moitié de l'humanité dont, jusqu'à présent, le besoin d'idéal s'est satisfait de la façon la plus grossière et la plus imparfaite. Les femmes qui ne trouvent pas dans la religion et ses fétichismes celte satisfaction n'ont pour ressource que le libertinage ou la littérature, et pour elles la littérature est, neuf fois sur dix, un libertinage de l'esprit qui conduit infailliblement à celui du corps, sauf obstacles qui ne tiennent en rien à la vertu.

Blâmer les femmes d'être ainsi, les accabler sous une hautaine réprobation de moraliste impeccable en paroles, serait folie autant qu'injustice. Elles sont ainsi, parce que la société les a faites ainsi. Leur faute est la nôtre à tous et l'on peut même dire que, si les hommes se prétendent plus conscients qu'elles, ils avouent ainsi une plus grande part de responsabilité dans le mal qu'ils subissent et dont, par un juste retour, ils sont eux-mêmes frappés. Malgré ses allures révolutionnaires, Proudhon fut le servile écho de la pensée de son époque et, comme tel, il n'imagina pour la femme que deux fonctions : celles de ménagère et de courtisane. C'était juger la question en économiste mâtiné de catholique, l'un obscurcissant et brouillant l'autre.

En dépit de Proudhon, en dépit de l'opinion qu'il reçut du public et lui rendit, fortifiée d'une incomparable dialectique, la femme devient autre chose dans l'ordre social. D'abord, les faits ont produit une autre catégorie que nulle objurgation ne pourra supprimer : l'ouvrière. Et, par ouvrière, entendons non seulement la femme pauvre qui gagne son pain en s'exténuant à la machine à coudre ou dans une fabrique, mais la femme qui accomplit un travail de bureau,

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de magasin, d'administration publique, d'art, de littérature. Economiquement, la femme tend à son autonomie personnelle et, par voie de conséquence, sort de plus en plus, socialement, du cadre des préjugés moraux actuel?. Ensuite, ces faits ont amené une modiûcation dans les idées mêmes de celles qui sont incorporées à la famille aussi fortement, en apparence, que naguère, mais dont la révolte s'annonce déjà par des symptômes significatifs. La femme affirme son individualité en face des contraintes qu'y opposent des lois, et des mœurs, qui seront demain caduques. Elle va à l'émancipation par le chemin normal, elle qui vécut tant de siècles de la vie sexuelle : Elle veut choisir celui à qui elle se donnera et, si elle s'est trompée, ou si simplement elle n'aime plus, elle entend révoquer son choix et se reprendre, et se redonner, ou se garder, librement. Jillle sait vouloir sortir de cet égoïsme à deux, et parfois à un seul, qu'est l'amour, ou plutôt n'y pas limiter son idéal affectif. Elle sait distinguer autre chose en l'homme que le mâle, dont elle n'entend plus être la passive femelle ; elle veut voir en lui l'humanité, et s'associer à lui pour préparer le destin collectif. En un mot, elle aspire à devenir un humain complet.

Croit-on qu'à celle-ci, qui s'élève au niveau des plus intelligents et des meilleurs, l'amant, la cuisine, le confessionnal ou le roman-feuilleton suffira ? Croit-on que, si fatiguée qu'elle soit par un travail quotidien de douze heures, celle-là abdiquera son droit de penser et d'agir en personne indépendante ? Ce n'est plus seulement comme épouses et comme mères qu'elles maudissent la guerre et jettent des paroles de paix et de raison sur l'humeur beUiqueuse des hommes, mais parce qu'elles commencent à contenir dans leur cerveau une part de la conscience sociale. Leur misère et leur servitude, fussent-elles riches et adulées, éclatent à leurs yeux, et elles veulent vivre d'une autre vie. Les révoltées d'Ibsen ne sont pas une invention littéraire. Elles représentent une avantgarde de la moitié de l'humanité aspirant à la vie complète, et elles ne veulent plus entendre nos mensonges intéressés. Il faut que les hommes, en tant qu'individus, se résignent à n'être plus tout l'idéal pour les femmes. Il est brisé, le jouet

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dont elles souffrirent tant, comme nous-mêmes souffrîmes tant des poupées qu'elles furent et que beaucoup trop d'entre elles sont encore. L'amour n'y perdra rien. Débarrassé de son bandeau, il ne s'en conduira que mieux.

l'idéalisme, forme pensée de l'évolution

Les restaurateurs actuels de l'idéalisme, en leurs égarements mystiques, littéraires ou plus simplement politiques, se prononcent contre la science. Elle peut dédaigner leurs attaques, mais non mépriser le sentiment qui les anime. Ou, pour mieux dire, il appartient à ceux qui n'ont jamais cru au divorce de la science et de la philosophie, mais, au contraire, ne voient dans la philosophie que la synthèse des sciences réunies, de démontrer que l'idéalisme n'est en rien contraire à l'esprit scientifique ; que, comme phénomène, il a son explication et sa justification scientifiques ; qu'il est une preuve vivante de la vérité de la théorie évolutionniste ; et que même il est un des facteurs essentiels de l'évolution vers le mieux.

Qu'est-ce, en effet, qu'un idéal?

Une construction de l'esprit, qui j»eut être irréelle et irrationnelle, chimérique et extravagante, mais dont les matériaux se trouventdans la réalité. La bête de l'Apocalypse avait sept têtes et dix cornes, elle ressemblait à un léopard, ses pieds étaient les pieds d'un ours, et sa gueule celle d'un Uon. Jean de Pathmos, en construisant ce bizarre animal, d'ailleurs symbolique, imagine, c'est-à-dire représente par image, quoi ? Un animal, c'est-à-dire un être réel. Il lui donne plusieurs têtes et plusieurs paires de cornes; mais têtes et* cornes existent aussi dans la nature. Des pieds et des gueules, cela existe aussi. L'arbitraire, l'irréel , c'est qu'il ait composé un animal incapable d'exister tel qu'il le représente. Le Moyen-Age eut aussi toute une faune de dragons, d'hippogriffes, de licornes, de mélusines dans son cerveau débile, ou

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plutôt enfantin. De telles conceptions arbitraires viennent de l'incapacité de relier ensemble l'effet et la cause. Ces animaux étaient les instruments du miracle, de Ja magie, de la sorcellerie ; ces désordres de l'imagination prouvent-ils quelque chose contre l'imagination ? D'ailleurs, ces monstres n'étaient pas en eux-mêmes un produit de l'invention ignorante des foules, mais vivaient par une tradition déformée à mesure qu'elle se transmettait. Des animaux aussi bizarres avaient existé dans la période quaternaire, et les traditions orales en avaient gardé le souvenir, tantôt ajoutant et tantôt retranchant, selon le caprice des imaginations déréglées. Saint Jean et les imagiers du Moyen-Age n'étaient donc que les traducteurs d'une tradition qui s'était faussée, en se transmettant à travers une longue série de générations incapables d'aller à la preuve, et de discerner le possible de l'impossible, le réel de Tirréel, le présent du passé.

Il semble que l'humanité ait été condamnée à marcher vers ses destinées, tout en tenant ses regards attachés vers ce qui fut, et qu'ainsi se soit formé le lien qui rattache le passé à l'avenir. Souvent, pour ne pas dire toujours, des innovations n'ont eu de faveur auprès du peuple qu'en se présentant comme des retours à d'antiques usages. C'est l'histoire de toutes les hérésies chrétiennes, qu'on voit s'attacher les foules en prétendant remonter à la source du christianisme. Pour se donner plus d'antiquité et, par là, plus de noblesse, nombre de sectes, surtout en Amérique, en sont venues à reléguer TÉvangile au second plan et à chercher leurs inspirations maîtresses dans l'Ancien Testament. Et remarquez, admirez comme ce qui semble un retour normal, une représentation du symbolique serpent qui se mord la queue, devient en réalité un retour en agrandissement, en spirale, et comme l'humanité, tout en paraissant remonter à ses sources, ne fait jamais qu'y puiser les moyens de s'en éloigner davantage : les puritains de Cromwell et de la Nouvelle-Angleterre cherchent dans la Bible l'idéal républicain, qui nous reviendra formulé dans la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Dans quel chapitre de la Bible les puritains, qui réduisent le prêtre à son minimum

d'influence, non seulement sociale, mais encore sacerdotale, prennent-ils leur républicanisme? Dans le chapitre du livre, de Samuel, où les ihéocrales protestent avec tant de force ironlre rétablissement d'une royauté qui les relègue au second rang. Les hommes de la Révolution française croient imiter Rome et Sparte, et cependant un de leurs premiers acLer» est l'abolition de l'esclavage, ce qui eût bien étonné les héfûs (le Plularque, dont on pensait avoir emprunté les idées en même temps que les noms.

On peut dire, sans hardiesse, que l'idéal est une espérance faite de souvenirs. On conçoit alors que l'avenir soit formé de Ja combinaison du passé et du présent. L'esprit humain n'invente ni ne crée. Inventer, créer, sont des mots que nous api^lî'î lions aux combinaisons qui des choses anciennes font iiîiitre des choses nouvelles. Ainsi se conforme l'esprit aux faits, dont il est d'ailleurs l'émanation et l'expression. Ainsi se roi'tifie dans le domaine de la pensée la loi d'évolution reconnue exacte dans le domaine des faits. De même qu'il n y a pii^ de formation spontanée en géologie, ni de génération spontanée en biologie, il n'y a pas de création spontanée de lu |iensée, et lorsque celle-ci devance ou déforme ses visions et ses souvenirs, par aspiration vers l'avenir ou par regret du passé, lorsqu'en un mot l'idéal s'affirme, il fournit une preuve de plus à la théorie de l'évolution.

L'idijalisme étant une irrésistible tendance à une vie meilleurcj plus complète, prolonge en esprit les réalités actuelles. N'est-il pas, par là même, la forme pensée de l'évolution? Qu'est ee donc qui empêche qu'il n'en devienne l'agent conscieJit ? Ne l'est-il pas, d'ailleurs, ne l'a-t-il pas été de tout temps? En France, oii l'idée politique a toujours précédé le t\iit, n'avons-nous pas vu, notamment, les légistes poser, dès le xiv" siècle, le principe de l'égalité de tous devant la loi ! Dauâ le monde moral, est-ce que le christianisme n'avait pas pusé, il près les philosophies antiques, d'ailleurs, le principe de Té^alité des hommes dans la vie supra-terrestre !

Apfdiqué à la morale, à la politique, à la sociologie, l'idéa- Ihuiù riilairé par la science peut avoir la valeur et l'utilité de l*hypothèse dans les sciences naturelles. Cette force, alimen-

tée par la connaissance du réel, disciplinée par la raison, doit être un des propulseurs essentiels de l'évolution individuelle et collective. La mépriser ou la négliger, c'est la laisser aux mains inexpérimentées de ceux qui ne cherchent pas des enseignements dans le passé, mais des exemples. Les esprits vraiment scientifiques, ceux qui ne se sont pas confinés dans le domaine qu'ils explorent et qui sentent la relation nécessaire entre toutes les parties de la connaissance, ces esprits-là n'ont jamais condamné l'idéalisme, qu'il s'appelle métaphysique en philosophie, hypothèse dans les sciences ou utopie en sociologie. Il est plus urgent que jamais qu'ils fassent partager leur conviction sur ce point à tous ceux qui ont une influence quelconque sur la pensée de ce temps, si Ton ne veut voir tomber aux négations stériles et aux scepticismes antiscientifiques, pires que les négations, de belles intelligences déréglées ou découragées. Le monde moral et social flotte en ce moment à l'abandon entre les deux écueils également périlleux du mysticisme, qui n'est que l'idéalisme non éclairé, et du matérialisme, qui est l'évolutionisme inorganique. Plantons un phare sur chacun de ces écueils, et ces lieux de perdition deviendront des havres de salut.

Le sentiment le plus tenace dans l'homme est assurément celui de sa propre éternité. Le besoin de se survivre naît pour ainsi dire, avec l'éveil de la conscience, au sortir même de l'animalité pure. Aussi, l'homme a-t-il eu pour premier idéal un peu haut sa propre survie. Il lui est difficile de penser qu'étant aujourd'hui, il ne sera plus demain. Tant que l'esprit humain a pu croire au mystère d'outre-tombe et le supposer vivant, chaque groupement d'hommes s'est forgé un idéal de survie, calqué sur ses mœurs et sa cérébralité actuelles. Le besoin très idéaliste de justice et d'égalité trou-

vait là une satisfaction suffisante. La mort réparait les iniquités du sort, la vie n'était qu'une épreuve. Le Walhalla, les Champs-Elysées, le Paradis s'ouvriraient devant les forts, les justes, les doux. Les mal vivants seraient tourmentés éternellement. La morale trouvait, autant que la religion, son compte à ces croyances réparatrices.

Sont-elles permises, à présent que la science fouille les cieux sidéraux et les enfers géologiques ? Où donc à présent se réfugiera l'homme qui ne veut pas mourir tout entier, où donc logera sa pensée qu'il croit éternelle, celui qui consent déjà avec tant de répugnance à abandonner sa carcasse aux vers du tombeau? Que celui qui sépare la pensée du corps, et croit qu'elle est par elle-même un corps susceptible de vivre sans les organes indispensables à la vie, ne pousse pas plus avant cette lecture. 11 a son idéal à la mesure de son esprit ; pointn'est besoin pour lui d'en découvrir un autre. Ce livre est écrit pour ceux qui, avant de cesser de croire aux hypo thèses spiritualistes, plaçaient tout leur idéalisme dans la survie personnelle, et qui, depuis que leur raison ne leur permet plus de croire, en sont venus à nier toute possibilité d'idéal, et à s'en désespérer.

Quel idéal, donc, adopter ? Quel domaine rendre aux rêves et aux aspirations de notre contemporain, à présent qu'il sait que sa destinée personnelle s'arrête à la tombe; que, si haut que sa pensée se soit élevée, elle s'arrête avec la vie ; que, quelque grande situation qu'il ait acquise, il la faudra quitter; et que, de même qu'il ne fut pas avant sa naissance, il ne sera plus après sa mort, — qu'un peu de pourriture, puis de cendre, puis plus rien !

A quoi bon, dès lors, l'effort, le sacrifice? Puisque la vie n'est qu'un moment, pourquoi les contraintes? Puisque le mal peut ne pas trouver ses sanctions, non plus que le bien, pourquoi les renoncements, et pourquoi pas le déchaînement des appétits? Nos aïeux ont été de grandes dupes. Sachons mieux nous conduire. Forts, écrasons les faibles. Faibles, appelons la ruse à notre aide. Puisque rien n'est devant l'impassible nature, qui nous jette un niatin sous le soleil et un soir nous enfouit sous la terre; puisque le vice et la vertu, le

crime et Théroïsme, la paresse et le labeur sont des expressions indifférentes de notre manière d'être, prenons-en ce qui nous sert et rejetons le reste. La société périra ! dit-on. Bah ! elle durera toujours autant que nous. Que nos neveux se débrouillent. Quel droit ont-ils à notre sollicitude, puisqu*au regard de la nature le droit n'existe pas I

Tel est le langage que prêtent aux incroyants les politiques des dogmes religieux, pour qui la divinité est une sorte de gendarmerie. La réplique est vraiment trop facile, et si les zélateurs des religions n'ont que ce motif qui les retienne eux-mêmes sur la pente de l'incroyance générale, ils ont bien tort de ne pas venir renforcer les rangs de la libre pensée. Si les religions sont un frein aux appétits et aux violences des primitifs, pourquoi la statistique criminelle est-elle plus élevée dans les régions rétrogrades de la France, où la religion a le plus d'empire, que dans les régions plus éclairées ? Pourquoi donc, dans l'histoire, relève-t-on de véritables périodes criminelles, qui sont en même temps celles où la foi religieuse était le plus ardente ?

La science découvre chaque jour que l'amoralité et la criminalité sont le résultat de l'inculture ou de la régression partielle du cerveau. Sauf excitation, frénésie, folie passagère par contagion, les foules sont incapables de crime et encore plus incapables, pris individuellement, l'immense majorité des individus qui composent ces foules. La sociologie nous apprend de son côté que, le cercle de solidarité de l'homme primitif étant plus restreint que le cercle de solidarité du civilisé, la trahison et le meurtre coûteront moins au primitif qu'au civilisé. Même, si le meurtre ou la trahison est commis envers un étranger — et est étranger quiconque n'appartient pas à la tribu, laquelle, parfois, se compose d'une dizaine de membres — ce sera une action méritoire, dont le primitif se vantera hautement. Ne faisons, d'ailleurs, pas sonner trop haut notre supériorité sur le primitif: notre cercle de solidarité est encore très restreint, et une guerre, en le restreignant davantage, peut nous faire une vertu du meurtre de notre semblable. De ce que chacun de nous est condamné par la nature à disparaître, il ne s'ensuit FouRNiÊiiE. — Idéal soc. 2

pas que Thumanité disparaisse avec nous. Incessamment renouvelée par la mort et la naissance des individus éphémères qui la composent, elle n'en forme pas moins un tout vivant et agissant, une sorte d'être réel, que nous contenons d'autant plus en nous par l'intelligence que nous le connaissons mieux. Connaître, en effet, c'est posséder en esprit.

On juge du degré de culture d'un homme à sa conversation : vous parle-t-il de sa femme, de son chien, de sa maison, de sa santé ; se fait-il le centre de l'univers et n'admetil dans son cosmos réduit que ce qui est lui, lui appartient ou le touche, vous êtes fixé : Vous avez en face de vous un primitif qui n'a pas encore pris conscience du monde extérieur, et par conséquent de la parcelle de ce monde qu'il croit s'être appropriée. Vous parle-t-il au contraire de vous, des vôtres, puis de la politique, des inventions et -découvertes récentes, d'industrie, d'art : Vous savez que vous avez affaire à un homme apte à contenir dans son cerveau une part plus ou moins grande du monde extérieur, et par conséquent de sa propre personnalité. Dans le premier cas, il ne connaît même pas son prétendu domaine, il ne possède pas sa propre conscience ; tandis que, dans le second, il possède en esprit ce qu'il connaît. L'homme conscient, en dépit de la grossière apparence, présente donc une individualité plus afûrmée et plus autonome que celui qui est esclave de son ignorance.

Celui-ci, en effet, est nécessairement livré sans défense à toutes les erreurs de son jugement imparfait. Les lois de la nature lui étant inconnues, il croira aux effets sans cause, aux miracles; rapportant tout à lui-même, il ne pourra mettre en doute sa propre éternité, et il se forgera pour le temps d'après sa mort des félicités à la mesure de ses instincts et de ses sentiments. Il ne s'élèvera même point, par la bonté, jusqu'à la moralité de saint François d'Assise, qui ne pouvait admettre l'éternité de l'enfer. Pourvu que sa place au paradis lui soit assurée, à lui et à ceux de son tout petit cercle de solidarité, l'enfer peut flamber le reste de l'humanité sans qu'il en prenne souci. Si on lui disait : « Il y a

un paradis, mais lu n'y entreras jamais », il nierait Texistence de ce paradis, et, retournant au malérialisme animal de ses ancêtres, il demanderait qu'on mit à manger et à boire dans sa tombe et qu'on y engloutît tous ses biens avec lui.

Celui-là, au contraire, s'il doute de In réalité des dogmes et des philosophies qui lui promettent la survie, même s'il ne peut croire que la pensée survive à la destruction du cerveau, ni que l'individu puisse sentir et désirer alors qu'il ne possède plus d'organes et n'existe plus même à Tétat d'individu, celui-là a la résignation plus facile. Conscient de la solidarité qui le lie à l'espèce, il veut laisser trace de son passage par un bienfait. 11 ne se satisfait pas de la seule satisfaction de ses sens. Le cerveau étant, chez lui, plus développé que les sens, il cherche de préférence les satisfactions cérébrales; et, comme ce développement le porte à songer à l'espèce plus qu'à sa propre personne, c'est dans les satisfactions de l'espèce qu'il trouvera sa joie. En une manière, il ne renonce pas à la survie. 11 la transforme et l'épure. Au lieu de se survivre dans un bonheur égoïste, qu'il se sentirait d'ailleurs incapable de goûter, il se survit dans l'espèce enrichie de la part de bonheur qu'il aura contribué à lui procurer. Cette pensée, qui lui a donné une règle de vie où le devoir trouve en soi ses récompenses, suffit à lui rendre très doux le passage de la vie à la mort.

N'est-il pas là tout entier, le véritable idéalisme, sans rien qui choque la raison, bien au contraire, et additionné de toutes les utilités morales et sociales qu'il engendre naturellement. L'homme qui atteint à cette noble conception, au lieu de rêver à son devenir personnel, que tout lui dit devoir s'arrêter à la mort, rêve au devenir du monde auquel il appartient et auquel sa culture l'a porté à s'intéresser plus qu'à lui-même. Il substitue à l'idéal individuel, qu'il sait irréel et inutile, l'idéal collectif, qui satisfait pleinement sa raison et lui procure la plus haute satisfaction morale qu'il puisse imaginer. N'est-il pas ainsi plus réellement et plus complètement idéaliste que le dévot qui achète en bonnes œuvres et surtout en prières une part de paradis ?

Ne Test-il pas plus noblement aussi ! Quelle comparaison établir entre l'égoïste crédule, qui paie de menus sacrifices temporaires une éternité de joie, et Taltruiste conscient qui donne tout, fait sa joie d'agir ainsi et trouve dans cette joie une récompense tellement suffisante qu'il ne demande même à personne de lui en savoir gré.

Au devenir individuel opposons donc en toute confiance le devenir collectif, qui nous intéresse davantage à mesure que nous entrons plus avant dans la connaissance du monde. Accomplissons d'une manière réfléchie les tâches et les sacrifices que nous croyons nécessaires. Ainsi procédèrent les martyrs, les héros et les génies de l'humanité ; c'est parce qu'ils ont incarné et affirmé la conscience collective, que leur œuvre n'a pas été vaine, et que nous sommes entrés dans l'héritage qu'ils nous ont assuré.

Suivons l'instinct du peuple, cet instinct sauveur de l'espèce. Il renferme un idéal collectif qui fait la grandeur de chacun, tout en promettant la victoire à tous. Il appelle à l'œuvre commune toutes les intelligences et toutes les énergies. Il est, il fut, il sera toujours Tinépuisable réservoir de force et de vie. Les héros, les martyrs, les génies n'ont été que les interprètes de son désir obscur. Leurs actes, aujourd'hui justifiés, leurs sacrifices, aujourd'hui glorifiés, leurs prophéties, aujourd'hui vérifiées, leur ont été inspirés par le besoin qu'avait le peuple qu'on agit en son nom, qu'on se sacrifiât pour lui, qu'on créât l'avenir pour ses enfants. Si ce besoin n'avait pas existé, quelque persévérance, quelque hardiesse qu'ils eussent mises dans leurs actions et dans leurs pensées, actions ni pensées n'eussent compté pour rien dans le bilan de l'humanité. Si Empédocle descendit dans les profondeurs de l'Etna pour arracher à la nature un secret qui angoissait ses concitoyens, ce fut un grand homme; s'il s'y précipita pour illustrer son nom, ce fut un fou. L'histoire n'a pas que ces incertitudes; elle a aussi ses injustices : n'avons-nous pas vu notre patriotisme local, en ses jours de mauvaise foi, comparer l'héroïsme de Rostopchine à la démence d'Erostrate ! Mais qu'importe à celui qui se satisfait en accomplissant son devoir !

L'humanité n'écoute et ne suit que ceux qui, émanant directement d'elle et lui ressemblant, synthétisent sa manière actuelle d'être, de sentir, de désirer, et expriment en vouloirs précis les sentiments et même les sensations qu'elle éprouve. Il arrive ainsi, bien souvent, qu'elle prend pour guides et pour chefs des gens qui ne la traduisent et ne la servent qu'un court moment, et la desservent et la trahissent ensuite. Trop souvent, son libérateur devient son maître. Trop souvent, elle décerne des couronnes au bouffon, et traîne un héros aux gémonies. Jamais elle n'accorde sa confiance à ceux qui ne lui sont pas contemporains et qui devancent leur temps. Elle les méconnaît ou les persécute, mais leur règne viendra quand sera née la génération à laquelle ils s'adressaient. Doivent-ils pour cela renoncer?...

Au contraire. Outre qu'ils ne le pourraient, les vérités d'ordre élevé donnant une trop pure joie à ceux qui ont la chance d'en être les interprètes, ils savent que leur évocation de l'avenir n'est pas inutile au présent, qu'elle n'a pas seulement la valeur d'une platonique annonciation, mais qu'elle peut hâter l'événement prévu. A mesure que la conscience générale s'éveille dans un plus grand nombre d'esprits, l'humanité acquiert de plus en plus le pouvoir d'agir sur sa destinée. Ce ne sont plus alors seulement, comme aux âges d'inconscience, les transformations géologiques, climatériques et nutritives qui règlent son évolution : la pensée acquise aide son industrie, en décuple les efforts, en multiplie les effets utiles; elle réalise l'idéal voulu : parce que, dans cet état de conscience, l'idéal perd son caractère chimérique et arbitraire ; il prend pour point de départ les réalités mieux connues et judicieusement combinées en synthèse ; en cet état de conscience, la volonté est réellement de l'action en puissance, l'homme ayant rapproché, les connaissant mieux, ces deux termes : le vouloir et le pouvoir. Il se produit ainsi un échange incessant. Les faits observés, connus, classés, créent l'idée, qui, à son tour, agit sur eux avec d'autant plus de force que, connaissant leur relation entre eux, elle a pénétré le sens de leur évolution.

En présence d'un tel idéal : prévoir notre destin et contri-

â2 L*lDÉAUSSiE SOCIAL

buer à le réaliser, nous pouvons sans regret laisser provisoirement le devenir cosmique et le devenir universel aux cogitations des métaphysiciens de Técole, de même que nous leur avons abandonné sans retour le devenir individuel. Nous pouvons les laisser rêver des prolongements, que d'ailleurs ils n'apportent pas, au parlage abondant des philosophies mortes. Ils peuvent e'difler des ombres de rêves sur des nuages de songes. Si haut qu'ils croient aller, le télescope ironique du premier observatoire venu saura leur envoyer l'expression de l'indifférence générale pour leurs stériles travaux. Quand la connaissance enfin achevée de Tinfiniment petit permettra à la science d'aborder celle de Tinfiniment grand, de cette science surgira à temps la philosophie qui nous guidera dans ces régions aujourd'hui inaccessibles, et où l'esprit le plus robuste prendrait inutilement le vertige. Lorsque nos successeurs en seront au point d'entreprendre cette exploratton avec fruit, les métaphysiques actuelles seront mortes depuis longtemps...

Nous qui voulons le rêve sain et utile, plongeons les racines de notre idéal dans la réalité. Jusqu'à présent, les égoïstes et les ignorants ont seuls fait montre d'idéalisme. Ne nous attardons pas à les désillusionner, laissons-les se coiffer magistralement de la couronne de carton doré qui fait les rois de maisons de fous, et allons résolument à la découverte des vérités de demain. Sur mille qui entreprendront cette conquête de l'avenir, et y trouveront la joie de l'esprit, un seul, peut-être, reviendra chargé de glorieux butin. Qu'importe ! puisque celui-là nous rapportera la part de mille. Son salaire de gloire ne lui sera payé que lorsque ses os seront en poussière. Qu'importe encore ! puisque, ainsi que les autres, il aura eu la joie de l'entreprise, et, n'en eussions-nous retiré aïïiîun avantage positif, ils n'en auraient pas moins travaillé, totis, efficacement, à l'ennoblissement de l'humanité.

ACTION DE L'oTOPIE SUR LE DÉVELOPPEMENT SOCIAL 23

ACTION DE l'utopie SUR LE DÉVELOPPEMENT SOCIAL

L'utopie apparaît dans la littérature sociale en même temps, non que les malaises sociaux, ils sont coexistants à toute société, mais que leur mise en lumière par une culture supérieure. Le premier protestataire contre l'inégalité sociale et les maux qu'elle entraîne ne fut assurément pas une victime de cette inégalité, mais un témoin éclairé, personnellement désintéressé, à qui précisément le loisir que lui donnait son indépendance permit de réfléchir sur ces maux. La protestation des victimes, quand l'oppression est devenue intolérable, se traduit par des révoltes toujours vaincues, tant que ne s'y est pas associée la protestation des esprits éclairés et désintéressés sous la forme de l'utopie. C'est en ceux-ci que naît et s'incarne la conscience sociale. Elle se manifeste par une vue prochaine et locale, et ce sont alors des réformes, des améliorations, qui s'ensuivent. Apporte-t-elle un plan de rénovation qui entraînerait une subversion totale : elle n'est plus de son époque ni de son milieu. Elle s'est trop extériorisée dans le temps et dans l'espace. Utopie elle restera, jusqu'à ce que les faits réalisent une partie de ses prophéties.

Cependant, il est à remarquer que, si opposée que paraisse l'utopie au concept social qui lui est contemporain, elle se rattache à lui; ou plutôt, elle lui demeure enchaînée par des côtés essentiels, qui lui donnent une marque de date et de localité. Platon prend les institutions de Sparte pour le modèle de sa république, d'où les poètes sont bannis, mais non les esclaves, qu'il se garde bien d'affranchir. Thomas Morus, dans son Utopie^ se montre fils de l'Angleterre alors uniquement agricole. Campanella, dans sa Cité du soleil^ révèle son état en proposant à la société l'idéal monastique. Rabelais ne fait pas exception. La bonne compagnie, qui vivra en toute liberté dans sa joyeuse et docte abbaye, est

mise à l'abri du besoin par une rente du prince, et le a fay ce que vouldras » n'existe pas pour ceux dont le labeur produira celle rente.

Si l'on passe aux utopistes modernes, on voit que leur époque, le moment même où ils écrivirent, les marqua d'un signe aussi caractéristique. Pour ne retenir ici que les plus géniaux, les plus novateurs, Saint-Simon et Fourier, on est frappé de l'influence que prit leur temps sur eux. Ainsi justiflent-ils cette vérité que nulle pensée ne se crée, mais est la transformation par combinaison nouvelle des pensées qui la précédèrent et sans lesquelles elle ne se produirait pas. Saint- Simon et Fourier devaient donner comme point de départ à leur pensée le point d'arrivée de la pensée contemporaine. C'est parce qu'ils sont partis du connu pour aller à l'inconnu que leur recherche audacieuse n'a pas été vaine. Ils ont prolongé en esprit les réalités dont ils étaient les témoins informés et sagaces. Ils ont erré dans les espaces, certes, mais ils ont rapporté de leur course vagabonde des trésors qui nous sont à jamais acquis. Si leur utopie a son point de dépçirt dans les faits ambiants, leur philosophie s'abstrait-elle au moins du temps et du milieu ? Saint-Simon ni Fourier ne sont pas contradictoires à ce point, et leurs principes philosophiques reflètent exactement les deux aspects essentielsde la pensée de leur temps. Le néo-christianisme qui encombre inutilement la doctrine du premier, et la fera sombrer sous la direction plus théologique que sociologique du père Enfantin, vient à l'heure où les jésuites triomphants soulèvent la protestation des esprits vraiment religieux et où s'ébauchent, en réaction, divers essais de rénovation du catholicisme. Le second emprunte sa philosophie à l'utilitarisme anglais élargi par le sensualisme du dix-huitième siècle, et en fait la base de tout son système. Tous deux sont, quoi qu'ils disent, des fils de la Révolution française, dont ils représentent les deux grands courants avec le même point de contact : une foi ardente, indéfectible, au progrès continu, indéfini de l'espèce humaine.

S^int-Simon émancipe la femme. Il en fait l'égale, la complémentaire de l'homme. Pour lui, le couple est l'individu

ACTION DE l'utopie SUR LE DÉVELOPPEMENT SOCIAL 25

parfait, sans que Thomme ni la femme abdique sa personnalité, au contraire. Cette vue d'avenir n'est pas encore vérifiée, dira-t-on, un peu légèrement. Pourtant le développement de Tordre industriel, également prévu par Saint-Simon, nous montre un nombre croissant de femmes pour qui la famille n'est plus ni une protection ni une contrainte, puisque le salaire leur assure — à quel prix, hélas ! — l'indépendance personnelle. Nous allons donc à grands pas vers la preuve que le génie de Saint-Simon n'a pas été en faute. Il existe, d'autre part, un si grand nombre de femmes, — nombre qui va sans cesse en augmentant à mesure que l'instruction publique modifie l'éducation privée et générale, — encore incorporées socialement à la famille et qui aspirent, non point à en sortir, mais à y être libres, et même à être libres d'en sortir si la famille s'oppose au complet développement de leur personnalité. Sur ce point encore, la vue d'avenir de Saint-Simon se vérifie, et la preuve totale n'en est plus qu'une question d'années.

Les disciples de Saint-Simon, qui se recrutèrent dans l'élite intellectuelle de l'époque, connurent, grâce à lui, grâce à ses indications, le sens de l'évolution industrielle qui s'annonçait à peine. Éclairées par son génie, leurs connaissances économiques, industrielles et scientifiques les mirent à même d'être les organisateurs du régime capitaliste qui domine et dirige aujourd'hui le monde industriel. Saint- Simon, on le voit, fit mieux que prédire l'avenir. Il donna l'impulsion première au mouvement d'association des intelligences et des capitaux, par lequel le dix-neuvième siècle a opéré dans les rapports sociaux une révolution sans précédent et sans équivalent dans l'histoire, et dont les conséquences sont incalculables. Sans méconnaître les vices et les inconvénients du régime capitaliste, auquel l'égoïsme et la paresse d'esprit des dirigeants et des possédants refusent, seuls, le caractère transitoire qui est son essence même, — vices et inconvénients aggravés précisément par la résistance qu'opposent à l'évolution du régime les minorités, qui en sont les illégitimes bénéficiaires, — les esprits clairvoyants savent qu'il aura été le moyen inévitable,

nécessaire, par lequel les producteurs accéderont eùfin à la vie sociale.

Ici, nous saisissons la puissance de Tutopie, quand elle est formulée par un cerveau qui a pu devenir le récepteur de la pensée maîtresse de son temps, et la rendre plus grande au temps qui suit le sien. L'utopiste n'annonce pas seulement les faits. Son action les prépare, et ses successeurs, couvrant la France de chemins de fer et d'usines, les réalisent. Ils tracent le canal de Suez et la révolution économique, de locale, devient mondiale, avec des répercussions qui changent en quelques années toutes les conditions de la politique internationale. Le plus grand nombre, dont se préoccupa Saint- Simon, marche vers son amélioration matérielle et morale par un dur chemin ; mais il faut bien se dire que nul autre ne pouvait lui être ouvert. L'idée de l'association pour la production ne pouvait trouver sa première application par en bas. Quand le jour vient, c'est toujours les sommets qui sont éclairés les premiers. Mais déjà le soleil monte sur l'horizon ; nulle partie de la plaine où gémissent les laborieux ne demeurera dans l'ombre.

Fourier participe avec Saint-Simon aux progrès dont notre siècle a été le témoin. Par sa théorie de l'accord desindividus en qui l'émulation se substitue à la concurrence, par sa métaphysique de l'intérêt bien entendu, par sa magistrale réhabilitation des passions, il concourt à une révolution morale parallèle à la révolution matérielle qu'annonce et prépare Saint-Simon. Celui-ci, d'ailleurs, rompt également avec le renoncement chrétien. Leur révolte contre la morale héréditaire est d'une telle qualité qu'elle ne fait pas un seul libertin. Elle n'affranchit que ceux qui sont dignes de la liberté.

Selon Fourier, nos passions ne sont nuisibles à nous et à autrui que parce que notre ignorance, ou bien les entrave dans leur essor légitime, ou bien les laisse sans emploi utile. Harmonisons ces nécessaires mouvements de l'être humain au lieu de les opposer en nous et entre nous, et ils nous donneront la plénitude de la vie. Le plaisir ininterrompu devient une corvée aussi rebutante que le travail sans repos

ACTION DE l'utopie SUR LE DÉVELOPPEMENT SOCIAL 27

comme sans variété. Les hommes de pur loisir sont forcément inintelligents dans le choix de leurs plaisirs, dans remploi de leurs passions. Ces passions sont purement méca* niques, la raison ne les règle pas. Ces plaisirs sont peu variés et, partant, plus sensuels que cérébraux. Nos sens se fatiguent et se rebutent plus vite que notre cerveau : aussi n'auronsnous de véritable jouissance dans nos plaisirs qu'autant que notre intelligence y saura introduire de la variété. Il en est de même pour nos travaux. Fourier observe fort justement que le même geste professionnel, rendu nécessaire à la production rapide par la division à l'extrême du travail, amène des déformations physiologiques et même une dépression cérébrale. Alternons les travaux : l'hygiène et le plaisir y trouveront leur compte en même temps que notre intérêt. Par la variété, transformons en plaisirs nos travaux, et nous serons étonnés de notre puissance de production et de jouissance. Cette admirable leçon d'équilibre physique et mental donnée par Fourier : le travail devenu le plaisir et le plaisir ayant cessé d'être une servitude, n'est-ce pas le programme de la vie normale complète ! Voici, déjà agrandi et rendu plus pratique, le programme de Thélème qui se précise : nos pédagogues s'en inspirent; notre enseignement public, vaille que vaille, y puise des principes et des méthodes, qui se classent et se perfectionnent lentement : la piscine et les jeux scolaires, l'atelier de menuiserie et les promenades, les colonies de vacances et les leçons de choses habituent l'enfance à cette attrayante variété dans les occupations utiles. L'idéal de rhomme, avant qu'il soit longtemps, se formera des souvenirs de l'enfant, et le citoyen voudra réaliser, en l'adaptant à sa taille, la règle de vie de l'écolier.

Fourier avait au plus haut degré le sentiment de l'ordre en même temps que celui de la liberté. Ce double sentiment (contradictoire seulement pour les esclaves de l'arbitraire organique, qui est le despotisme, et de l'arbitraire inorganique, qui est la licence) domine toutes ses combinaisons sociologiques idéales : l'homme peut devenir le directeur et Tutilisateur de ses passions, il peut se gouverner lui-même, il le doit : voilà pour l'ordre. C'est dans les conditions

matérielles du bien-être qu*il trouve les moyens de se mouvoir de manière à satisfaire complètement ses besoins et ses passions : voilà pour la liberté. Comment établira-t-il cet accord? Tout individu est, selon lui, supérieur aux autres dans une branche quelconque de l'activité humaine. Tel est meilleur géomètre, et tel meilleur danseur. Loin de répugner aux hiérarchies, Fourier les multiplie, afin que chacun y tniQve la sanction de sa primauté dans le genre où il excelle et où, par voie de conséquence, il donne à l'humanité son iiia\:imum d'utilité. Il en crée, de ces hiérarchies, autant qu1l peut imaginer de modes de l'action et de la pensée. Les ambitions les plus déréglées, les' plus dangereuses naguère pour l'ordre et la paix delà communauté, sont par lui ainsi salîsfaites en même temps qu'accordées. Il laisse au pape sa tiare, et couronne le marmiton devenu un savant hygiéniste sous le nom de gastrosophe ; le bâton d'un chef de musique ne s*oppose pas au sceptre d'un monarque et ne lui est pas iiiFéneur. Ne sourions pas : il y a là une image à la fois poétique et saisissante de la diversité dans l'égalité. A l'avenir de démontrer que cette leçon n'aura point été perdue.

le sens actuel de l'évolution sociale

Par ce que l'utopie a pu donner, au temps où les sciences suCiâles se cherchaient encore, on peut imaginer ce que donnerait un idéalisme social qui aurait pour base solide Tensemble des phénomènes sociaux observés, classés, et finalement rallachés les uns aux autres par une vue philosophique. Ce prolongement en esprit des réalités sociales actuelles serait fructueux, à la condition d'être éclairé par la théorie de révolution, qui est aujourd'hui l'hypothèse la plus satisfaisante, et servi par une méthode rigoureusement scientifique. Ce serait, dira-t-on, renvoyer les rêveurs à l'école. Certes, mais à l'école des faits, qui seuls peuvent alimenter le rêve et le féconder. Appelons toutes les sciences à former notre idéal.

Plus elles y auront contribué, plus nous aurons de chances qu'il soit conforme à la réalité de demain.

On sait aujourd'hui que nul phénomène social n'est isolé, que nulle institution n'évolue à part. Nos croyances et nos mœurs, notre industrie et nos arts, nos conflits de classes, de nations et de races, nos codes, forment un tout dont chaque partie se rattache aux autres par une dépendance plus ou moins étroite. Telle découverte géographique entraîne des conséquences économiques, lesquelles entraînent à leur tour des conséquences politiques, morales et sociales ; et ainsi de suite.

Encore qu'il faille se défier des comparaisons, on peut dire avec Spencer que plus les sociétés, en se perfectionnant, acquièrent de ressemblance avec les individus des espèces supérieures, plus elles manifestent la solidarité qui lie tous leurs organes. Dans les sociétés primitives, chaque groupe, chaque famille est un organisme complet, mais rudimentaire et quasi-autonome. On pourrait, dans les peuples ainsi organisés, tailler des peuples indépendants qui vivraient de leur vie propre, comme vivent certains fragments d'animaux rudimentaires. L'organisme de nos civilisations est. plus délicat. De même qu'on ne peut blesser un animal des espèces supérieures sans qu'il y ait réaction sur les autres parties non atteintes de l'organisme, de même toute modification sociale, toute perturbation en apparence insignifiante se répercute sur toutes les parties du corps civilisé et y produit les plus lointaines conséquences.

Prenons un exemple dont nous sommes journellement frappés, car, par sa contradiction apparente, à maintes reprises, il a douloureusement ému certains partisans du développement pacifique de la civilisation : En même temps que le régime démocratique achève ses conquêtes dans l'ordre politique, le militarisme se développe dans toute l'Europe, et chaque frontière est aujourd'hui une forteresse. Mais est-ce le système militaire de l'ancien régime, où une nation de vingt-cinq millions d'hommes se gardait ou jiiême faisait des conquêtes avec une armée de cent mille soldats ? Non, quelque réveil apparent de barbarie qu'attestent les

budgets de guerre toujours croissants, on est forcé de reconnaître l'influence de la démocratie sur la constitution même des armées modernes, oii^ sauf les cadres, il ne se rencontre plus de militaires professionnels. L'égalité pour tous du service militaire, en même temps que les réductions successives de la durée de ce service, tendent à faire des armées européennes des gardes nationales, excellentes pour la défense territoriale, mais de moins en moins aptes à la guerre . de conquête. Pour un temps, les citoyens se militarisent, mais on prévoit déjà l'instant où, logiquement, c'est les armées qui se civiliseront. Osera-t-on, alors, faire de ces forces, devenues conscientes, l'instrument des ambitions des uns ou des rancunes des autres, et ne trouvera-t-on pas dans la notion du droit des nationalités, désormais entrée dans le cerveau de chaque peuple souverain, une protection suffisante pour chaque frontière î

11 faut signaler aussi une autre conséquence, heureuse pour l'avenir, de l'excès actuel de militarisme. Sans l'armée, que d'hommes eussent vécu toute leur vie dans l'étroit et rudimentaire cercle d'activité et de solidarité que constitue le village ! Le soldat revient au pays avec d'autres mœurs, de nouveaux goûts, des aspirations jusqu'ialors comprimées. Il n'y restera pas longtemps, dans ce petit groupe où il ne trouve pas de quoi satisfaire l'individu nouveau qu'il est devenu. Il fuira vers la ville, vers un cercle d'action plus étendu; il y complétera son acquis social. Que s'il reste au village, ce sera non pour se plier aux mœurs anciennes, mais pour les modifier et les rapprocher de la vie normale des sociétés en marche vers plus de civilisation, c'est-à-dire vers plus de bien-être.

Qu'il reste ou qu'il émigré, dira-t-on, cet homme nouveau aura contracté des besoins qui lui seront des souffrances. Eh ! toute satisfaction n'est-elle pas payée d'une souffrance! Il rapportera au pays les vices des grandes villes, cela est inévitable. Mais il rapportera aussi un cerveau préparé à recevoir, sinon en lui-même, du moins dans sa très proche descendance, un enseignement d'hygiène physique et morale ; et cet enseignement, de degré en degré, finira par transformer

en passions utiles les vices dégradants du primitif, ivre de son contact avec la civilisation et qui forcément n*a pris d'elle, au premier abord, que ce qui était le plus à sa portée, c'est-à-dire le mauvais et même le pire.

On voit, par cet exemple indiqué sommairement, quelle solidarité étreint les diverses parties du corps social et les phénomènes qui les manifestent. Il va donc de soi qu'on ne peut songer à réformer ou à transformer Tune quelconque de ces parties, non seulement sans les connaître toutes dans leurs caractères propres et dans leurs points de contact, mais encore sans être préoccupé de Tinfluence qu'aura sur les autres institutions la réforme, la transformation ou la suppression de Tune d'entre elles.

Toutes ces précautions étant prises, dans quel sens peut-on formuler utilement un idéal social ? Évidemment dans le sens de la plus vive aspiration de l'humanité. Cette aspiration est d'apparence complexe. Il faut savoir la ramener à l'unité. D'instinct, l'humanité cherche la sécurité ; ce besoin de sécurité la fait conservatrice. Mais elle veut aussi le bien-être ; et ce besoin de bien-être la rend novatrice. Si donc on parvient à lui démontrer que les formes sociales ne sont pas éternelles, qu'elles sont faites pour l'homme et non lui pour elles, qu'enfin leur organisation actuelle diminue de jour en jour les chances de sécurité, elle deviendra volontiers révolutionnaire.

L'insécurité actuelle ne peut être niée ; elle est la caractéristique même de notre régime de transition. Les économistes eux-mêmes, sciant là encore la branche sur laquelle ils reposent, tirent argument de cette insécurité contre le socialisme en démontrant que l'accumulation capitaliste, si elle fait des classes, ne fait pas des castes, puisque la richesse ne séjourne pas plus de trois ou quatre générations dans une même famille. Ce circulus bourgeois suffît à les contenter. Du moment qu'il y a roulement dans l'injustice et dans l'inégalité, leur sentiment de la justice et de Fégalité se déclare satisfait.

Ceux qui font de la sécurité sociale la somme des sécurités personnelles ont le droit d'être plus exigeants; la misère du petit-fils ne les console pas des rapines de l'aïeul. Ils ne la

considèrent ni comme une indemnité ni comme une rançon, car si l'avarice de Tun créa une fortune que la prodigalité de l'autre dissipe, on ne voit pas en quoi ces deux vices, également méprisables, profitent à Thumanité. L'argent volé par Taïeul aux laborieux ne sera pas rendu aux laborieux par le petit-fils prodigue, mais servira à augmenter la démoralisation publique, non seulement par le scandale d'une richesse mal employée, mais encore et surtout par l'œuvre de dépravation que cet argent accomplira sur ceux qu'il aura seulement effleurés. Non, le fils prodigue ne rend pas à la société les millions du père avare. Ce n'est pas au travail, ni à Tart, ni à la science qu'il consacre cet or acquis par droit de naissance ; il ne connaît que le travail louche des parasites, il calque sur eux, sur leur abjection, tout le reste de l'humanité ; il n'encourage en fait d'art que les poses lascives des danseuses, et à la science il ne donne que son corps délabré à soigner. Ses libéralités sont pernicieuses : elles provoquent un malsain pullulement d'escrocs, de filles et d'entremetteuses.

La sécurité sociale ne peut donc se trouver que dans la solidarité des membres utiles de la société. C'est aux œuvres de production que la solidarité doit s'exercer; de même que, par leur moyen, la richesse publique s'accroît, de même leur but est de donner à chacun la garantie qu'il aura sa part de cette richesse. Cette garantie, les possédants, qu'ils travaillent ou non, la trouvent dans le système des actions et des obligations ; les risques mêmes que pourrait courir leur capital sont atténués par le système des assurances. Il faut que l'ordre social trouve de semblables garanties pour les producteurs que l'organisation actuelle a séparés du capital. Par quel moyen le régime capitaliste donne-t-il de telles garanties à ses bénéficiaires? Par la pratique de l'association, qui implique solidarité. Le socialisme, donc, en étendant ce moyen à tous les producteurs, ne remonte point le courant des faits actuels ; il suit leur mouvement et les fait servir à tous au lieu d'en laisser le bénéfice à la minorité. Et c'est, par suite, dans l'association intégrale, avec ses garanties contre les risques de toute nature, que les producteurs

trouveront la sécurité qui leur fait de plus en plus défauts Mais l'homme ne vit pas seulement de pain. Si l'association devait correspondre à une diminution de liberté pour l'individu, et si Tindividu devait s'incorporer passivement à une sorte de machine sociale, bon nombre d'entre les meilleurspréféreraient l'indépendance affamée à cette situation humi- Hante de rouage abondamment graissé, mais graissé à heure fixe. On aura beau objecter que la substitution de la machine à l'outil oblige les producteurs à subir une étroite discipline industrielle, et que le socialisme, qui n'a pas créé celle discipline, ne pourra pas davantage la supprimer, puisque c'est grâce à elle qu'ils se procureront abondance et loisir ; il n*ea demeurera pas moins que l'homme veut être libre et qu'uni rouage, si bien graissé qu'il soit, n'est pas libre. La questioni sociale repose sur la question économique, mais la question» économique n'est pas toute la question sociale, qui est la question même de la satisfaction complète de l'individu dans tous ses désirs, autant qu'il peut trouver en lui-même et dans^ l'effort combiné de ses semblables les moyens de les satisfaire. Il est entendu que la liberté n'est pas la faculté donnée ou reconnue à chacun d'agir à son uaprice, fût-ce aux. dépens de ses voisins. Une telle conception de la liberté est la négation même de la liberté. Le « fay ce que vouldras » doit devenir la devise de Fhumanité, parvenue dans son ensemble à l'état conscient, mais seulement lorsque chacun saura ne rien vouloir qui soit contraire à l'intérêt de tout ou partie du corps social; c'est-à-dire lorsque la conscience^ développée en chacun de nous, y aura établi des sanctions intérieures assez puissantes pour se substituer sans péril aux sanctions extérieures. Il faut bien que les plus impatientsamis de la liberté absolue en conviennent : un tel état de perfection individuelle et sociale est en notre temps le privilège douloureux dune infime minorité. Il faut bien encore qu'ils conviennent de ceci : cette élite intellectuelle et morale peut résister à la persécution qu'exerce nécessairement la masse contre elle ; mais elle ne résisterait pas à une poussée de cette masse soudain privée des sanctions extérieures qui la soutiennent autant qu'elles la contiennent.

FouRNiÈRE. — Idéal, soc. 3

3i l'idéalisme social

La loi est donc aujourd'hui et devient chaque jour davantage une garantie de liberté, à mesure qu'un plus grand nombre de citoyens concourent d'une manière de plus en plus consciente à faire œuvre de législation. Egalement, l'association est aujourd'hui et tend à devenir davantage une garantie de sécurité à mesure qu'un plus grand nombre de producteurs y participent. Aussi, nous pouvons prévoir un temps où l'état conscient sera celui de l'unanimité, et où par conséquent les sanctions intérieures se substitueront aux sanctions extérieures; de même nous pouvons prévoir un temps où l'association des efforts et moyens de production nous aura faits si riches de toutes les choses aujourd'hui appelées marchandises que, l'abondance leur ôtant toute valeur relative, chacun pourra user de ces produits sans aucune limite que celle même de ses besoins éclairés par sa raison. On voit de reste, sans qu'il soit besoin de passer ici en revue les autres formes sociales, comment serviront réciproquement à leurs fins respectives l'évolution de la liberté et l'évolution de la propriété ; comment une augmentation de sécurité concourra à donner plus de liberté, et comment une augmentation de liberté favorisera les initiatives utiles à l'accroissement de la puissance matérielle de l'humanité. Cet échange vivifiant, que chaque progrès rendra plus efficace, en même temps que plus actif, peut ouvrir au rêve éclairé par la science les plus magnifiques perspectives. A mesure que, pénétrant la loi de solidarité des phénomènes sociaux, l'esprit humain s'élèvera davantage aux vues d'ensemble génératrices d'efforts utiles vers le mieux, la loi de solidarité des individus se fera mieux connaître ; toute pensée sera réellement un acte en préparation, et non plus le miroir brisé où se reflètent en désordre les ruines du passé et les constructions du présent. Voir l'avenir, ce sera le faire.

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