‹ L'Idéalisme social (volume 2)Chapitre 8 sur 47 · A LA CONQUÊTE DE L*UNIVERS · texte numérisé non relu

A LA CONQUÊTE DE L*UNIVERS

Douter de l'avenir serait douter du présent. L'avenir a ses éléments dans les mouvantes réalités du présent. On ne peut supposer l'impossible, c'est-à-dire que la société est à jamais cristallisée dans ses formes actuelles, ou l'absurde, c'est-àdire qu'elle pourrait évoluer en sens inverse de la direction générale suivie depuis ses origines jusqu'au temps présent.

Quel siècle verra la liberté si consciente, que les lois ellesmêmes n'auront plus besoin d'en être l'expression et la sanction? Quel siècle verra la production si active, en même temps qu'harmonieusement réglée, que toute notion de tien et de mien sera devenue un atavique instinct des temps de lutte pour la vie enfin disparus? Il importe véritablement fort peu. Ceux qui savent prévoir les progrès savent aussi s'attendre aux régressions, progrès et régressions ayant été jusqu'à présent et devant être éternellement l'inévitable rythme qui a scandé la marche de l'humanité. Pour la réalisation de l'idéal social qu'il nous est permis d'entrevoir, en nous gardant bien de la puérile précision de détails où échouèrent tous les utopistes, la question de temps ne saurait exister. Il nous suffit de savoir que, dans ses grandes lignes, l'avenir sera conforme au plan dont nous lisons l'esquisse dans le présent. Laissons le souci de la date à ceux que préoccupe le souci des détails, et vivons notre beau rêve.

— A quoi bon le vivre ! diront certains, puisque, informés de l'avenir, nous savons que, si magnifique soit-il, il aura son lendemain d'apogée, sa décadence graduelle et sa fin. Est-ce donc pour augmenter le désespoir des plus audacieux rêveurs que vous encouragez leur audace ! Ne savonsnous pas que l'humanité qui est fixée sur notre planète est condamnée à disparaître le jour où le soleil cessera de tout vivifier? Oui, cette terre sur laquelle nous aurons basé nos glorieux espoirs sera un jour un globe mort promenant son

36 l'idéalismk social

inutilité dans les espaces obscurs. Les savants annoncent à quelques siècles près le moment où le soleil aura cessé de nous envoyer ses derniers rayonnements. Voilà donc où auront abouti les grandioses réalisations et les espérances plus grandioses encore ! Puisque tout meurt, les mondes comme les individus, c'est donc la mort qui est le terme de nos espérances. Vaniteux philosophe, ose donc nous déclarer que ceux à qui tu promets de si glorieux destins ne mourront pas ! Si ton idéal a une mesure dans le temps et dans l'espace, s'il ne nous ouvre pas l'infini, comme domaine et comme durée, qu'est-ce donc qui le distingue du grognement d'un porc affamé? Il n*y a plus, alors, entre cette expression du besoin animal et ton idéalisme, qu'une différence de quantité, mais non de qualité. Et cette quantité, si grande la fasses- tu, a pour lugubre limite la limite de toute chose. Puisque tel est notre destin, laisse-nous rêver les mensonges qui adoucirent nos souffrances passées. Et si nous ne pouvons plus y croire, hélas î trop instruits par tes pareils, laisse-nous plutôt revenir à l'inconscience primitive, qui fera refleurir peut-être en nous les illusions consolantes. Ne nous as-tu tant portés en dehors et au-dessus de nous-mêmes qu'afm de nous mieux montrer et de plus loin notre misère future et le néant qui y mettra fin ! Puis-je être heureux, si je sais que, dans autant de milliers d'années qu'il te plaira, l'espèce à qui tu m'as enfin intéressé doit misérablement périr de froid et de faim ? Toute vérité est une désillusion : comment, alors, osas-tu faire reposer l'espérance sur la vérité! Tu ne chevauchas donc la chimère que pour la conduire aux vérités désespérantes ! Tu ignoras donc que le bonheur se mesure aux possibilités que nous avons de réaliser notre idéal ! La brute repue est heureuse. Mais de quelle réalité repaîtras-tu les fils de l'intelligence, toi qui ne peux ignorer que la connaissance des choses augmente la distance qui sépare le réel de l'idéal, comme si un dieu jaloux voulait nous châtier de cet empiétement sur son domaine ! Si tu veux supprimer cette dislance, ose nous promettre l'éternité. Cela, tu ne le peux, puisque tu prétends ne parler qu'au nom de la vérité I

Page 1