LE SENS ACTUEL DE L'ÉVOLUTION SOCIALE
en passions utiles les vices dégradants du primitif, ivre de son contact avec la civilisation et qui forcément n*a pris d'elle, au premier abord, que ce qui était le plus à sa portée, c'est-à-dire le mauvais et même le pire.
On voit, par cet exemple indiqué sommairement, quelle solidarité étreint les diverses parties du corps social et les phénomènes qui les manifestent. Il va donc de soi qu'on ne peut songer à réformer ou à transformer Tune quelconque de ces parties, non seulement sans les connaître toutes dans leurs caractères propres et dans leurs points de contact, mais encore sans être préoccupé de l'influence qu'aura sur les autres institutions la réforme, la transformation ou la suppression de Tune d'entre elles.
Toutes ces précautions étant prises, dans quel sens peut-on formuler utilement un idéal social ? Évidemment dans le sens de la plus vive aspiration de l'humanité. Cette aspiration est d'apparence complexe. Il faut savoir la ramener à l'unité. D'instinct, l'humanité cherche la sécurité ; ce besoin de sécurité la fait conservatrice. Mais elle veut aussi le bien-être ; et ce besoin de bien-être la rend novatrice. Si donc on parvient à lui démontrer que les formes sociales ne sont pas éternelles, qu'elles sont faites pour l'homme et non lui pour elles, qu'enfin leur organisation actuelle diminue de jour en jour les chances de sécurité, elle deviendra volontiers révolutionnaire.
L'insécurité actuelle ne peut être niée ; elle est la caractéristique même de notre régime de transition. Les économistes eux-mêmes, sciant là encore la branche sur laquelle ils reposent, tirent argument de cette insécurité contre le socialisme en démontrant que l'accumulation capitaliste, si elle fait des classes, ne fait pas des castes, puisque la richesse ne séjourne pas plus de trois ou quatre générations dans une même famille. Ce circulus bourgeois suffit à les contenter. Du moment qu'il y a roulement dans l'injustice et dans l'inégalité, leur sentiment de la justice et de l'égalité se déclare satisfait.
Ceux qui font de la sécurité sociale la somme des sécurités personnelles ont le droit d'être plus exigeants; la misère du petil-fîls ne les console pas des rapines de l'aïeul. Ils ne la
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considèrent ni comme une indemnité ni comme une rançon, car si l'avarice de Tun créa une fortune que la prodigalité de l'autre dissipe, on ne voit pas en quoi ces deux vices, également méprisables, profitent à l'humanité. L'argent volé par l'aïeul aux laborieux ne sera pas rendu aux laborieux par le petit-fils prodigue, mais servira à augmenter la démoralisation publique, non seulement par le scandale d'une richesse mal employée, mais encore et surtout par l'œuvre de dépravation que cet argent accomplira sur ceux qu'il aura seulement effleurés. Non, le fils prodigue ne rend pas à la société les millions du père avare. Ce n'est pas au travail, ni à Tart, ni à la science qu'il consacre cet or acquis par droit de naissance; il ne connaît que le travail louche des parasites, il calque sur eux, sur leur abjection, tout le reste de l'humanité; il n'encourage en fait d'art que les poses lascives des danseuses, et à la science il ne donne que son corps délabré à soigner. Ses libéralités sont pernicieuses : elles provoquent un malsain pullulement d'escrocs, de filles et d'entremetteuses.
La sécurité sociale ne peut donc se trouver que dans la solidarité des membres utiles de la société. C'est aux œuvres de production que la solidarité doit s'exercer; de même que, par leur moyen, la richesse publique s'accroît, de même leur but est de donner à chacun la garantie qu'il aura sa part de cette richesse. Cette garantie, les possédants, qu'ils travaillent ou non, la trouvent dans le système des actions et des obligations ; les risques mêmes que pourrait courir leur capital sont atténués par le système des assurances. Il faut que l'ordre social trouve de semblables garanties pour les producteurs que l'organisation actuelle a séparés du capital. Par quel moyen le régime capitaliste donne-t-il de telles garanties à ses bénéficiaires? Par la pratique de l'association, qui implique solidarité. Le socialisme, donc, en étendant ce moyen à tous les producteurs, ne remonte point le courant des faits actuels ; il suit leur mouvement et les fait servir à tous au lieu d'en laisser le bénéfice à la minorité. Et c'est, par suite, dans l'association intégrale, avec ses garanties contre les risques de toute nature, que les producteurs
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trouveront la sécurité qui leur fait de plus en plus défaut.
Mais l'homme ne vit pas seulement de pain. Si l'association devait correspondre à une diminution de liberté pour l'individu, et si rindividu devait s'incorporer passivement à une sorte de machine sociale, bon nombre d'entre les meilleurspréféreraient l'indépendance affamée à cette situation humiliante de rouage abondamment graissé, mais graissé à heurefixe. On aura beau objecter que la substitution de la machine à l'outil oblige les producteurs à subir une étroite discipline industrielle, et que le socialisme, qui n'a pas créé cette discipline, ne pourra pas davantage la supprimer, puisque c'est grâce à elle qu'ils se procureront abondance et loisir ; il n'en, demeurera pas moins que l'homme veut être libre et qu'un, rouage, si bien graissé qu'il soit, n'est pas libre. La questionsociale repose sur la question économique, mais la questionéconomique n'est pas toute la question sociale, qui est la question même de la satisfaction complète de l'individu dans tous ses désirs, autant qu'il peut trouver en lui-même et dansl'effort combiné de ses semblables les moyens de les satisfaire. Il est entendu que la liberté n'est pas la faculté donnée ou reconnue à chacun d'agir à son caprice, fût-ce aux. dépens de ses voisins. Une telle conception de la liberté est la négation même de la liberté. Le « fay ce que vouldras » doit devenir la devise de l'humanité, parvenue dans son* ensemble à l'état conscient, mais seulement lorsque chacun» saura ne rien vouloir qui soit contraire à l'intérêt de tout ou partie du corps social ; c'est-à-dire lorsque la conscience^ développée eh chacun de nous, y aura établi des sanctionsintérieures assez puissantes pour se substituer sans péril aux sanctions extérieures. Il faut bien que les plus impatients^ amis de la liberté absolue en conviennent : un tel état de perfection individuelle et sociale est en notre temps le privilège douloureux d'une infime minorité. Il faut bien encorequ'ils conviennent de ceci : celte élite intellectuelle et morale peut résister à la persécution qu'exerce nécessairement la "masse contre elle ; mais elle ne résisterait pas à une poussée de cette masse soudain privée des sanctions extérieures qui la soutiennent autant qu'elles la contiennent.
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La loi est donc aujourd'hui et devient chaque jour davantage une garantie de liberté, à mesure qu'un plus grand nombre de citoyens concourent d'une manière de plus en plus consciente à faire œuvre de législation. Egalement, l'association est aujourd'hui et tend à devenir davantage une garantie de sécurité à mesure qu'un plus grand nombre de producteurs y participent. Aussi, nous pouvons prévoir un temps où l'état conscient sera celui de l'unanimité, et où par conséquent les sanctions intérieures se substitueront aux sanctions extérieures ; de même nous pouvons prévoir un temps où l'association des efforts et moyens de production nous aura faits si riches de toutes les choses aujourd'hui appelées marchandises que, l'abondance leur ôtant toute valeur relative, chacun pourra user de ces produits sans aucune limite que celle même de ses besoins éclairés par sa raison. On voit de reste, sans qu'il soit besoin de passer ici en revue les autres formes sociales, comment serviront réciproquement à leurs fins respectives l'évolution de la liberté et l'évolution de la propriété ; comment une augmentation de sécurité concourra à donner plus de liberté, et comment une augmentation de liberté favorisera les initiatives utiles à l'accroissement de la puissance matérielle de l'humanité. Cet échange vivifiant, que chaque progrès rendra plus efficace, en même temps que plus actif, peut ouvrir au rêve éclairé par la science les plus magnifiques perspectives. A mesure que, pénétrant la loi de solidarité des phénomènes sociaux, l'esprit humain s'élèvera davantage aux vues d'ensemble génératrices d'efforts utiles vers le mieux, la loi de solidarité des individus se fera mieux connaître ; toute pensée sera réellement un acte en préparation, et non plus le miroir brisé où se reflètent en désordre les ruines du passé et les constructions du présent. Voir l'avenir, ce sera le faire.
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A LA CONQUÊTE DE L'uNIVERS
Douter de Tavenir serait douter du présent. L'avenir a ses éléments dans les mouvantes réalités du présent. On ne peut supposer l'impossible, c'est-à-dire que la société est à jamais cristallisée dans ses formes actuelles, ou l'absurde, c'est-àdire qu'elle pourrait évoluer en sens inverse de la direction générale suivie depuis ses origines jusqu'au temps présent.
Quel siècle verra la liberté si consciente, que les lois ellesmêmes n'auront plus besoin d'en être l'expression et la sanction? Quel siècle verra la production si active, en même temps qu'harmonieusement réglée, que toute notion de tien et de mien sera devenue un atavique instinct des temps de lutte pour la vie enfin disparus? Il importe véritablement fort peu. Ceux qui savent prévoir les progrès savent aussi s'attendre aux régressions, progrès et régressions ayant été jusqu'à présent et devant être éternellement l'inévitable rythme qui a scandé la marche de l'humanité. Pour la réalisation de l'idéal social qu'il nous est permis d'entrevoir, en nous gardant bien de la puérile précision de détails où échouèrent tous les utopistes, la question de temps ne saurait exister. Il nous suffit de savoir que, dans ses grandes lignes, l'avenir sera conforme au plan dont nous lisons l'esquisse dans le présent. Laissons le souci de la date à ceux que préoccupe le souci des détails, et vivons notre beau rêve.
— A quoi bon le vivre ! diront certains, puisque, informés de l'avenir, nous savons que, si magnifique soit-il, il aura son lendemain d'apogée, sa décadence graduelle et sa fin. Est-ce donc pour augmenter le désespoir des plus audacieux rêveurs que vous encouragez leur audace ! Ne savonsnous pas que l'humanité qui est fixée sur notre planète est condamnée à disparaître le jour où le soleil cessera de tout vivifier ? Oui, cette terre sur laquelle nous aurons basé nos glorieux espoirs sera un jour un globe mort promenant son
inutilité dans les espaces obscurs. Les savants annoncent à quelques siècles près le moment où le soleil aura cessé de nous envoyer ses derniers rayonnements. Voilà donc où auront abouti les grandioses réalisations et les espérances plus grandioses encore ! Puisque tout meurt, les mondes comme les individus, c'est donc la mort qui est le terme de nos espérances. Vaniteux philosophe, ose donc nous déclarer que ceux à qui tu promets de si glorieux destins ne mourront pas ! Si ton idéal a une mesure dans le temps et dans l'espace, s'il ne nous ouvre pas l'infini, comme domaine et comme durée, qu'est-ce donc qui le distingue du grognement d'un porc affamé? Il n'y a plus, alors, entre cette expression du besoin animal et ton idéalisme, qu'une différence de quantité, mais non de qualité. Et cette quantité, si grande la fasses-tu, a pour lugubre limite la limite de toute chose. Puisque tel est notre destin, laisse-nous rêver les mensonges qui adoucirent nos souffrances passées. Et si nous ne pouvons plus y croire, hélas ! trop instruits par tes pareils, laisse-nous plutôt revenir à l'inconscience primitive, qui fera refleurir peut-être en nous les illusions consolantes. Ne nous as-tu tant portés en dehors et au-dessus de nous-mêmes qu'afîn de nous mieux montrer et de plus loin notre misère future et le néant qui y mettra fin ! Puis-je être heureux, si je sais que, dans autant de milliers d'années qu'il te plaira, l'espèce à qui tu m'as enfin intéressé doit misérablement périr de froid et de faim ? Toute vérité est une désillusion : comment, alors, osas-tu faire reposer l'espérance sur la vérité ! Tu ne chevauchas donc la chimère que pour la conduire aux vérités désespérantes ! Tu ignoras donc que le bonheur se mesure aux possibilités que nous avons de réaliser notre idéal I La brute repue est heureuse. Mais de quelle réalité repaîtras-tu les fils de l'intelligence, toi qui ne peux ignorer que la connaissance des choses augmente la distance qui sépare le réel de l'idéal, comme si un dieu jaloux voulait nous châtier de cet empiétement sur son domaine ! Si tu veux supprimer cette dislance, ose nous promettre l'éternité. Cela, tu ne le peux, puisque tu prétends ne parler qu'au nom de la vérité I