A LA CONQUÊTE DE L' UNIVERS
— Hommes de peu de foi, quels miracles nouveaux vous faut-il donc pour vous donner confiance ! Regardez en arrière et considérez l'immensité du chemin parcouru depuis que la vie organisée parut sur ce globe. Comptez que l'homme est le dernier-né des enfants de la terre. Estimez la distance qui vous sépare du primitif de Neanderthal. Supposez que vous êtes à mi-chemin de votre évolution ascendante, et voyez ce qui vous reste à acquérir et à connaître... D'ailleurs, à votre aise ! Souhaitez, si vous le pouvez, le retour à l'inconscience de la monère et à Tinsensibilité du cristal. Mais non, vous ne le pouvez : vous êtes les prisonniers de votre destin, les otages de votre gloire. Il vous serait plus facile, dès aujourd'hui, de réaliser les rêves les plus audacieux, de recréer un dieu réel, de rebâtir un paradis dans les cieux et de vous y abîmer tous dans une éternité de délices, que de revenir seulement à la période des cavernes. Homme, quoi que tu fasses, tu es la proie de l'idéal, et il t'emportera malgré toi toujours plus loin, toujours plus haut. Semblable au pêcheur du conte arabe, tu as délivré le génie colossal qui était renfermé dans une fiole minuscule, — ton cerveau : Et si tu n'es le maître de ton génie, il te servira malgré toi. Mais non, tu ne résisteras point. Tu prendras conscience de la poussée inconsciente de toute chose vers la perfection. Tes faibles organes, tu en augmenteras la force et le nombre. Tes os eux-mêmes seront renouvelés par des chimies qu'on n'ose encore prévoir. Tu parviendras, si tu le veux, et il faudra bien que tu le veuilles, à des longévités qui dépasseront celles des mythes hébreux. Ton organisme renouvelé connaîtra d'autres moyens de nutrition et de moins grossières jouissances. Et, tandis que tu conquerras le temps, tu conquerras aussi l'espace. Si tu ne trouves le moyen de rallumer le soleil qui s'éteint, ou de t'en allumer d'autres, tu quitteras cet univers vieilli et, colon ailé, tu peupleras les espaces sidéraux.
Plus haut, encore plus haut! Quoi! tes ancêtres, ces grossières brutes, ont rêvé des dieux que notre mentalité dépasse à peine, et tu ne pourrais être le dieu que tu peux concevoir 1 Encore une fois, si la lâcheté de cœur et d'esprit te tient,
regarde en arrière. Tu veux Tinfinî de temps et d'espace. Tu l'auras. Oui, tout ce que tu imagines, tu le pourras. Ton rêve se projettera en réalités splendides d'où tu t'élanceras encore plus loin, encore plus haut. Ivre de puissance, tu ne seras paS' rassasié encore : tu ne le seras jamais. Toujours tu désireras et toujours , entends-tu ! ta satisfaction engendrera de nouveaux désirs. L'infini est ton domaine, puisque tu sais qu'il existe. Chacune de tes conquêtes en appellera d'autres, et si tu meurs, c'est que, lassé enfin, tu auras voulu l'anéantissement glorieux de tout dans le magnifique désespoir de jamais étreindre l'absolu.