‹ L'Idéalisme social (volume 3)Chapitre 21 sur 43 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

l'individu dans la famille

Si Ton veut se donner à peu de frais une réputation de moraliste, on n'a qu'à de'plorer la disparition du sentiment de la famille. Une sorte de défaveur publique s'attache à ceux qui passent pour être dénués de ce sentiment, et, ordinairement, rares sont les cyniques ou les audacieux qui avouent ce défaut. C'est peut-être sur ce point que nous sommes demeurés le plus résolument conservateurs, tout au moins en paroles ; car nos actes se sont forcément modelés sur les phénomènes moraux et sociaux que manifesta l'évolution des faits, et nul ne peut prétendre que la forme familiale de ce temps ressemble à celle qui encadra nos aïeux du siècle précédent. Cette contradiction entre les actes et les paroles n'est pas hypocrisie, mais incapacité, pour la plupart d'entre nous, d'accorder ensemble notre manière d'agir et notre manière de penser. Dominés par les phénomènes de milieu, nos gestes s'accomplissent mécaniquement, dans le sens de l'instinct, qui s'accommode de toutes les situations et exige d'elles, et au besoin malgré elles, sa propre satisfaction. Dominées par les phénomènes d'hérédité, nos paroles répètent non moins mécaniquement depuis des siècles des sentences, qui furent l'expression de phénomènes disparus aujourd'hui. D'autant plus que

les principes généraux, les lois morales, ne sont point l'habituelle préoccupation de la masse. Si, pour une minorité d'élite, ridée devance le fait et concourt à le réaliser, il en va tout au contraire pour la majorité, dont la vie cérébrale est tissue, pourrait-on dire, de pensées réflexes. D^autre part, et ceci témoigne un souci constant de moralité, nul ne veut assumer la responsabilité d'être dénaturé au point de n'avoir pas même conservé le plus primitif et le plus naturel des sentiments humains. Aussi est-ce là un des griefs que l'esprit conservateur invoque avec le plus de succès auprès de l'ignorance générale contre le socialisme et ses théories sur l'union libre des sexes, l'éducation en commun des enfants et la suppression du droit d'héritage.

Il nous faut cependant ouvrir les yeux sur les réalités et nous rendre compte que, si une contradiction se manifeste entre les faits et les sentiments que nous exprimons, la faute n'en peut être aux faits, puisqu'ils sont le résultat de circonstances sur lesquelles nous n'avons eu jusqu'à présent qu'une action insignifiante. Eût-on même la pensée que les faits ont tort, il n'en demeure pas moins qu'on ne pourra agir sur eux, et les redresser selon ses sentiments, que si l'on se donne la peine de les connaître dans leur état actuel, dans leurs origines, et dans leurs relations réciproques. Ici, les raisonnements ne suffisent pas, ils peuvent même devenir nuisibles s'ils ne partent du réel, observé et fixé scientifiquement. Nier les faits ou leur attribuer arbitrairement une origine qu'ils n'ont pas, c'est se mettre dans l'impossibilité d'avoir aucune action sur eux. C'est faire de l'idéalisme à rebours, comme on en a fait jusqu'à ce jour, sans aucun profit pour la politique et pour la morale. Trop longtemps nous avons séparé notre cerveau de nos sens, et conçu le monde comme une création de notre esprit. Nous avons cru ainsi faire emploi de notre liberté de penser ; nous étions en réalité les esclaves de notre ignorance. Rappelons-nous une fois de plus que notre liberté d'agir est conditionnée par raffranchissement de notre pensée, c'est-à-dire par la connaissance des réalités sensibles.

Le sentiment de la famille, tel que nous l'affirmons encore

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en paroles, n'est en somme qu'une pâle impression réflexe, quasi effacée, de la forte organisation familiale des temps écoulés. Pour le plus grand nombre, il s'arrête à la parenté du premier degré; quant aux autres degrés, ce n'est pas la voix du sang qui parle pour régler leurs accords, mais le code civil pour apaiser leurs conflits, que d'ailleurs il fait naître ; car, trop souvent, c'est la loi qui crée le délit. En réalité, la famille moderne se compose des ascendants et descendants directs, et, si ascendants et descendants sont généralement attachés par de solides liens d'affection et d'intérêt, on ne peut dire que ces liens engagent même les descendants entre eux. Dès qu'ils sont sortis du nid familial, les enfants deviennent économiquement indépendants les uns des autres, et, sauf exceptions, suivent leurs destinées parallèles, ici de fortune et de joie, là de détresse et de douleur, sans jamais les mêler. Si bien que, pour la majorité d'entre nous, avoir le sentiment de la famille signifie simplement aimer ses père et mère, et ses enfants. On avouera qu'un sentiment qui se porte sur un nombre d'objets aussi limité inspirerait une singulière pitié à un revenant des clans antiques, où la famille s'étendait aux serviteurs et aux esclaves mêmes.

La famille antique était véritablement une unité sociale, dans tous les sens du mot. La famille, en notre temps, devient de plus en plus une expression morale, et l'individu est l'unité sociale réelle. Le chef de famille ne se reconnaît de droits sur ses enfants et de devoirs en\ ers eux que jusqu'au moment où ils peuvent vivre sans aide ni contrainte. Prétendil retarder ce moment? La loi intervient, donne à l'enfant devenu majeur son autonomie, et le détache des liens familiaux, ne lui laissant plus qu'un devoir et un droit vis-à-vis de ses ascendants : le devoir de les nourrir, s'ils sont pauvres ou âgés; le droit de recueillir leur héritage, s'ils possédaient quelque chose.

De tout temps, la propriété a été le lien réel de la famille, et l'on conçoit qu'aux époques où la communauté familiale était la véritable unité économique, dont le chef, le père, était en même temps le patron, les familles les plus nombreuses étaient en même temps les plus florissantes puisque

chaque enfant, dès qu'il pouvait marcher, était utilisé aux travaux de la communauté. Aujourd'hui, au contraire, la venue d'un enfant supplémentaire est une gène pour les çaénages réduits qui vivent de la petite propriété ou du salaire. On ne peut contester que l'indivision de la propriété familiale par l'application du droit d'aînesse fut, surtout dans les domaines ruraux, un puissant excitant de peuplement ; mais il faut reconnaître aussi qu'en décrétant le partage égal la Révolution donna à tous les membres de la famille ,une personnalité, qui, jusque-là, s'était absorbée dans celle du chef. D'ailleurs, en cela comme en beaucoup d'autres points, la Révolution ne fit que sanctionner un usage que la pression des faits avait déjà généralisé; sauf dans quelques cantons, lepatriarcat absolu fut toujours inconnu en France, où le droit germanique et le droit romain avaient institué dès l'origine la monogamie et l'apport de la dot, par lesquels la femme obtenait un embryon de personnalité civile et économique, qui ne devait se développer que bien lentement au cours des siècles, mais suffisait toutefois à empêcher la famille de revenir au régime du patriarcat absolu.

A mesure que, s'agglomérant en cités, les familles cessèrent d'enfermer leurs membres dans le cercle étroit, où chacun d'eux était forcé de se mouvoir, les attributions du chef de famille diminuèrent. Tout d'abord l'unité politique de la famille se fondit dans celle de la Cité, et nous avons vu qu'Athènes donna droit de citoyen à quiconque était en état de porter les armes, pourvu qu'il fût de famille libre. Certes, l'unité économique de la famille devait, à cette époque, tout au moins dans cette Cité, avoir déjà reçu de sérieuses atteintes. Ce peuple industrieux pratiqua, en effet, de très bonne heure la division sociale du travail, l'agriculture n'étant pas sa principale occupation. Or, dès que, par la création de professions distinctes, les opérations industrielles se divisent, le travailleur ne tarde pas à conquérir sa personnalité économique. Un potier, un tisserand, habile dans son métier, n'entend pas travailler pour son père, mais pour luimême; son habileté étant l'élément principal du produit, il peut à peu de frais créer ou acquérir l'outillage, grâce auquel

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il exercera son industrie. Il est à remarquer que, s'il est ainsi permis à l'artisan de conquérir son indépendance économique, il n'en est pas de même pour le laboureur et le pasteur. Il y a assurément plus de sécurité pour celui-ci, assuré d'être toujours nourri par le sol auquel il est attaché, mais moins de liberté. Cette différence suffit à éclaircir un point important de l'histoire économique, et à donner la raison du peu de progrès réalisé dans les procédés agricoles, au regard des merveilleuses transformations opérées par l'industrie. Mais déjà la famille agricole, en tant qu'unité économique, se dissocie. Ce n'est pas, comme on Ta prétendu, le partage égal qui est la cause de cette transformation. Il en est au contraire une manifestation. Les gens qui vivent de la culture du sol ne sont plus, comme autrefois, isolés du reste du monde. Mis en contact plus fréquent, sinon permanent, avec la population des villes, ils ont contracté des besoins nouveaux, que leur labeur ne satisfait plus directement. Tout cultivateur est à la fois un travailleur et un marchand. Il n'a point tardé à s'apercevoir des avantages de la division du travail, et, cessant de bâtir granges, hangars et maisons, de filer, de tisser et coudre le lin et la laine, de cuire son pain, il recourt au maçon, au tailleur et au boulanger, et consacre son effort à l'unique production agricole. Le contact avec les travailleurs spécialisés, la fréquentation des marchés établis dans les' villes, ont déterminé un grand nombre de jeunes agriculteurs à échanger la charrue contre l'outil, afin de vivre de la vie, sinon plus large, du moins plus variée, des centres d'industrie. L'auteur de ces lignes est en rapports constants avec des paysans de diverses régions; partout il a constaté que l'immense majorité des jeunes gens, à leur retour du service militaire, aspirent à quitter le travail du sol pour celui de l'industrie. Cet effort continu vers une vie plus complète est, quoi qu'on prétende, et quels qu'en soient les inconvénients passagers, un signe de civilisation croissante, qui aura sa répercussion heureuse sur l'évolution de l'industrie agricole : il faudra bien, en effet, que les machines cultivent le sol quand les bras se seront refusés à ce travail. C'est en vain qu'on ferait appel au FouiiNiÈRE. — Idéal, soc. 10

sentiment de la famille pour décider ces jeunes gens à demeurer au foyer rural ; ils seraient aussi insensibles aux prières de leur mère que sourds aux ordres de leur père; ceux qui restent aux champs y restent de leur plein gré, ou parce qu'ils n'ont pas trouvé d'emploi à la ville, et non parce que le chef de famille les y contraint. Car l'autorité du père sur Tenfant, en régime industriel, cesse en réalité non pas le jour où celui-ci a acquis sa majorité civile, mais le jour où il a acquis sa majorité économique, c'est-à-dire dès qu'il peut subvenir lui-même à ses besoins.

De même que la domination économique du chef de famille disparaît devant la spécialisation industrielle, les autres modes de son autorité ont disparu, ou disparaissent, devant la spécialisation sociale organisée dans la Cité. Successivement le juge et justicier, le prêtre, l'éducateur qu'était le père de famille, ont cédé et cèdent de leurs attributions à la société. Dans leurs conflits, les frères ne recourent plus à l'arbitrage paternel, mais à celui des tribunaux. Pour leurs délits, ce n'est plus le père qui les juge et les châtie, mais la loi commune. Que s'ils sont mineurs, le père aura sur eux droit de correction, mais ce droit sera limité par la loi, et il sera responsable vis-à-vis d'elle des mauvais traitements qu'il leur aura infligés. Si bénigne que soit encore la loi envers les parents qui abusent de leur droit de correction, on ne peut nier que nous sommes loin du droit de vie et de mort que possédait jadis le père sur tous les membres de la famille, quel que fût leur âge. D'autre part, sauf dans les familles protestantes et juives, et seulement pour une partie d'entre elles, l'autel familial est depuis longtemps renversé; le lien religieux n'est plus, entre les membres de la famille, qu'une communauté d'opinions ou même qu'une simultanéité de pensées et de gestes absolument réflexes. Enfln, les parents abandonnent à la société l'éducation et l'instruction de leurs enfants, tout au moins pour la plus forte part, et, ne le voulussent-ils pas, ils sont contraints par la loi d'assurer à leurs enfants un minimum d'instruction. Même, dans les villes où les moyens de solidarité sociale sont en voie de plein développement, le chef de famille inca-

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pablede remplir vis-à-vis de ses enfants ses obligations de nourricier reçoit le concours 'd'institutions publiques qui donnent repas et vêtements aux élèves des écoles communales. Si bien qu'une nouvelle conception est née, en opposition avec celle qui affirmait le droit du père de famille, et toutes les institutions modernes affirment un droit nouveau : le droit de l'enfant.

Nous assistons à la même décroissance d'autorité de l'homme sur la femme dans la famille. Déjà, par la dot, l'homme n'était censé que le gérant de ce que possédait la femme ; mais comme, en réalité, la femme n'avait, de par les lois, les mœurs et les institutions, nulle existence personnelle, civile, sociale et économique, Thomme était un gérant irresponsable, c'est-à-dire un maître absolu. Peu à peu nous avons vu se desserrer les liens qui entravaient la liberté de la femme, et c'est encore l'évolution industrielle qui a été l'artisan de cette libération progressive. Par la spécialisation commerciale, la femme est devenue la collaboratrice de l'homme. Parfois même, surtout dans le commerce de détail, seule la femme s'occupe de la vente, et l'homme consacre toute son activité aux achats et à la préparation de la marchandise. Par la spécialisation industrielle, quantité de femmes ont cessé d'être des ménagères et ont conquis, dans la dure servitude du salariat, il est vrai, leur indépendance personnelle vis-à-vis de l'homme auquel elles ont associé leur existence. Sous l'influence de ce double phénomène économique, de nouvelles mœurs se sont formées, et ce n'est pas sans un sourire intérieur que la commerçante, apportant à la communauté sa dot, et l'ouvrière son gain quotidien, entendent le maire leur dire, le jour de leur mariage, que la femme doit obéissance à son mari. Bien que la trahison conjugale du mari soit considérée comme une peccadille au regard de celle de la femme, il n'en est pas moins constant que nos mœurs se sont pénétrées de celte situation nouvelle, et que, jurés, nous acquittons également la femme et le mari qui ont tué l'infidèle; l'antiquité n'eût pas eu assez de supplices pour une femme assez osée pour porter une main homicide sur son seigneur et maître. . . Ces acquittements^ scandaleux

en ce qu'ils ne témoignent pas d'un respect suffisant de la vie humaine, prouvent cependant qu'une notion nouvelle est désormais acquise en principe : l'égalité des droits conjugaux. Le divorce, dont l'antiquité ne connut guère que la forme unilatérale, c'est-à-dire la répudiation de Tépouse par l'époux, encore pratiquée chez les Orientaux, est aujourd'hui, malgré son caractère bilatéral, ou plutôt précisément à cause de ce caractère, une institution plus avantageuse à la femme qu'à l'homme ; ce qui démontre bien qu'il a été un résultat de la croissante émancipation de la femme dans la société et dans la famille. Tel qu'il est organisé par des législateurs que dominent l'idée romaine de l'autorité masculine, et l'idée catholique de l'indissolubilité du mariage, le divorce ouvre à ceux qu'il libère une porte basse; mais cette porte pourra être agrandie de manière à laisser passer librement et la tète haute ceux qui n'ont pas trouvé dans l'association conjugale ce qu'ils étaient en droit d'y trouver. Déjà, dans la classe ouvrière, les unions mal assorties, avec ou sans le concours de la loi, se désassortissent sans y recourir davantage. Il y a, à cette pratique, des avantages et aussi de graves inconvénients, qui seront l'objet d'un examen spécial; mais il n'en est pas moins constant que ce fait, et tous ceux qui ont été énumérés plus haut, constituent .la preuve que la famille a cessé d'être une unité sociale réelle, et que, par conséquent, le sentiment qui s'y applique est un sentiment plus idéal que réel. Trop souvent ce sentiment n'est que sur les Iw^res, et non dans le cœur. La naissance d'un enfant est plus rarement que jamais souhaitée par les parents, et, comme si les enfants avaient conscience du regret qu'on eut à les voir naître, dès qu'ils peuvent gagner leur pain ils quittent la maison paternelle. Parents et enfants invoquent leurs droits, et abandonnent leurs devoirs à la société le plus qu'ils peuvent. L'ordre nouveau introduira plus d'équité et plus d'amour dans la famille, devenue l'unité d'élection et d'affection, l'amour conscient et volontaire étant désormais son unique condition comme son unique raison d'existence.

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