‹ L'Idéalisme social (volume 3)Chapitre 30 sur 43 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

La Cité idéale est celle dont chaque être humain sera le citoyen complet, et dans laquelle il signera lui-même le contrat qui le liera à ses concitoyens. Les hommes, que des contraintes extérieures ou des habitudes héréditaires maintiennent encore aujourd'hui dans une association dont les uns recueillent tous les bénéfices, tandis que les autres en supportent toutes les charges, constitueront volontairement la Cité, dans leur liberté éclairée par la science, et déterminée par leurs rapports entre eux et avec les choses. Dans la Cité du passé, rÉtat était un instrument de domination et d'exploitation aux mains de la minorité. Dans la Cité du présent, il en est encore ainsi sur la plupart des points ; mais, idéalement, rÉtat est déjà l'ensemble des services publics, mis à la disposition de tous les citoyens. Dans un temps prochain, TËtat sera réellement le service public par définition, agent et régulateur des rapports de tous avec chacun et réciproquement, actionné et dirigé par tous au profit de chacun et réciproquement; en sorte que, finalement, il disparaisse et s'évanouisse dans la conscience et les actes de chacun et de tous, incarné et réalisé en chaque citoyen, devenu apte à se gouverner lui-même. Il n'est pas un individu qui n'ait formé pour lui-même ce rêve de liberté absolue, et aspiré au « fay ce que vouldras ». Mais chacun ne rêve que pour soi cet idéal, et, quand il tente

de s'en rapprocher, ce n'est pas en éclairant les volontés et en associant les efforts, mais en subordonnant les efforts des uns, et en égarant la volonté des autres. En sorte que le rêve commun n'est pas la liberté, qui, on le verra plus loin, s'acquiert et se maintient par le contrat, mais l'indépendance, qui ne s'acquiert et ne se maintient que par la force, qui n'est jamais que relative et précaire, et, l'homme isolé ne se concevant pas, ne peut se déterminer que par la dépendance des uns envers les autres. Mais ceux-là ont au cœur le même sentiment d'indépendance que ceux-ci. Ils luttent d'abord entre eux, pour être moins dépendants ; c'est le premier pas vers l'indépendance. L'expérience leur enseigne la puissance des efforts associés, et, après s'être garanti mutuellement le respect du peu de facultés d'action qu'ils possèdent, ils se tournent vers ceux de qui ils dépendent, et obtiennent une moindre dépendance commune et personnelle ; c'est le second pas vers l'indépendance.

Ou, plutôt, ces pas ont été faits vers la liberté. Dès qu'un contrat intervient entre égaux pour maintenir leur égalité, si limités que soient leurs moyens d'action, par une puissance supérieure à eux, — ces moyens d'action, garantis à chacun par l'accord commun, constituent un élément de liberté qui ne disparaîtra pas et ne pourra que grandir. C'est ainsi que les corporations de métiers établissent des règlements protecteurs et régulateurs de l'activité de chacun; ces règlements durent jusqu'à ce que les rangs inférieurs des compagnons et des apprentis, y trouvant un obstacle à l'accession au rang de maîtrise, cherchent dans la suppression de la corporation l'indépendance économique qui leur est refusée. Mais, dans la période organiq^ue de la corporation, à l'époque où elle est encore une garantie d'existence pour ses membres et une garantie de sécurité pour le public ; à l'époque où laccession au rang de maîtrise n'est pas encore faussée par le caractère de fiscalité que l'avidité royale lui imprimera, l'apprenti jouit de toute la liberté que comporte son état d'apprenti. Gela est peu de chose, évidemment. Mais cela est, puisque cela a des limites, et ce qui n'existe pas ne peut se limiter. Ainsi de la liberté du compagnon. Ainsi de

la liberté du maître. Il n'y a pas seulement relations fixes et garanties entre ces trois catégories ; il y a encore relations fixes et garanties entre tous les membres de chaque catégorie, et ces dernières sont fondées sur la notion d'égalité. Celui qui refuse d'entrer dans une de ces catégories, et veut exercer un métier, est indépendant, assurément. Mais son indépendance est l'obstacle même à l'exercice d'un métier. Elle se heurte précisément à la liberté qu'ont, seuls, d'exercer un métier ceux qui appartiennent aux catégories classées et reconnues. L'amende, la prison, le fouet, la confiscation lui prouveront que son indépendance est l'ennemie de sa liberté, et il ne sera libre d'exercer son métier qu'en renonçant â être indépendant.

L'existence de la Cité est faite des actions et réactions mutuelles des individus et des classes d'individus. L'accord, qui met fin à un conflit entre individus de même classe ou entre les classes diverses , s'exprime par une loi destinée, dans un temps donné, à faire renaître autour d'elle le conflit seulement suspendu ; ce conflit renaît quand, de moyen défensif pour ceux en faveur de qui elle a été faite, la loi est devenue un moyen ofi'ensif pour ceux qui ont été exclus de ses avantages, ou même un moyen compressif pour ses bénéficiaires primitifs. Toute Cité où règne l'inégalité des conditions et des moyens d'action entre les classes, et entre les individus, ne peut exister que par la constitution de privilèges, de quelque nom qu'on les décore ; tous luttent donc pour le maintien ou le développement de ces « lois privées », moyennant lesquelles chacun trouve les garanties de sa liberté dans les limités, non de ses facultés, mais du cadre social auquel il est incorporé. Même en notre temps, où des lois égales sont censées appliquées indistinctement à tous, il en est ainsi, avec cette différence qu'au temps où la masse du peuple comptait pour peu ou pour rien dans la Cité, les privilèges se formaient au profit de la minorité possédante et gouvernante, et accentuaient encore l'inégalité des conditions ; tandis que, aujourd'hui, la masse du peuple tend à obtenir, non des lois égales pour tous, mais des lois spéciales, des privilèges, par lesquels se corrigent les inégalités de conditions ; et ces inégalités lui

"tli LA CITÉ IDÉALE

deviennent de moins en moins supportables à mesure qu'il a une plus nette conscience de Tinjustice qui est h leur origine et à leur fin. Le peuple ne veut plus seulement, alors, les libertés attachées à sa condition inférieure ; ce n'est plus seulement dans son cadre de classe qu'il entend se mouvoir, mais dans le cadre de la Cité tout entière. Et si, en dépit du décret d'égalité idéale que les lois affirment et que les faits nient, il demande des statuts spéciaux, c'est précisément pour qu'à l'inégalité des conditions corresponde, en sens inverse, l'inégalité de législation ; afin d'établir l'équilibre entre les classes, dans la Cité ; afin que les charges qui pèsent sur Tune soient reportées sur l'autre ; afin que les avantages dont jouit lune soient assurés à l'autre.

C'est ici le moment de définir la liberté. Sans offenser la science, sans s'écarter des règles du déterminisme le plus rigoureux, on peut dire que la liberté est le pouvoir de faire ce qu'on veut. Pour railler les tenants du libre arbitre, Spinosa disait, aux termes près : Nous savons ce que nous voulons, mais nous ne savons pas pourquoi ; notre liberté humaine n'est qu'ignorance des causes de nos actes. Il est incontestable que c'est parmi les individus les moins capables de relier les efl'ets aux causes que se trouvent les plus résolus partisans du libre arbitre. Mais si nous considérons que, par la connaissance des causes, nous acquérons la faculté de nous déterminer dans le sens le plus conforme à notre intérêt, nous reconnaîtrons qu'une personne éclairée est plus libre que celle qui ignore où est son intérêt, et en quoi consistent les moyens de le satisfaire. Nous avons la fièvre et nous voulons nous en débarrasser ; y parviendrons-nous si, pour toute cure, nous brûlons un cierge sur l'autel d'un saint ? Il tombe sous le sens que si, d'une part, nous connaissons les propriétés de la quinine et si, d'autre part, nous avons les moyens de nous en procurer, nous ferons ce que nous voudrons, et nous nous débarrasserons de notre fièvre. Être libre équivaut donc à pouvoir ce que l'on veut, étant donné que l'on ne peut vouloir que dans les limites intérieures de la connaissance, et dans les limites extérieures des possibilités. Ainsi restreint, le champ de la liberté doit paraître ridicule-

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