DÉFINITION DE LA UBERTÉ
ment mesquin aux philosophes du libre arbitre ; mais il acquiert un caractère de précision et de réalité qu'ils n'ont jamais su donner au vague et trop vaste empire sur lequel est censée régner leur figuration idéale. Ainsi conçue, la liberté ne peut être abstraite des moyens sur, et par lesquels nous l'exerçons. Physiologiquement, un homme bien portant est plus libre de se mouvoir qu'un valétudinaire; politiquement, un citoyen est plus libre qu'un esclave ou un étranger ; socialement, un riche est plus libre qu'un pauvre. Mais, parmi les hommes bien portants, celui qui connaîtra les lois de son organisme, qui mesurera son effort, qui évitera les excès et les privations en appliquant les règles d'une hygiène bien entendue, sera plus libre de se mouvoir dans l'espace et dans la durée que celui dont se gaspillent la force et la santé. En sorte que Ton reconnaît la liberté k ce signe, qu'elle ne se tourne jamais contre celui qui l'emploie; au contraire, elle le met à même de se procurer le maximum de satisfaction conforme à son organisme.
Il ne s'agit ici que de cette liberté, évidemment toute relative, et qu'on pourrait appeler plus exactement autodétermination, puisqu'elle est subordonnée à notre degré de connaissance, et aux objets dans lesquels nous cherchons nos satisfactions. De plus, ne l'oublions pas, afin de ne pas nous égarer dans les déserts de la métaphysique, il ne s'agit pas de la liberté en soi, mais de la liberté de l'homme mis en contact avec ses semblables et avec les choses, et des garanties ou des obstacles que cette liberté trouve dans l'état de société. En demeurant à ce point de vue, nous pouvons empruntera Renan une formule qu'il appliquait au divin, et dire que l'homme a créé la liberté et l'a développée selon le degré de son propre développement. Les sauvages qui vivent dans l'état de société le plus rudimentaire nous ont été présentés, par les philosophes du dix-huitième siècle, comme les plus libres des hommes; en réalité, ils sont au plus bas degré sur Téchelle de la liberté : ils ne peuvent se garder ni des animaux féroces ni des intempéries ; les épidémies et les famines les trouvent sans défense comme sans prévoyance ; ils sont à la merci de plus forts qu'eux, l'homme opprimant la
FouRNiÈRE. — Idéal, soc, 15
femme, l'homme opprimant Thomme, sans que ces tristes oppresseurs, chétifs tyrans, puissent échapper à la servitude de vingt fatalités naturelles, que nos civilisations ont vaincues, ou tout au moins atténuées, dans la personne du dernier d'entre nous. Plus les hommes sont civilisés, plus nombreuses sont les manifestations de leur activité, plus variés les moyens de satisfaire leurs besoins et de réaliser leurs désirs. Mais aussi plus étroits sont les liens de solidarité qui les unissent sans les enchaîner. L'instrument essentiel de leur liberté est la loi, la loi prise dans son acception réelle, la loi qui est l'équilibration et la garantie des rapports entre les individus appartenant à la même communauté ; sans elle, la masse des individus, retournant à l'indépendance primitive, perdraient rapidement toute liberté au profit des plus forts et des mieux armés, placés désormais sur le qui-vive, pour échapper à la mésaventure générale. 11 s'entend du reste que, quand nous parlons de la loi, il ne s'agit pas seulement des codifications écrites, mais de l'ensemble des conventions acceptées par les individus vivant en société. C'est la loi, prise dans ce sens général, qui permet au sauvage d'aller et de venir librement sur le territoire de sa tribu. En sort-il? il s'expose à ce que sa liberté soit anéantie par la loi de la tribu voisine, qui traite en ennemis tous les étrangers ; car moins nous sommes développés, et plus étroit est le cercle de protection qui garantit notre liberté d'aller et venir. Tandis qu'un Papou ne peut dépasser les quelque vingt ou cinquante kilomètres du territoire de sa tribu, un Français, un Allemand, un Anglais peut parcourir le monde civilisé en toute sécurité. L'état purement primitif et inorganique d'indépendance n'a donc rien de commun avec l'état de liberté, qui est par excellence un produit social.
Pourtant, bien des hommes s'y trompent, et, au lieu de placer leur idéal dans la liberté, aspirent à l'indépendance. Les nations elles-mêmes, si éclairées soient-elles, au moins dans la personne de ceux qui les gouvernent ; les nations surtout, pourrait-on dire, connaissent l'indépendance et non la liberté, à quelque degré de liberté civile et politique que soient d'ailleurs parvenus les citoyens dont elles
sont formées. En effet, une nation qui possède une armée est indépendante de ses voisines, comme ses voisines le sont respectivement et d'elle-même. Mais aucune de ces nations n'est libre ; nul contrat ne garantit leur existence ; et leur droit d'exister, pour les nations voisines, n'est écrit que parla pointe des baïonnettes et sur la gueule des canons. Que, d'un côté, les baïonnettesf soient moins nombreuses et les canons moins foudroyants, c'en sera fait de l'indépendance de cette nation insuffisamment armée. Cependant, les nations ne sont plus dans l'état d'indépendance absolue : des conditions de liberté ont surgi entre elles, sous forme de traités de commerce et d'extradition, par exemple. Elles aliènent volontiers des parts onéreuses d'indépendance pour acquérir plus de liberté. Elles acceptent que leurs différends soient arbitrés, plutôt que de recourir aux chances de la guerre. Elles s'entendent pour préserver les établissements hospitaliers et certains grands moyens de communication internationale, etlimitent ainsi au minimum inévitable les désastres qui résultent des conflits armés. Ces diverses limitations de l'indépendance vont se multipliant, entre les nations parvenues au même plan de civilisation, ayant un concept moral identique, et des intérêts économiques sensiblement égaux à sauvegarder. L'ensemble de ces limitations forme un noyau de liberté internationale, qui ira grossissant jusqu'à ce qu'il se soit assimilé tous les rapports, sans aucune exception, entre les nations ; jusqu'à ce que se soit transformée leur indépendance inorganique et précaire, — telle l'indépendance respective des États de l'Europe, — en une liberté consentie et durable, fondée sur des droits respectifs, et garantie par l'observation de principes communs; telle la liberté mutuelle des États-Unis d'Amérique.
Au point de vue social, sous ses divers aspects : économique, civil, politique et moral, l'homme est réputé libre
quand Taction d'un autre homme ne vient pas empêcher, modiQer ou commander son action; quand la volonté d'un autre homme ne vient pas entraver, influencer ou déterminer sa volonté. Il suffit qu'on soit en servitude sur un seul point pour que la liberté, sur les autres points, en soit amoindrie et même anéantie. Ainsi, Touvrier de fabrique, dont le patron se mêle de politique pourra être conduit au vote par le contremaître. La liberté politique de cet ouvrier est donc nulle. Osera-t-il soutenir un procès de mitoyenneté contre son patron ? Non, évidemment. Sa liberté civile est donc nulle. Cependant les lois garantissent sa liberté politique et sa liberté civile. Si le patron lui prend sa femme ou sa fille, osera-t-il protester ? Pas toujours. Sa liberté morale est donc limitée, et même peut être abolie. Ce que l'homme asservi veut, quand il aspire à la liberté complète, c'est ne plus dépendre d'un autre homme dans aucun de ses actes. Cette aspiration est aussi ancienne que l'humanité. Mais, jusqu'à présent, la généralité des hommes, il faut le répéter, n'ont rêvé leur émancipation personnelle que par des moyens personnels limités à eux-mêmes. C'est donc à l'indépendance plutôt qu'à la liberté qu'ils ont aspiré. Leur individualisme est un résultat de leur ignorance du milieu social, de ses conditions générales, et de la place réelle qu'ils y occupent. L'aspiration inconsciente à se délivrer de toute sujétion par TefTort personnel peut conduire un individu, sur cent, à un état relatif d'indépendance. L'aspiration consciente à la liberté peut délivrer tous les individus de toute sujétion personnelle, car elle se traduit nécessairement par un effort collectif. Dans l'état de société, l'indépendance des uns est déterminée par la dépendance des autres ; la liberté, au contraire, ne peut exister qu'à la condition d'exister par tous et pour tous. On en est encore à considérer l'indépendance comme le souverain bien, sans même songer qu'elle ne peut être absolue dans la société moderne, où l'homme est si complètement un produit social, et où il ne peut même pas respirer sans participer au concert social ; l'indépendance est la gangue d'où sortira la liberté, mais elle n'est pas la liberté. Ce diamant brut n'a de valeur nulle part, même dans la brousse
australienne, tant qu'il n'a pas reçu la taille sociale ; cette taille, répétons-le à satiété, c'est la loi qui l'opère.
Prenant la lettre pour l'esprit et le mot pour la chose^ comme il arrive toujours aux gens dont le cerveau ne s*est pas nourri de faits, nos prétendus libéraux de la politique et de l'économique sont de grands ennemis de la loi. Sans se donner la peine de considérer que les favorisés du présent ont constitué leur situation privilégiée, à l'abri des conventions du passé, ils demandent pour ces favorisés les bénéfices de l'insolidarité sociale, par l'abstention de la loi dans la conduite de leurs affaires. La loi est incompatible avec la liberté, répètent-ils sur tous les tons, et avec tant d^assurance que bien des gens leur font écho, sans se donner la peine d'approfondir la question, et de se demander simplement si c'est de la liberté pour tous qu'il s'agit; ou seulement de la liberté de ceux qui possèdent les moyens intellectuels et matériels, sans lesquels la liberté est un mot propre à bercer quelque stoïcien dans sa fîère solitude, mais non une chose propre à exprimer un rapport social réel entre les membres de la Cité. S'ils étaient plus sincères, ou plutôt s'ils pouvaient l'être sans péril, les privilégiés diraient nettement: Supprimons les lois qui gênent notre action, et multiplions celles qui entravent l'action des autres, car c'est de la dépendance de ces « autres » qu'est faite notre indépendance. Mais ces « autres » ont conquis de haute lutte la liberté civique; ou tout au moins ils en possèdent l'apparence, cadre vide d'abord, et qui se remplit à mesure que chaque citoyen prend conscience de sa souveraineté, et lutte par force ou par ruse pour la dégager des contraintes extérieures. Les conservateurs d'un ordre social dans lequel leur indépendance s'est constituée sous la protection de lois promulguées par leur classe, en sont donc réduits à demander — au nom de la liberté — qu'il ne soit plus fait de nouvelles lois, les lois étant des restrictions du droit naturel; les lois étant une aliénation partielle de la liberté en vue d'assurer de la sécurité à ceux qui en manqueraient. Or, ils sont sufQsamment pourvus de sécurité ; donc, plus de lois nouvelles. Leur diamant est taillé, que les autres restent dans la gangue.
Est-il besoin de démontrer plus complètement encore Tinanité de ce sophisme qu'en l'énonçant ? Oui, puisque de bons esprits, en très grand nombre, des maîtres de la pensée moderne, même, y ont été surpris. M. Herbert Spencer, entre autres, à qui nous devons de si magnifiques aperçus sur la liberté finale, préconise l'abstention de la loi, par une confusion, entre le gouvernement et l'État, qu'il eût dû être le dernier à faire. Dans toutes les Cités où ne règne pas la démocratie pure, le gouvernement est aux mains de la classe possédante, la richesse étant partout le moyen de pouvoir par excellence. Même dans celles où la démocratie règne, c'est la classe possédante qui gouverne. Ces trois choses : la Cité, TÉtat, le Gouvernement, sont bien distinctes. La Cité, c'est l'ensemble des citoyens ; l'État, l'organe protecteur et régulateur de leur activité ; le Gouvernement, le mécanisme moteur de l'État. Qui tient le Gouvernement dirige l'État et domine la Cité. De ce que le gouvernement de l'État a presque toujours été, et est encore aujourd'hui complètement aux mains de la classe possédante, s'ensuit-il que la liberté, réalisée dans toutes ses conditions pour tous les citoyens, laissera le gouvernement aux mains de cette classe ? que le Gouvernement, ayant toujours été un gouvernement de classe, ne peut être autre chose? Certes, un gouvernement de classe met l'État au service de sa classe et non au servicede la Cité. Certes, encore, même lorsque la démocratie tient réellement le gouvernement, ainsi que cela s'est vu à certains moments dans les Cités antiques, il y a danger qu'elle ne gouverne pour la classe pauvre contre la classe riche ; mais ce danger n'existe que lorsque la démocratie ne va pas jusqu'au bout dans sa tâche. Elle ne songe pas à fondre les classes dans l'égalité, mais à venger l'oppression des pauvres par l'oppression des riches. La démocratie athénienne, notamment, procédait à l'égard des riches comme nos rois du Moyen-Age à l'égard des juifs usuriers, comme les sultans à regard de leurs pachas exacteurs et pillards. Elle leur faisait dégorger leurs richesses, quand elles atteignaient un certain étiage; mais elle se fût bien gardée de tarir les sources de l'enrichissement individuel. Tant que durent les classes,
évidemment la démocratie ne peut être qu'un gouvernement de classe ; mais la démocratie moderne, dont les principes fondamentaux sont la négation même des classes, doit avoir pour lâche essentielle de les faire disparaître en fait, comme elles ont disparu en droit. C*est par cette voie, et uniquement par elle, que nous irons au régime de self-govemment prédit par Spencer lui-même. On conçoit fort bien, en effet, que la souveraineté de chaque individu ne peut sortir que de la suppression des classes; tant qu'elles existeront, elles seront forcément en lutte pour la possession du gouvernement, et elles feront du gouvernement une arme contre leurs adversaires. Gomme le dit lui-même le penseur anglais, nous n'aurons le self-govemment que « quand chaque homme unira dans son cœur à un amour actif pour la liberté des sentiments de sympathie pour ses semblables ». Nulle sympathie n'est possible entre la classe qui veut dominer et celle qui ne veut pas être dominée ; c'est donc dans leur fusion que naîtra seulement la sympathie entre tous, et que se développera la liberté de chacun.
Donc, et en attendant que le règne de la démocratie se complète, et mette d'accord le droit et le fait, il ne peut s'agir de renforcer ou de maintenir les lois qui protègent la classe possédante, mais de faire des lois qui constituent à chaque membre du corps social les garanties réelles de la liberté idéale, que le statut général lui reconnaît. Tant que la classe possédante règne sans partage, elle édicté les lois pour elle, et ce n'est que subsidiairement que ces lois se trouvent d'accord avec l'intérêt public, dont elles se couvrent pourtant. Reconnaissons qu'elle est sincère quand elle identifie son intérêt à l'intérêt public, et que les apparences peuvent lui donner raison. Ne dit-on pas couramment : La richesse publique de telle nation est de tant de milliards? Gela veut dire : Les propriétaires de telle nation possèdent tant de milliards. Non que les propriétaires excluent de la nation les prolétaires. Us seraient plutôt tentés de les incorporer à l'état de valeurs productives dans Tévaluation de la richesse prétendue publique, c'est-à-dire de leurs richesses privées. Même quand des membres de la classe possédante reconnaissent
aux non-possédants, aux prolétaires, une personnalité économique et sociale autonome, ils se considèrent comme tellement indispensables à la production et à l'entretien de la richesse publique qu'ils disent couramment: Mon capital fait vivre tant d'ouvriers. Il n'est donc pas étonnant que la classe possédante croie la prospérité publique attachée à sa prospérité. D'autant plus qu'il en est réellement ainsi, en fait général : l'ouvrier d'une usine est bien en antagonisme avec son patron, dans le débat du salaire, dans la défense de son chétif droit politique ; mais ils sont tous deux solidaires devant la concurrence de l'usine rivale ; car, si le patron est ruiné, l'ouvrier sera sur le pavé. Passons à un pôle opposé de civilisation : Des esclaves noirs sont aux mains d'un maître cruel et féroce. S'ils pouvaient l'étrangler ou lui servir du mauvais café, ils le feraient avec volupté. Survient un ennemi bien armé. Vont-ils se joindre à lui pour terrasser leur tyran? Non, car ils ignorent ce que sera la tyrannie de ce nouveau venu. Ils se joindront donc à leur maître et le défendront contre l'envahisseur, quittes à reprendre après le combat leurs projets de complots pour se débarrasser de leur servitude. Ainsi font instinctivement les prolétaires, pour lesquels l'idéal n'est pas de changer de patron, mais d*être un jour leurs propres patrons. Mais, en attendant qu'ils puissent se passer de patrons, il leur faut limiter le pouvoir de ceux qui existent. C'est la tâche de la démocratie, qui édicté des lois pour soulager la détresse du plus grand nombre, et diminuer le fardeau d'oppression qui pèse sur lui. C'est alors que la classe possédante intervient et tente d'abuser la démocratie en prétendant que la liberté et la loi sont incompatibles. Si, la démocratie se prend aux mots, — et longtemps son éducation la prépara à ce rôle de dupe, — elle se contente du mot de liberté, qu'elle mâche pour tromper sa faim de justice, et laisse la « substantificque mouëlle » de la chose à la classe possédante.
Mais, à mesure que la lumière éclaire les esprits et qu'ils refusent de recevoir la fausse monnaie des mots, qui ne sont pas garantis par les choses, et des idées, qui ne sont pas cautionnées et sanctionnées par les faits, — cette réflexion s'im-
pose : prétendre que toute loi est un abandon de liberté, cela est un pur sophisme. C'est comme si Ton prétendait que toute mise en culture de jachère est un abandon de propriété, que tout placement à intérêt est un abandon de richesse. La vérité est que la loi tire ceux pour qui elle est faite de l'état inorganique, au point de vue social, qu'on peut appeler l'indépendance, — et cette indépendance est une dépendance plus ou moins complète, — pour leur donner accès à la liberté. Est-elle faite par une minorité seule, ou à peu près? Cette minorité en recueillera les premiers et les principaux bénéfices. Cependant^ il faut le dire, le soin que prend la minorité d'assurer à la majorité asservie des garanties de sécurité, sans lesquelles il y aurait révolte ou anéantissement par la famine, fait naître en cette masse des germes que l'avenir développera, jusqu'à complète accession à la liberté. La loi est-elle faite par la majorité ? Cette majorité n'en recueillera les bénéfices que si elle sait ce qu'elle peut et ce qu'elle veut, si elle sait vouloir. Les déceptions de la démocratie ont bien moins pour cause la résistance des privilégiés du rang et de la fortune que l'ignorance des masses populaires ; c'est ici le cas de répéter, avec M. Spencer, qu'on n'obtient la liberté que lorsqu'on l'a méritée. Dans la Cité moderne, où la démocratie règne mais ne gouverne pas, la loi est faite au nom de tou& par les représentants d'une majorité qui n'a pas encore pris conscience de sa situation et de sa mission, et dans laquelle domine encore le concept d'émancipation individuelle par l'indépendance, — tandis que le concept d'émancipation collective par la liberté est acquis seulement par la minorité. La loi ainsi faite, affirmant une liberté et une égalité qui n'existent encore qu'en puissance, s'applique idéalement à tous, mais n'appelle réellement à ses bénéfices qu'une minorité : ainsi, elle règle le partage équitable des successions, ce qui laisse fort indifférents ceux qui n'attendent aucun héritage ; elle réprime sévèrement les atteintes à la propriété, ce qui ne protège pas, du moins d'une manière directe, la classe des nonpossédants. Il serait trop facile de multiplier les exemples.
C'est précisément parce que la liberté est incomplète pour la grande majorité des individus, dont se composent les
sociétés les plus civilisées, que la contradiction signalée plus haut peut se produire entre la forme politique, et la forme économique; et celle-ci influencer et fausser celle-là non dans son aspect, mais, et c'est plus grave, dans son caractère même. L*organe politique de la Cité est plus perfectionné qu*en Orient où les institutions économiques sont en harmonie avec les institutions politiques. Mais, en somme, cette désharmonie dont nous souffrons en Occident nous préserve de la stagnation morbide où végètent les races orientales. La dernière évolution de Torgane économique moderne s*étant accomplie avec une plus grande rapidité que l'évolution de Torgane politique, — l'indépendance, Tinsolidarilé qu'attestent la concurrence et le « laissez-faire, laissez-passer » ont permis aux mieux armés pour la lutte d'asservir d'abord les artisans; puis, au fur et à mesure de chaque progrès remplaçant l'outil par la machine, et l'atelier par l'usine, d'éliminer du champ industriel les adversaires moins bien armés. Ici intervient fort légitimement la de'mocratie, pour instituer dans le régime économique un état organique adéquat à l'état organique du régime politique. Elle remplace l'indépendance, qui pléthorise de liberté une minorité, et asservit de plus en plus l'immense majorité, par la liberté, qui sera garantie à tous, dans la mesure où elle est compatible avec le régime des classes; jusqu'à ce qu'elle les ait finalement fondues dans l'égalité parfaite, seule garantie réelle de liberté pour tous et pour chacun.
Afin de pouvoir nier la lutte des classes, les théoriciens politiques nient l'existence des classes elles-mêmes. C'est de la science à la portée intellectuelle des autruches. Les hommes de notre temps exigent avec raison que la science ne méprise pas les faits, et ils ne la reconnaissent qu'à ce caractère essentiel. Théoriquement, idéalement, les classes
sont abolies en France depuis la Révolution. Mais, pratiquement, réellement, elles existent, et ce ne sont pas des mots qui ont le pouvoir de les supprimer. Notre droit moderne, dans ses principes généraux, ne reconnaît pas de classes, cela est incontestable. Mais il est non moins incontestable que ses applications sous forme de lois se ressentent de Texistence très réelle des classes. Prenons, par exemple, l'Angleterre, nation positive où le droit est toujours l'expression du fait. Elle n'a pas unifié dans une légalité abstraite des citoyens prétendus égaux. Constatant Texistence des classes sociales, et subissant leurs actions et réactions, elle a donné à chacune d'elles une législation appropriée. C'est d'ailleurs, sans l'avouer, ce qu'a fait la France elle-même ; toute la différence, aujourd'hui, consiste en ce que l'Angleterre a une législation de classes parce qu'elle reconnaît l'existence des classes, tandis que la France l'imite tout en niant l'existence des classes; ce qui, sans paradoxe, met l'hypocrisie de notre côté. Ce mauvais tour nous est joué par notre idéalisme métaphysique. Cet idéalisme nous a conduits plus avant que les autres peuples dans la conquête des droits civils et politiques; comment, aujourd'hui, sommesnoqs en retard sur quelques-uns d'entre eux dans la conquête des droits économiques? Faut-il accuser la Révolution française de ce retard, lui reprocher d'avoir été trop systématiquement idéaliste, et de n'avoir pas assez exactement calqué le droit sur le fait? Reportons-nous au temps et au milieu, et voyons ce qu'il faut retenir du reproche.
La Révolution affirme ce principe que tous les hommes naissent libres et égaux en droits, et toutes ses lois vont tendre à l'application de ce principe. Ici, une grosse erreur : il est évident aujourd'hui que la liberté et l'égalité sont des acquisitions sociales, et qu'elles ne se trouvent pas à l'origine des sociétés humaines, sinon d'une manière tellement précaire et momentanée qu'elles n'ont aucune valeur pour les individus qui en jouissent, ou plutôt qui sont censés en jouir. Le sauvage errant affamé dans une plaine de plusieurs lieues carrées, non encore possédée ni appropriée, peut être dit propriétaire de cette plaine, apte à produire pour plusieurs
centaines de mille francs par an de grains ou de fourrages; et du sous-sol de cette plaine on peut extraire pour plusieurs centaines de millions d'or, de cuivre ou de houille. Il meurt cependant de faim sur ces richesses en puissance ou inemployées, — jusqu'à ce que la coopération sociale les produise au grand jour, — bien heureux de cueillir quelques baies aux arbustes et de ramasser quelques vermisseaux pour ne pas tomber d'inanition au milieu de ces richesses, qu'il ignore et ignorera sans doute toujours. Il n'est donc pas riclie, et personne ne peut le dire tel. Son indépendance, sans cesse menacée par des errants aussi affamés que lui, ne lui permet pas davantage de se dire libre vis-à-vis d'eux, et égal à eux. La force seule établira entre eux et lui des rapports, et, si un contrat intervient pour les pacifier, c'est le plus fort qui le dictera au plus faible. Est-ce là le contrat social ? Non, puisque le caractère essentiel du contrat est de ne pouvoir s'engager qu'entre égaux. Il faudra une série de combats entrepris par les plus faibles pour rompre le contrat imposé par les plus forts ; alors seulement ce contrat unilatéral prendra le caractère bilatéral et deviendra un véritable contrat. Au moment initial de la Révolution française, une seule classe a conscience de son intérêt à reviser le contrat : c'est le Tiers-État. Il abolit les privilèges des autres classes, clergé et noblesse, et oublie le quatrième état, le prolétariat, aussi complètement que les démocrates d'Athènes avaient oublié, lors de leur victoire, les deux cent mille esclaves qui peuplaient la Cité. Pourquoi? Est-ce un oubli ? Et cet oubli est-il une injustice? Point tant qu'on le pense. La classe non possédante était à cette époque une véritable mineure. Son droit était reconnu en principe, et la garantie de ce droit se trouvait dans l'aptitude ^qu'elle montrerait à s'élever à la condition de classe possédante. Cette idée était généralement répandue dans la première période de la Révolution; elle fut exprimée par les écrivains du xvm® siècle, qui, de Montesquieu à Rousseau, et de Voltaire à Condorcet, furent unanimes à ne considérer comme citoyens que les propriétaires. Dans la pensée de ces écrivains, comme dans celle des hommes du Tiers, il n'y avait nul désir de maintenir en servitude écono*
mique et en tutelle politique perpétuelles la catégorie des non-possédants; mais, d'une part, ils craignaient que ceux-ci ne fussent moins intéressés que les autres à la conservation et à la prospérité de la Cité ; et, d'autre part, ils espéraient que les citoyens passifs, délivrés de contraintes économiques, nées surtout de la séculaire législation enfin abolie, parviendraient à acquérir, eux aussi, la propriété, et, par cet effort, prouveraient leur aptitude à prendre part au gouvernement de la Cité. Quand on voit encore aujourd'hui des économistes et des sociologues préconiser l'effort individuel comme moyen d'émancipation économique, comment peut-on s'élonner que, au temps où le travailleur était si près de son outil, et où sa valeur technique était incomparablement supérieure à celle de l'outillage et de la matière première ; au temps enfin où la propriété était si rapprochée du travail, les théoriciens et les praticiens politiques aient formé ce rêve d'émancipation par Teffort individuel ? Aujourd'hui que le développement du machinisme et la formation des grandes puissances capitalistes sont un fait accompli, ce rêve est insensé. A l'époque où il fut conçu, on pouvait le concevoir raisonnablement.
Mais, à côté de ceux qui fondaient ainsi le droit de cité sur la propriété, et formaient généreusement l'espoir que la propriété devînt accessible à tous, il y avait ceux qui n'avaient aboli les classes supérieures que pour se substituer à elles, et pour maintenir dans sa dépendance éternelle la classe inférieure. Ceux-là profitaient avec une avidité si scandaleuse des circonstances pour se fortifier par la richesse, ils se ruaient à l'acquisition des biens nationaux et aux fournitures des armées d'une manière si ostensible, que la classe non possédante se récria ; des hommes surgirent, résolus à lui donner part au pouvoir. Cette irruption de la démocratie sur la scène politique donne son caractère à la seconde période de la Révolution, à la Terreur. La classe populaire règne et tente de gouverner. Elle établit le maximum et tranche la tête aux agioteurs; elle inscrit dans la Constitution le secours public aux indigents, aux infirmes, aux vieillards; elle ne fait pas dériver le droit de cité du fait de propriété, et
iascrit le suffrage universel dans la Constitution ; elle y inscrit aussi que Tindividu ne possède que par permission de la puissance publique. Qu'ensuite, par Robespierre, elle se . déclare contre la loi agraire, et refuse de suivre les hébertistes dans les conséquences logiques qu'ils entendent tirer du principe démocratique, il importe peu, dans le mouvement général qui emporte les classes vers leurs destins. Il y a désormais en présence, sur le terrain politique et sur le terrain social, un peuple et une bourgeoisie ; leur lutte emplira l'histoire du dix-neuvième siècle, comme la lutte du Tiers- Etat contre les deux premiers ordres a empli les siècles qui ont précédé. Les partis politiques sont les pseudonymes des classes, ou des fractions de classes, quel que soit le personnel dont ils se composent. Qu'un conflit de classes se produise, et coure vers un tragique dénouement, et Ton voit les partis en apparence les plus opposés se réunir dans la solidarité de classe. Républicains et conservateurs coopèrent à la répression de l'insurrection de Juin, comme ils coopéreront à la répression de la Commune de Paris, comme ils s'étaient unis en Thermidor pour coopérer à la ruine de la démocratie jacobine.
Il y a donc bien en présence dans la société actuelle une bourgeoisie et un prolétariat. Leurs frontières sont évidemment peu délimitées ; bien des gens de la classe moyenne (comme on dit encore, comme disent même couramment ceux qui nient l'existence des classes) croient appartenir à la bourgeoisie. Elle les opprime, les vexe et les dépouille. C'est néanmoins contre le prolétariat qu'ils tournent leur fureur. Dans la bourgeoisie capitaliste, bien des gens sont sincèrement pour l'émancipation du prolétariat; et, inversement, des masses énormes de prolétaires ne sont pas encore éveillés au sentiment de leur classe, et forment les majorités qui assurent la domination politique et sociale de la bourgeoisie. Il est évident que l'humanité marche à la fusion des classes, mais nulle part elle n'y est encore parvenue. Il est évident aussi que les classes ne sont pas hermétiquement fermées, qu'un capitaliste peut tomber au rang de prolétaire, et un prolétaire s'élever au rang du capitaliste; mais on voit plus
fréquemment un capitaliste tomber au rang de prolétaire qu'un prolétaire s'élever au rang de capitaliste. Au point de vue du droit civil, il n'y a pas de classes en France, et pourtant l'égalité civile n'existe pas entre les prolétaires et les bourgeois. Qu'on parcoure le code civil, et l'on se convaincra que la plupart des articles ne concernent pas les prolétaires. Dans les parties qui peuvent s'appliquer à eux, leur droit est annulé par leur pauvreté, puisque la justice n'est pas gratuite. C'est une dérision de considérer l'assistance judiciaire comme une sorte de gratuité de la justice : il faut être, en effet, aux derniers degrés de Tindigence pour l'obtenir; et, d'autre part, le bureau, qui l'accorde ou la refuse, se livrant à un premier et sommaire jugement sur le fond, cet examen d'un tribunal officieux peut empêcher un malheureux d'aller soutenir son bon droit devant le tribunal officiel. L'égalité politique existe en droit, mais non en fait. Pour obtenir ce droit incomplet, le peuple a dû faire une révolution, et, sauf dans quelques États de l'Amérique du Nord et en Nouvelle-Zélande, la moitié des êtres humains parvenus à l'âge de majorité sont encore privés de tout droit politique. Et ce sont ceux qui s'étonnent le moins de voir des femmes et des enfants représenter le pouvoir politique au sommet des hiérarchies anglaise, hollandaise et espagnole, qui se récrient le plus à l'idée de donner aux femmes le droit de cité. Ce droit de cité, les prolétaires n'en jouissent pas pleinement. Ce n'est pas seulement l'inégalité politique et sociale qui fausse l'exercice de leur droit, mais aussi l'inégalité de connaissances et de loisirs. Il y a proprement en politique des familles de gouvernants et des familles de gouvernés. Sans même rappeler ici ce qu'on a plaisamment dénommé les «dynasties républicaines ))de la haute bourgeoisie prétendue libérale, constatons que, dans presque tous nos villages, la municipalité, c'est-à-dire en somme le pouvoir politique de cette cité ipinuscule, est alternativement héréditaire dans deux ou trois familles, et, parfois, continûment dans une seule. Dans des villes d'une certaine importance, où la classe ouvrière est organisée et désire suivre une politique de classe, elle ne le peut pas toujours, parfois, faute d'avoir dans ses rangs des hommes capables de diriger
les affaires municipales; parfois aussi parce que, les eùt-elles, s*ils se mettaient en avant, ils seraient impitoyablemeot renvoyés par leur patron, et forcés de quitter la ville ou de mourir de faim en se serrant le ventre avec leur écharpe municipale. C'est surtout dans le domaine économique qu'il est impossible de contester l'existence des classes ; l'égalité de droit y est si violemment contredite par l'inégalité de fait, la liberté de droit y est si effrontément la sanction de la servitude de fait, qu'il n'y a qu'à constater et passer.
Et, forcément, nous avons un État de classe, un gouvernement de classe. Les lois de l'Ëtat sont censées faites par tous et pour tous ; mais disons une fois de plus qu'elles ne donnent une part de leurs bienfaits que d'une manière subsidiaire et par répercussion. Ceux auxquels vont directement et immédiatement les bénéflces des lois sont ceux par qui et pour qui elles sont réellement faites. Les droits de douane, les primes à la navigation et à la production ou à l'exportation de certains produits iront bien, par répercussion, assurer la subsistance des marins, des ouvriers et des paysans, ou garantir des communications rapides entre des points du globe très éloignés ; mais l'effet le plus direct et le plus immédiat de ces mesures sera d'assurer à la classe possédante, qui a des actions dans les raffineries et les compagnies de navigation, des bénéfices qu'elle n'eût pas réalisés sans l'assistance et les dons de l'État. Il est bien entendu que, tenant l'Etat, la bourgeoisie tient le gouvernement. Mais, ici, il se fait dans la classe dominante une curieuse division du travail. Les véritables chefs de la bourgeoisie capitaliste, les maîtres du marché des valeurs, les grands féodaux des chemins de fer, des mines, des usines et des manufactures, participent rarement au gouvernement des affaires publiques. Tout au plus, quelque cadet incapable et imprévoyant de ces grandes dynasties capitalistes sera-t-il voué au fonctionnariat, dans une de ces bonnes places où la rémunération est en raison inverse de la besogne. C'est une autre fraction de la bourgeoisie, moins riche, moins entreprenante, qui assumera la direction de la chose publique, c'est-à-dire la chose de la classe dominante. Il serait curieux de relever dans les annuaires