ARISTOCRATIE CAPITAUSTE ET DÉMOCRATIE POLITIQUE
Il existe une contradiction flagrante entre le pouvoir virtuel de la démocratie, dans les pays où elle se développe et pousse ses conquêtes, et la puissance réelle de la classe capi-
FouRKiÊBE. — Idéal, soc. 16
taliste. Celle-ci, sous le couvert de la liberté, ne vise réellement qu'au maintien et à l'extension de son indépendance ; celle-là tend plus particulièrement à Tégalité, et toutes les lois qu'elle propose onlpour butde limiter cette indépendance. En sorte qu'à première vue les conservateurs capitalistes et leurs partisans peuvent passer pour des libéraux, et s'étiqueter comme tels dans le vocabulaire politique, sans soulever de trop vives protestations. Mais, aussitôt qu'on examine les faits; aussitôt qu'on acquiert une notion plus exacte de la liberté et des conditions sans lesquelles, il faut le répéter une fois de plus, elle n'est qu'un cadre vide, on s'aperçoit que les lois d'égalité proposées par la démocratie, si violemment oppressives qu'elles soient des droits acquis, conquis ou usurpés par la minorité, sont vraiment des lois de liberté pour la majorité. Mais, répétons-le avec la même insistance, l'idéal n'est pas dans la limitation de la puissance capitaliste ; cet état de lutte est transitoire et tout nous indique qu'il prendra fin, non par un accord entre la démocratie et le capitalisme, celui-ci résigné et celle-là fatiguée ousatisfaite.de peu, mais par la transformation du régime actuel de la propriété, opérée dans les conditions et par les moyens que nous avons indiqués plus haut. Il est inévitable que la démocratie mette fin non seulement à la puissance du capitalisme, mais même à son existence. Nul démocrate éclairé ne conteste, en effet, que le droit politique, civil et social de chacun ne soit amoindri par le fait économique, et que cette contradiction ne doive aboutir à l'un de ces deux termes : ou la suppression du régime démocratique, ce qui est une impossibilité à présent que les masses voient de plus en plus en lui le moyen de leur émancipation; ou la suppression du régime capitaliste, rendue possible par la solidarisation croissante des intérêts économiques dans Tunivers civilisé, par le perfectionnement continu des moyens de production et de circulation, par la forme d'association et d'indivision que la propriété revêt de plus en plus, enfin par l'aptitude sans cesse croissante de l'élite des non-possédants à la direction des organes de production, de circulation et de répartition. En attendant que cette contradiction cesse, elle a produit
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spontanément, sous la poussée démocratique de ces dernières années , un résultat imprévu seulement pour ceux qui , ne voyant pas l'ensemble des choses, ne peuvent prévoir leurs modifications : les capitalistes et tous ceux qui croient avoir intérêt au maintien du régime économique actuel se sont résolument placés dans le parti de la conservation sociale, poussée jusqu'à la réaction nettement voulue et affirmée. Examinons de près ce curieux phénomène d'une bourgeoisie s*éveillant au sentiment de classe, et, — par l'organisation d'une lutte d'ensemble entre les deux grands éléments sociaux : le dirigeant et le dirigé, — préparant à son insu l'harmonie future, comme, à son insu, elle avait jusque-là éveillé le peuple au sentiment de classe manifesté en deux branches, divergentes d'abord : par les organisations ouvrières purement professionnelles et par les organisations démocratiques révolutionnaires, puis unifié aujourd'hui dans le socialisme et par lui, sauf d'infinitésimales exceptions, rétrogrades ou démagogiques.
Affinée par le loisir, désireuse de savoir, afin de pouvoir exercer utilement la direction industrielle et sociale, la bourgeoisie a eu longtemps le monopole de la haute culture intellectuelle, et par conséquent le monopole des idées générales ; sauf exceptions, la vieille aristocratie de naissance ne daignait, et la plèbe ne pouvait. On serait injuste envers elle si l'on ne reconnaissait que la bourgeoisie a, pendant une période glorieuse, rempli complètement sa mission et porté les arts, les lettres et les sciences à un très haut degré de développement. Certes, beaucoup ne voyaient dans telle découverte qu'un moyen d'enrichissement, et dans l'exercice du pouvoir qu'un moyen de conserver et d'accroître leurs richesses. Mais la bourgeoisie n'en comptait pas moins une minorité vouée au culte désintéressé du beau idéal et de l'utilité générale; cette minorité, plaidant pour l'unanimité, jetait sur elle un manteau, qui était à la fois une parure et une armure. C'est cette minorité qui, parfois, transportait une partie de la masse bourgeoise hors d'elle-même, l'enflammait d'idées libérales, dans le vrai sens du mot, et la jetait à la tête du peuple sur les barricades, pour la destruc-
tion de quelque vestige de l'absolutisme ou la conquête de quelque droit nouveau. Car ce n'est pas en vain que Ton acquiert la connaissance. Rien ne porte au désintéressement et à la propagande comme la possession d'une vérité nouvelle et le désir de la voir adopter par l'unanimité. La bourgeoisie instruite était donc forcément libérale; ses poètes, ses historiens, ses philosophes ne regardaient les frontières que comme des divisions administratives, et ses hommes d'action s'unissaient par-dessus ces frontières dans le combat contre la sainte-alliance des hommes du passé. Chaque révolution de France avait son contre-coup dans tous les Ëtatsde l'Europe; le moindre tressaillement de la liberté en Pologne, en Hongrie, en Lombardie, en Belgique, soulevait en France de vastes enthousiasmes. Le régime militaire, instrument de compression politique, excitait l'indignation de la bourgeoisie. Elle ne se grisait pas de la gloire hypothétique de conquêtes à entreprendre ou de revanches à prendre. Ses revanches, elle les prenait contre l'absolutisme; ses conquêtes, elle les demandait au progrès politique et économique. Elle n'invoquait pas l'histoire ni l'ethnographie pour la constitution, le réveil ou le maintien des nationalités, mais la volonté librement exprimée des citoyens qui demandaient à constituer un corps de nation. Elle ne tenait pour légitimes que les guerres contre l'oppression intérieure ou extérieure, et, les militaires étant par définition les agents de cette double oppression, elle les avait en piètre estime : elle se rappelait avec amertume ce qu'avait coûté aux libertés publiques et à la paix du monde l'élévation de l'un d'eux à la plus prodigieuse fortune que puisse rêver un aventurier, qui n'a pour tout bien que son épée. Elle ne limitait pas à ellemême son libéralisme, et ne l'enfermait pas dans les limites de sa classe. Elle ouvrait des écoles pour les enfants du peuple; elle apprenait aux prolétaires qu'ils sont des citoyens ; elle propageait parmi eux- le libéralisme philosophique, le rationalisme; et elle entrait hardiment en lutte contre les dogmes et ceux qui les enseignaient aux foules. Mais pour ce qui est du libéralisme économique, elle en eut toujours la conception fausse, étroitement individualiste, ou plutôt inso-