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nistrateurs publics, était, pour la portion éclairée de la nation, le symbole de Tordre dans Tunité; tandis qu'aux yeux de la caste féodale et militaire le monarque n'était qu'un chef de guerre, un seigneur féodal, à qui ses pairs avaient consenti une certaine suprématie. Le Moyen-Age, l'âge féodal, se clôt sur la vigoureuse tentative d'unité de Louis XL Mais, même après que Richelieu aura brisé les dernières résistances de la féodalité, même lorsque Louis XIV dira fièrement : (( l'Etat, c'est moi », même quand l'administration se sera organisée dans la bureaucratie, et que le bureaucrate Golbert en aura pris la direction, même alors quantité de pouvoirs et attributions : juridictions d'états et d'église, juridictions féodales, ferme des impôts, organisation de l'Église en rivale souvent triomphante de l'Université, etc., resteront aux mains de corps et d'individus qui n'auront qu'un faible lien avec la puissance publique, ou qui même en seront totalement indépendants. Dans les États qui sont à un degré inférieur d'évolution, comparativement aux États de l'Europe occidentale, nous voyons que la puissance publique, si absolue soit-elle, et si arbitraires que soient ses moyens d'action, ne réunit pas dans ses mains toutes les branches de l'admi- ' nistration publique. 11 est même à remarquer que, moins ces États sont développés, plus le pouvoir y est absolu et arbitraire; plus aussi les services d'administration utiles au public sont abandonnés aux particuliers, les soins du souverain et de son entourage se portant, principalement, sur les services d'administration destinés à conserver le pouvoir absolu dans toute son intégrité.
Le régime capitaliste, à mesure qu'il se développe, tend de plus en plus à se substituer à l'État dans l'exercice de la puissance publique, non pas spécialement quant aux branches qui ont un caractère de service public, mais aussi, et par extension, quant à celles qui ont conservé leur caractère de moyens de domination et de compression. Les grandes compagnies capitalistes constituent des États dans l'État, non seulement dans les territoires de colonisation, où, pourvues de chartes, elles exercent tous les droits de la souveraineté ; non seulement dans les États d'Orient et d'Extrême-
Orient, où, en garantie des capitaux qu'elles leur ont confiés, elles exercent une partie des droits de la souveraineté, notamment la perception des impôts et des droits de douane; mais encore dans les États d'Europe où la démocratie a l'illusion d'exercer la souveraineté dans toute sa plénitude. Certes, elles n'exercent pas officiellement et légalement cette part de souveraineté qu'elles se sont arrogée ; la puissance de fait leur suffît pour l'instant. D'ailleurs les économistes prétendus libéraux, par leurs attaques constantes contre l'État, contre son insuffîsance ou sa nocivité, préparent de leur mieux l'accord du fait et du droit en réclamant sans cesse la restriction des attributions de la puissance publique. Ne croyez pas pour cela que lesdits économistes entendent laisser à l'abandon les services publics et d'administration. Ils ne sont pas aussi anarchistes. Il ne s'agit pour eux que d'un transfert de pouvoirs de l'État aux puissances capitalistes. Déjà, certains d'entre eux ont pu proposer sans rire que, pour raison d'économie, les services d'administration pure soient affermés à des entreprises capitalistes organisées par actions.
Il existe des formations capitalistes qui sont de véritables États dans l'État, qui annulent les lois, auxquelles elles substituent leurs propres règlements. Quand on met le pied dans ces fiefs modernes, on croit entrer dans un autre pays et dans un autre temps, un pays de despotisme et de silence, un temps d'oppression aiguë et de résignation morne. L'institution la plus perfectionnée de ces sortes d'États capitalistes, c'est la police. Toute liberté politique semble morte, et nul n'a le droit de s'occuper des affaires publiques. Quiconque veut lire un journal, et se tenir ainsi en contact avec le monde extérieur, doit prendre d'infinies précautions s'il ne veut pas être dénoncé. Même s'il n'appartient pas à la Compagnie directement, il dépend d'elle. D'un signe, elle peut lui enlever sa clientèle, s'il est commerçant ou industriel. Les fenêtres ont des yeux et les murs ont des oreilles, dans l'État capitaliste. Une police volontaire aux multiples agents est sans cesse aux aguets, et la défiance se glisse même au sein des familles : l'avancement et les faveurs sont des primes à la-
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dénonciation. Il semble, pour Tétranger qui visite un tel pays, que tous les habitants aient la garde d'un terrible secret, tant les visages sont fermés et les bouches cousues. Au moment d'une élection, à cette minute fugitive où le peuple est censé exercer sa souveraineté, et où, en effet, les plus conscients et les plus indépendants l'exercent réellement, la servitude s'appesantit encore davantage. Les hommes, réunis en troupeaux par les contremaîtres, vont au vote comme à la corvée. Ce bulletin qui leur est remis au dernier moment, ils doivent le tenir constamment dans leur main^ et quiconque fait le geste de fouiller sa poche est signalé.
Ces compagnies disposent d'une sanction capitale, qui leur suffit à obtenir de leurs serfs toute l'obéissance qu'elles exigent. Cette sanction est le renvoi. Or, le renvoi, c'est la condamnation de toute une famille à mort, ou, tout au moins, à une misère prolongée et sans issue. La Compagnie donne le logement à son personnel, moyennant une retenue sur le salaire. Les vivres, les vêtements, les ustensiles, elle les fournit également au moyen de ses économats. Comme le salaire ne dépasse jamais l'extrême limite des besoins essentiels, et que d'ailleurs les registres de l'économat sont les régulateurs du salaire, la famille ouvrière est littéralement attachée à la glèbe, et le renvoi est la pire catastrophe qui puisse la frapper. La Compagnie peut donc créer des délits et des pénalités, à côté de ceux que prévoit et applique la loi de l'État ; elle est sûre d'être mieux obéie ; sa justice féodale fonctionnera dans toute sa rigueur sous forme de mises à pied et d'amendes, même pour des délits qui n'auront aucun caractère professionnel. Sa police, sans cesse en éveil, ne laissera échapper nul délinquant, pas plus que la police des grands magasins de vente à tempérament ne laisse échapper les mauvais payeurs. Sait-on que, tandis que les petits commerçants de quartier, contraints de faire du crédit s'ils veulent conserver leurs clients, ont de ce fait une perte sèche qui va de 10 à 15 p. 100 du total de leurs ventes, le contentieux des grands magasins de vente à crédit n'accuse qu'un déficit de 2 p. 100 du fait des mauvais
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payeurs ? Si la préfecture de police venait à brûler, ses archives pourraient être reconstituées en un clin d'œil par les dossiers des polices particulières entretenues par le capitalisme.
La loi de TÊtat accorde à tous la liberté de conscience ; cette liberté expire au seuil de certains fiefs capitalistes. L*ouvrier devra s'embrigader dans une confrérie pieuse, et les moyens ne manqueront pas de s'assurer de la sincérité de ses sentiments. Les agents du patronat peuvent entrer à toute heure dans le logis de Touvrier, surprendre une image séditieuse sur le mur, — parfois c'est Timage de la République qui est séditieuse, — ou un journal mal pensant sur la table. L'État donne à tous les enfants l'instruction primaire gratuite ; souvent le capital, ne voulant pas de « l'école sans Dieu » pour les enfants de ses serfs, futurs serfs euxmêmes, installe des écoles religieuses, que, par dérision, on appelle des écoles libres. Peu lui importe la religion, d'ailleurs, puisque toutes §ont bonnes pour inspirer la soumission : c'est ainsi que, dans certains fiefs capitalistes du Midi, où la population protestante contrebalance la population catholique, il installe des écoles des deux cultes en face de l'école communale, désertée et vide. C'est au nom de la liberté du père de famille que la loi a permis l'établissement des écoles confessionnelles : dans le fief capitaliste, c'est au nom de la sécurité du capital que la liberté du père de famille est violée, et qu'il est contraint d'envoyer ses enfants à l'école confessionnelle. Ce n'est pas le certificat d'études primaires qui donne à l'enfant de l'ouvrier le triste droit de gagner son pain, à l'âge où d'autres enfants apprennent à devenir ses maîtres, mais le certificat de première communion. On conçoit que, dans de tels milieux, les lois de protection et de défense du travail arrachées à la bourgeoisie soient de nul effet. Où règne la confrérie de Notre-Dame de l'Usine, il n'y a pas de place pour le syndicat. Les ouvriers qui tenteraient de s'organiser pour limiter cette oppression seraient impitoyablement chassés. Dans les fiefs où s'est constituée une caisse de secours et de retraites, l'ouvrier renvoyé est privé de tous droits après de longues années de versements et.
comme il n*a aucun recours contre cette spoliation, ce prétendu secours est un moyen d'asservissement ajouté aux autres.
Mais ce n*est pas seulement dans ces fiefs capitalistes, installés dans des régions où ils constituent la seule industrie, la seule ressource, le seul moyen d'existence de toute la population, que l'État se voit enlever ses attributions, et le citoyen ses droits. Il est en France des compagnies de chemins de fer, qui vont jusqu'à interdire à leurs employés et ouvriers de faire partie du conseil municipal de leur localité. En Amérique, où l'armée permanente est réduite à son minimum, la plus importante attribution de l'État, le droit de lever des troupes, a été audacieusement usurpé par des capitalistes, désireux d'avoir des soldats à leur disposition pour réprimer les grèves par la force.
Quand les Ëtals capitalistes ne peuvent pas se substituer à l'Ëtat, ils le font agir pour eux et se le subordonnent. Et que l'État soit démocratique comme en France, ou fortement imprégné encore de féodalisme comme en Allemagne, il n'y a nulle différence dans la hâte et dans la manière d'obéir aux injonctions du capitalisme tout puissant. Ce n*est pas toujours uniquement sur le terrain des conquêtes coloniales que le capitalisme dicte ses volontés aux États européens, et l'on a vu récemment la finance allemande, principale créancière de la dette turque, exiger et obtenir que ses intérêts fussent satisfaits et sauvegardés avant les intérêts des peuples d'Orient et des gouvernements d'Occident.
Si la liberté n'existe pas au point de vue politique et social, en dehors des moyens réels et matériels qui la déterminent; si l'homme, qui attend du bon plaisir d'un autre son pain quotidien, n'est réputé libre que par une meurtrière ironie logomachique, on ne peut cependant pas dire qu'il
sufGt d'être en possession des moyens matériels de la liberté pour être libre; ou alors il faudrait prétendre que les sujets riches du tsar ou du sultan sont plus libres, c'est-à-dire plus complètement citoyens qu'un fier mécanicien anglais, ou qu'un de ces alertes ouvriers d'art français, toujours prêts à combattre le pouvoir quand il prend forme d'arbitraire-. Pour être libre, il faut avant tout savoir ce qu'est la liberté, et la vouloir. Il n'est pas de liberté réelle sans la conscience de la liberté, sans la connaissance des biens qu'elle procure et des obligations qu'elle impose. La liberté est une création sociale, qui n'existera réellement et complètement que lorsqu'elle se sera réfléchie dans la conscience de chacun des membres de la Cité. Nous sommes encore loin de cet idéal, mais tout effort vers le mieux social et individuel nous en rapproche ; nos mouvements inconscients vers l'indépendance personnelle sont autant de pas vers l'organisation de la liberté sociale, consciente et volontaire. En toute chose nous allons ainsi de l'individuel au collectif, et de l'inconscient au conscient. A la production individuelle, arbitraire, ignorante des conditions et des besoins réels et exacts du marché, nous avons vu que se substitue graduellement, par la forme capitaliste des moyens de production, de circulation et d'information, une production collective, réglée, appropriée aux besoins d'un marché universel toujours mieux connu. A la méconnaissance des conditions physiologiques, psychologiques et sociales de l'amour, qui font de lui le drame de la vie affective, nous entrevoyons la possibilité de substituer l'amour éclairé, conscient, volontaire, qui se fixera avec d'autant plus de durée qu'il aura plus complètement connaissance de ses motifs et de ses fins. A Teffort de chacun pour échapper à la dépendance où le tient autrui, nous voyons de même se substituer l'effort de tous pour s'assurer mutuellement le libre jeu de leurs facultés, et la libre jouissance des biens qu'elles mettent à leur disposition. En régime d'autocratie, un seul individu possède l'indépendance ; sa volonté ou son caprice est la loi de tous, et son pouvoir n'est limité que par le possible. En régime d'aristocratie, une classe seulement jouit de la liberté; elle est
indépendante vîs-à-vis des classes assujetties, et son pouvoir n*est limité que par le possible, crainte de les faire disparaître par la famine ou de les pousser à la révolte ; par les lois qu'elle établit, chacun de ses membres trouve vis-à-vis de ses égaux les garanties de sa liberté. Il s'entend bien qu'en régime d'autocratie, si le souverain est un imbécile ou un dément, et ne possède pas sa volonté ou ne règle pas son caprice, et si dans son entourage un homme de forte volonté ne se substitue pas à lui, son pouvoir aura pour limite la patience de ceux qu'il opprime et moleste. Il s'entend également qu'en régime d'aristocratie, chacun des membres qui composent l'aristocratie ne jouit pas à titre égal, vis-à-vis de ses pairs, de la liberté qui lui est reconnue par le statut de sa classe. Il n'en jouit que s'il veut en jouir, et n'a que les droits qu'il consent à exercer. Il lui est toujours loisible de remplir tous les devoirs de son état, sans en revendiquer les droits. En régime de démocratie virtuelle, tel que l'ont organisé les sociétés modernes, il en est absolument de même. Il n'est pas, devant la loi, de classe dominante ni d'individu privilégié, et chacun porte en soi le droit de gestion et de contrôle de la chose publique ; mais, en réalité, une seule classe a pu jusqu'à présent exercer cette gestion et ce contrôle, attendu que peuvent être citoyens complets, actifs, ceux-là seulement qui réunissent aux conditions matérielles de la liberté les conditions idéales qu'elle requiert : la conscience et la volonté. Or, tout se tient et s'enchaîne. La conscience et la volonté sont filles de l'étude et du loisir. Et, jusqu'à présent, une classe a peiné dans les champs et dans les usines pour procurer à l'autre ce loisir et cette étude. Il est sans doute bon qu'il en ait été ainsi d'abord. Le loisir et l'étude ont été de précieux agents du progrès humain. D'autre part, ils n'étaient possibles que pour une minorité. La république de Platon, qu'on s'en souvienne, n'affranchissait pas les esclaves. C'est de leur travail qu'était faite la liberté des citoyens. Pour rêver au profit de tous une liberté et une égalité qui ne fussent pas un retour à la vie animale limitée, aux plus essentiels besoins, mais les conditions mêmes du développement harmonique d'une humanité aux joies
sans cesse accrues, et dont nul ne fût privé, il fallait donc de toute rigueur que Tétude et le loisir fussent rendus possibles pour tous les membres de la Cité, sans exception. Nous n'en sommes pas encore là, mais tout annonce qu'un tel idéal n'a rien de chimérique. Tout le mouvement social de notre civilisation, dans ses manifestations multiples et solidaires, suit cette direction, malgré des retours apparents, incidents du combat entre hier qui ne veut pas mourir et demain qui veut naître. A des degrés divers, nous sommes retenus par hier en même temps que nous sommes attirés par demain. La classe non possédante n'est déjà plus aussi loin de la souveraineté qu'au temps où elle en conquit les droits, d'abord purement nominaux, et l'on ne saurait nier que, si nul droit n'existe sans la sanction du fait, la proclamation du droit n'est jamais sans influence sur Tapparition de ses sanctions. C'est une observation historique constante que, seules, les idées ont la puissance de mouvoir les foules : depuis les chrétiens se ruant à la conquête d'un sépulcre vide jusqu'à la Commune de Paris, nous voyons les faits engendrer des émeutes, et les idées des révolutions. L'homme n'est jamais complètement projeté hors de soi par ses besoins ou ses appétits personnels d'ordre physique. Si la faim le pousse à l'émeute, dès le premier château bien garni de victuailles, sa fureur se changera en joie ; et le fer de l'agresseur viendra le clouer, repu, sur la table du festin. L'idée, au contraire, ne rassasie jamais ceux qu'elle possède : elle les accompagne jusqu'à la mort, ou la victoire.
Il est à remarquer, en premier lieu, que les pays où la classe non possédante est le plus fortement consciente, et où ses membres sont en plus grand nombre éclairés sur leurs droits de souveraineté, sont aussi ceux qui sont le plus en progrès au point de vue industriel. Ce n'est pas seulement les progrès industriels qui ont procuré aux travailleurs des facultés de loisir et d*étude. Il est plus exact de dire que les progrès industriels, tout comme ces facultés, sont des résultats parallèles d'une mentalité générale plus élevée, qui développe à la fois le génie inventif des producteurs et l'initiative politique des citoyens. Aux États-Unis, la journée
de huit heures tend à devenir le fait, la règle générale qu'elle est déjà en Australie et en Nouvelle-Zélande, tandis qu'en Russie la journée de quatorze à quinze heures est encore la règle. En France même, Tagriculture, qui est certainement la moins progressive de nos industries, impose des journées indéfinies aux travailleurs, et cela non seulement dans la période de la moisson. Les courtes journées de travail ont été d'abord conquises dans les pays à démocratie active et progressive. Quand elles ne faisaient pas intervenir la loi, ces démocraties recouraient à la force collective irrésistible des masses professionnelles organisées, ce qui était encore une forme de Tactivité politique. Il a été généralement observé que c'est dans les professions les mieux rétribuées, et où la capacité technique de l'ouvrier a le plus de valeur dans le coût total de la production, que le mouvement en faveur des courtes journées, génératrices de loisir et d'étude, a été le plus accentué ; c'est presque toujours de ces professions qu'est parti le mouvement. Les ouvriers de culture, en effet, les manœuvres et les terrassiers, sont, avec les domestiques et ouvriers de professions assimilées à la domesticité, ceux qui accomplissent les plus longues journées de travail. C'est également dans ces professions que se trouvent les plus bas salaires; mais ceci est une autre question, que nous avons examinée en son lieu, on s'en souvient.
Ensuite, nous devons remarquer que quantité de citoyens pauvres, privés de loisir par leur pauvreté même, mais poussés par le désir d'exercer la part de souveraineté que la loi leur reconnaît, sacrifient avec joie leurs veilles et leurs plaisirs, étudient les phénomènes sociaux, font à leurs camarades part et profit de leur étude, acquièrent ainsi, et répandent les conditions idéales de la liberté politique et sociale. Souvent, ce qu'ils savent est peu de chose, et leur foi dans les destins meilleurs de l'humanité est plus grande que leur connaissance des moyens de les réaliser. ' Parfois, les victoires locales remportées par leur énergie se dissolvent dans les difficultés d'administration : car le pouvoir central ne se fait pas toujours faute d'augmenter, et même de créer ces difficultés, sans doute pour dégoûter la
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classe gouvernée de toucher au gouvernement; sans doute aussi par déflance, bien compréhensible, des aptitudes d'une classe, qu'on s'imagine faite pour travailler et non pour gouverner. Fréquemment, aussi, ceux qui réunissent les conditions idéales de la liberté, mais qui n'en possèdent pas les conditions réelles et matérielles, agissent comme s'ils les possédaient, et se résignent fièrement à la pauvreté, tout en maniant les millions du public, et en traitant de puissance supérieure à puissance inférieure avec les princes de la finance.
Il arrive aussi, car il faut tout dire, que certains jeunes hommes pauvres épousent la démocratie comme ils épouseraient une femme richement dotée, et se font de la politique une carrière. C'est le vice des démocraties incomplètes, où le capital règne avec ses mauvais exemples et ses funestes excitations. Il ne devient dangereux qu'à la condition de se généraliser, car ces politiciens considèrent leur parti, non comme un moyen de réaliser l'idéal, mais du même œil qu'un homme de sport considère les chevaux de course qui lui feront gagner le prix. De tels hommes voient dans la politique et dans ses agitations un but, et ils subordonnent tout à ce but; si l'arrivée au pouvoir de leur parti ne devait en même temps satisfaire leur ambition et leurs appétits, ils souhaiteraient qu'il n'y parvint jamais. Aussi ont-ils plutôt pour règle de flairer les instincts et les sentiments de la foule, afin de la suivre tout en paraissant la guider, que d'affirmer des principes, et d'y gagner patiemment l'opinion publique. De tels démagogues sont la plaie de la démocratie; seule, une éducation politique généralisée et supérieure la sauvera d'eux, car, heureusement inaptes à se mouvoir dans le domaine des idées, ils cesseront d'être dangereux à mesure que la foule inconsciente se transformera en un peuple conscient. D'autre part, leur infériorité morale, corrélative de leur infériorité mentale, n'est pas faite pour les défendre contre les séductions du capital, et, comme la défiance, si elle est un des vices de la démocratie, en est aussi une des vertus, on voit assez fréquemmeal s'écrouler quelquesunes de ces belles façades. Leur exemple et leurs crimes ne
seraient un réel danger que si, à défaut des lois, qui n'atteignent jamais ou presque jamais ceux qui prennent ou ont pris part à la puissance publique, le mépris et la lassitude publics en venaient à les absoudre, et même à les envier. Ce danger ne serait, eh tout cas, que local et momentané, puisque le propre de la démocratie, dans notre civilisation industrielle, est de ne consentir de rémunération qu'à tout effort utile, etde tendre à se débarrasser de tout parasitisme, aussi bien politique qu'économique.
Il se produit un curieux phénomène en notre temps : alors que le sentiment démocratique conscient s'affirme, se précise et s'étend dans la classe non possédante, où se multiplient les citoyens aptes à participer à la direction de la chose publique ; tandis que, sous la pression de cette force , grandissante, les pouvoirs publics se démocratisent, perdent leurs caractères d'oppression ou de direction des hommes pour prendre ceux de l'administration des choses, et de la régularisation ou de la sanction des rapports spontanés entre les hommes; à mesure que le sens social pénètre davantage dans les majorités, on voit les minorités possédantes fournir un personnel de moins en moins nombreux et exercé à la direction des affaires publiques. Le sens social, le sens même de la conservation de classe semble s'affaiblir, non dans tous les individus, mais dans la majorité de la bourgeoisie; plus épris de leur indépendance que de leur liberté, ils n'apportent pas à l'accomplissement de leurs devoirs civiques l'empressement et l'ardeur de la classe ouvrière. D'autre part, un formidable prolétariat de bacheliers, né de conditions que nous avons examinées dans une autre partie de ce livre, se met entre la bourgeoisie et le peuple, et va vers lui, et traduit avec les moyens que la science met à sa disposition les griefs et les aspirations de la multitude. C'est contre ces forces nouvelles, détenues par elle seule jusqu'à présent, que la bourgeoisie appelle à son secours les forces du passé. Elle a laissé échapper le savant ; elle revient au prêtre et au soldat. Ce signe de déchéance intellectuelle est le plus sûr gage de sa défaite finale.
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Par un phénomène d'anthropomorphisme qui n'a rien de surprenant, étant donnée notre éducation héréditaire, il est fort peu d'individus qui ne considèrent l'État comme un être réel et personnel, dont les idées, les sentiments et les intérêts sont en antagonisme avec leurs propres intérêts. Cette hostilité ne se manifeste pas seulement dans la classe qui ne participe que virtuellement à la puissance publique, mais encore, et on pourrait dire surtout, dans la classe même qui a fait de l'Etat le moyen le plus puissant de conservation et d'accroissement de sa domination sur les autres membres de la société. Il est à remarquer que cette hostilité contre l'État grandit précisément à mesure qu'il dépouille tous ses anciens caractères oppressifs et compressifsdes individus, pour prendre un caractère d'utilité publique. Cette hostilité ne pouvait se manifester qu'en régime d'opinion publique ; elle en est la forme extrême, et, pourrait-on dire, négative. C'est ainsi qu'on voit, au lendemain d'une révolution, l'opinion publique imposer à l'Etat reconstitué l'abolition de la peine de mort en matière politique. Il est vrai qu'aux époques de trouble grave, profond ou prolongé, cette loi d'humanité est écartée, soit que l'on qualifie les actes de guerre civile crimes contre les personnes et les propriétés et qu'on leur applique les ultimes rigueurs du code pénal, soit plus simplement que l'on substitue aux lois civiles la loi martiale et ses violences expéditives. Mais, même dans le domaine des services publics d'administration et de sécurité, qui est bien incontestablement le sien, l'Etat n'est plus guère en possession incontestée de son pouvoir, et chaque individu le considère comme son adversaire personnel dans tous les rapports qu'il a avec lui. Pour les membres de la classe non possédante, auxquels incombent tous les devoirs publics, et qui supportent les plus lourdes charges delà communauté, cette hostilité se conçoit. Ils sentent et voient que
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l'État est aux mains de la classe possédante, qu'elle a le bénéfice direct, immédiat, des lois promulguées dans l'intérêt général. Donne-t-on aux raffîneurs une prime à l'exportation du sucre afin d'encourager et de soutenir la culture de la betterave? Le cultivateur et ses ouvriers ne voient pas pour cela s'élever les profits de l'un ni les salaires dfes autres. Grâce à cette subvention, cependant, que seuls les raffineurs empochent, ceux-ci achètent des betteraves aux cultivateurs, et les cultivateurs paient leurs ouvriers. Mais les cultivateurs et leurs ouvriers n'ont pas tort de dire qu'il y aurait d'autres moyens, et plus directs, d'encourager leurs efl'orts. De leur côté, les consommateurs français ont raison de protester contre un système qui consiste à prélever un impôt sur le sucre, qu'ils achètent, et à donner une prime aux fabricants, qui vendront du sucre aux étrangers. En sorte que ce moyen compliqué de servir les intérêts des producteurs ne les sert qu'indirectement, subsidiairement, peut-on dire, et soulève à la fois les protestations des producteurs et des consommateurs. Seuls, les raffineurs ne protestent pas. Donne-t-on près d'un million par an à l'Opéra pour soutenir la musique française ? D'une part, les musiciens qui ne seront jamais joués à l'Opéra et qui sont légion; d'autre part, le public des quatre-vingts-six départements, qui ne mettra jamais les pieds à l'Opéra, protestent avec ensemble. Cette subvention, cependant, donne des chances aux musiciens qui ne seront pas joués à l'Opéra de l'être ailleurs, grâce à la propagation du sens et du goût musicaux entretenus par l'Opéra. Grâce à elle, également, le public des quatre-vingt-six départements deviendra le public, non seulement de ces musiciens, mais encore de ceux dont les œuvres représentées ' d'abord à l'Opéra feront ensuite leur tour de France. Ici, le profit public est plus clair que pour la betterave, et, on peut le dire, plus direct. Pourtant, il se conçoit que les contribuables éloignés de l'Opéra par la distance, ou par l'exiguïté de leur bourse, soient mécontents de ne recevoir leur plaisir que de seconde main, ou par répercussion.
On comprend, par ces exemples sommaires, que, pour ceux qui ne possèdent rien, et néanmoins participent aux charges
publiques, l'État est considéré comme l'ennemi. Or, si, pour les classes possédantes, l'État est parfois une gêne, un obstacle à leur expansion, il est aussi parfois un moyen d'accroître leurs forces ou d'augmenter leurs jouissances : le raffineur maudit l'État quand celui-ci examine d'un peu près ses bascules ou ses saccharimètres, et le bénit quand les Chambres votent une prime à l'exportation du sucre. Il le bénit également quand, installé dans son fauteuil, il suit avec sa lorgnette les évolutions du corps de ballet. Il a même beaucoup plus d'occasions de bénir que de maudire; pourtant, nous le verrons tout à l'heure, la classe possédante se range, elle aussi, parmi les ennemis de l'État. Ceux qui ne possèdent rien n'ont jamais l'occasion de bénir, et tout contact avec l'État est pour eux un froissement qui appelle leurs malédictions. On a beau prendre la plus grosse masse de l'impôt d'une manière indirecte, en l'incorporant au prix des denrées et des marchandises, le non-possédant n'est pas dupe, et il sait que, même payant à proportion égale de ce que paie son voisin riche, il se trouve avoir payé la plus forte part ; car, en réalité, l'égalité d'impôt, entre contribuables inégaux de situation, c'est l'inégalité au détriment du plus pauvre. S'il examine ensuite l'emploi que fait l'État du produit des impôts, il voit que les deux cinquièmes en sont affectés aux intérêts de la dette publique; et cela le touche fort, lui, Télernel débiteur de l'État. Il voit encore qu'une somme, qui flotte entre le tiers et le quart, plus près du tiers ■que du quart, est affectée à la défense nationale; et il se dit qu'il est tout de même le meilleur patriote, puisqu'il paie de sa poche et de sa personne, tandis que, grâce aux lois fiscales et militaires, la bourgeoisie paie aussi peu que possible de l'une et de l'autre. Mais cette réflexion ne suffit pas à le satisfaire, et quand, par surcroît, il voit l'armée où sert son fils, et qu'entretiennent ses deniers, se mettre entre lui et son patron pour régler par la force une question de salaire, on conçoit son amertume. Le budget paie des juges, mais sans doute ne reste-t-il pas assez d'argent pour payer suffisamment la justice? Toujours est-il que le prolétaire ne peut recourir à eux, car, si leurs sentences sont gratuites, les procédures ne
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le sont pas. Donc, ici encore, il paie contre lui-même, puisque, s'il a un procès contre un adversaire plus riche, il ne pourra pas défendre ses droits, et gain de cause restera non au plus juste, mais au plus fort. Grâce à ce budget, on l'instruit gratuitement. Plaisante gratuité! Ne sait-il pas que, de cette masse formidable du budget dont il paie la plus forte part, le douzième à peine est affecté à l'instruction publique! Néanmoins, c'est ià le grand bienfait des temps modernes ; c'est par lui que le prolétaire prend conscience de la place qu'il occupe dans la Cité, et de celle qu'il pourra y prendre un jour.
Si la bourgeoisie est fort partagée dans ses appréciations sur l'État, encore que leur ensemble lui soit plutôt hostile, cela tient à ce qu'elle rêve cet idéal : un Etat qui la servît sans la contraindre, et dans lequel les médailles n'auraient qu'une face. La classe capitaliste proprement dite a un programàie plus net et plus primitif : elle se sert de l'Etat, tout en travaillant à se substituer à lui. Pour elle, l'individu, c'est le capitaliste, et qui n'est pas capitaliste ne compte point. Or, dans la forme démocratique qu'il prend à mesure qu'un plus grand nombre de citoyens virtuels deviennent des citoyens réels, l'État constitue un danger croissant pour la suprématie des capitalistes. Sous la pression de ce danger, le conservatisme capitaliste n'hésite pas à revêtir une couleur anarchiste, et il trouve sans peine des économistes et des sociologues de l'individualisme pour lui donner cette teinture. En réalité, nous lavons dit, mais nous ne le redirons jamais trop, le capitalisme est contre l'État, parce qu'il a tiré de l'État la puissance par laquelle il peut se passer de lui dorénavant, et que la puissance de l'État menace de tomber maintenant aux mains des prolétaires. Ceux-ci, donc, ne doivent pas considérer l'État comme une bastille qu'il s'agit de raser après en avoir expulsé les défenseurs, mais comme une forteresse qu'il s'agit de conquérir pour la transformer en un asile de paix, où tous auront leur place.
Il n'y a, en effet, antagonisme entre l'individu et l'État que parce que l'État est une arme de guerre ou un moyen d'exploitation aux mains de la minorié contre la majorité. Que l'État cesse d'être un instrument de classe, et les reproches
que lui fait la classe lésée tomberont avec leurs griefs. Qu'il devienne le moyen d'administration publique dont cbaque citoyen peut user, quand il en a besoin, qu'il devienne le gardien des droits dont chacun trouvera les conditions réelles dans sa libération économique, et l'État ne sera plus ni un autocrate ni une collection d'aristocrates, mais Tensemble des citoyens. La conquête de l'État, pour la masse des citoyens, n'est donc pas autre chose que la conquête d'eux-mêmes par eux-mêmes, l'extension à tous de droits réels, dont ils n'ont eu jusqu'à présent que l'illusion. La démocratie ne doit donc pas combattre l'État, mais devenir l'État, elle-même, tout entière, absolument, dans la personne du plus humble des citoyens qui la composent. On ne se possède que lorsqu'on se connaît. L'ensemble des citoyens ne se possédera également, ne sera réellement l'État, que lorsque chacun d'eux sera devenu conscient de lui*même et de ses rapports par l'État aveci l'ensemble de ses concitoyens : l'État sera alors le moyen de relation entre les membres de la Cité devenus libres et égaux. En quoi les rapports de l'individu et de l'État, dans ces conditions, pourront-ils être des rapports de subordonné à supérieur ? Dans l'État de caste ou de classe, aristocratie de droit ou capitalisme de. fait, il est évident que le membre de la Cité qui n'est ni noble ni riche est un subordonné, non seulement visà-vis du noble et du riche, mais encore vis-à-vis de l'État, qui est leur moyen de domination et d'exploitation. Dans un État où il n'y a ni castes de droit ni classes de fait, ce n'est pas aux individus qui administrent l'État que le citoyen est subordonné, mais aux lois, et à ces lois ils sont eux-mêmes subordonnés dans leurs rapports avec lui. Or, dans un tel État, chaque citoyen est un libre contractant ; il exerce consciemment et volontairement sa part de souveraineté. Evidemment, il est parfois contraint d'obéir à des lois qu'il estime injustes ou incomplètes ; mais il possède les moyens d'agir sur ses concitoyens pour supprimer ou améliorer ces lois, et, la culture générale aidant, il y a chance que ce soient les meilleures lois, c'est-à-dire les plus aptes à favoriser l'actionlibre de chacun, qui soient finalement adoptées par tous; car, dès qu'une évidence scientifique s'affirme , nulle force humaine ne peut
l'individu et l'état
l'empêcher de s'imposer finalement à tous. Il est déjà nombre de principes politiques sur lesquels Tunanimité s'est faite : dans le droit civil, par exemple, nul ne conteste que quiconque a causé un dommage à autrui ne lui doive réparation. La forme de la réparation peut varier, mais le principe est resté constant jusqu'à ce jour. Aux temps primitifs de la formation française» ce principe s'appliquait même à Tensemble du droit criminel , et le wehrgeld était parfois l'unique rançon et punition d'un meurtre. La réparation personnelle, qui, de nos jours, est rentrée exclusivement dans le droit civil, est-elle éternelle? Pas plus qu'elle ne fut absolue, même au temps où elle régissait le droit criminel. Le dommage ne se répare pas entre époux qui ont mis leurs biens en commun, non plus qu'entre ascendants^t descendants. Déjà une forme spontanée d'association, l'assurance, prend à sa charge les dommages involontaires que cause l'imprudence ou la distraction. Dans l'association future, il pourra donc se. faire que ce principe de droit se transforme, sans pour cela qu'aucun individu lésé par l'imprudence ou la distraction d'autrui en souffre le moindre dommage, ni que celui qui a causé le dommage soit tenu de pâtir pour assurer au citoyen lésé celte réparation. Il n'empêche que, pendant toute la période d'individualisme, le principe de la réparation aura fonctionné sans soulever la moindre protestation. Quelle protestation soulèveront ceux qui, sans supprimer la réparation, ne la feront plus supporter à l'auteur involontaire du dommage et, passant ce dommage aux profits et pertes de la communauté, ne léseront plus Pierre pour accorder réparation à Paul ? Aucune, évidemment. Pour être délivré par l'État de cette responsabilité, l'individu se sentira-t-il moins libre vis-à-vis de l'État, c'est-à-dire vis-à-vis de l'ensemble de ses concitoyens ? Ce serait folie de le prétendre. Que subsistera-t-il donc du priiicipe? L'essentiel même, c'est-à-dire la réparation. Peu importe à l'individu lésé d'où qu'elle lui vienne, pourvu qu'il la reçoive. Il la recevra avec plus de certitude de la collectivité que d'un individu, qui pourrait bien être capable de causer le dommage, mais non toujours de le réparer.
Dans l'État constitué par la libre adhésion des citoyens, et
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dont chacun d'eux pourra contrôler les moindres actes, — et le schéma d'un tel État existe réellement dans la société moderne, — peut-on supposer un seul instant que la raison d'État s'oppose à la raison de l'individu, et le droit de l'État au droit de l'individu, que la doctrine du salut public opprime le citoyen? Le droit public, dans l'État ainsi constitué, n'est pas autre chose que la totalisation des droits individuels, et quand le droit d'un seul individu est violé, on ne peut pas dire que le droit public existe. Si, jusqu'à présent, le droit public a pu s'opposer aux droits individuels ou les limiter, c'est parce qu'il était constitué par une minorité et à son profit propre, et, redisons-le, que la majorité n'y participait que subsidiairement et par répercussion; quant au salut public, pseudonyme de la raison d'État des temps passés, il consistera précisément dans le salut de chacun des citoyens dont se compose le public. La raison d'Etat de l'avenir sera la raison de chaque individu associé à la raison de tous, pour faire enfin de la loi la garantie et la sanction de la liberté individuelle.
l'état et les services pubucs
Pour quantité de gens encore, l'État est une puissance extérieure et supérieure à la nation, et ses agents de direction et d'exécution sont au-dessus des autres citoyens. Cette manière de' considérer l'État, et ceux qui en ont la charge, n'est pas absolument fausse et arbitraire. Elle vient de ce que l'exercice de la puissance publique a été, en effet, à l'origine, extérieur et supérieur à la nation ; de ce que la force a soumis à une caste d'envahisseurs les laboureurs et les artisans; de ce que cette caste avait primitivement pour objet fondamental de tirer son loisir et son bien-être de la masse soumise par la force à sa domination ; de ce que les lois de police essentielles n'ont pas été imposées d'abord par cette caste, et qu'elle a eu pour principal souci de garder sa conquête; de ce que ces lois de police instituées par la communauté asservie ont été incor-
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porées aux autres volontés du conquérant, et soumises également à son bon plaisir, jusqu'à ce que des révoltes ou des pressions extérieures eussent contraint celui-ci à accorder une charte à la communauté; de ce que les offenses au suzerain étaient toujours plus durement réprimées que les dommages même les plus graves causés aux particuliers ou à la communauté; de ce qu'eniin la force avait présidé à Torganisalion de la puissance publique, non dans l'intérêt public, mais au profit de ceux qui détenaient la force. Non seulement la masse a pris ainsi le pli de servitude, mais le pouvoir ne s'est pas lui-même débarrassé complètement: des caractères oppressifs et compressifs qu'il affecta dans la longue suite des âges, et qu'il possède toujours dans les pays de civilisation inférieure. De leur côté, encore aujourd'hui, les agents de la puissance publique croient trop exercer pour leur compte un pouvoir, qu'ils ne doivent exercer que dans la limite des lois, et de leurs attributions déterminées, pour le service du public. La division de la société en possédants et en non-possédants, en bourgeois et en prolétaires, en citoyens réels et en citoyens virtuels, n'a pu qu'entretenir cette illusion, — qui n'est pas faite seulement d'apparences, — qu'un fonctionnaire n'est pas le serviteur du public, mais son maître, et que l'État tient la Cité sous sa dépendance.
On peut mesurer le progrès accompli par une nation au point de vue démocratique, et l'on peut ajouter : au point de vue de la civilisation générale, — à l'importance qu'y ont conservée, au regard des autres, les services publics qui jaillirent spontanément, dans la Cité primitive, pour assurer la défense commune contre l'agression extérieure, pour le maintien de l'ordre intérieur contre l'agression des particuliers, et pour conserver à la Cité la faveur du dieu, ou des dieux qu'elle avait adoptés.
Toute Cité s'est appuyée sur la caserne, le tribunal et le temple, et, pour témoigner de l'antériorité de leur institution, le soldat, le juge et le prêtre se distinguent encore aujourd'hui du reste de la nation par le costume. Dans les Cités que notre civilisation a essaimées dans le nord de l'Amérique et en Océanie, l'uniforme, la toge et la robe ont presque disparu.
L*armée est une milice réduite au minimum d'effectif; la magistrature est une fonction élective, dont la source émane directement des justiciables; les clergés sont des corps de particuliers relevant uniquement des fidèles et ignorant TÉtat, qui les ignore aussi. Nos démocraties de la vieille Europe n'en sont pas encore à ce point de développement, nous avons vu pour quelles causes. Les mêmes causes, si la démocratie américaine n'y prend garde, pourront arrêter un jour son développement et la ramener au point oii nous sommes encore. Pour l'Australie, le péril est moindre, la démocratie y ayant développé parallèlement ses conquêtes sur le terrain politique, économique et social. En réalité, dans nos pays d'Europe, ces trois services publics primordiaux, dont la nécessité a disparu aux yeux de ceux qui contemplent la réalité à la lumière des principes du droit moderne, ne subsistent pas seulement parce qu'ils sont les instruments de domination de la classe possédante, mais surtout parce que la classe non possédante ne sait pas encore s'en passer. Confinées dans les limites de leurs frontières respectives, les masses populaires de l'Occident européen, déjà parvenues au concept de solidarité nationale, en sont encore à considérer le peuple voisin comme un agresseur possible. Les masses sont restées primitives sous ce rapport, et l'on sait que le caractère principal du primitif est la crainte et l'aversion de l'inconnu. Un homme qui serait placé assez haut, qui parlerait assez fort pour être entendu de toutes les nations, et serait assez connu d'elles pour leur inspirer confiance, pourrait leur crier que leur crainte mutuelle est aussi vaine que criminelle leur aversion réciproque. Un tel homme n'existe pas, du moins à l'état d'unité' ; mais tout nous annonce que les voix, qui disent et répètent ces choses depuis des années, seront prochainement entendues. Elles le seront quand chaque citoyen aura la faculté de parler, quand chaque
*Ce passage était écrit quand le tsar a proposé le désarmement partiel. Les conséquences morales de cette proposition sont incalculables. Les conséquences réelles immédiates en seront nulles, le désarmement total, consécutif à la reconnaissance du droit des nationalités, étant la seule solution possible, qu'aucun gouvernement ne voudra adopter.
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citoyen aura la faculté d'entendre, en un mot quand la démocratie se connaîtra.
On ne peut dire qu'elle se connaisse complètement, même dans les collectivités qui en sont comme Tavant-garde. Si engagés dans l'avenir que nous soyons en pensée, le passé cependant nous tient encore par m ille liens. Henri Heine nous raconte l'algarade que firent de libres citoyens américains à la fille d'un pasteur, qui avait eu l'audace d'épouser un nègre. Les éléments les plus progressifs de la démocratie européenne nous offrent des spectacles tout aussi contradictoires. N'avonsnous pas vu la chambre syndicale des typographes 'français lutter, pendant des années, contre l'introduction des femmes dans leur profession? 11 est vrai que le patronat, par l'emploi des femmes, comptait susciter aux ouvriers masculins une concurrence qui fît baisser les salaires. Il est vrai encore que, par leur éducation, les ouvrières françaises étaient réfrac taires à toute organisation syndicale qui, tout en sauvegardant les salaires des hommes, eût en même temps sauvegardé leurs propres salaires. Mais il faut avouer que la chambre syndicale combattit les femmes, sans même avoir tenté de les incorporer à ce puissant organe de défense professionnelle. N'avons-nous pas vu également les socialistes d'un pays voisin faire une émeute contre la police, qui voulait les empêcher de se livrer au jeu grossier et cruel de l'anguille ? Ne voyons-nous pas certaines populations du Midi invoquer les libertés communales, quand on veut leur interdire la barbarie des courses de taureaux? On voit tous les jours ainsi de pacifiques et féconds outils de travail se transformer dans la main d'un furieux en instruments de mort. Quand les plus criantes de -ces contradictions auront disparu, tout au moins parmi le plus grand nombre; quand la collectivité se connaîtra, c'est-à-dire quand elle connaîtra ce qui est nécessaire à son existence, à l'accord de chacun de ses membres avec tous les autres, elle ne laissera à l'État que les services publics utiles et supprimera les autres. Alors, certainement, il restera peu de chose, sinon rien du tout, des trois services primitifs de la Cité. Si, alors, la civilisation entretient encore des soldats, ce sera sur ses confins, aux frontières de la barbarie et de la sauvagerie ; mais
tout porte à croire que ses ingénieurs, ses médecins, ses agronomes, feront plus pour Tunification finale du globe que ses soldats. Si elle conserve des juges, elle ne croira pas nécessaire d'en faire des agents de l'État, c'est-à-dire des agents de répression et de compression aux mains de la classe qui détient la puissance publique, mais des arbitres librement désignés par les parties en contestation, et dont le mandat cessera dès le prononcé de leur sentence. Comme elle ne croira pas plus à l'efficacité des châtiments qu'à sa justice, et qu'elle considérera plutôt les délinquants et les criminels comme des malades que comme des coupables, ses jurys, réunis pour établir la matérialité des faits imputés au criminel ou au délinquant, n'auront qu'à remettre celui-ci aux mains des médecins traitants, ou en liberté, selon que l'acte d'insanité qualifié crime ou délit aura ou n'aura pas été accompli par lui. Quant aux religions, qui achèveront de mourir dans une atmosphère peu propice aux mystères dont elles vécurent, leurs prêtres ne compteront pas plus dans l'État que les diseuses de bonne aventure ou les médiums qui font tourner les tables. En revanche, des services publics, qu'ignora complètement le passé, et que développent insuffisamment les États modernes, prendront dans l'État la place qui leur revient, et fourniront à chaque citoyen leur maximum d'utilité, en échange d'un minimum de rémunération. L'État alors, en soi ou dans son personnel, ne sera plus le maître de la Cité, mais le serviteur public de chaque citoyen, qui, ne voyant plus en lui son maitre, ne le considérera plus comme un ennemi.
Nombre de services publics sont encore aux mains du capitalisme, et nous avons vu qu'ils ont été pour lui un moyen d'asseoir définitivement sa puissance. Les chemins de fer, les entreprises télégraphiques et postales maritimes, la Banque régulatrice du crédit général, institutions dont on ne peut contester le caractère de services publics, feront d'autant plus légitimement retour à l'État que, tombées dans le domaine public par la disparition du capitalisme, — et nous avons vu que cette disparition est inévitable, — seul l'État pourra recueillir cet héritage, ou plutôt reprendre ce qu'il
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avait temporairement conce'dé à Tépoque où la féodalité capitaliste, maîtresse de l'État, recevait de la main droite ce que lui donnait sa main gauche. L'instruction publique étant le grand instrument de cette transformation de TÉtal, c'est à son extension et à son perfectionnement que doivent tendre les efforts des citoyens conscients. C'est grâce à la science, à sa nécessité reconnue dans une société, qui disparaîtrait dans un effroyable cataclysme si elle s'arrêtait de progresser seulement une heure, que la classe possédante recule de plus en plus et se confine dans les fonctions sociales inutiles et parasites, laissant graduellement aux prolétaires instruits la direction des organes sociaux essentiels. Lorsque ceux-ci auront achevé leur conquête, les temps seront venus ; s'ils veulent vivre, les spéculateurs, les banquiers, les prêtres, les soldais, les fonclionnaires compressifs ou décoratifs de la vieille société devront alors changer d'état. Le service public d'instruction est donc en ce moment à son aurore, et le champ où il s'étendra esta peine défriché. Aujourd'hui, pourl'enseignement primaire, et secondaire surtout, il se débat contre une formidable concurrence; un grand corps social du passé, profitant d'une victoire passagère obtenue sur la bourgeoisie par la peur des révolutions ouvrières, dresse ses universités en face de celles de TÉtat. Cette prétendue liberté de l'enseignement a, en somme, tué l'enseignement libre. Les écoles catholiques ont ruiné les institutions laïques particulières, et elles restent debout, propageant leur enseignement de mystère, de terreur, d'autorité et de mort en face de l'enseignement public qui aspire à la vérité, à la lumière, à la liberté, à la vie. Au nom de la liberté, il faudra que la prétendue liberté de forger des âmes d'obéissance passive et irraisonnée disparaisse d'une Cité qui veut des citoyens, et non des esclaves. Le besoin le plus impérieux de l'être humain, après le boire et le manger, c'est de connaître. Tout ce que l'humanité a acquis de connaissances de Tunivers et de l'homme est le patrimoine indiscutable de chacun d'entre nous. Dussions-nous ne savoir que pour savoir, cette connaissance nous fût-elle absolument inutile pour assurer notre existence personnelle, nous aurions encore le droit de savoir.
Ce n'est pas pour une minorité qu'une hérédité de situation a privilégiée, et qui chaque jour se montre plus indigne de son privilège, que les Newton, les Laplace, les Darwin, les Pasteur ont ouvert des voies glorieuses à la connaissance humaine, mais pour tous ceux qui peuvent les suivre, etfrayer des chemins nouveaux. A cette source intarissable du savoir, chacun a le droit de s'abreuver, et ne doit connaître de hmites que sa propre capacité d'apprendre. Quand nous en serons là, renseigneni.ent sera vraiment un service public.
ABSORPTION DU GOUVERNEMENT DANS l'ÉTAT
Au temps où l'État était absolument la chose du gouvernement, le pouvoir du gouvernant était absolu, et l'histoire tout entière nous prouve qu'il exerçait bien plutôt ce pouvoir pour en recueillir les fruits que pour satisfaire aux besoins réels de la communauté humaine. Le gouvernant, le gouver nement et l'État étaient complètement identiflés à la personne du prince ou de ses représentants. Entrait-il en guerre avec un voisin, ce n'était pas pour défendre la communauté ou la rendre plus prospère, mais pour défendre son propre domaine et accroître sa propre puissance. La communauté n'existait pas pour lui comme but, mais comme moyen ; il ne lui appartenait pas, c'est elle qui lui appartenait. La force avait établi ces rapports entre lui et elle, et la force les maintenait. Ce ne fut qu'à la longue que le souverain se reconnut des devoirs envers la communauté, et lorsqu'en celle-ci commença de s'éveiller le sentiment de sa force et de son droit. Il est encore des pays où ce sentiment n'est pas éveillé. Les roitelets de l'Afrique sauvage font reposer leur droit sur leur force, et nul dans le troupeau humain, dont ils sont les bouchers plutôt que les pasteurs, ne peut même avoir le sentiment qu'il en dût être autrement. Dans nos civilisations, même, il est encore des quantités innombrables d'individus en qui la notion civique sommeille encore. Pour eux, l'autorité,
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quelle qu'elle soit, est un être formidable et extérieur, dont on ne doit pas plus raisonner les actes qu'analyser les droits. A leurs yeux, le plus humble fonctionnaire est à la fois le gouvernant et le gouvernement, FÉtat et la loi ; il tient dans ses mains tout droit et tout pouvoir ; Tobéissance absolue, irraisonnée, lui est due. Mais, en fait général, une distinction se fait entre le fonctionnaire et la fonction. A mesure que la connaissance des rapports sociaux, de leur nécessité et de leur utilité, devient plus générale et plus complète, non seulement le fonctionnaire est distingué de la fonction, mais encore la fonction est déterminée avec plus de clairvoyance, et délimitée plus exactement par ses attributions. Les lois, alors, ne sont plus uniquement des moyens de répression ou de compression aux mains du fonctionnaire ; elles deviennent en même temps des moyens de défense et d'action aux mains du citoyen.
Dans les États civilisés modernes, qui ont conservé l'institution monarchique, malgré le formulaire et l'étiquette qui ont survécu, le prince n'est plus le souverain réel. C'est la Constitution qui règne réellement, et on ne laisse que l'effigie du pouvoir à l'héritier, ou plutôt au descendant, d'une longue lignée de maîtres absolus. Même quand, appuyé sur une aristocratie puissante et organisée, il détient encore une certaine partie des anciens pouvoirs de la souveraineté, il n'est en réalité qu'un fonctionnaire, le premier de tous ; comme tel, enfermé dans des attributions précises, et salarié sur le budget de la nation. Même quand, par une fiction héritée des temps où il était la loi vivante, il jouit du pouvoir de faire grâce aux particuliers que les tribunaux ont frappés, ce pouvoir est lui-même déterminé par certaines conditions légales, administratives, usuelles et morales, dont il ne peut se départir sans péril pour cette prérogative, pâle image de ce que fut autrefois le « bon plaisir » du souverain absolu. Au temps de ce bon plaisir, nulle offense n'égalait celle faite au souverain : on se rappelle de quelles horribles tortures Damiens paya l'inofTensif coup de canif porté à Louis XV. Aujourd'hui, le crime de lèse-majesté se confond presque absolument avec les crimes contre les particuliers, et, dans
FouRNiÈRE. — Idéal, soc. 18
les pays où la peine de mort est abolie, la répression des attentats à la vie du souverain ne sort pas de la règle juridique générale. Il est vrai qu'on a vu, dans un pays où le peuple est virtuellement souverain, les représentants du peuple tolérer que la peine de mort fût appliquée à l'auteur d'un attentat dirigé contre leurs personnes, et qui n'avait fait à quelques-uns d'entre eux que des blessures insignifiantes. Ajoutons cependant qu'une aussi affreuse sentence ne fut point appliquée en vertu d'une loi spéciale, mais au moyen des lois pénales ordinaires, poussées à leur maximum de rigueur : un jury s'était laissé impressionner par l'opinion publique, affolée par une série d'attentats, dont les plus dures répressions ne faisaient qu'augmenter le nombre et la gravité. Dans bien des Ëtats, l'offense au chef de l'État, souverain ou président, est bien encore inscrite à un chapitre spécial du code ; mais on y laisse dormir cette loi caduque, quitte à la réveiller et à en exagérer les sévérités dans certains moments de troubles. Des attributs extérieurs de la souveraineté, qui, autrefois, et encore aujourd'hui en Orient et dans l'Extrême-Orient, excitaient à la fois l'admiration et la vénération des foules, que reste-t-il ? Si le plus puissant monarque européen tentait aujourd'hui de faire revivre le cérémonial et les cortèges dont ne pouvait se passer le moindre seigneur des temps disparus, ce serait une risée générale. De ses attributs extérieurs, de la pompe qui les signalait aux regards des foules, il ne reste plus que la parade militaire. Quand un souverain européen veut se montrer à son peuple dans tout son éclat, il n'a pas un costume spécial où figureraient la couronne, le sceptre et le manteau ; ou, quand ce costume existe, il ne sert qu'au jour de la proclamation ou du sacre, et plutôt comme apparence symbolique de la souveraineté. Si le souverain tient à endosser un costume qui le distingue d'un négociant ou d'un industriel, il est contraint d'emprunter l'uniforme d'un de ses régiments, et, s'il veut donner une signification à sa présence dans telle ou telle cérémonie, il lui faut endosser tel ou tel uniforme d'un régiment national ou d'une nation alliée ; mais il ne peut sortir du costume militaire. Il faut ajouter que, grâce à