ABSORPTION DU GOUVERNEMENT DANS L'ÉTAT
sont censés Texercer, ils s'inclinent devant l'injonction et s'exécutent sous la menace de Télecleur, qui, même avant d'être satisfait, ne se fait pas faute de crier bien haut contre le peu de dévouement des représentants du peuple à la chose publique. En sorte que, dans la Cité moderne, les citoyens agissent un peu comme les sauvages qui, s'étant taillé une idole dans le bois ou la pierre, ne se gênent pas pour la briser quand elle leur refuse la pliiie ou le beau temps. Mais aussi, pourquoi est-il tant d'idoles qui promettent la pluie et le beau temps ! Et surtout, pourquoi des idoles !
C'est néanmoins par ce chemin inégal, et qui, à certains tournants, semble la conduire à l'opposé de son but, que la démocratie marche vers son perfectionnement, qui est la connaissance et la possession de soi dans l'autodéterminisme le plus complet. Déjà le gouvernement se fond dans l'État, comme le gouvernant disparait dans le fonctionnaire. Les attributions politiques , oppressives et compressives de l'État cèdent chaque jour le pas à des attributions d'utilité générale ; nous pouvons prévoir un temps où Ton s'étonnera qu'il y ait eu une religion d'Ëtat, une morale d'État, un art d'Ëtat, un enseignement d'État, alors qu'il n'y avait pas même une hygiène d'État, ni une assistance d'État, ni une statistique d'État, ni une assurance d'Etat. Nous sommes dans une époque de transition qui nous étonnerait bien, si, n'étant pas nous-mêmes de notre époque, nous pouvions faire attention aux contradictions qu'elle accumule. Nous découvrons tous les jours de nouvelles richesses, et nous ne voulons pas nous débarrasser des richesses d'autrefois, aujourd'hui en ruines et en haillons. Nous nous déclarons incroyants, et nous salarions les cultes. Nous proclamons lanécessitéde Thygiène, et nous protestons contre les règlements publics qui nous l'assurent. Partout le mort saisit le vif, et tente de l'étouffer. Malgré ce conflit, ou plutôt grâce à lui, les esprits s'éclairent, chacun voit plus nettement la place qu'il occupe d^ns la Cité, et juge plus sainement ceux qui occupent également la leur. L'individu aspire à devenir une portion de l'État, non plus pour la vanité du commandement et du pouvoir, mais pour associer son effort à l'effort collectif. Mille associations naissent
dans rÉlat, à côté et en dehors de lui, qui prétendent concourir à l'administration^ à la conservation et au développement de la chose publique. Des modestes compagnies de pompiers de nos villages aux académies où se congratulent, dans une éphémère immortalité, des illustrations parfois inconnues, — des associations d'enseignement populaire aux sociétés musicales ou de gymnastique,— des groupements politiques aux sociétés philanthropiques, c'est un immense concours de fonctionnaires volontaires, se préparant à devenir rÉtat, en développant dans l'être collectif la force, lïntelligence, la bonté, la beauté. Ne sourions pas de ce fonctionnariat honoraire, innombrable et varié, ni des vanités ou des ambitions qu'il recouvre, ni des ridicules récompenses auxquelles il a^-pire, et voyons en lui le germe de la Cité future, où tout homme, étant un souverain, voudra exercer tous les devoirs de sa souveraineté.
ABSORPTION DE l'ÉTAT DANS LA CITÉ
Lorsqu'un particulier ou un groupe de particuliers entreprend une œuvre utile au public, cette œuvre ne tarde pas à prendre une extension telle que, forcément, elle échappe à l'action privée et devient un service public. C'est ce qui est arrivé à la poste aux lettres, à l'industrie des transports, à l'enseignement public et à quantité d'institutions qui, directement ou indirectement, relèvent aujourd'hui de l'État. De même, nous avons vu le secours aux malades, aux vieillards let aux infirmes être une des fonctions d'un corps particulier, divisé en un certain nombre de communautés ou d'autorités religieuses. Quand ce corps, deveafi caduc par ailleurs, eut également démontré son insuffisance à assurer d'une manière satisfaisante le service d'assistance, qui lui servait dorénavant de prétexte pour amasser des richesses scandaleuses, ce service lui fut retiré, et passa aux autorités publiques constituées par le nouveau régime. Les indigents n'en recueillirent, il
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faut l'avouer, qu'un faible bienfait, vite oublié par leurs enfants ; certaines maladies ne furent plus considérées comme des punitions du ciel, ni traitées en conséquence ; les accou* chées ne furent plus installées par quatre sur le même lit, comme cela se fit à THôtel-Dieu jusqu'en 1790 ; la Constitution proclama le droit des indigents aux secours publics, mais ce droit devint ce qu'étaient devenus tous ceux qui furent proclamés à cette époque ; et nous sommes forcés, à la honte dé notre civilisation, de reconnaître qu'au regard du chemin parcouru en un siècle par les arts, les sciences, les inventions industrielles, — l'organisation .des secours publics est restée presque absolument stationnaire, et demeure manifestement insuffisante. Pourtant, les budgets, national, communaux et particuliers forment au total une somme énorme. Mais, s'il y a communication, ou plutôt division du travail, entre les deux premières catégories de ressources, il y a séparation absolue entre elles et la troisième catégorie. Gela tient à ce que, parmi les œuvres d'assistance privée, beaucoup ont un caractère confessionnel et un but de propagande religieuse. Leur personnel n'échappe pas au contrôle moral et sanitaire, mais les œuvres sont maîtresses de leurs ressources et de la manière dont elles les répartissent. Il s'ensuit qu'à côté de la population indigente et affligée, et à ses dépens, se développe toute une classe de parasites de l'assistance privée et publique. Il se conçoit que, dans un État qui aura assumé la charge de tous les services publics, non seulement la surveillance des institutions confessionnelles d'assistance sera plus réelle au point de vue moral — c'est-à-dire qu'elles ne pourront dorénavant faire de l'assistance un moyen de prosélytisme, mais quelles auront pour clientèle ceux d'entre les infirmes et les vieillards qui manifesteront leur préférence pour elles — mais encore au point de vue administratif, afin d'appliquer à des tâches convenables les dévoyés, dont une administration anarchique des secours favorise le parasitisme. Pour ce qui est des orphelins, ils appartiennent incontestablement à la Cité, et, seul, l'Etat a le droit, et surtout le devoir de se charger d'eux. Les institutions privées d'assistance, ou bien disparaîtront, leur tâche étant désormais
entreprise par TEtat, ou bien se transformeront en ce sens que leurs membres utiliseront leurs facultés de dévouement sous le contrôle et avec l'appui de l'État, comme leJont actuellement les membres des bureaux de bienfaisance dans les Communes, sous leur contrôle et avec leur appui.
Mais nous pouvons et nous devons prévoir l'absorption de l'État dans la Cité. 11 se produit, nous l'avons vu, un mouvement d'absorption par l'État des institutions particulières d'utilité publique. Le même mouvement a lieu dans les Communes, qui tendent à reprendre les services publics d'éclairage, de transports urbains, de distribution des eaux, d'assurance des immeubles contre l'incendie, concédés à des entreprises particulières ou laissés à l'initiative privée. Lors de la réforme de l'enseignement primaire comportant la gratuité, la laïcité et l'obligation, des groupements se formèrent spontanément dans toutes les villes de France où s'éveillait l'esprit démocratique. Sous le titre de sociétés du Sou des écoles ou de Caisses des écoles, ces associations voulurent faciliter aux enfants pauvres l'accès et la fréquentation de l'école par des distributions de vivres et de vêtements. Mais bientôt le budget de ces associations fut inférieur à leurs besoins. Les Communes intervinrent par des subventions. A Paris, notamment, les Caisses des écoles ont ajouté aux repas et aux vêtements des médicaments, des bains, des promenades et des excursions, des colonies de vacances ; si bien que, de créations nouvelles en subventions, et d'extension de ces créations en accroissement de ces subventions, c'est aujourd'hui la Ville qui alimente pour les neuf dixièmes les ressources des Caisses des écoles. Elle s'est bien gardée, néanmoins, de leur enlever leurs attributions et leur initiative, car elle trouve dans leurs administrateurs des auxiliaires bénévoles, d'autant plus actifs et dévoués qu'ils remplissent volontairement une tâche qu'ils ont demandée. Il y a là le schéma de la prise en charge totale des enfants par l'État, et nous verrons cette évolution s'accomplir par le triple concours de l'Etat, des Communes et des Associations libres. Un pas encore, et nous pouvons entrevoir le moment où l'État et la Commune disparaissent, remplacés par une fédération