‹ L'Idéalisme social (volume 3)Chapitre 40 sur 43 · ABSORPTION DB L*ÉTAT DANS LA CITÉ · texte numérisé non relu

ABSORPTION DB L*ÉTAT DANS LA CITÉ

voulu augmenter son gain, il a fabriqué plus de chapeaux qu'il n'y avait de gens en état de lui en acheter. Mieux éclairés, les chapeliers, dans la communauté future, ne fabriqueront pas plus de chapeaux qu'il n'y aura de tètes à coiffer. C'est la publicité donnée aujourd'hui aux besoins des divers marchés qui fait que les grandes entreprises capitalistes, mieux informées que les petites, s'assurent plus facilement le placement de leurs produits. Cette publicité n'est qu'à l'état embryonnaire et l'on peut dire que les bureaux de statistique de tout ordre seront, sans aucune autre autorité que les avertissements qu'ils donneront, les véritables gouvernements de l'avenir, les régulateurs officieux et désintéressés de toute l'activité humaine.

L'État disparaissant, les hommes d'État se trouveront sans emploi. Ce seront de précieuses qualités de labeur, de patience et de perspicacité restituées au domaine public ; ce seront en même temps de pernicieuses qualités de ruse, de sécheresse de cœur et de dureté d'esprit qui, devant trouver leur emploi dans des champs plus limités, donneront ainsi, jusqu'à ce qu'elles disparaissent complètement, leur minimum de maifaisance. Ces conducteurs des peuples, qui, ayant toujours professé la haine des idées, n'ont jamais pu comprendre les faits, seront aussi peu regrettés dans l'avenir qu'ils sont peu estimés dans le présent parmi ceux qui vivent déjà en espritdansle futur, ou qui voudraient seulement que le présent fût homogène et conséquent à lui-même. Gouverner les hommes est une tâche inférieure, à laquelle réussit excellemment, avec une matraque ,1e plus vulgaire chaouch d'Orient. Des hommes de génie ont épuisé leur existence à cette tâche inférieure. Ne leur soyons pas trop cruels, en songeant que, dans le troupeau, c'est toujours l'animal le plus vigoureux qui conduit ses congénères ; et l'humanité a été si longtemps un troupeau, elle est encore si loin de ne l'être plus tout à fait, l'habitude des gestes héréditaires domine encore tellement l'aptitude aux gestes volontaires, déterminés par la connaissance toute nouvelle et très rare de leur utilité, qu'il reste encore de beaux jours — et de vilaines nuits — pour ceux qui se vouent à la conduite du troupeau, et sont placés dans

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cette alternative : ou de le perdre, s'il roule dans les précipices du passé, ou de se perdre eux-mêmes, s'il s'enfuit vers les plaines fécondes de l'avenir.

Aussi le passé, qui est le connu, fait-il toujours moins peur aux hommes d'État que l'avenir, qui est l'inconnu. C'est pour cette raison qu'ils tiennent en haine et mésestime toute innovation, même dans l'ordre purement mécanique et industriel. De Richelieu, tenant Salomon de Caus enfermé à Bicètre, et relardant peut-être de deux siècles l'utilisation de la vapeur, à Thiers, niant l'utilité des chemins de fer, et néanmoins tirant sa fortune matérielle de l'expansion des voies ferrées, c'est une lutte ininterrompue entre l'esprit de progrès et l'esprit de gouvernement. Napoléon, faisant la guerre aux idéologues et tournant le dos à Fulton, est le type le plus complet de l'homme de gouvernement. Cette sorte d'hommes parait s'être amendée aujourd'hui; mais que l'on ne s'y Qe pas. Ils ont dans la bouche le vocabulaire idéologique et scientifique de leur temps, mais ce sont pour eux des mots de gouvernement, qui font partie du langage de mensonges et d'illusions dont ils croient nécessaire de s'embarrasser, étant incapables d'apporter autre chose pour justifier leur raison d'être dans l'emploi qui leur est confié. Quand le suffrage des majorités a consacré la mémoire d'un précurseur de la pensée et de l'action, le successeur du ministre qui emprisonna l'homme d'action, ou désespéra de ses dédains l'homme de pensée, vient glorifier le mort, et, de la même main qui tient la couronne posthume, il signera tout à l'heure l'arrêt qui jettera à la prison ou au désespoir l'héritier et le continuateur de celui qu'il vient de faire triompher officiellement. Les fils seront-ils toujours lapidés avec les ossements de leurs pères I

Mais voici déjà venir leur revanche et leur justification. Déjà le veto d'un prince de la finance fait plus que les efforts de toute la diplomatie pour empêcher la guerre d'éclater entre deux peuples : et ainsi apparaît aux yeux clairvoyants l'inutilité des diplomates. Déjà, dans les solutions bâtardes apportées aux crises ministérielles, le public s'aperçoit malicieusement que tel homme d'Ëtat, qui fut ministre des finances

dans un précédeûl cabinet, accepte d*être dorénavant pourvu du portefeuille de Tinstruction publique. Cette facilité de passer du commerce à la justice, et de la guerre aux beauxarts, édifie le public sur les facultés et sur les aptitudes de ses gouvernants, et aussi sur leur scepticisme fondamental. 11 sait que ce seront les bureaux, les administrations compétentes, qui gouverneront et, couverts par le ministre, eontinueront de traîner le char de FËtat dans les ornières du passé. En même temps que la haute direction de TÉtat perd ainsi sa raison d'être, surtout en un temps où les attributions et les fonctions se subdivisent à Tinfini, afin de suivre l'infinie complexité de la vie sociale de ce temps, — cette idée se fait jour dans le public et se propage : que de tels administrateurs fictifs sont devenus à présent plus dangereux encore qu'inutiles. On le voit, ceux mêmes qui dirigent TËtat servent à propager la notion de son inutilité, et à préparer le moment où TËtat, ayant restitué ses attributions et ses fonctions aux intéressés, volontairement et consciemment associés, n'aura plus qu'à disparaître comme ont disparu déj à les moyens plus primitifs du gouvernement de Thumanité. Chaque citoyeo, alors, sera son propre gouvernant; mais, répétons-le, au risque de fatiguer le lecteur, il n'assumera cette charge, il n'exercera ce pouvoir que lorsqu'il en sera devenu capable.

La disparition de TËtat, par suppression de ses fonctions de gouvernement des hommes et par restitution aux groupes et aux individus de ses attributions d'enseignement, de renseignement, de production, de circulation et de répartition, entraînera nécessairement la disparition des lois écrites, des codes qui les réunissent et des tribunaux qui les appliquent. A ceux que peut effrayer une telle perspective, nous pouvons déclarer que, s'ils acceptent la suppression de l'État, ils sont fdrcés d'accepter également la suppression de la loi en tant

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que manifestation impérative à l'individu de la volonté collective. Quant à ceux qui considéreraient la suppression de rÉtat comme une impossibilité, si nous avons le bonheur de pouvoir leur démontrer qu'un jour viendra où la loi positive ne sera plus nécessaire, nous aurons par surcroît démontré, plus complètement, qu'un jour viendra aussi où . l'État disparaîtra, et que ce sera précisément le même jour, la mission de l'État étant précisément d'assurer l'exécution des lois.

Une des formules fondamentales du droit politique et social idéal de notre temps est qu'il n'y a pas de droits sans devoirs, ni de devoirs sans droits. Cette formule répond très exactement à la conception métaphysique que nous avons encore du bien et de la récompense, du méfait et du châtiment. Elle extériorise en quelque sorte la sanction, et, en réalité, nous serions déjà bien heureux si des lèvres elle descendait dans les cœurs, et des inscriptions dans les faits. Longtemps, et d'une manière absolue, les droits furent le privilège des uns, et les devoirs la charge des autres. A présent, on adjuge les devoirs et les droits, tout au moins verbalement, aux mêmes individus ; mais on conserve aux droits et aux devoirs un caractère d'opposition qui fait que, au lieu de se voir imposer son devoir par le souverain, le citoyen se le voit imposé par la loi; cela ne rend pas la loi ni le devoir plus aimables à ses yeux. Que cette impression subsiste en notre temps, où cette sorte d'obligation légale est subie plutôt que consentie, cela se conçoit parfaitement; il serait étonnant et désolant qu'il n'en fût pas ainsi, car ce serait le signe que nous avons tellement conservé le pli des servitudes et des passivités héréditaires, qu'il ne nous est pas encore possible de protester contre la charge qui pèse sur nos épaules. Mais elle disparaîtra nécessairement, quand on aura pris l'habitude de considérer le droit et le devoir comme deux marchandises équivalentes, échangeables seulement Tune contre l'autre, et de se dire que le meilleur moyen d'exercer son droit, c'est de remplir son devoir.

Quand on en est là, on examine la marchandise d'un

peu près. Avant d'entrer en échange, on pèse le droit et on mesure le devoir; on suppute leur valeur; on leur demande leur certificat d'origine ; on rejette impitoyablement les faux droits que le voisin veut vous imposer en échange des devoirs réels; on secoue le fardeau des devoirs, dont le voisin vous a chargé, en échange des droits qu'on lui a laissé prendre ; finalement les deux plateaux de la balance, après avoir longtemps oscillé, finissent par s'équilibrer. Quand on les a réunis dans ses mains, un nouvel et plus minutieux examen du droit et du devoir s'impose tout naturellement à l'esprit. On se demande si réellement un devoir est bien une obligation, et un droit un avantage. On examine de près le devoir, et l'on y découvre un autre caractère que celui d'obligation : on s'aperçoit qu'en faisant son devoir l'individu ne satisfait pas seulement le droit d'autrui, mais qu'il satisfait son propre droit, auquel son devoir s'est tellement identifié qu'il ne sait plus au juste dire si son devoir n'est pas en même temps un droit, et non plus un moyen d'obtenir le droit. Que le lecteur se rassure : nous ne poussons pas l'identification du devoir et du droit dans la direction où Hegel finit par découvrir que le criminel luimême a droit au châtiment. Ce n'est pas de métaphysique qu'il s'agit ici, mais de réalités dont le présent même peut nous démontrer le caractère purement objectif. Employons une expression"plus directe, et donnons au droit et au devoir de l'individu social leurs véritables noms : liberté, autorité. Certainement, le citoyen qui est libre l'est en vertu du droit. C'est donc sa liberté qui est son droit. Mais il n'est libre qu'à la condition que ses concitoyens le soient aussi, à moins toutefois que sa liberté ne soit faite de l'autorité qu'il a sur eux; mais cette hypothèse doit être écartée, puisque nous disons que c'est dans une Cité composée d'homme libres que peut seulement s'opérer l'identification du droit et du devoir, ou, si l'on aime mieux, de la liberté et de l'autorité. Si sa liberté est déterminée par celle de ses concitoyens, il est incontestable que sa liberté est, de ce fait, identifiée à la leur, qui ne peut être amoindrie ou agrandie sans que la sienne propre le soit également. Or, qu'est-ce que la liberté

publique, au regard de la liberté du particulier ? L'autorité, évidemment. Allons-nous tomber dans le fossé où le patient d'Hegel attend et réclame son droit au châtiment? Point. Cependant, prenons garde, car nous le côtoyons. Cette autorité publique, identique à la liberté publique, faite comme elle de la liberté de chacun, est donc faite aussi de Tautorité de chacun ; elle est dans tous, mais elle est également en chacun. Quand, donc, le citoyen accomplit un acte civique quelconque, il peut dire indifféremment qu'il exerce un droit ou qu'il remplit un devoir. Déjà, aujourd'hui, pour l'accomplissement de l'acte civique fondamental de notre démocratie imparfaite, c'est-à-dire pour le vote, le citoyen dit : Je vote parce que c'est mon droit et mon devoir. Il croit distinguer, mais si on le presse de définir son droit de vote, c'est son devoir qu'il définit, et inversement. Ou, plutôt, il donne ane seule et unique définition qui s'applique à la fois au droit et au devoir, et par ainsi les identifie absolument l'un à l'autre.

Son vote, acte de liberté, crée une autorité, mais non une autorité qui lui sera extérieure, puisqu'elle sera la garante de sa liberté, et ne s'exercera que contre qui voudrait y attenter. Cette autorité sera donc la sienne, exercée à son profit et en son nom. Ce sera donc sa liberté qu'il aura créée par son acte de liberté. Prétendra-t-on qu'au contraire, en déléguant son autorité il a aliéné sa liberté, et s'est donné un maître dans la personne de son délégué ? On aura certainement raison si son vote n'a pas été libre, c'est-à-dire s'il a été émis sous la contrainte extérieure d'un individu de qui il dépend, ou sous la contrainte intérieure qui l'empêche de connaître sa liberté, et par conséquent d'en user. Mais si son vote n'est pas dirigé par un maître économique ni égaré par sa propre ignorance, ce vote est aussi libre que sa conscience politique est complète. Il se peut que sa liberté ait été annulée par le vote servile ou inconscient de la majorité et que le délégué choisi par elle ne soit pas le sien à lui, et qu'en conséquence son acte de liberté ait coopéré à un acte d'autorité qui se manifestera contre sa liberté. Mais non : ce n'est pas son acte de liberté qui a coopéré à l'acte d'autorité qui lui

est consécutif, mais bien Tacte de non-liberté de ses concitoyens. Il y a donc, on le voit tout de suite, ua vice fondamental de raisonnement chez ceux qui prétendent que le citoyen qui délègue sa souveraineté l'aliène, et constitue l'autorité contre sa propre liberté. En effet, s'il refuse, lui, conscient et indépendant, de concourir à la formation de l'autorité publique, il accepte d'abord sans protestation celle que lui imposera la masse inconsciente et dépendante. Que s'il prétend faire conquérir le pouvoir à tous, ou Tabolir en l'incarnant en tous et en chacun, ce sera par un moyen révolutionnaire; il donnera donc le pouvoir à des gens qui, la veille encore, prouvaient leur incapacité de le xléléguer, à plus forte raison de l'exercer. Car ce n'est pas tout d'en finir avec la contrainte extérieure, qu'une révolution peut certes détruire. On comprend de reste que si la force peut donner le pouvoir, le savoir s'acquiert par d'autres moyens, beaucoup plus pacifiques, et surtout moins expéditifs. Tel homme, qui ne connaît pas même le dessin, sera-t-il libre de faire un tableau parce qu'il aura acquis une toile, un pinceau et des couleurs? Dira-t-on qu'il faut pousser la masse inconsciente à s'abstenir de participer, par son vote, à la formation d'un pouvoir qui s'exerce contre elle, et, après l'avoir éloignée du vote, l'instruire des conditions réelles et idéales de sa liberté ? Il semble à tout esprit réfléchi qu'il vaut mieux augmenter le nombre des citoyens conscients, qui font exercice de leur liberté civique, jusqu'à ce qu'ils soient devenus la majorité, puis l'unanimité. Il n'est même pas besoin de démontrer que ce chemin si simple est en même temps le plus commode et le plus direct; il est aussi le seul qui ne conduise pas aux révoltes stériles, suivies des mornes résignations. Fera-t-on cette objection encore : que quiconque délègue son pouvoir substitue la volonté d'un autre à la sienne propre? Celui qui le délègue sous la pression de la contrainte extérieure ou intérieure ne substitue même pas la volonté d'un autre à la sienne, puisqu'il n*a pas pu manifester sa volonté. Mais celui qui sait quel pouvoir il délègue agit en connaissance de cause : il a désigné tel délégué plutôt que tel autre, parce que celui FouRMÈRE. — Idéal, soc. 19

qu'il a délégué était d'accord avec lui sur la manière dont il entendait être représenté, et il ne lui a donné sa délégation qu'avec un mandat précis. Déjà la démocratie demande qu'il y ait une sanction au mandat : C'est une bonne précaution. Elle demande aussi à être consultée directement, avant qu'une loi soit mise en vigueur : Ce sera un progrès vers la réunion de la liberté et de l'autorité dans les mêmes mains. Quand le progrès ultime, la suppression de l'État, aura été accompli, l'autorité et la liberté seront si bien incorporées en chaque individu, et conséquemment aussi, au point de vue social, le droit et le devoir, que ces mots sans emploi disparaîtront certainement du vocabulaire, ou ne serviront plus qu'à exprimer un état et des idées purement archaïques.

De môme que l'Etat ne disparaîtra pas subitement et en bloc, de même les lois qoi le formulent et le soutiennent ne disparaîtront que progressivement. En premier lieu disparaîtront les lois spéciales, qui règlent les rapports entre individus de situations inégales, et constituent ce que nous avons pu appeler les privilèges de droit, destinés à contrebalancer les privilèges de fait. Ceux-ci ayant disparu, dans la transformation des rapports économiques et familiaux, oeux-là n'auront plus de raison d'être. Les suivront de près, à moins qu'elles ne les précèdent, mais cela est peu probable, les lois dites pénales, dont les infractions, aujourd'hui, sont déterminées par des contraintes extérieures^, comme la misère, ou intérieures, comme l'inculture et l'incapacité cérébrales. Les contraintes extérieures sont liées aux rapports économiques. La disparition de la misère les fera donc disparaître. Pour ce qui est des contraintes intérieures qui prennent leur source dans l'inculture, elles disparaîtront également, ou plutôt elles auront disparu alors, puisque l'unanimité des citoyens en seront venus à un état conscient assez parfait pour pouvoir exercer leur souveraineté sans recourir à l'État. Reste donc l'incapacité cérébrale. Cela est une maladie à soigner, un malheur à subir, et non une faute à châtier. Le cercle légal se restreint déjà. Resserrons-le encore davantage. De quelle utilité seront les lois civiles, dans une Cité où la propriété sera commune et où l'hérédité

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collective aura remplacé rhérédité familiale et personnelle? La propriété personnelle est la pierre angulaire des lois civiles actuelles. Celle-là ayant disparu, celles-ci n'auront plus aucune raison de subsister. Le cercle n'est plus qu'un point. Supprimons ce point : Les lois constitutionnelles règlent les rapports entre les citoyens et l'État. L'État s'étant dispersé à la fois dans chacune des associations libres de production, circulation, enseignement, renseignement, etc., et aussi et surtout dans le cerveau de chaque citoyen, les lois organiques suivront le même chemin, sous forme de règlements dans les associations et de concept définitif de la souveraineté dans le cerveau de chaque citoyen. Quand l'homme asservi d'aujourd'hui, asservi à des contraintes extérieures et intérieures, sera devenu le citoyen idéal, il sera digne d'habiter la Cité idéale. Nulles autres mains que les siennes, d'ailleurs, ne la construiront, et elle sera réellement un acte de sa volonté libre.

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Nous avons indiqué comment un statut de liberté par conventions volontaires réciproques tend à se substituer à l'indépendance absolue des nations. C'est ici le lieu d'y insister, car il demeure bien entendu : d'une part, que la Cité idéale resterait une pure construction de notre esprit si nous prétendions l'édifier sur un point unique du globe, au milieu des Cités trop réelles qui, l'entourant de toute part, ne tarderaient pas à la détruire ; d'autre part, qu'une telle Cité ne peut être édifiée que par l'ensemble de l'humanité parvenue, par la connaissance de soi-même et des choses, à un concept général commun et à une égalité identique, dans leur variété de besoins, de désirs et de volontés enfin harmonisés. Qu'on ne voie pas là une barrière placée comme pour établir une sorte d'impossibilité de réalisation de ce rêve d'unité par identification de tous les membres, encore

«i différents, de la famille humaine future. Que si l'on objecte l'état de profonde inégalité d'évolution des diverses races humaines dispersées sur le globe, leurs différences de mœurs, de croyances, de culture, nous pouvons d'abord répondre qu^il y a en effet une infinité de manières d'être dans l'erreur, tandis qu'il n'en est qu'une seule d'être dans la vérité. Que si l'on ajoute que certaines races sont condamnées à errer longtemps avant de parvenir aux concepts relatifs de vérité acquis par les races supérieures, nous répondrons que le temps ne fait rien à l'affaire, et que, d'ailleurs, s'il a fallu vingt ans à un homme très ingénieux pour inventer un objet utile, il ne faut que vingt minutes au premier ignorant venu pour utiliser cet objet et s'en servir aussi bien que l'inventeur lui-même. Ne nous laissons donc pas émouvoir par les constatations d'apparence désolante que nous apportent lés spécialistes de l'anthropologie et de l'ethnographie. Recevons avec reconnaissance les documents qu'ils nous fournissent et par lesquels l'humanité se connaît mieux ; mais laissons à d'autres le souci d'en tirer les conclusions sociologiques générales, dont ces documents ne constituent que certains éléments essentiels. Rappelons-nous la déconvenue philosophique et sociologique de certains disciples de Darwin, trop empressés à transporter dans le domaine moral et économique la théorie de la lutte pour l'existence. Si, donc, la philosophie des sciences naturelles a été incapable à elle seule d'expliquer le mouvement du monde moral et l'évolution des sociétés, comment des sciences aussi spéciales que l'anthropologie et l'ethnographie auraient-elles la prétention d'y réussir?

Les nations de l'Occident européen et leurs colonies émancipées ou en voie d'émancipation forment la masse directrice et prépondérante de l'humanité. Depuis bien longtemps déjà, elles forment une civilisation distincte, homogène par bien des points, les plus essentiels, et leurs guerres ne sont que des querelles de famille dont on peut prévoir la fin. Il y a en chacune d'elles des caractères communs à toutes; et ces caractères, pour n'affecter d'abord qu'un petit nombre de phénomènes ou n'exister à l'état de concept que dans un petit nombre de

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cerveaux, tendent cependant à se généraliser et à s'unifier par-dessus les frontières politiques. Les manifestations de la vie sociale vont chaque jour s'étendant, se généralisant, s'internationalisant davantage, et nous pouvons rendre au capitalisme cet hommage qu'il a été un puissant agent de ce mouvement nécessaire et bienfaisant vers l'unité humaine. Prenons un de nos concitoyens, et voyons comme déjà des caractères internationaux le marquent, parfois, à son insu : le pain qu'il mange est fait de blé d'Amérique ou de Russie, la viande lui est venue de la Plata, son café de Java, et il fume du tabac de Turquie. Ses vêtements sont en laine d'Australie, son foulard en soie de Chine, son linge en toile dé Hollande, à moins que l'Inde n'en ait fourni le colon. Les portes et les fenêtres de son appartement sont en bois de Norvège, les jouets de ses enfants ont été fabriqués en Allemagne, et sa montre à Genève. L'hiver il se chauffe de houille belge, et, l'été, il se rafraîchit avec un éventail du Japon. De leur côté, les étrangers s'empruntent mutuellement et nous empruntent ce qui leur manque ou ce qu'ils préfèrent. C'est une banalité de rappeler cela. Cependant il le faut. Nous jouissons de l'étonnement du voyageur quand, arrivé dans l'Ouest américain , il y trouve les ameublements et les modes de Paris ou de Londres, et de sa stupéfaction, quand, chez un prince indien ou un roitelet nègre, il rencontre les mêmes objets adaptés, vaille que vaille, au goût du milieu. Mais déjà les si remuants et si initiatifs Japonais qui fréquentent nos écoles et visitent nos manufactures ne nous font plus retourner quand nous les voyons passer, revêtus de notre vêtement occidental et assimilés à notre vie extérieure. C'est cette identité croissante qui met les nations en concurrence économique, mais c'est elle aussi qui résoudra en harmonie cette concurrence, par les moyens que nous avons indiqués en examinant l'évolution économique et en constatant la tendance à l'unité dans l'association, par absorption des associations et des individualités antagoniques. Les grandes formations capitalistes n'ont déjà plus de patrie, à proprement parler, et elles tendent chaque jour davantage à l'universalité. Un capitaliste français est copropriétaire ou

coexploilant d'usines en Angleterre, de manufactures en Espagne, de mines en Russie, el ainsi de suite; et réciproquement les capitalistes de chaque nationalité sont copropriétaires ou coexploitants dans d'autres pays que le leur. A mesure que leur conquête économique du monde se poursuit, ils tendent à une meilleure, plus exacte et moins coûteuse adaptation des moyens de production aux besoins de consommation. C'est ainsi que l'Angleterre, qui fut une nation agricole se suffisant à elle-même, est devenue une nation plus spécialement industrielle et commerçante. En l'état d'insécurité des temps anciens, une telle transformation n'eût pu s'accomplir sans condamner la nation qui l'opérait à mourir de faim. Aujourd'hui qu'une sécurité relative existe, cette meilleure adaptation a eu pour résultat de faire de l'Angleterre la plus riche nation du globe. C'est vers cette meilleure adaptation que, par la sécurité croissante, toutes les nations marchent, sous l'impulsion du capitalisme aujourd'hui, et que demain elles marcheront d'ua pas plus sûr et plus rapide sous l'impulsion du socialisme. Plus rapides encore que les produits, les pensées, les résultats de la connaissance franchissent les frontières et se partagent l'empire des esprits, sans vouloir en connaître la nationalité plus que ceux-ci ne leur demandent leur origine ethnique. « L'art et la science n'ont pas de patrie » . est un dicton courant dans toutes les langues qui se parlent en Europe. Paris acclame Wagner tout comme Berlin fête Berlioz. La théorie de l'évolution n'est pas anglaise, bien qu'un Anglais l'ait formulée : elle est de la patrie de tous ceux qui l'acceptent comme l'hypothèse scientifique la plus plausible sur l'origine des êtres vivants. Pour ne parler que de la littérature française, elle a été espagnole avec lexvu® siècle, anglaise avec le xvin®, et allemande dans la premièi-e partie du xix®. Depuis, elle a été russe et Scandinave. En réalité, elle n'a jamais cessé d'être française ; mais, à aucun moment de sa vie si active et si féconde, et c'est là le secret de son activité et de sa fécondité, notre littérature n'a jamais cessé d'être en communication et en échange avec la littérature des nations voisines. De même les

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