CEUX QUI ASPIRENT A L IDEAL
de lutter les uns contre les autres, en vue de la richesse, au lieu que chacun d'eux travaille à sa propre amélioration morale en vue du paradis, ils associent leurs pensées et leurs elforts pour la conquête collective du bien-être. C'est là^ en effet, leur seul espoir : Jadis, l'artisan pouvait devenir patron. Aujourd'hui l'ouvrier sait qu'il ne sera jamais actionnaire. Aussi, à la force collective du capital, oppose-t-il judicieusement la force collective du travail et voit-il dans le socialisme l'idéal libérateur.
Les métaphysiciens n'ont que des sarcasmes et des mépris pour la bassesse de cet idéal. Il leur sied bien de se moquer et de dédaigner, à eux qui sont affranchis du souci torturant que donne la question du pain quotidien. Ils montrent ainsi la beauté de leur âme et donnent la mesure de leur intelligence. A supposer que le socialisme ne fut qu'une question de ventre, les ouvriers qui poursuivent cet idéal auraient encore une bien grande supériorité morale sur les sectateurs de n'importe quelle religion basée sur la récompense personnelle, et à plus forte raison sur lesfroids théoriciens de la lutte pour l'existence. L'ouvrier, dans le socialisme, poursuit sa propre libération par la libération de tous les ouvriers ; si restreint qu'il paraisse aux magnifiques rêveurs qui tutoient Sirius et sondent l'inQni sans perdre une bouchée de leurs repas confortables, son but a pour moyens l'association des efforts, la solidarité des individus, la lutte contre les abus de la force et de la puissance représentées par l'argent. Tout cela, moyens et but, est tout de même d'une qualité supérieure à la prétendue théorie scientifique qui, prenant les hommes en société pour des cristaux ou des mollusques, leur impose la lutte individuelle comme condition essentielle du progrès général. Les ouvriers veulent parvenir en s'aidant mutuellement, et ils donnent volontiers leur vie à cet idéal collectif. Ceux qui les dénigrent prêchent le « parvenir » individuel aux plus forts, aux plus insensibles, aux moins scrupuleux, et ceux-ci ne s'élèvent qu'en abaissant leurs frères, ne se pourvoient qu'en les affamant.
Mais, on le sait, même réfléchi en sa forme la plus rudimentaire dans le cerveau des ouvriers les moins cultivés, le
socialisme n'est pas une simple solution industrielle. Encore que l'économique soit la base théorique et pratique du socialisme, elle n'est pas le tout, mais la partie. Le socialisme entend répondre non seulement aux cris des affamés de pain, mais encore aux cris des affamés d'ordre, de paix, de justice, de liberté personnelle et sociale. Il est un terme d'évolution, non seulement de l'organe économique de la société, c'est-àdire de son ventre, mais encore de tous ses autres organes, c'est-à-dire de son cerveau et de son cœur.
Il faut aussi parler d'une moitié de l'humanité dont, jusqu'à présent, le besoin d'idéal s'est satisfait de la façon la plus grossière et la plus imparfaite. Les femmes qui ne trouvent pas dans la religion et ses fétichismes cette satisfaction n'ont pour ressource que le libertinage ou la littérature, et pour elles la littérature est, neuf fois sur dix, un libertinage de l'esprit qui conduit infailliblement à celui du corps, sauf obstacles qui ne tiennent en rien à la vertu.
Blâmer les femmes d'être ainsi, les accabler sous une hautaine réprobation de moraliste impeccable en paroles, serait folie autant qu'injustice. Elles sont ainsi, parce que la société les a faites ainsi. Leur faute est la nôtre à tous et l'on peut même dire que, si les hommes se prétendent plus conscients qu'elles, ils avouent ainsi une plus grande part de responsabilité dans le mal qu'ils subissent et dont, par un juste retour, ils sont eux-mêmes frappés. Malgré ses allures révolutionnaires, Proudhon fut le servile écho de la pensée de son époque et, comme tel, il n'imagina pour la femme que deux fonctions : celles de ménagère et de courtisane. C'était juger la question en économiste mâtiné de catholique, l'un obscurcissant et brouillant l'autre.
En dépit de Proudhon, en dépit de l'opinion qu'il reçut du public et lui rendit, fortifiée d'une incomparable dialectique, la femme devient autre chose dans l'ordre social. D'abord, les faits ont produit une autre catégorie que nulle objurgation ne pourra supprimer : l'ouvrière. Et, par ouvrière, entendons non seulement la femme pauvre qui gagne son pain en s'exténuant à la machine à coudre ou dans une fabrique, mais la femme qui accomplit un travail de bureau,
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de magasin, d'administration publique, d*art, de littérature. Economiquement, la femme tend à son autonomie personnelle et, par voie de conséquence, sort de plus en plus, socialement, du cadre des préjugés moraux actuels > Ensuite, ces faits ont amené une modification dans les idées mêmes de celles qui sont incorporées à la famille aussi fortement, en apparence, que naguère, mais dont la révolte s*annonce déjà par des symptômes significatifs. La femme affirme son individualité en face des contraintes qu'y opposent des lois, et des mœurs, qui seront demain caduques. Elle va à l'émancipation par le chemin normal, elle qui vécut tant de siècles de la vie sexuelle : Elle veut choisir celui à qui elle se donnera et, si elle s'est trompée, ou si simplement elle n'aime plus, elle entend révoquer son choix et se reprendre, et se redonner, ou se garder, librement. Elle sait vouloir sortir de cet égoïsme à deux, et parfois à un seul, qu'est l'amour, ou plutôt n'y pas limiter son idéal alTectif. Elle sait distinguer autre chose en l'homme que le mâle, dont elle n'entend plus être la passive femelle ; elle veut voir en lui l'humanité, et s'associer à lui pour préparer le destin collectif. En un mot, elle aspire à devenir un humain complet.
Croit-on qu'à celle-ci, qui s'élève au niveau des plus intelligents et des meilleurs, l'amant, la cuisine, le confessionnal ou le roman-feuilleton suffira ? Croit-on que, si fatiguée qu'elle soit par un travail quotidien de douze heures, celle-là abdiquera son droit de penser et d'agir en personne indépendante ? Ce n'est plus seulement comme épouses et comme mères qu'elles maudissent la guerre et jettent des paroles de paix et de raison sur l'humeur belliqueuse des hommes, mais parce qu'elles commencent à contenir dans leur cerveau une part de la conscience sociale. Leur misère et leur servitude, fussent-elles riches et adulées, éclatent à leurs yeux, et elles veulent vivre d'une autre vie. Les révoltées d'Ibsen ne sont pas une invention littéraire. Elles représentent une avantgarde de la moitié de l'humanité aspirant à la vie complète, et elles ne veulent plus entendre nos mensonges intéressés. Il faut que les hommes, en tant qu'individus, se résignent à n'être plus tout l'idéal pour les femmes. Il est brisé, le jouet
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dont elles souffrirent tant, comme nous-mêmes souffrîmes tant des poupées qu'elles furent et que beaucoup trop d'entre elles sont encore. L'amour n'y perdra rien. Débarrassé de son bandeau, il ne s'en conduira que mieux.
l'idéalisme, forme pensée de l'évolution
Les restaurateurs actuels de Tidéalisme, en leurs égarements mystiques, littéraires ou plus simplement politiques, se prononcent contre la science. Elle peut dédaigner leurs attaques, mais non mépriser le sentiment qui les anime. Ou, pour mieux dire, il appartient à ceux qui n'ont jamais cru au divorce de la science et de' la philosophie, mais, au contraire, ne voient dans la philosophie que la synthèse des sciences réunies, de démontrer que l'idéalisme n'est en rien contraire à l'esprit scientifique ; que, comme phénomène, il a son explication et sa justification scientifiques ; qu'il est une preuve vivante de la vérité de la théorie évolutionniste ; et que même il est un des facteurs essentiels de l'évolution vers le mieux.
Qu'est-ce, en effet, qu'un idéal?
Une construction de l'esprit, qui peut être irréelle et irrationnelle, chimérique et extravagante, mais dont les matériaux se trouvent dans la réalité. La bêle de l'Apocalypse avait sept têtes et dix cornes, elle ressemblait à un léopard, ses pieds étaient les pieds d'un ours, et sa gueule celle d'un lion. Jean de Palhmos, en construisant ce bizarre animal, d'ailleurs symbolique, imagine, c'est-à-dire représente par image, quoi ? Un animal, c'est-à-dire un être réel. Il lui donne plusieurs têtes et plusieurs paires de cornes; mais têtes et cornes existent aussi dans la nature. Des pieds et des gueules, cela existe aussi. L'arbitraire, l'irréel , c'est qu'il ait composé un animal incapable d'exister tel qu'il le représente. Le Moyen-Age eut aussi toute une faune de dragons, d'hippogriffes, de licornes, de mélusines dans son cerveau débile, ou
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plutôt enfantin. De telles conceptions arbitraires viennent de l'incapacité de relier ensemble l'effet et la cause. Ces animaux étaient les instruments du miracle, de la magie, de la sorcellerie ; ces désordres de l'imagination prouvent-ils quelque chose contre l'imagination ? D'ailleurs, ces monstres n'étaient pas en eux-mêmes un produit de l'invention ignorante des foules, mais vivaient par une tradition déformée à mesure qu'elle se transmettait. Des animaux aussi bizarres avaient existé dans la période quaternaire, et les traditions orales en avaient gardé le souvenir, tantôt ajoutant et tantôt retranchant, selon le caprice des imaginations déréglées. Saint Jean et les imagiers du Moyen-Age n'étaient donc que les traducteurs d'une tradition qui s'était faussée, en se transmettant à travers une longue série de générations incapables d'aller à la preuve, et de discerner le possible de l'impossible, le réel de l'irréel, le présent du passé.
Il semble que l'humanité ait été condamnée à marcher vers ses destinées, tout en tenant ses regards attachés vers ce qui fut, et qu'ainsi se soit formé le lien qui rattache le passé à l'avenir. Souvent, pour ne pas dire toujours, des innovations n'ont eu de faveur auprès du peuple qu'en se présentant comme des retours à d'antiques usages. C'est l'histoire de toutes les hérésies chrétiennes, qu'on voit s'attacher les foules en prétendant remonter à la source du christianisme. Pour se donner plus d'antiquité et, par là, plus de noblesse, nombre de sectes, surtout en Amérique, en sont venues à reléguer TÉvangile au second plan et à chercher leurs inspirations maîtresses dans l'Ancien Testament. Et remarquez, admirez comme ce qui semble un retour normal, une représentation du symbolique serpent qui se mord la queue, devient en réalité un retour en agrandissement, en spirale, et comme l'humanité, tout en paraissant remonter à ses sources, ne fait jamais qu'y puiser les moyens de s'en éloigner davantage : les puritains de Gromwell et de la Nouvelle-Angleterre cherchent dans la Bible l'idéal républicain, qui nous reviendra formulé dans la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Dans quel chapitre de la Bible les puritains, qui réduisent le prêtre à son minimum
d'influence, non seulement sociale, mais encore sacerdotale, prennent-ils leur républicanisme ? Dans le chapitre du livre de Samuel, où les Ihéoerales protestent avec tant de force contre l'établissement d'une royauté qui les relègue au second rang. Les hommes de la Révolution française croient imiter Rome et Sparte, et cependant un de leurs premiers actes est l'abolition de l'esclavage, ce qui eût bien étonné les héros de Plutarque, dont on pensait avoir emprunté les idées en même temps que les noms.
On peut dire, sans hardiesse, que l'idéal est une espérance faite de souvenirs. On conçoit alors que l'avenir soit formé de la combinaison du passé et du présent. L'esprit humain n'invente ni ne crée. Inventer, créer, sont des mots que nous appliquons aux combinaisons qui des choses anciennes font naître des choses nouvelles. Ainsi se conforme l'esprit aux faits, dont il est d'ailleurs l'émanation et l'expression. Ainsi se fortifie dans le domaine de la pensée la loi d'évolution reconnue exacte dans le domaine des faits. De même qu'il n'y a pas de formation spontanée en géologie, ni de génération spontanée en biologie, il n'y a pas de création spontanée de la pensée, et lorsque celle-ci devance ou déforme ses visions et ses souvenirs, par aspiration vers l'avenir ou par regret du passé, lorsqu'en un mot l'idéal s'affirme, il fournit une preuve déplus à la théorie de l'évolution.
L'idéalisme étant une irrésistible tendance à une vie meilleure, plus complète, prolonge en esprit les réalités actuelles. N'est-il pas, par là même, la forme pensée de l'évolution ? Qu'est-ce donc qui empêche qu'il n'en devienne l'agent conscient ? Ne l'est-il pas, d'ailleurs, ne l'at-il pas été de tout temps ? En France, où l'idée politique a toujours précédé le fait, n'avons-nous pas vu, notamment, les légistes poser, dès le xiv^ siècle, le principe de l'égalité de tous devant la loi ! Dans le monde moral, est-ce que le christianisme n'avait pas posé, après les philosophies antiques, d'ailleurs, le principe de l'égalité des hommes dans la vie supra-terrestre !
Appliqué à la morale, à la politique, à la sociologie, l'idéalisme éclairé par la science peut avoir la valeur et l'utilité de l'hypothèse dans les sciences naturelles. Cette force, alimen-
tée par la connaissance du réel, disciplinée par la raison, doit être un des propulseurs essentiels de l'évolution individuelle et collective. La mépriser ou la négliger, c'est la laisser aux mains inexpérimentées de ceux qui ne cherchent pas des enseignements dans le passé, mais des exemples. Les esprits vraiment scientifiques, ceux qui ne se sont pas confinés dans le domaine qu'ils explorent et qui sentent la relation nécessaire entre toutes les parties de la connaissance, ces esprits-là n'ont jamais condamné l'idéalisme, qu'il s'appelle métaphysique en philosophie, hypothèse dans les sciences ou utopie en sociologie. Il est plus urgent que jamais qu'ils fassent partager leur conviction sur ce point à tous ceux qui ont une influence quelconque sur la pensée de ce temps, si l'on ne veut voir tomber aux négations stériles et aux scepticismes antiscientifîques, pires que les négations, de belles intelligences déréglées ou découragées. Le monde moral et social flotte en ce moment à l'abandon entre les deux écueils également périlleux du mysticisme, qui n'est que l'idéalisme non éclairé, et du matérialisme, qui est l'évolutionisme inorganique. Plantons un phare sur chacun de ces écueils, et ces lieux de perdition deviendront des havres de salut.
Le sentiment le plus tenace dans l'homme est assurément celui de sa propre éternité. Le besoin de se survivre naît pour ainsi dire, avec l'éveil de la conscience, au sortir même de l'animalité pure. Aussi, l'homme a-t-il eu pour premier idéal un peu haut sa propre survie. Il lui est difficile de penser qu'étant aujourd'hui, il ne sera plus demain. Tant que l'esprit humain a pu croire au mystère d'outre-tombe et le supposer vivant, chaque groupement d'hommes s'est forgé un idéal de survie, calqué sur ses mœurs et sa cérébralité actuelles. Le besoin très idéaliste de justice et d'égalité trou-
vait là une satisfaction suffisante. La mort réparait les iniquités du sort, la vie n'était qu'une épreuve. Le Walhalla, les Champs-Elysées, le Paradis s'ouvriraient devant les forts, les justes, les doux. Les mal vivants seraient tourmentés éternellement. La morale trouvait, autant que la religion, son compte à ces croyances réparatrices.
Sont-elles p^ermises, à présent que la science fouille les cieux sidéraux et les enfers géologiques ? Où donc à présent se réfugiera l'homme qui ne veut pas mourir tout entier, où donc logera sa pensée qu'il croit éternelle, celui qui consent déjà avec tant de répugnance à abandonner sa carcasse aux vers du tombeau? Que celui qui sépare la pensée du corps, et croit qu'elle est par elle-même un corps susceptible de vivre sans les organes indispensables à la vie, ne pousse pas plus avant cette lecture. 11 a son idéal à la mesure de son esprit ; point n'est besoin pour lui d'en découvrir un autre. Ce livre est écrit pour ceux qui, avant de cesser de croire aux hypo thèses spiritualistes, plaçaient tout leur idéalisme dans la survie personnelle, et qui, depuis que leur raison ne leur permet plus de croire, en sont venus à nier toute possibilité d'idéal, et à s'en désespérer.
Quel idéal, donc, adopter ? Quel domaine rendre aux rêves . et aux aspirations de notre contemporain, à présent qu'il sait que sa destinée personnelle s'arrête à la tombe; que, si haut que sa pensée se soit élevée, elle s'arrête avec la vie ; que, quelque grande situation qu'il ait acquise, il la faudra quitter; et que, de même qu'il ne fut pas avant sa naissance, il ne sera plus après sa mort, — qu'un peu de pourriture, puis de cendre, puis plus rien !
A quoi bon, dès lors, l'effort, le sacrifice? Puisque la vie n'est qu'un moment, pourquoi les contraintes? Puisque le mal peut ne pas trouver ses sanctions, non plus que le bien, pourquoi les renoncements, et pourquoi pas le déchaînement des appétits? Nos aïeux ont été de grandes dupes. Sachons mieux nous conduire. Forts, écrasons les faibles. Faibles, appelons la ruse à notre aide. Puisque rien n'est devant l'impassible nature, qui nous jette un matin sous le soleil et un soir nous enfouit sous la terre; puisque le vice et la vertu, le
crime et Théroïsme, la paresse et le labeur sont des expressions indifférentes de notre manière d'être, prenons-en ce qui nous sert et rejetons le reste. La société périra î dit-on. Bahl elle durera toujours autant que nous. Que nos neveux se débrouillent. Quel droit ont-ils à notre sollicitude, puisqu'au regard de la nature le droit n'existe pas I
Tel est le langage que prêtent aux incroyants les politiques des dogmes religieux, pour qui la divinité est une sorte de gendarmerie. La réplique est vraiment trop facile, et si
. les zélateurs des religions n'ont que ce motif qui les retienne eux-mêmes sur la pente de l'incroyance générale, ils ont bien
tort de ne pas venir renforcer les rangs de la libre pensée.
Si les religions sont un frein aux appétits et aux violences des primitifs, pourquoi la statistique criminelle est-elle plus élevée dans les régians rétrogrades de la France, où la religion a le plus d'empire, que dans les régions plus éclairées ? Pourquoi donc, dans l'histoire, relève-t-on de véritables périodes criminelles, qui sont en même temps celles où la foi religieuse était le plus ardente ?
La science découvre chaque jour que l'amoralité et la criminalité sont le résultat de l'inculture ou de la régression partielle du cerveau. Sauf excitation, frénésie, folie passagère par contagion, les foules sont incapables de crime et encore plus incapables, pris individuellement, l'immense majorité des individus qui composent ces foules. La sociologie nous apprend de son côté que, le cercle de solidarité de l'homme primitif étant plus restreint que le cercle de solidarité du civilisé, la trahison et le meurtre coûteront moins au primitif qu'au civilisé. Même, si le meurtre ou la trahison est commis envers un étranger — et est étranger quiconque n'appartient pas à la tribu, laquelle, parfois, se compose d'une dizaine de membres — ce sera une action méritoire, dont le primitif se vantera hautement. Ne faisons, d'ailleurs, pas sonner trop haut notre supériorité sur le primitif: notre cercle de solidarité est encore très restreint, et une guerre, en le restreignant davantage, peut nous faire une vertu du meurtre de notre semblable. De ce que chacun de nous est condamné par la nature à disparaître, il ne s'ensuit FouRNiÈRE. — Idéal soc. 2
pas que Thumanité disparaisse avec nous. Incessamment renouvelée par la mort et la naissance des individus éphémères qui la composent, elle n'en forme pas moins un tout vivant et agissant, une sorte d'être réel, que nous contenons d'autant plus en nous par l'intelligence que nous le connaissons mieux. Connaître, en effet, c'est posséder en esprit.
On juge du degré de culture d'un homme à sa conversation : vous parle-t-il de sa femme, de son chien, de sa maison, de sa santé ; se fait-il le centre de l'univers et n'admetil dans son cosmos réduit que ce qui est lui, lui appartient ou le touche, vous êtes fixé : Vous avez en face de vous un primitif qui n'a pas encore pris conscience du monde extérieur, et par conséquent de la parcelle de ce monde qu'il croit s'être appropriée. Vous parle-t-il au contraire de vous, des vôtres, puis de la politique, des inventions et découvertes récentes, d'industrie, d'art : Vous savez que vous avez affaire à un homme apte à contenir dans son cerveau une part plus ou moins grande du monde extérieur, et par conséquent de sa propre personnalité. Dans le premier cas, il ne connaît même pas son prétendu domaine, il ne possède pas sa propre conscience ; tandis que, dans le second, il possède en esprit ce qu'il connaît. L'homme conscient, en dépit de la grossière apparence, présente donc une individualité plus affirmée et plus autonome que celui qui est esclave de son ignorance.
Celui-ci, en effet, est nécessairement livré sans défense à toutes les erreurs de son jugement imparfait. Les lois de la nature lui étant inconnues, il croira aux effets sans cause, aux miracles; rapportant tout à lui-même, il ne pourra mettre en doute sa propre éternité, et il se forgera pour le temps d'après sa mort des félicités à la mesure de ses instincts et de ses sentiments. Il ne s'élèvera même point, par la bonté, jusqu'à la moralité de saint François d'Assise, qui ne pouvait admettre l'éternité de l'enfer. Pourvu que sa place au paradis lui soit assurée, à lui et à ceux de son tout petit cercle de solidarité, l'enfer peut flamber le reste de Thumanité sans qu'il en prenne souci. Si on lui disait : « Il y a
un paradis, mais lu n'y entreras jamais », il nierait Texistence de ce paradis, et, retournant au matérialisme animal de ses ancêtres, il demanderait qu'on mit à manger et à boire dans sa tombe et qu'on y engloutît tous ses biens avec lui.
Celui-là, au contraire, s'il doute de In réalité des dogmes et des philosophies qui lui promettent la survie, même s'il ne peut croire que la pensée survive à la destruction du cerveau, ni que l'individu puisse sentir et désirer alors qu'il ne possède plus d'organes et n'existe plus même à Tétat d'individu, celui-là a la résignation plus facile. Conscient de la solidarité qui le lie à l'espèce, il veut laisser trace de son passage par un bienfait. 11 ne se satisfait pas de la seule satisfaction de ses sens. Le cerveau étant, chez lui, plus développé que les sens, il cherche de préférence les satisfactions cérébrales ; et, comme ce développement le porte à songer à Tespèce plus qu'à sa propre personne, c'est dans les satisfactions de l'espèce qu'il trouvera sa joie. En une manière, il ne renonce pas à la survie. 11 la transforme et l'épure. Au lieu de se survivre dans un bonheur égoïste, qu'il se sentirait d'ailleurs incapable de goûter, il se survit dans l'espèce enrichie de la part de bonheur qu'il aura contribué à lui procurer. Cette pensée, qui lui a donné une règle de vie où le devoir trouve en soi ses récompenses, suffit à lui rendre très doux le passage de la vie à la mort.
N'est-il pas là tout entier, le véritable idéalisme, sans rien qui choque la raison, bien au contraire, et additionné de toutes les utilités morales et sociales qu'il engendre naturellement. L'homme qui atteint à celte noble conception, au lieu de rêver à son devenir personnel, que tout lui dit devoir s'arrêter à la mort, rêve au devenir du monde auquel il appartient et auquel sa culture l'a porté à s'intéresser plus qu'à lui-même. Il substitue à l'idéal individuel, qu'il sait irréel et inutile, l'idéal collectif, qui satisfait pleinement sa raison et lui procure la plus haute satisfaction morale qu'il puisse imaginer. N'est-il pas ainsi plus réellement et plus complètement idéaliste que le dévot qui achète en bonnes œuvres et surtout en prières une part de paradis ?
Ne Test-il pas plus noblement aussi ! Quelle comparaison établir entre l'égoïste crédule, qui paie de menus sacrifices temporaires une éternité de joie, et l'altruiste conscient qui donne tout, fait sa joie d'agir ainsi et trouve dans cette joie une récompense tellement suffisante qu'il ne demande même à personne de lui en savoir gré.
Au devenir individuel opposons donc en toute confiance le devenir collectif, qui nous intéresse davantage à mesure que nous entrons plus avant dans la connaissance du mondes Accomplissons d'une manière réfléchie les tâches et les sacrifices que nous croyons nécessaires. Ainsi procédèrent les martyrs, les héros et les génies de l'humanité ; c'est parce qu'ils ont incarné et affirmé la conscience collective, que leur ceuvre n'a pas été vaine, et que nous sommes entrés dans l'héritage qu'ils nous ont assuré.
Suivons l'instinct du peuple, cet instinct sauveur de l'espèce. Il renferme un idéal collectif qui fait la grandeur de <;hacun, tout en promettant la victoire à tous. Il appelle à l'œuvre commune toutes les intelligences et toutes les énergies. Il est, il fut, il sera toujours l'inépuisable réservoir de force et de vie. Les héros, les martyrs, les génies n'ont été que les interprètes de son désir obscur. Leurs actes, aujourd'hui justifiés, leurs sacrifices, aujourd'hui glorifiés, leurs prophéties, aujourd'hui vérifiées, leur ont été inspirés par le besoin qu'avait le peuple qu'on agît en son nom, qu'on se sacrifiât pour lui, qu'on créât l'avenir pour ses enfants. Si •ce besoin n'avait pas existé, quelque persévérance, quelque hardiesse qu'ils eussent mises dans leurs actions et dans leurs pensées, actions ni pensées n'eussent compté pour rien dans le bilan de l'humanité. Si Empédocle descendit ■dans les profondeurs de l'Etna pour arracher à la nature un «ecret qui angoissait ses concitoyens, ce fut un grand homme; «'il s'y précipita pour illustrer son nom, ce fut un fou. L'histoire n'a pas que ces incertitudes; elle a aussi ses injustices : n'avons-nous pas vu notre patriotisme local, en ses jours de mauvaise foi, comparer l'héroïsme de Rostopchine à la démence d'Erostrate ! Mais qu'importe à celui qui se satisfait en accomplissant son devoir !
L'humanité n'écoute et ne suit que ceux qui, émanant directement d'elle et lui ressemblant, synthétisent sa manière actuelle d'être, de sentir, de désirer, et expriment en vouloirs^ précis les sentiments et même les sensations qu'elle éprouve. II arrive ainsi, bien souvent, qu'elle prend pour guides et pour chefs des gens qui ne la traduisent et ne la servent qu'un court moment, et la desservent et la trahissent ensuite. Trop souvent, son libérateur devient son maître. Trop^ souvent, elle décerne des couronnes au bouffon, et traîne un héros aux gémonies. Jamais elle n'accorde sa conûance à ceux qui ne lui sont pas contemporains et qui devancent leur temps. Elle les méconnaît ou les persécute, mais leur règne viendra quand sera née la génération à laquelle ilss'adressaient. Doivent-ils pour cela renoncer?...
Au contraire. Outre qu'ils ne le pourraient, les vérités d'ordre élevé donnant une trop pure joie à ceux qui ont là chance d'en être les interprètes, ils savent que leur évocatio» de l'avenir n'est pas inutile au présent, qu'elle n'a pas seulement la valeur d'une platonique annonciation, mais qu'elle peut hâter l'événement prévu. A mesure que la conscience générale s'éveille dans un plus grand nombre d'esprits, l'humanité acquiert de plus en plus le pouvoir d'agir sur sa destinée. Ce ne sont plus alors seulement, comme aux âgesd'inconscience, les transformations géologiques, climatériques et nutritives qui règlent son évolution : la pensée acquise aide son industrie, en décuple les efforts, en multiplie les effets utiles; elle réalise l'idéal voulu : parce que, dans cet état de conscience, l'idéal perd son caractère chimérique et arbitraire ; il prend pour point de départ les réalités mieux connues et judicieusement combinées en synthèse ; en cet état de conscience, la volonté est réellement de l'action en puissance, l'homme ayant rapproché, les connaissant mieux^ ces deux termes : le vouloir et le pouvoir. Il se produit ainsi un échange incessant. Les faits observés, connus, classés,, créent l'idée, qui, à son tour, agit sur eux avec d'autant plus de force que, connaissant leur relation entre eux, elle a pénétré le sens de leur évolution.
En présence d'un tel idéal : prévoir notre destin et contri-
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buer à le réaliser, nous pouvons^ sans regret laisser provisoirement le devenir cosmique et le devenir universel aux cogitations des métaphysiciens de l'école, de même que nous leur avons abandonné sans retour le devenir individuel. Nous pouvons les laisser rêver des prolongements, que d'ailleurs ils n'apportent pas, au parlage abondant des philosophies . mortes. Ils peuvent édifier des ombres de rêves sur des nuages de songes. Si haut qu'ils croient aller, le télescope ironique du premier observatoire venu saura leur envoyer l'expression de l'indifférence générale pour leurs stériles travaux. Quand la connaissance enfin achevée de Tinfîniment petit permettra à la science d'aborder celle de Tinfiniment grand, de celte science surgira à temps la philosophie qui nous guidera dans ces régions aujourd'hui inaccessibles, et où l'esprit le plus robuste prendrait inutilement le vertige. Lorsque nos successeurs en seront au point d'entreprendre cette exploration avec fruit, les métaphysiques actuelles seront mortes depuis longtemps...
Nous qui voulons le rêve sain et utile, plongeons les racines de notre idéal dans la réalité. Jusqu'à présent, les égoïstes et les ignorants ont seuls fait montre d'idéalisme. Ne nous attardons pas à les désillusionner, laissons-les se coiffer magistralement de la couronne de carton doré qui faii les rois de maisons de fous, et allons résolument à la découverte des vérités de demain. Sur mille qui entreprendront cette conquête de l'avenir, et y trouveront la joie de l'esprit, un seul, peut-être, reviendra chargé de glorieux butin. Qu'importe ! puisque celui-là nous rapportera la part de mille. Son salaire de gloire ne lui sera payé que lorsque ses os seront en poussière. Qu'importe encore ! puisque, ainsi que les autres, il aura eu la joie de l'entreprise, et, n'en eussions-nous retiré aucun avantage positif, ils n'en auraient pas moins travaillé, tous, efficacement, à l'ennoblissement de l'humanité.