‹ L'Idéalisme social (volume 3)Chapitre 7 sur 43 · ACTION DE L'OTOPIE SUR LE DÉVELOPPEMENT SOCIAL · texte numérisé non relu

ACTION DE L'OTOPIE SUR LE DÉVELOPPEMENT SOCIAL

ACTION DE l'utopie SUR LE DÉVELOPPEMENT SOCIAL

L'utopie apparaît dans la littérature sociale en même temps, non que les malaises sociaux, ils sont coexistants à toute société, mais que leur mise en lumière par une culture supérieure. Le premier protestataire contre l'inégalité sociale et les maux qu'elle entraîne ne fut assurément pas une victime de cette inégalité, mais un témoin éclairé, personnellement désintéressé, h qui précisément le loisir que lui donnait ' son indépendance permit de réfléchir sur ces maux. La protestation des victimes, quand l'oppression est devenue intolérable, se traduit par des révoltes toujours vaincues, tant que ne s'y est pas associée la protestation des esprits éclairés et désintéressés sous la forme de l'utopie. C'est en ceux-ci que naît et s'incarne la conscience sociale. Elle se manifeste par une vue prochaine et locale, et ce sont alors des réformes, des améliorations, qui s'ensuivent. Apporte-t-elle un plan de rénovation qui entraînerait une subversion totale : elle n'est plus de son époque ni de son milieu. Elle s'est trop extériorisée dans le temps et dans l'espace. Utopie elle restera, jusqu'à ce que les faits réalisent une partie de ses prophéties.

Cependant, il est à remarquer que, si opposée que paraisse Tutopie au concept social qui lui est contemporain, elle se rattache à lui; ou plutôt, elle lui demeure enchaînée par des côtés essentiels, qui lui donnent une marque de date et de localité. Platon prend les institutions de Sparte pour le modèle de sa république, d'où les poètes sont bannis, mais non les esclaves, qu'il se garde bien d'affranchir. Thomas Morus, dans son Utopie, se montre fils de l'Angleterre alors uniquement agricole. Campanella, dans sa Cité du soleil, révèle son état en proposant à la société l'idéal monastique. Rabelais ne fait pas exception. La bonne compagnie, qui vivra en toute liberté dans sa joyeuse et docte abbaye, est

mise à Tabri du besoin par une rente du prince, et le « fay ce que vouldras > n'existe pas pour ceux dont le labeur produira celle rente.

Si Ton passe aux utopistes modernes, on voit que leur époque, le moment même où ils écrivirent, les marqua d'un signe aussi caractéristique. Pour ne retenir ici que les plus géniaux, les plus novateurs, Saint-Simon et Fourier, on est frappé de l'influence que prit leur temps sur eux. Ainsi justifient-ils cette vérité que nulle pensée ne se crée, mais est la transformation par combinaison nouvelle des pensées qui la précédèrent et sans lesquelles elle ne se produirait pas. Saint- Simon et Fourier devaient donner comme point de départ à leur pensée le point d'arrivée de la pensée contemporaine. C'est parce qu'ils sont partis du connu pour aller à l'inconnu que leur recherche audacieuse n'a pas été vaine. Ils ont prolongé en esprit les réalités dont ils étaient les témoins informés et sagaces. Ils ont erré dans les espaces, certes, mais ils ont rapporté de leur course vagabonde des trésors qui nous sont à jamais acquis. Si leur utopie a son point de départ dans les faits ambiants, leur philosophie s'abstrait-elle au moins du temps et du milieu ? Saint-Simon ni Fourier ne sont pas contradictoires à ce point, et leurs principes philosophiques reflètent exactement les deux aspects essentielsde la pensée de leur temps. Le néo-christianisme qui encombre inutilement la doctrine du premier, et la fera sombrer sous la direction plus théologique que sociologique du père Enfantin, vient à l'heure où les jésuites triomphants soulèvent la protestation des esprits vraiment religieux et où s'ébauchent, en réaction, divers essais de rénovation du catholicisme. Le second emprunte sa philosophie à l'utilitarisme anglais élargi par le sensualisme du dix-huitième siècle, et en fait la base de tout son système. Tous deux sont, quoi qu'ils disent, des fils de la Révolution française, dont ils représentent les deux grands courants avec le même point de contact : une foi ardente, indéfectible, au progrès continu, indéfini de l'espèce humaine.

Saint-Simon émancipe la femme. 11 en fait l'égale, la complémentaire de l'homme. Pour lui, le couple est l'individu

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