‹ L'Idéalisme social (volume 3)Chapitre 8 sur 43 · ACTION DE L* UTOPIE SUR LE DÉVELOPPEMENT SOCIAL · texte numérisé non relu

ACTION DE L* UTOPIE SUR LE DÉVELOPPEMENT SOCIAL

parfait, sans que rhomme ni la femme abdique sa personnalité, au contraire. Celte vue d'avenir n'est pas encore vérifiée, dira-t-on, un peu légèrement. Pourtant le développement de Tordre industriel, également prévu par Saint-Simon, nous montre un nombre croissant de femmes pour qui la famille n'est plus ni une protection ni une contrainte, puisque le salaire leur assure — à quel prix, hélas ! — l'indépendance personnelle. Nous allons donc à grands pas vers la preuve que le génie de Saint-Simon n'a pas été en faute. Il existe, d'autre part, un si grand nombre de femmes, — nombre qui va sans cesse en augmentant à mesure que l'instruction publique modifie l'éducation privée et générale, — encore incorporées socialement à la famille et qui aspirent, non point à en sortir, mais à y être libres, et même à être libres d'en sortir si la famille s'oppose au complet développement de leur personnalité. Sur ce point encore, la vue d'avenir de Saint-Simon se vérifie, et la preuve totale n'en est plus qu'une question d'années.

Les disciples de Saint-Simon, qui se recrutèrent dans l'élite intellectuelle de l'époque, connurent, grâce à lui, grâce à ses indications, le sens de l'évolution industrielle qui s'annonçait à peine. Éclairées par son génie, leurs connaissances économiques, industrielles et scientifiques les mirent à même d'être les organisateurs du régime capitaliste qui domine et dirige aujourd'hui le monde industriel. Saint- Simon, on le voit, fit mieux que prédire l'avenir. 11 donna l'impulsion première au mouvement d'association des intelligences et des capitaux, par lequel le dix-neuvième siècle a opéré dans les rapports sociaux une révolution sans précédent et sans équivalent dans l'histoire, et dont les consé^ quences sont incalculables. Sans méconnaître les vices et les inconvénients du régime capitaliste, auquel l'égoïsme et la paresse d'esprit des dirigeants et des possédants refusent, seuls, le caractère transitoire qui est son essence même^ — vices et inconvénients aggravés précisément par la résistance qu'opposent à l'évolution du régime les minorités, qui en sont les illégitimes bénéficiaires, — les esprits clairvoyants savent qu'il aura été le moyen inévitable^

nécessaire, par lequel les producteurs accéderont enfin à la vie sociale.

Ici, nous saisissons la puissance de Tutopie, quand elle est formulée par un cerveau qui a pu devenir le récepteur de la pensée maîtresse de son temps, et la rendre plus grande au temps qui suit le sien. L'utopiste n'annonce pas seulement les faits. Son action les prépare, et ses successeurs, couvrant la France de chemins de fer et d'usines, les réalisent. Ils tracent le canal de Suez et la révolution économique, de locale, devient mondiale, avec des répercussions qui changent en quelques années toutes les conditions de la politique internationale. Le plus grand nombre, dont se préoccupa Saint- Simon, marche vers son amélioration matérielle et morale par un dur chemin ; mais il faut bien se dire que nul autre ne pouvait lui être ouvert. L'idée de l'association pour la production ne pouvait trouver sa première application par en bas. Quand le jour vient, c'est toujours les sommets qui sont éclairés les premiers. Mais déjà le soleil monte sur l'horizon ; nulle partie de la plaine où gémissent les laborieux ne demeurera dans l'ombre.

Fourier participe avec Saint-Simon aux progrès dont notre siècle a été le témoin. Par sa théorie de l'accord des individus en qui l'émulation se substitue à la concurrence, par sa métaphysique de l'intérêt bien entendu, par sa magistrale réhabilitation des passions, il concourt à une révolution morale parallèle à la révolution matérielle qu'annonce et prépare Saint-Simon. Celui-ci, d'ailleurs, rompt également avec le renoncement chrétien. Leur révolte contre la morale héréditaire est d'une telle qualité qu'elle ne fait pas un seul libertin. Elle n'affranchit que ceux qui sont dignes de la liberté.

Selon Fourier, nos passions ne sont nuisibles à nous et à autrui que parce que notre ignorance, ou bien les entrave dans leur essor légitime, ou bien les laisse sans emploi utile. Harmonisons ces nécessaires mouvements de l'être humain au lieu de les opposer en nous et entre nous, et ils nous donneront la plénitude de la vie. Le plaisir ininterrompu devient une corvée aussi rebutante que le travail sans repos

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comme sans variété. Leç hommes de pur loisir sont forcément inintelligents dans le choix de leurs plaisirs, dans remploi de leurs passions. Ces passions sont purement mécaniques, la raison ne les règle pas. Ces plaisirs sont peu variés et, partant, plus sensuels que cérébraux. Nos sens se fatiguent et se rebutent plus vite que notre cerveau : aussi n'auronsnous de véritable jouissance dans nos plaisirs qu'autant que notre intelligence y saura introduire de la variété. Il en est de même pour nos travaux. Fourier observe fort justement que le même geste professionnel, rendu nécessaire à la production rapide par la. division à l'extrême du travail, amène des déformations physiologiques et même une dépression cérébrale. Alternons les travaux : l'hygiène et le plaisir y trouveront leur compte en même temps que notre intérêt. Par la variété, transformons en plaisirs nos travaux, et nous serons étonnés de notre puissance de production et de jouissance. Cette admirable leçon d'équilibre physique et mental donnée par Fourier : le travail devenu le plaisir et le plaisir ayant cessé d*être une servitude, n'est-ce pas le programme de la vie normale complète ! Voici, déjà agrandi et rendu plus pratique, le programme de Thélème qui se précise : nos pédagogues s'en inspirent; notre enseignement public, vaille que vaille, y puise des principes et des méthodes, qui se classent et se perfectionnent lentement : la piscine et les jeux scolaires, l'atelier de menuiserie et les promenades, les colonies de vacances et les leçons de choses habituent l'enfance à cette attrayante variété dans les occupations utiles. L'idéal de l'homme, avant qu'il soit longtemps, se formera des souvenirs de l'enfant, et le citoyen voudra réaliser, en l'adaptant à sa taille, la règle de vie de l'écolier.

Fourier avait au plus haut degré le sentiment de l'ordre en même temps que celui de la liberté. Ce double sentiment (contradictoire seulement pour les esclaves de l'arbitraire organique, qui est le despotisme, et de l'arbitraire inorganique, qui est la licence) domine toutes ses combinaisons sociologiques idéales : l'homme peut devenir le directeur et l'utilisateur de ses passions, il peut se gouverner lui-même, il le doit : voilà pour l'ordre. C'est dans les conditions

matérielles du bien-être qu'il trouve les moyens de se mouvoir de manière à satisfaire complètement ses besoins et ses passions : voilà pour la liberté. Comment établira-t-il cet accord? Tout individu est, selon lui, supérieur aux autres dans une branche quelconque de l'activité humaine. Tel est meilleur géomètre, et tel meilleur danseur. Loin de répugner aux hiérarchies, Fourier les multiplie, aûn que chacun y trouve la sanction de sa primauté dans le genre où il excelle et où, par voie de conséquence, il donne à l'humanilé son maximum d'utilité. Il en crée, de ces hiérarchies, autant qu'il peut imaginer de modes de l'action et de la pensée. Les ambitions les plus déréglées, les plus dangereuses naguère pour Tordre et la paix de la communauté, sont par lui ainsi satisfaites en même temps qu'accordées. 11 laisse au pape sa tiare, et couronne le marmiton devenu un savant hygiéniste sous le nom de gastrosophe ; le bâton d'un chef de musique ne s'oppose pas au sceptre d'un monarque et ne lui est pas inférieur. Ne sourions pas : il y a là une image à la fois poétique et saisissante de la diversité dans l'égalité. A l'avenir de démontrer que cette leçon n'aura point été perdue.

le sens actuel de l'évolution sociale

Par ce que l'utopie a pu donner, au temps où les sciences sociales se cherchaient encore, on peut imaginer ce que donnerait un idéalisme social qui aurait pour base solide Tensemble des phénomènes sociaux observés, classés, et finalement rattachés les uns aux autres par une vue philosophique. Ce prolongement en esprit des réalités sociales actuelles serait fructueux, à la condition d'être éclairé par la théorie de l'évolution, qui est aujourd'hui l'hypothèse la plus satisfaisante, et servi par une méthode rigoureusement scientifique. Ce serait, dira-t-on, renvoyer les rêveurs à l'école. Certes, mais à l'école des faits, qui seuls peuvent alimenter le rêve et le féconder. Appelons toutes les sciences à former notre idéal.

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