‹ L'Idéalisme social (volume 4)Chapitre 10 sur 57 · LE SENS ACTUEL DE L'ÉVOLUTION SOCIALE · texte numérisé non relu

LE SENS ACTUEL DE L'ÉVOLUTION SOCIALE

trouveront la sécurité qui leur fait de plus en plus défaut. Maislliomnie ne vit pas seulement de pain. Si l'association devait correspondre à une diminution de liberté pour l'individu, et si Tindividu devait s'incorporer passivement à une sorte de macliine sociale, bon nombre d'entre les meilleurs préféreraient l'indépendance alfaniée à cette situation bumiliante de rouage abondamment graissé, mais graissé à heure fixe. On aura beau objecter que la substitution de la machine à l'outil oblige les producteurs à subir une étroite discipline industrielle, et que le socialisme, qui n'a pas créé cette discipline, ne pourra pas davantage la supprimer, puisque c'est grâce à elle qu'ils se procureront abondance et loisir ; il n'en demeurera pas moins que l'homme veut être libre et qu'un rouage, si bien graissé qu'il soit, n'est pas libre. La question sociale repose sur la question économique, mais la question économique n'est pas toute la question sociale,, qui est la question même de la satisfaction complète de l'individu dans tous ses désirs, autant qu'il peut trouver en lui-même et dans l'effort combiné de ses semblables les moyens de les satisfaire. Il est entendu que la liberté n'est pas la faculté donnée ou reconnue à chacun d'agir à son caprice, fût-ce aux dépens de ses voisins. Une telle conception de la liberté est la négation même de la liberté. Le « fay ce que vouldras » doit devenir la devise de l'humanité, parvenue dans son ensemble à l'état conscient, mais seulement lorsque chacun saura ne rien vouloir qui soit contraire à l'intérêt de tout ou partie du corps social; c'est-à-dire lorsque la conscience, développée en chacun de nous, y aura établi des sanctions intérieures assez puissantes pour se substituer sans péril aux sanctions extérieures. Il faut bien que les plus impatients amis de la liberté absolue en conviennent : un tel état de perfection individuelle et sociale est en notre temps le privilège douloureux d'une inflme minorité. Il faut bien encore qu'ils conviennent de ceci : cette élite intellectuelle et morale peut résister à la persécution qu'exerce nécessairement la masse contre elle ; mais elle ne résisterait pas à une poussée de cette masse soudain privée des sanctions extérieures qui la soutiennent autant qu'elles la contiennent.

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La loi est donc aujoui'd'hui et devient chaque jour davantage une garantie de liberté, à nfiesure qu'un plus grand nombre de citoyens concourent d'une manière de plus en plus consciente à faire œuvre de législation. Egalement, l'association est aujourd'hui et tend à devenir davantage une garantie de sécurité à mesure qu'un plus grand nombre de producteurs y participent. Aussi, nous pouvons prévoir un temps où l'état conscient sera celui de l'unanimité, et où par conséquent les sanctions intérieures se substitueront aux sanctions extérieures ; de même nous pouvons prévoir un temps où l'association des efforts et moyens de production nous aura faits si riches de toutes les choses aujourd'hui appelées marchandises que, l'abondance leur ùtant toute valeur relative, chacun pourra user de ces produits sans aucune limite que celle même de ses besoins éclairés par sa raison. On voit de reste, sans qu'il soit besoin de passer ici en revue les autres formes sociales, comment serviront réciproquement à leurs fins respectives l'évolution de la liberté et l'évolution de la propriété ; comment une augmentation de sécurité concourra à donner plus de liberté, et comment une augmentation de liberté favorisera les initiatives utiles à l'accroissement de la puissance matérielle de l'humanité. Cet échange vivifiant, que chaque progrès rendra plus efficace, en même temps que plus actif, peut ouvrir au rêve éclairé par la science les plus magnifiques perspectives. A mesure que, pénétrant la loi de solidarité des phénomènes sociaux, l'esprit humain s'élèvera davantage aux vues d'ensemble génératrices d'efforts utiles vers le mieux, la loi de solidarité des individus se fera mieux connaître ; toute pensée sera réellement un acte en préparation, et non plus le miroir brisé où se reflètent en désordre les ruines du passé et les constructions du présent. Voir l'avenir, ce sera le faire.

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Douter de l'avenir serait douter du présent. L'avenir a ses éléments dans les mouvantes réalités du présent. On ne peut supposer l'impossible, c'est-à-dire que la société esta jamais cristallisée dans ses formes actuelles, ou l'absurde, c'est-àdire qu'elle pourrait évoluer en sens inverse de la direction générale suivie depuis ses origines jusqu'au temps présent.

Quel siècle verra la liberté si consciente, que les lois ellesmêmes n'auront plus besoin d'en être l'expression et la sanction? Quel siècle verra la production si active, en même temps qu'harmonieusement réglée, que toute notion de tien et de mien sera devenue un atavique instinct des temps de lutte pour la vie enfin disparus? Il importe véritablement fort peu. Ceux qui savent prévoir les progrès savent aussi s'attendre aux régressions, progrès et régressions ayant été jusqu'à présent et devant être éternellement l'inévitable rythme qui a scandé la marche de l'humanité. Pour la réalisation de l'idéal social qu'il nous est permis d'entrevoir, en nous gardant bien de la puérile précision de détails où échouèrent tous les utopistes, la question de temps ne saurait exister. Il nous suffit de savoir que, dans ses grandes lignes, l'avenir sera conforme au plan dont nous lisons l'esquisse dans le présent. Laissons le souci de la date à ceux que préoccupe le souci des détails, et vivons notre beau rêve.

— A quoi bon le vivre ! diront certains, puisque, informés de l'avenir, nous savons que, si magnifique soit-il, il aura son lendemain d'apogée, sa décadence graduelle et sa fm. Est-ce donc pour augmenter le désespoir des plus audacieux rêveurs que vous encouragez leur audace! Ne savonsnous pas que l'humanité qui est fixée sur notre planète est condamnée à disparaître le jour où le soleil cessera de tout vivifier? Oui, cette terre sur laquelle nous aurons basé nos glorieux espoirs sera un jour un globe mort promenant son

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inutilité dans les espaces obscurs. Les savants annoncent à quelques siècles près le moment où le soleil aura cessé de nous envoyer ses derniers rayonnements. Voilà donc oîi auront abouti les grandioses réalisations et les espérances plus grandioses encore ! Puisque tout meurt, les mondes comme les individus, c'est donc la mort qui est le terme de nos espérances. Vaniteux philosophe, ose donc nous déclarer que ceux à qui tu promets de si glorieux destins ne mourront pas ! Si ton idéal a une mesure dans le temps et dans l'espace, s'il ne nous ouvre pas l'infini, comme domaine et comme durée, qu'est-ce donc qui le distingue du grognement d'un porc affamé? Il n'y a plus, alors, entre cette expression du besoin animal et ton idéalisme, qu'une différence de quantité, mais non de qualité. Et cette quantité, si grande la fasses- tu, a pour lugubre limite la limite de toute chose. Puisque tel est notre destin, laisse-nous rêver les mensonges qui adoucirent nos souffrances passées. Et si nous ne pouvons plus y croire, hélas ! trop instruits par tes pareils, laisse-nous plutôt revenir à l'inconscience primitive, qui fera refleurir peut-être en nous les illusions consolantes. Ne nous as-tu tant portés en dehors et au-dessus de nous-mêmes qu'afm de nous mieux montrer et de plus loin notre misère future et le néant qui y mettra fin ! Puis-je être heureux, si je sais que, dans autant de milliers d'années qu'il te plaira, l'espèce à qui tu m'as eniin intéressé doit misérablement périr de froid et de faim ? Toute vérité est une désillusion : comment, alors, osas-tu faire reposer l'espérance sur la vérité! Tu ne chevauchas donc la chimère que pour la conduire aux vérités désespérantes ! Tu ignoras donc que le bonheur se mesure aux possibilités que nous avons de réaliser notre idéal ! La brute repue est heureuse. Mais de quelle réalité repaîtras-tu les fils de l'intelligence, toi qui ne peux ignorer que la connaissance des choses augmente la distance qui sépare le réel de l'idéal, comme si un dieu jaloux voulait nous chritier de cet empiétement sur son dumainc ! Si tu veux supprimer cette distance, ose nous promettre l'éternité. Cela, tu ne le peux, puiscjuc tu prétends ne parler qu'au nom de la vérité I

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— Hommes de peu de foi, quels miracles nouveaux vous laul-il donc pour vous donner confiance ! Regardez en arrière et considérez, rimmensilé du chemin parcouru depuis que la vie organisée parut sur ce globe. Comptez que Thomme est le dernier-né des enfants de la terre. Estimez la distance qui vous sépare du primitif de Neanderthal. Supposez que vous êtes à mi-chemin de votre évolution ascendante, et voyez ce qui vous reste à acquérir et à connaître... D'ailleurs, à votre aise ! Souhaitez, si vous le pouvez, le retour à Tinconscience de la monère et à l'insensibilité du cristal. Mais non. vous ne le pouvez : vous êtes les prisonniers de votre destin, les otages de votre gloire. Il vous serait plus facile, dès aujourd'hui, de réaliser les rêves les plus audacieux, de recréer un dieu réel, de rebâtir un paradis dans les cieux et de vous y abîmer tous dans une éternité de délices, que de revenir seulement à la période des cavernes. Homme, quoi que tu fasses, lu es la proie de l'idéal, et il t'emportera malgré toi toujours plus loin, toujours plus haut. Semblable au pêcheur du conte arabe, tu as délivré le génie colossal qui était renfermé dans une fiole minuscule, — ton cerveau : Et si tu n'es le maître de ton génie, il te servira malgré toi. Mais non, tu ne résisteras point. Tu prendras conscience de la poussée inconsciente de toute chose vers la perfection. Tes faibles organes, tu en augmenteras la force et le nombre. Tes os eux-mêmes seront renouvelés par des chimies qu'on n'ose encore prévoir. Tu parviendras, si tu le veux, et il faudra bien que tu le veuilles, à des longévités qui dépasseront celles des mythes hébreux. Ton organisme renouvelé connaîtra d'autres moyens de nutrition et de moins grossières jouissances. Et, tandis que tu conquerras le temps, tu conquerras aussi l'espace. Si tu ne trouves le moyen de rallumer le soleil qui s'éteint, ou de t'en allumer d'autres, tu quitteras cet univers vieilli et, colon ailé, tu peupleras les espaces sidéraux.

Plus haut, encore plus haut! Quoi! tes ancêtres, ces grossières brutes, ont rêvé des dieux que notre mentalité dépasse à peine, et tu ne pourrais être le dieu que tu peux concevoir ! Encore une fois, si la lâcheté de cœur et d'esprit te tient,

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regarde en arrière. Tu veux l'infini de temps et d'espace. Tu l'auras. Oui, tout ce que tu imagines, tu le pourras. Ton rêve se projettera en réalités splendides d'où tu t'élanceras encore plus loin, encore plus haut. Ivre de puissance, tu ne seras pas rassasié encore : tu ne le seras jamais. Toujours tu désireras et toujours , entends-tu ! ta satisfaction engendrera de nouveaux désirs. L'infini est ton domaine, puisque tu sais qu'il existe. Chacune de tes conquêtes en appellera d'autres, et si tu meurs, c'est que, lassé enfin, tu auras voulu l'anéantissement glorieux de tout dans le magnifique désespoir de jamais étreindre l'absolu.

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