LK DEVENIR INDIVIDUEL ET LE DEVKNIH COLLECTIF
L'hunianilo irôcoule oL ne suil (juc ceux (jui, éiiiananl direcleinenl d'elle et lui ressemblant, synthétisent sa manière actuelle d'être, de sentir, de désirer, et expriment en vouloirs précis les sentiments et môme ies sensations qu'elle éprouve. Il arrive ainsi, bien souvent, qu'elle prend pour guides et pour chefs des gens qui ne la traduisent et ne la servent (pi'un court moment, et la desservent et la trahissent ensuite. Trop souvent, son libérateur devient son maître. Trop souvent, elle décerne des couronnes au bouffon, et traîne un héros aux gémonies. Jamais elle n'accorde sa confiance à ceux qui ne lui sont pas contemporains et qui devancent leur temps. Elle les méconnaît ou les persécute, mais leur règne viendra quand sera née la génération à laquelle ils s'adressaient. Doivent-ils pour cela renoncer?...
Au contraire. Outre qu'ils ne le pourraient, les vérités d'ordre élevé donnant une trop pure joie à ceux qui ont la chance d'en être les interprètes, ils savent que leur évocation de l'avenir n'est pas inutile au présent, qu'elle n'a pas seulement la valeur d'une platonique annonciation, mais qu'elle peut hâter l'événement prévu. A mesure que la conscience générale s'éveille dans un plus grand nombre d'esprits, l'humanité acquiert de plus en plus le pouvoir d'agir sur sa destinée. Ce ne sont plus alors seulement, comme aux âges d'inconscience, les transformations géologiques, climatériques et nutritives qui règlent son évolution : la pensée acquise aide son industrie, en décuple les efTorts, en multiplie les effets utiles; elle réalise l'idéal voulu : parce que, dans cet état de conscience, l'idéal perd son caractère chimérique et arbitraire ; il prend pour point de départ les réalités mieux connues et judicieusement combinées en synthèse ; en cet état de conscience, la volonté est réellement de l'action en puissance, l'iiomme ayant rapproché, les connaissant mieux, ces deux termes : le vouloir et le pouvoir. Il se produit ainsi un échange incessant. Les faits observés, connus, classés, créent l'idée, qui, à son tour, agit sur eux avec d'autant plus de force que, connaissant leur relation entre eux, elle a pénétré le sens de leur évolution.
En présence d'un tel idéal : prévoir notre destin et conlri-
-2 l'idéalisme soclvl
huer à le réaliser, nous pouvons sans regret laisser provisoirement le devenir cosmique et le devenir universel aux cogitations des métaphysiciens de l'école, de même que nous leur avons abandonné sans retour le devenir individuel. Nous pouvons les laisser rêver des prolongements, que d'ailleurs ils n'apportent pas, au parlage abondant des philosophies mortes. Ils peuvent édifier des ombres de rêves sur des nuages de songes. Si haut qu'ils croient aller, le télescope ironique du premier observatoire venu saura leur envoyer l'expression de l'indifférence générale pour leurs stériles travaux. Quand la connaissance enfin achevée de Tinfiniment petit permettra à la science d'aborder celle de l'infiniment grand, de cette science surgira à temps la philosophie qui nous guidera dans ces régions aujourd'hui inaccessibles, et où l'esprit le plus robuste prendrait inutilement le vertige. Lorsque nos successeurs en seront au point d'entreprendre cette exploration avec fruit, les métaphysiques actuelles seront mortes depuis longtemps...
Nous qui voulons le rêve sain et utile, plongeons les racines de notre idéal dans la réalité. Jusqu'à présent, les égoïstes et les ignorants ont seuls fait montre d'idéalisme. Ne nous attardons pas à les désillusionner, laissons-les se coiffer magistralement de la couronne de carton doré qui fait les rois de maisons de fous, et allons résolument à la découverte des vérités de demain. Sur mille qui entreprendront cette conquête de l'avenir, et y trouveront la joie de l'esprit, un seul, peut-être, reviendra chargé de glorieux butin. Qu'importe! puisque celui-là nous rapportera la part de mille. Son salaire de gloire ne lui sera payé que lorsque ses os seront en poussière. Qu'importe encore ! puisque, ainsi que les autres, il aura eu la joie de l'entreprise, et, n'en eussions-nous retiré aucun avantage positif, ils n'en auraient pas moins travaillé, tous, efficacement, à l'ennoblissement de l'humanité.
ACTION !)!•: LUTOriK SUH LK DÉVELOPPEMENT SOCIAL l2.'^
ACTION DE l'utopie SUR LR DEVELOPPEMENT SOCIAL
L'utopie apparaît dans la littérature sociale eu même temps, nou que les malaises sociaux, ris sont coexistants à toute société, mais que leur mise en lumière par une culture supérieure. Le premier protestataire contre l'inégalité sociale et les maux qu'elle entraîne ne fut assurément pas une victime de cette inégalité, mais un témoin éclairé, personnellement désintéressé, à qui précisément le loisir que lui donnait son indépendance permit de réfléchir sur ces maux. La protestation des victimes, quand l'oppression est devenue intolérable, se traduit par des révoltes toujours vaincues, tant que ne s'y est pas associée la protestation des esprits éclairés et désintéressés sous la forme de l'utopie. C'est en ceux-ci que naît et s'incarne la conscience sociale. Elle se manifeste par une vue prochaine et locale, et ce sont alors des réformes, des améliorations, qui s'ensuivent. Apporte-t-elle un plan de rénovation qui entraînerait une subversion totale : elle n'est plus de son époque ni de son milieu. Elle s'est trop extériorisée dans le temps et dans l'espace. Utopie elle restera, jusqu'à ce que les faits réalisent une partie de ses prophéties.
Cependant, il est à remarquer que, si opposée que paraisse l'utopie au concept social qui lui est contemporain, elle se rattache à lui; ou plutôt, elle lui demeure enchaînée par des côtés essentiels, qui lui donnent une marque de date et de localité. Platon prend les institutions de Sparte pour le modèle de sa république, d'où les poètes sont bannis, mais non les esclaves, qu'il se garde bien d'affranchir. Thomas Morus, dans son Utopie, se montre fils de l'Angleterre alors uniquement agricole. Campanella, dans sa Cité du soleil, révèle son état en proposant à la société l'idéal monastique. Rabelais ne fait pas exception. La bonne compagnie, qui vivra en toute liberté dans sa joyeuse et docte abbaye, est
mise à l'abri du besoin par une rente du prince, et le « fay (.*e que vouldras » n'existe pas pour ceux dont le labeur produira cette rente.
Si l'on passe aux utopistes modernes, on voit que leur époque, le moment même où ils écrivirent, les marqua d'un signe aussi caractéristique. Pour ne retenir ici que les plus géniaux, les plus novateurs, Saint-Simon et Fourier, on est frappé de l'influence que prit leur temps sur eux. Ainsi juslifîent-ils cette vérité que nulle pensée ne se crée, mais est la transformation par combinaison nouvelle des pensées qui la précédèrent et sans lesquelles elle ne se produirait pas. Saint- Simon et Fourier devaient donner comme point de départ à leur pensée le point d'arrivée de la pensée contemporaine. C'est parce qu'ils sont partis du connu pour aller à l'inconnu que leur recherche audacieuse n'a pas été vaine. Ils ont prolongé en esprit les réalités dont ils étaient les témoins informés et sagaces. Ils ont erré dans les espaces, certes, mais ils ont rapporté de leur course vagabonde des trésors qui nous sont à jamais acquis. Si leur utopie a son point de départ dans les faits ambiants, leur philosophie s'abstrait-elle au moins du temps et du milieu ? Saint-Simon ni Fourier ne sont pas contradictoires à ce point, et leurs principes philosophiques reflètentexactementlesdeux aspects essentielsde la pensée de leur temps. Le néo-christianisme qui encombre inutilement la doctrine du premier, et la fera sombrer sous la direction plus théologique que sociologique du père Enfantin, vient à l'heure où les jésuites triomphants soulèvent la protestation des esprits vraiment religieux et où s'ébauchent, en réaction, divers essais de rénovation du catholicisme. Le second emprunte sa philosophie à l'utilitarisme anglais élargi par le sensualisme du dix-huitième siècle, et en fait la base de tout son système. Tous deux sont, quoi qu'ils disent, des fils de la Révolution française, dont ils représentent les deux grands courants avec le même point de contact : une foi ai'dente, indéfectible, au progrès continu, indélini de l'espèce liumaine.
Saint-Simon éinancii)e la femme. Il en fait l'égale, la complémentaire de l'homine. Pour lui, le couple est l'individu
ACTION 1)1-: L'UTOIME SUU LK DKVELOl'rEMENT SOCIAL 25
parfait, >aiis que riioinnie ni la femme alHli<)ue sa personiialilé, au eonlrairc. Colle vue d'avenir u'esl pas encore vériliée, dira-l-on, un peu légèremenl. l*ourlanl le développement de Tordre induslriel, également prévu par Saint-Simon, nous montre un nombre croissant de femmes pour (jui la famille n'est plus ni une protection ni une contrainte, puisque le salaire leur assure — à quel prix, hélas ! — l'indépendance personnelle. Nous allons donc à grands pas vers la preuve que le génie de Saint-Simon n'a pas été en faute. Il existe, d'autre part, un si grand nombre de femmes, — nombre qui va sans cesse en augmentant à mesure que l'instruction publique modifie l'éducation privée et générale, — encore incorporées socialement à la famille et qui aspirent, non point à en sortir, mais à y être libres, et même à être libres d'en sortir si la famille s'oppose au complet développement de leur personnalité. Sur ce point encore, la vue d'avenir de Saint-Simon se vérifie, et la preuve totale n'en est plus qu'une question daimées.
Les disciples de Saint-Simon, qui se recrutèrent dans l'élite intellectuelle de l'époque, connurent, grâce à lui, grâce à ses indications, le sens de l'évolution industrielle qui s'annonçait à peine. Éclairées par son génie, leurs connaissances économiques, industrielles et scientifiques les mirent à même d'être les organisateurs du régime capitaliste qui domine et dirige aujourd'hui le monde industriel. Saint- Simon, on le voit, fit mieux que prédire l'avenir. Il donna l'impulsion première au mouvement d'association des intelligences et des capitaux, par lequel le dix-neuvième siècle a opéré dans les rapports sociaux une révolution sans précédent et sans équivalent dans l'histoire, et dont les conséquences sont incalculables. Sans méconnaître les vices et les inconvénients du régime capitaliste, auquel l'égoïsme et la paresse d'esprit des dirigeants et des possédants refusent, seuls, le caractère transitoire qui est son essence même, — vices et inconvénients aggravés précisément par la résistance qu'opposent à l'évolution du régime les minorités, qui en sont les illégitimes bénéficiaires, — les esprits clairvoyants savent qu'il aura été le moyen inévitable,.
nécessaire, par lequel les producteurs accéderont enfin à la vie sociale.
Ici, nous saisissons la puissance de l'utopie, quand elle est formulée par un cerveau qui a pu devenir le récepteur de la pensée maîtresse de son temps, et la rendre plus grande au temps qui suit le sien. L'utopiste n'annonce pas seulement les faits. Son action les prépare., et ses successeurs, couvrant la France de chemins de fer et d'usines, les réalisent. Ils tracent le canal de Suez et la révolution économique, de locale, devient mondiale, avec des répercussions qui changent en quelques années toutes les conditions de la politique internationale. Le plus grand nombre, dont se préoccupa Saint- Simon, marche vers son amélioration matérielle et morale par un dur chemin ; mais il faut bien se dire que nul autre ne pouvait lui être ouvert. L'idée de l'association pour la production ne pouvait trouver sa première application par en bas. Quand le jour vient, c'est toujours les sommets qui sont éclairés les premiers. Mais déjà le soleil monte sur l'horizon ; nulle partie de la plaine où gémissent les laborieux ne demeurera dans l'ombre.
Fourier participe avec Saint-Simon aux progrès dont notre siècle a été le témoin. Par sa théorie de l'accord desindividus en qui l'émulation se substitue à la concurrence, par sa métaphysique de l'intérêt bien entendu, par sa magistrale réhabilitation des passions, il concourt à une révolution morale parallèle à la révolution matérielle qu'annonce et prépare Saint-Simon. Celui-ci, d'ailleurs, rompt également avec le renoncement chrétien. Leur révolte contre la morale héréditaire est d'une telle qualité qu'elle ne fait pas un seul libertin. Elle n'affranchit que ceux qui sont dignes de la liberté.
Selon Fourier, nos passions ne sont nuisibles à nous et à autrui que parce que notre ignorance, ou bien les entrave dans leur essor légitime, ou bien les laisse sans emploi utile. Harmonisons ces nécessaires mouvements de l'ètr'c humain au lieu de les opposer en nous et entre nous, et ils nous donneront la plérntude de la vie. Le [)laisir ininterrompu devient une corvée aussi rebutante que le travail sans repos
ACTION DE l'utopie SUR I.I-: DK VELOIM'KMKNT SOCIAL '21
comme sans variété. Les hommes de pur loisir sonl forcémont inintelligents dans le choix de leurs plaisirs, dans l'emploi de leurs passions. Ces passions sont purement mécaniques, la raison ne les règle pas. Ces plaisirs sont peu variés et, parlant, plus sensuels que cérébraux. Nos sens se fatiguent et se rebutent plus vite que notre cerveau : aussi n'auronsnous de véritable jouissance dans nos plaisirs qu'autant que notre intelligence y saura introduire de la variété. Il en est de même pour nos travaux. Fourier observe fort justement que le même geste professionnel, rendu nécessaire à la production rapide par la division à l'extrême du travail, amène des déformations physiologiques et même une dépression cérébrale. Alternons les travaux : l'hygiène et le plaisir y trouveront leur compte en même temps que notre intérêt. Par la variété, transformons en plaisirs nos travaux, et nous serons étonnés de notre puissance de production et de jouissance. Cette admirable leçon d'équilibre physique et mental donnée par Fourier : le travail devenu le plaisir et le plaisir ayant cessé d'être une servitude, n'est-ce pas le programme de la vie normale complète ! Voici, déjà agrandi et rendu plus pratique, le programme de Thélème qui se précise : nos pédagogues s'en inspirent; notre enseignement public, vaille que vaille, y puise des principes et des méthodes, qui se classent et se perfectionnent lentement : la piscine et les jeux scolaires, l'atelier de menuiserie et les promenades, les colonies de vacances et les leçons de choses habituent l'enfance à cette attrayante variété dans les occupations utiles. L'idéal de l'homme, avant qu'il soit longtemps, se formera des souvenirs de l'enfant, et le citoyen voudra réaliser, en l'adaptant à sa taille, la règle de vie de l'écolier.
Fourier avait au plus haut degré le sentiment de l'ordre en même temps que celui de la liberté. Ce double sentiment (contradictoire seulement pour les esclaves de l'arbitraire organique, qui est le despotisme, et de l'arbitraire inorganique, qui est la licence) domine toutes ses combinaisons sociologiques idéales : l'homme peut devenir le directeur et l'utilisateur de ses passions, il peut se gouverner lui-même, il le doit : voilà pour l'ordre. C'est dans les conditions
matérielles du bien-être qu'il trouA'e les moyens de se mouvoir de manière à satisfaire complètement ses besoins et ses passions : voilà pour la liberté. Comment établira-t-il cet accord? Tout individu est, selon lui, supérieur aux autres dans une branche quelconque de l'activité humaine. Tel est meilleur géomètre, et tel meilleur danseur. Loin de répugner aux hiérarchies, Fourier les multiplie, afin que chacun y trouve la sanction de sa primauté dans le genre où il excelle et où, par voie de conséquence, il donne à l'humanité son maximum d'utilité. Il en crée, de ces hiérarchies, autant f|u"il peut imaginer de modes de l'action et de la pensée. Les ambitions les plus déréglées, les plus dangereuses naguère pour l'ordre et la paix delà communauté, sont par lui ainsi satisfaites en même temps qu'accordées. Il laisse au pape sa tiare, et couronne le marmilon devenu un savant hygiéniste sous le nom de gastrosophe ; le bâlon d'un chef de musique ne s'oppose pas au sceptre d'un monarque et ne lui est pas inférieur. Ne sourions pas : il y a là une image à la fois poétique et saisissante de la diversité dans l'égalité. A l'avenir de démontrer que cette leçon n'aura point été perdue.
LE SENS ACTUEL DE l'ÉVOLUTION SOCIALE
Par ce que Tutopie a pu donner, au temps où les sciences sociales se cherchaient encore, on peut imaginer ce que donnerait un idéalisme social qui aurait pour base solide l'ensemble des phénomènes sociaux observés, classés, et finalement rattachés les uns aux autres par une vue philosophique. Ce prolongement en esprit des réalités sociales actuelles serait fructueux, à la condition d'être éclairé par la théorie de l'évolution, qui est aujourd'hui l'hypothèse la plus satisfaisante^ et servi par une méthode rigoureusement scientifique. Ce serait, dira-t-on, renvoyer les rêveurs à l'école. Certes, mais à l'école des faits, qui seuls peuvent alimenter le rêve et le féconder. Appelons toutes les sciences à former notre idéal.
LE SENS ACTUKL \)K l/ÉVOLUTION SOCIALE ±)
Plus elles y auront contrii)ué, plus nous aurons do chances qu'il soit conforme à la réalité de demain.
On sait aujourd'hui que nul phénomène social n'est isolé, (jue nulle institution n'évolue à part. Nos croyances et nos mœurs, notre industrie et nos arts, nos conllits de classes, de nations et de races, nos codes, forment un tout dont chaque partie se rattache aux autres par une dépendance plus ou moins étroite. Telle découverte géographique entraîne des consécjuences éconoun'ques, lesquelles entraînent à leur tour des conséquences politiques, morales et sociales ; et ainsi de suite.
Encore qu'il faille se défier des comparaisons, on peut diie avec Spencer que plus les sociétés, en se perfectionnant, acquièrent de ressemblance avec les individus des espèces supérieures, plus elles manifestent la solidarité qui lie tous leurs organes. Dans les sociétés primitives, chaque groupe, chaque famille est un organisme complet, mais rudimentaire et quasi-autonome. On pourrait, dans les peuples ainsi organisés, tailler des peuples indépendants qui vivraient de leur vie propre, comme vivent certains fragments d'animaux rudimentaires. L'organisme de nos civilisations est plus délicat. De même qu'on ne peut blesser un animal des espèces supérieures sans qu'il y ait l'éaction sur les autres parties non atteintes de l'organisme, de même toute modification sociale, toute perturbation en apparence insignifiante se répercute sur toutes les parties du corps civilisé et y produit les plus lointaines conséquences.
Prenons un exemple dont nous sommes journellement frappés, car. par sa contradiction apparente, à maintes reprises, il a douloureusement ému certains partisans du développement pacifique de la civilisation : En même temps que le régime démocratique achève ses conquêtes dans l'ordre politique, le militarisme se développe dans toute l'Europe, et chaque frontière est aujourd'hui une forteresse. Mais est-ce le système militaire de l'ancien régime, oii une nation de vingt-cinq millions d'hommes se gardait ou même faisait des conquêtes avec une armée de cent mille soldats? Non, quelque réveil apparent de barbarie qu'attestent les
budgets de guerre toujours croissants, on est forcé de reconnaître rinlluence de la démocratie sur la constitution même des armées modernes, où, sauf les cadres, il ne se rencontre plus de militaires professionnels. L'égalité pour tous du service militaire, en même temps que les réductions successives de la durée de ce service, tendent à faire des armées européennes des gardes nationales, excellentes pour la défense territoriale, mais de moins en moins aptes à la guerre de conquête. Pour un temps, les citoyens se militarisent, mais on prévoit déjà l'instant où, logiquement, c'est les armées qui se civiliseront. Osera-t-on, alors, faire de ces forces, devenues conscientes, l'instrument des ambitions des uns ou des rancunes des autres, et ne trouvera-t-on pas dans la notion du droit des nationalités, désormais entrée dans le cerveau de chaque peuple souverain, une protection suffisante pour chaque frontière I
Il faut signaler aussi une autre conséquence, heureuse pour l'avenir, de l'excès actuel de militarisme. Sans l'armée, que d'hommes eussent vécu toute leur vie dans l'étroit et rudimentaire cercle d'activité et de solidarité que constitue le village ! Le soldat revient au pays avec d'autres mœurs, de nouveaux goûts, des aspirations jusqu'alors comprimées. Il n'y restera pas longtemps, dans ce petit groupe où il ne trouve pas de quoi satisfaire l'individu nouveau qu'il est devenu. 11 fuira vers la ville, vers un cercle d'action plus étendu; il y complétera son acquis social. Que s'il reste au village, ce sera non pour se plier aux mœurs anciennes, mais pour les modifier et les rapprocher de la vie normale des sociétés en marche vers plus de civilisation, c'est-à-dire vers plus de bien-être.
Qu'il reste ou qu'il émigré, dira-t-on, cet homme nouveau aura contracté des besoins qui lui seront dessoulfrances. Eh î toute satisfaction n'est-elle pas payée d'une souiïrance! 11 rapportera au pays les vices des grandes villes, cela est inévilaide. Mais il rapportera aussi un cerveau préparé à recevoir, sinon en lui-même, du moins dans sa très proche descendance, un enseignement d'hygiène physique et morale ; et cet enseignement, de degré en degré, finira par transformer
LE SENS ACTUEL DE L EVOLUTION SOCL\LE à]
en passions ailles les vices dégradanls du piiinitif, ivre de son contact avec la civilisation et (iiii furcément n'a pris d'elle, au j)reniier abord, (jue ce qui était le plus à sa portée, c'est-à-dire le mauvais et inênie le pire.
On voit, par cet exemple indiqué sommairement, (juelle solidarité étreint les diverses parties du corps social et les phénomènes qui les manifestent. 11 va donc de soi (ju'on ne peut songer à réformer ou à transformer l'une quelconque de ces parties, non seulement sans les connaître toutes dans leurs caractères propres et dans leurs points de contact, mais encore sans être préoccupé de l'inlluence qu'aura sur les autres institutions la réforme, la transformation ou la suppression de l'une d'entre elles.
Toutes ces précautions étant prises, dans quel sens peut-on formuler utilement un idéal social ? Évidemment dans le sens de la plus vive aspiration de Thumanité. Cette aspiration est d'apparence complexe. Il faut savoir la ramener à l'unité. D'instinct, l'humanité cherche la sécurité ; ce besoin de sécurité la fait conservatrice. Mais elle veut aussi le bien-être ; et ce besoin de bien-être la rend novatrice. Si donc on parvient à lui démontrer que les formes sociales ne sont pas éternelles, qu'elles sont faites pour l'homme et non lui pour elles, qu'enfin leur organisation actuelle diminue de jour en jour les chances de sécurité, elle deviendra volontiers révolutionnaire.
L'insécurité actuelle ne peut être niée ; elle est la caractéristique même de notre régime de transition. Les économistes eux-mêmes, sciant là encore la branche sur laquelle ils reposent, tirent argument de cette insécurité contre le socialisme en démontrant que l'accumulation capitaliste, si elle fait des it classes, ne fait pas des castes, puisque la richesse ne séjourne
pas plus de trois ou quatre générations dans une même famille. Ce circulus bourgeois suffit à les contenter. Du moment qu'il y a roulement dans l'injustice et dans l'inégalité, leur sentiment de la justice et de l'égalité se déclare satisfait.
Ceux qui font de la sécurité sociale la somme des sécurités personnelles ont le droit d'être plus exigeants; la misère du petit-fils ne les console pas des rapi'ies de l'aïeul. Ils ne la
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considèrent ni comme une indemnité ni comme une rançon, car si l'avarice de l'un créa une fortune que la prodigalité de l'autre dissipe, on ne voit pas en quoi ces deux vices, également méprisables, profitent à Thumanité. L'argent volé par Taïeul aux laborieux ne sera pas rendu aux laborieux par le petit-fils prodigue, mais servira à augmenter la démoralisation publique, non seulement par le scandale d'une richesse mal employée, mais encore et surtout par l'œuvre de dépravation que cet argent accomplira sur ceux qu'il aura seulement effleurés. Non, le fils prodigue ne rend pas à la société les millions du père avare. Ce n'est pas au travail, ni à l'art, ni à la science qu'il consacre cet or acquis par droit de naissance ; il ne connaît que le travail louche des parasites, il calque sur eux, sur leur abjection, tout le reste de Thumanité; il n'encourage en fait d'art que les poses lascives des danseuses, et à la science il ne donne que son corps délabré à soigner. Ses libéralités sont pernicieuses : elles provoquent un malsain pullulement d'escrocs, de filles et d'entremetteuses.
La sécurité sociale ne peut donc se trouver que dans la solidarité des membres utiles de la société. C'est aux œuvres de production que la solidarité doit s'exercer; de même que, par leur moyen, la richesse publique s'accroît, de même leur but est de donner à chacun la garantie qu'il aura sa part de cette richesse. Cette garantie, les possédants, qu'ils travaillent ou non, la trouvent dans le système des actions et des obligations ; les risques mêmes que pourrait courir leur capital sont atténués par le système des assurances. 11 faut que l'ordre social trouve de semblables garanties pour les producteurs que l'organisation actuelle a séparés du capital. Par quel moyen le régime capitaliste donne-t-il de telles garanties à ses bénéficiaires? Par la pratique de l'association, qui implique solidarité. Le socialisme, donc, en étendant ce moyen à tous les producteurs, ne remonte point le courant des faits actuels ; il suit leur mouvement et les fait servir à tous au lieu d'en laisser le bénélice à la minorité. Et c'est, par suite, dans l'association intégrale, avec ses garanties contre les risques de toute nature, (jue les producteurs