LA PROPRIÉTÉ, CONDITION DE LIIJKRTÉ PERSONNELLE
cliaque ouvrier ne se livrait qu'à une seule opération sans cesse répétée, attendu que chacun, astreint aux mêmes gestes, les exécuterait plus rapidement. C'est l'histoire de la fabrication de l'épingle, d'Adam Smith. C'est là réellement l'origine de la propriété capitaliste et le point de départ de son développement. Dès lors, l'ouvrier voil lui échapper les deux moyens qui pouvaient lui donner la propriété de son travail : son outil, incorporé à la manufacture et devenu la propriété du patron, et son acquis professionnel, dont le patron n'a plus que faire. L'introduction des machines dans l'industrie n'a pu évidemment profiter qu'à ceux qui avaient pris l'avance, c'est-à-dire à ceux d'entre les patrons qui avaient le plus habilement et le plus intensément pratiqué la division manufacturière du travail; et si l'on veut se rendre compte de l'impossibilité où est aujourd'hui le travailleur de reprendre possession de son outil d'antan, et de redevenir le propriétaire de tout le produit de son labeur, il faudra d'une part considérer que la force totale déployée par les moteurs mécaniques en France approche de celle que déploieraient soixante-quinze à quatre-vingts millions d'hommes en pleine vigueur. Il ne peut donc être question de détruire cette force pour lui substituer celle que produiraient cinq à six millions d'ouvriers et d'ouvrières, par leurs seuls bras armés de l'outil primitif. 11 ne peut pas être davantage question de répartir cette force entre les travailleurs réindividualisés et réinstallés chacun chez eux, puisque, sauf exceptions infimes, chacun des moteurs mécaniques qui produisent cette force nécessite la coopération d'un certain nombre d'ouvriers. Il faudra de plus et surtout considérer que, si l'arlisan pouvait presque toujours, jadis, épargner de quoi acheter ses outils ou les fabriquer lui-même, aujourd'hui, à mesure que se perfectionnent les machines, le matériel de production devient de plus en plus coûteux, comparé au prix de la main-d'œuvre : le personnel des chemins de fer réunis, qui compte environ cent mille individus, aurait à verser un capital de quatorze milliards, soit pour chaque ouvrier ou employé un capital de cent quarante mille francs, si ces travailleurs voulaient devenir propriétaires de ce for-
midable outillage. S'ils comptent sur leurs seules économies, les agents des chemins de fer sont encore loin, on le voit, de réaliser leur idéal de propriété.