L.V l'ROl'RlÉTÉ, CONDITION DE L1B1]RTÉ PERSONNELLE
Parmi ceux qui ne contestent pas que, dans sa possession, son usage et sa transmission, la propriété ne peut se passer de la loi, ni que son origine accuse encore davantage, s'il est possible, son caractère social, il en est encore beaucoup trop, et non des moins éclairés, pour qui la forme individuelle de la propriété est le terme ultime de son évolution. Non qu'ils contestent la possibilité de progrès et de perfectionnements dans cet ordre; mais, à leur sens, ces développements ne pourront qu'accentuer le caractère individualiste de la propriété.
Cette prétention n'est pas aussi arbitraire qu'elle parait au premier abord. Elle est le résultat d'une observation juste en soi, mais trop partielle, des phénomènes sociaux. La vue juridique de ces phénomènes en obscurcit la vue réelle, et ici encore un idéalisme social hàtif, et par conséquent mal informé, nous joue ce mauvais tour de nous faire considérer les rapports des faits non directement, mais dans leur reflet idéal. Il est très vrai qu'au fur et à mesure que les sociéte's humaines se compliquent et se perfectionnent, les individus dont elles se composent acquièrent plus de liberté, leur personnalité s'affirme et se dégage de plus en plus, leur droit sur les choses s'exerce avec plus de plénitude et d'intensité. Pour rester dans notre sujet, nous voyons le droit romain élargir les attributions propriétaires de l'individu en même temps qu'il accorde l'aptitude de posséder à un plus grand nombre, et nous pouvons compter les étapes parcourues par le monde latin depuis les temps primitifs d'indivision pro
priétaire de la gens, représentée par son chef, jusqu'à l'individualisme absolu, sous réserve de l'utilité publique, codifié sous le règne de Justinien.
La propriété est le signe tangible en même temps que la source et la garantie matérielle de la liberté personnelle, civile et sociale. Il est des temps et des lieux où le droit civil, qui indique le degré de liberté personnelle dans la Cité, ne semble pas en rapport avec le droit politique qui lui est contemporain. Ainsi, nous voyons la Rome des Césars croupir sous une honteuse servitude politique, alors que les institutions civiles ont porté les garanties de la propriété personnelle à leur plus haut degré de perfection. Inversement, nous voyons la démocratique Athènes admettre le jeune homme de dix-huit ans, de seize ans même, au rang de citoyen, bien avant que l'extension du commerce et le développement de l'industrie l'ait forcée de faire sortir absolument la propriété de l'antique indivision familiale. Mais ces contradictions sont généralement de pure apparence. Quand elles sont réelles, elles ne durent pas. Une contraction violente se produit pour réunir dans les mêmes mains le pouvoir et la richesse. L'histoire est pleine de ces exemples : au lendemain des croisades nous voyons notamment une noblesse appauvrie, contrainte de céder une partie de sa puissance à la fraction de la plèbe qui s'était enrichie par l'industrie et le commerce. C'est de ce moment que date l'abandon graduel par la noblesse du signe le plus évident de la puissance publique : le droit de juridiction, que le souverain, chef de la noblesse à l'origine, et devenu progressivement le représentant de la nation tout entière, s'arrogea pour l'exercer par des délégués pris dans le sein de la nation. Gela contribua pour une grande part à amener la noblesse à sa déchéance : tandis que celle-ci se faisait payer pour remplir les charges publiques, la bourgeoisie payait pour participer au pouvoir ; tandis que la première vivait par la grâce du souverain, la seconde vivait et se développait par sa propre volonté de joindre à sa croissante puissance économifjue la puissance judiciaire et administrative.
11 est donc bien exact que, plus la propriété est la chose
LA PROPRIÉTK, CONDITION Dlî LUlKinÉ PKRSONMÎLLIi; 40
personnelle de l'individu, plus eet individu esl libre, personnellement et socialement. Mais il ne s'ensuit pas rigoureusement que la forme individuelle de la propriété soit la seule (]ui puisse assurer la liberté personnelle et sociale; ou alors il faut avouer que, la propriété personnelle n'étant accessible qu'à un ceitain nombre, il n'y aura pas de liberté personnelle ni sociale pour tous les membres de la société. En réalité, ce n'est donc point parce que l'homme tendait vers plus de liberté que la propriété s'incorporait davantage à lui, mais parce qu'il conquérait plus complètement la propriété qu'il devenait plus libre. Cette conquête n'a pas été un acte de volonté réllécliie ; elle a été le résultat d'une constante évolution dans les procédés de travail, évolution qui a déterminé les diverses formes de l'appropriation des instruments de travail et des produits.
Aux temps primitifs où le groupe familial exécutait les rudimentaires tâches qui assuraient sa subsistance sans aucune aide extérieure, la famille était un tout économique indivisible : la garde et l'entretien des troupeaux, la culture des champs, le filage et le tissage du lin et de la laine, le broyage du grain et la cuisson du pain, la construction des abris, la confection des vêtements étaient des opérations de travail qui s'effectuaient toutes dans la famille. Tout au plus, la famille les spécialisait-elle entre ses membres et selon leurs forces : aux enfants la garde des troupeaux, aux hommes le labour, aux femmes le filage, le tissage, la couture. Il va de soi que, dans un organisme ainsi constitué, l'indivision était la règle : chaque membre de la famille apportait son effort au service de la communauté, qui lui donnait en échange le vivre et le couvert. L'institution de l'esclavage ne changeait rien à cette règle, puisque les esclaves étaient incorporés à la famille ; ils formaient ce qu'on pourrait appeler un bétail raisonnable. Ce n'est pas leur travail en soi qui a eu la moindre influence sur la forme industrielle; et quand nous les avons vus se spécialiser dans des professions dont le profit, d'ailleurs, devait revenir à leurs maîtres, c'est que, sauf aux champs et dans une mesure limitée, la division sociale du travail (libre ou servile, peu importe) avait succédé à
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l'indivision originelle et aux rudimentaires spécialisations du travail domestique.
On peut dire que, si la propriété individuelle est née de la division sociale du travail, c'est-à-dire de la spécialisation en professions des divers modes de l'activité productive de l'homme, la propriété capitaliste est née de la division manufacturière du travail. Naturellement, les mêmes causes ont amené les mêmes effets : l'excédent de production résultant du travail familial a fait surgir une catégorie sociale dont nous constatons l'existence bien avant l'apparition du premier artisan proprement dit : celle des marchands. Assurément, à l'origine, le chef de famille était le vendeur direct de son excédent de production ; de nos jours encore, quantité de paysans viennent au marché offrir leurs produits directement aux consommateurs des villes. Mais, à côté des marchés à jours et lieux fixes de la haute antiquité, il s'établit des marchés ambulants, grâce à l'esprit d'initiative que développèrent des besoins non satisfaits. Le négoce fit naître l'industrie. Certains producteurs, assurés désormais d'un débouché, se spécialisèrent dans une industrie et, au lieu de vendre l'excédent de leur production, se mirent à produire en vue de la vente, c'est-à-dire à vendre toute leur production, quitte à acheter les denrées que la spécialisation industrielle ne leur permettait plus de cultiver ni de produire. Ces premiers artisans se groupèrent naturellement autour des lieux sacrés, qui étaient à la fois des temples et des marchés, et, réunis aux marchands, ils formèrent les premières villes.
La division manufacturière du travail, qui a fait de l'artisan un ouvrier, en réduisant celui-ci à la fonction d'un outil vivant à qui l'intelligence serait plus nuisible qu'utile, est également née de l'excédent épargné de la production. Tel industriel occupant dix ou douze artisans s'est un beau jour aperçu (très tard, car cette forme de production est relativement moderne, et ne remonte guère plus haut que la Renaissance) qu'au lieu de faire exécuter par chacun de ses ouvriers les dix ou douze opérations que nécessitait la confection d'un objet, le travail irait beaucoup plus vite si