PREDOMINANCE CROISSANTL: DU CAPITALISME
que sur des délails. Aux petites monarcliics de l'iiuluïstrie et du coniinerce, onéreuses, ignorantes, tracassières, succèdent les grandes républiques de la production, de la circulation et de l'échange, qui sont devenues de véritables forces sociales. Qu'étaient l'industriel et le commerçant, aux époques où leur activité s'exerçait par de petits moyens, dans un rayon de faible étendue ? Moins que rien, au regard du prêtre, du magistrat, du noble. Les labeurs de l'industrie et de l'échange étaient obscurs autant que méprisés. La société reposait sur ceux qui s'y consacraient, en les écrasant. Les luttes entre les puissants de la terre les dévastaient, et les réjouissances de la paix achevaient leur ruine. Aujourd'hui^ l'industrie domine le monde, et c'est par des largesses qu'elle manifeste sa souveraineté.
Ses largesses, elle les prodigue à tous, affirment ceux qui ne se retournent vers le passé que pour glorifier le présent. Le patron disparaît du champ de la production ; il est remplacé, en tant que propriétaire, par des associations d'actionnaires épaulées par une inlinité d'obligataires. La direction du travail s'en exerce-t-elle moins bien, et osera-t-on dire qu'une société anonyme a moins d'initiative ou de judicieuse économie qu'un patron? Dans les branches de la production où le patron, le propriétaire individuel, n'a pas encore disparu, la classe moyenne exerce son activité au mieux de ses intérêts. Voilà donc deux classes sociales : les capitalistes et les patrons, qui jouissent des bienfaits de la propriété.
Est-ce à dire que les prolétaires soient déshérités et que, seuls, possèdent les garanties de sécurité et de liberté personnelles, attachées à la propriété, ceux-là entre les mains de qui se trouve le capital, soit dans sa forme immobilière, soit dans sa forme représentative? N'ont-ils pas une valeur intrinsèque, qui se compose de leur force physique et de ce qu'y ajoute leur force intellectuelle? Cette valeur n'estelle pas échangeable contre des moyens de jouissance et n'est elle pas, par le fait, une propriété aussi réelle que les actions et les billets de banque qui sont dans le coffre-fort du rentier ? N'ont-ils pas le droit d'utiliser la propriété de leurs bras à leur volonté, à leur caprice même ? Ne peuvent-
ils débattre le prix de leur travail, et si leur travail, étant une marchandise comme toutes les utilités sociales qui sont objets de propriété, subit la loi de l'offre et de la demande, ne peuvent-ils se résigner à une loi qui règle également la valeur des autres utilités sociales, qu'elles soient possédées par le capitaliste ou par le paysan ? Les plus intelligents d'entre eux ne peuvent-ils s'affranchir du travail manuel et participer à la direction industrielle, prendre rang parmi les maîtres des arts, des lettres et des sciences, s'élever même jusqu'au gouvernement du pays?
Voilà ce que dit l'optimisme économique et social, mêlant le vrai et le faux, le fait et le droit, la chose et l'image, avec un parti pris dont une systématique éducation métaphysique est la seule excuse. Sans contester aucun des avantages sociaux que le régime capitaliste a procurés à la société moderne dans son ensemble, et sans nier la solidarité généra.\e dans laquelle se résolvent les antagonismes particuliers et collectifs, examinons si réellement toutes les classes sociales ont eu une part égale, vu leurs services, à ces avantages; si chaque individu est réellement propriétaire, soit par la chose, soit par le signe, soit en puissance; et si une propriété donne un produit égal à son possesseur, qu'elle soit un champ, une action, un atelier, une force-travail ou une capacité technique.
CE QUE POSsi:Dii: le capitalisme
Si tout capitaliste est un rentier, tout rentier n'est pas un capitaliste. Les économistes, qui classent très minutieusement les richesses par catégories, n'ont pas du toutla même minutie quand il s'agit de la répartition de ces catégories entre les individus qui les possèdent ou les détiennent. Cette insouciance fait grand tort à une science qui se trouve ainsi confinée dans le domaine de l'observation tronquée, puisque limitée aux phénomènes de production et de circulation, autant
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(jiriinililo, puis(ju'elle s'iiilerdil toute hypothèse, sauf sur les oriiiincs, et toute généralisation, sauf sur des ehilï'res et sur des quantités dont on a séparé les vivants et les agissants qui les produisent. C'est ainsi qu'additionnant les cotes foncières, l'économiste dira : « 11 y a en France tant de propriétaires », incorporant à la catégorie des propriétaires le malheureux ouvrier à cinquante sous par jour qui cultive un carré de choux après son travail. C'est ainsi encore que, comptant comme capitalistes tous ceux qui possèdent une parcelle du capital mobilier, il déclarera capitaliste le concierge qui a acheté le dixième d'une valeur à lot, non pour les centimes que cette part rapportera anuellement, mais pour les chances de fortune que lui donne ce billet de loterie. Considérons les choses du point de vue sociologique et appelons capitaliste celui qui possède assez de capitaux pour exercer une action directrice sur une partie de l'activité économique générale.
A l'aurore du monde économique moderne, les capitalistes, c'est-à-dire les possesseurs du capital, les dirigeants économiques, étaient spécialisés : Tinduslrie et le commerce avaient leurs patrons, les transports leurs entrepreneurs de roulage et leurs armateurs, l'agriculture ses propriétaires, le crédit ses financiers. La coopération capitaliste résultant de l'organisation économique présente a créé , à côté des patrons , des négociants, des armateurs, des propriétaires et des banquiers, toute une classe d'hommes qui sont tout cela à la fois, ou plutôt qui ne sont rien de tout cela, et n'en recueillent pas moins les profits que donnent ces diverses branches d'exploitation. L'organe du crédit opère sa mainmise sur elles, au fur et à mesure qu'elles recourent à ses services, et le financier est devenu le capitaliste complet. Ce n'est pas avec son propre capital qu'il a pu conquérir l'hégémonie capitaliste ; et si nul plus que lui n'a contribué à donner à la propriété des moyens de production, de circulation et d'échange le caractère impersonnel qu'elle revêt de plus en plus à chaque application nouvelle de la science au travail, il n'a pas tardé à s'apercevoir que la société attendait de lui un autre service, qu'il n'a pas hésité à lui rendre : il s'est supprimé en tant qu'intermédiaire (toute disparition d'intermédiaire n'est-
Oti LA PROPRIÉTÉ IDÉALE
ellfi pas un progrès !) et s'est bravement substitué aux chefs ■d'exploitation dont il avait été jusqu'à présent le banquier.
L'opération de banque est devenue pour lui subsidiaire. Ne •croyons pourtant pas qu'il y renonce, ni qu'il l'accomplisse à regret ; car, telle quelle, elle donne des bénéfices appréciables, surtout quand elle est privilégiée. Elle est pour lui un moyen de domination et de conquête, dontil n'a garde de se dessaisir ; aussi le voit-on tenir l'organe national du crédit, la Banque de France, et mettre tout en œuvre pour n'en être point dépossédé. Non qu'en elles-mêmes et dans leur masse les opérations de banque lui procurent un profit plus élevé ou plus certain que les opérations industrielles; mais elles permettent au capitaliste de favoriser ses opérations industrielles, et mettent ses concurrents à sa discrétion. Déjà, on le voit guetter la grande propriété terrienne, que défendent énergiquement par des moyens politiques les non-possédants à peine sortis du servage antique ; le grand secret de l'agitation antisémitique est dans la lutte entre le capital immobilier, qui se met en garde, et le capital mobilier, qui, ayant bientôt achevé la conquête de l'industrie et des transports, s'apprête à conquérir l'agriculture. Mais les primes à la production agricole, qui ne peuvent d'ailleurs profiler qu'à la grande propriété, ne sont ni extensibles à l'infini ni éternelles. Pour ce qui est de la petite propriété rurale, on sait quel gage a déjà pris sur elle le capitalisme, au moyen du crédit, devenu un instrument de dépossession systématique.
Est-ce par le développement de ses propres forces que le capitalisme a réalisé cette puissance ? Ses trois plus formidables moyens d'action, il les tient directement de la nation, dont les représentants les lui ont concédés : le crédit, les chemins de fer, les mines. C'est l'État qui lui permet de dominer dans l'État, d'y constituer ce qu'on a pu appeler avec raison la féodalité moderne ; simple intermédiaire à l'origine entre l'Etat et ses créanciers, il est à présent le grand créancier de l'État; mis à môme, par son caractère multiple d'industriel et de négociant, de concentrer les denrées et de fabriquer les produits, il devient nécessairement le principal fournisseur de l'État. De celui-ci, c'est-à-dire de la collectivité, le