‹ L'Idéalisme social (volume 4)Chapitre 19 sur 57 · CE OLE POSSÈDE LA CLASSE MOYKNNE · texte numérisé non relu

CE OLE POSSÈDE LA CLASSE MOYKNNE

clierclic SCS moyens de défense dans une cxploilniion plus intense îles bras ouvriers mis à sa disposition par le marché du travail, toujours encombre de celle denrée. Cette exploitation à outrance du travail salarié, loin de défendre le patronat, est encore une des causes de sa déchéance. 11 est démontré aujourd'hui qu'un ouvrier bien nourri, et ne travaillant qu'un nombre raisonnable d'heures par jour, produit plus que l'ouvrier mal nourri et surmené. Celte démonstration s'applique surtout à la moyenne et à la petite industrie, où la machinerie n'a pas le rôle principal et où régnent encore, simultanément ou séparément, l'habileté professionnelle et la division manufacturière du travail.

Le commerçant, plus encore que l'industriel, montre une profonde horreur de toute innovation, car toute innovation lui est meurtrière. On ne peut lui imputer à crime de vouloir vivre. Mais c'est chose véritablement plus douloureuse que risible de le voir s'obstiner à vouloir vivre de la vie de ses pères dans un monde complètement transformé. La rapidité et la facilité des moyens de communication et d'information rendent possible la suppression d'une quantité innombrable d'intermédiaires. N'importe, ces intermédiaires se cramponnent à leur moyen d'existence, continuent les petits errements des cachoteries et des prix occultes, se mettent à cinq pour transporter une pièce de dentelle de la fabrique au petit magasin où la cliente viendra l'acheter, encouragent la fraude et les malfaçons des petits fabricants afm d'atteindre quand même aux bas prix de la grande industrie, qui a limité au minimum le nombre des intermédiaires. Résultats : sur le marché local, le grand magasin achève son triomphe sur les boutiques d'autrefois ; sur le marché international, nos produits reculent devant ceux des nations voisines qui, entrées les dernières dans le mouvement industriel, ont d'emblée adopté les moyens de production les plus perfectionnés.

Le propriétaire rural ne se défend pas mieux, et peut-être plus mal. Pour lui, encore plus que pour l'industriel et le commerçant, le crédit est une dérision, en même temps qu'un instrument de ruine et de dépossession. La population

rurale, qui formait les trois quarts de la population totale de la France il y a trente ans, n'en forme plus que les deux tiers. Est-ce à dire que, les procédés de culture s'étant perfectionnés, la terre exige un moins grand nombre de bras? Il y a eu vraiment trop peu de progrès accomplis au cours de ces trente dernières années dans l'ordre agricole, pour qu'on puisse soutenir cette thèse. La vérité est que le paysan quitte sans regret une terre qui ne peut plus le nourrir. Celui qui reste sur le sol natal est rongé par la dette, et il lui arrive d'envier la misère de son frère émigré dans les villes.

Si peu prolifique que soit la classe moyenne, sa part de propriété est tout de même trop restreinte pour que tous ses fils puissent se la partager ; aussi en dirige-t-elle le plus qu'elle peut vers les professions dites libérales et le fonctionnarisme. La noblesse appauvrie reste le plus qu'elle peut dans sa raison d'être et dans son rôle en vouant ses fils à l'armée, où ils font d'ailleurs une carrière plus brillante que leurs camarades de la bourgeoisie, puisqu'à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des grades, V Annuaire militaire accuse une plus grande proportion d'oflîciers à particule et à titres. La bourgeoisie produit des professeurs, des médecins, des avocats, des ingénieurs, en si grande quantité, que, si le fonctionnarisme n'était pas un déversoir tout indiqué, l'encombrement de ces diverses professions, déjà si grand, serait encore plus considérable. Mais sur ces deux terrains elle se heurte à une concurrence redoutable. La démocratie porte ses fruits : Les enfants du prolétariat, dans les grandes villes, ont à leur portée les moyens d'acquérir des connaissances. L'État et les Communes instituent des bourses pour les meilleurs élèves, et ceux-ci, en majorité fils d'artisans et d'ouvriers, apportent à l'étude et au travail des qualités et des aptitudes qui les placent au-dessus de leurs condisciples plus lorlunés. Les bourses, à Paris, sont accessibles à tous les élèves indistinctement : cependant, on voit que la majorité de ceux qui les obtiennent sont des fils du prolétariat ou de la toute petile bourgeoisie. La propriété des grades universitaires, des emplois, des fonctions échappe donc à la bourgeoisie, comme lui échappe la propriété de la terre et

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do roulillagc. Elle csl rôelleinenl prise outre deux foux : le capitaliste, qui marche à la conciuôle du doniaiiie matériel, et le prolétaire, dont les enfants les plus cultivés marchent à la conquête du di)maine intellectuel. Ceux-ci mettent leurs connaissances au service du capital et activent le mouvement do dépossession de la classe moyenne. On peut donc aflirmer qu'elle ne trouve plus dans la propriété une suffisante garantie de sécurité.

en QUE POSSÈDE LE PROLÉTARLM

Si les ouvriers connaissaient l'histoire de leur classe, ils se consoleraient de leurs misères présentes en songeant à celles, bien plus grandes, qu'eurent à endurer leurs pères, libres ou non, esclaves ou colons, serfs ou artisans. Ainsi raisonnent ceux qu'étonne, afflige ou menace la revendication croissante du prolétariat. Il est plus exact de dire que, le jour oîi le prolétariat saura ses origines, rien n'arrêtera plus son essor vers l'avenir ; car il n'est tel que de considérer le chemin parcouru pour donner le courage et la force d'aller plus avant. Le producteur de naguère et de jadis a été une chose plutôt qu'un homme, cela est vrai, et il ne fut jamais autant qu'aujourd'hui le propriétaire de son travail. Ses corvées sans rémunération édifièrent les Pyramides ; est-ce une raison pour estimer suffisante l'incomplète rémunération qu'il reçoit de notre temps sous forme de salaire ? Artisan relativement libre, aux temps du Moyen Age et de la Renaissance, il était fouetté et essorillé quand il se concertait avec ses camarades pour refuser le travail trop peu payé ; est-ce une raison pour qu'il apprécie à présent comme un bienfait d'être libre de faire grève, sans risquer pis que la prison pour lui et la famine pour les siens ?

On re'pète couramment que la Révolution française a donné la liberté aux ouvriers, en d'autres termes, qu'elle leur a rendu la propriété de leurs bras. En un régime social

OÙ tout s'évalue et s'échange, posséder une force physique mise au service de connaissances professionnelles, c'est évidemment avoir une propriété en puissance, dont on peut tirer les mêmes jouissances que de toute autre propriété en apparence plus tangible, mais d'un rapport égal. Il y a cependant une différence entre la propriété attribuée au travailleur et celle du propriétaire proprement dit. Celle-ci, en vertu de la loi de reproduction du capital, assure à son possesseur un revenu déterminé sans qu'il soit absolument contraint de la mettre en œuvre lui-même. S'il se contente du revenu qu'elle lui rapporte, elle lui aura assuré vivre, couvert et le reste pendant toute sa vie, et il se pourra qu'il la lègue intacte à son fils, parfois même accrue. Celle-là, au contraire, a une limite, et cette limite n'est que trop souvent en avance sur la limite de l'existence même de son possesseur. Les bras d'un vieillard sont toujours des bras ; mais, dès qu'ils ne peuvent plus soulever un marteau, ils n'ont plus cours sur le marché. Le malheureux a consommé trop tôt sa propriété, et le voilà complètement dénué. Il est dans la situation d'un propriétaire qui mourrait de faim sur les ruines de sa maison.

Quel est le caractère moderne de la propriété ? C'est d'être proprement du capital, c'est-à-dire un moyen de production que le travail met en œuvre, reproduit et perpétue. Les bras et l'intelligence de l'ouvrier ne sont donc pas du capital, puisqu'ils ne se reproduisent pas à l'infini, puisqu'ils ont une limite qui est leur usure. Un autre caractère du capital, c'est que ses produits sont faits en vue de l'échange. On dira : les bras de l'ouvrier, son cerveau, produisent également des valeurs d'échange. Soit. Mais ces valeurs ne seront pas ajoutées à la valeur-travail (jui est dans les bras ou le cerveau de l'ouvrier. Elles ont payé une valeur-travail dépensée et que l'ouvrier ne récupérera plus, elles servent à créer la valeur-travail qu'il devra dépenser demain. Si, donc, on veut absolument assimiler le travail aux autres formes de la propriété, il faut dire que le capital est une propriété (pii se reproduit, et le travail une propriété qui ne se reproduit pas. Et, si le capital est une propriété qui se reproduit, on con-

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viendra que ce pliénomènc ne s'accomplit pas par une vertu magique que posséderait le capital, mais parce que du travail y a été incorporé, cristallisé, selon la si précise et si forte expression de Karl Marx. Donc, le capital se reproduit parce que le travail l'a fécondé, et c'est précisément pour cette raison que quiconque ne possède qu'une force de travail ne possède en réalité rien du tout, puisqu'il est contraint de la donner au jour le jour au capital, en échange d'une subsistance qui n'est pas toujours à la mesure de son appétit et de celui de sa famille. Que dirait-on d'un homme qui, possédant trente mille francs au moment de sa majorité, déclarerait gravement que, grâce à cet argent, son existence est assurée pour trente ans, et manifesterait l'intention de tenir son héritage dans un colYre et d'y puiser chaque année les mille francs de sa dépense ? On dirait qu'un tel homme est fou, et l'on n'aurait pas tort : attendu qu'il y a des chances pour qu'il vive plus de trente ans et se trouve alors dépourvu au seuil de la vieillesse; attendu que ce capital de trente mille francs, placé à intérêt modéré, pourrait lui rapporter les mille francs par an qui lui sont nécessaires et se retrouver néanmoins intact au bout de la trentième année. On blâmerait cette opération chez un particulier possédant un capital, et l'on trouve tout naturel que la société contraigne plusieurs millions d'êtres humains à épuiser leur unique richesse, qui est leur force-travail! Au moins notre capitaliste toqué et paradoxal se serait-il reposé à coté de son sac d'écus et se serait-il donné trente années de bon temps.

Cette propriété, si précaire et d'un caractère si spécial, assure-t-elle la liberté de son possesseur? Pas plus qu'il n'a la possibilité de l'aliéner d'un seul coup, afin de l'échanger contre une autre forme de capital, le prolétaire ne peut se croire libre de disposer de la propriété de ses bras. Un chômage, une maladie, qui en ont suspendu l'emploi pendant un nombre donné de jours, n'ont pas, tant s'en faut, accumulé une réserve de force-travail qu'il sera ensuite loisible au prolétaire de monnayer. La force qu'il n'a pas employée n'en est pas moins perdue pour lui, et, même, les privations résul-

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tant du chômage ou l'alTaiblissement résultant de la maladie causent forcément une diminution de ce qui lui reste à dépenser de sa prétendue propriété. Au contraire, si le capitaliste chôme ou tombe malade, le capital ne chôme ni ne tombe malade. La crise personnelle qui ruinera ce capitaliste ne fera aucun tort à son capital, qui ira simplement se mettre au service d'un autre capitaliste, plus heureux ou mieux portant. Donc, si le travail est une propriété très personnelle, à coup sûr la plus personnelle de toutes, il n'a aucune des vertus qui caractérisent la propriété, car il n'assure même pas la liberté à son possesseur et il n'existe comme propriété qu'au moment même où son possesseur a la possibilité de l'aliéner. Si, donc, en un sens, le travail est la plus idéale des propriétés, on peut affirmer qu'il n'est pas la propriété idéale.

Le travail n'assure pas la liberté du producteur, puisqu'il est une aliénation constante de l'activité physique et cérébrale de celui qui le fournit. Mais, dira-t-on, il procure, par le salaire, des moyens de liberté. Un tel est libre, parce qu'il a trois mille francs de rentes, et tel autre est libre, parce qu'il a un salaire de trois mille francs. A cette différence, cependant, que le premier a une liberté de plus que le second : celle de ne pas travailler. Le second, quand lui échoit cette funeste liberté, meurt de faim, tout simplement, et il emporte sa liberté avec lui dans la fosse commune. Dira-t-on que, la liberté étant la faculté reconnue et accordée à chacun d'exercer et de développer l'activité de son organisme dans le sens qu'il lui plaît, il ne peut convenir à un ouvrier de mener la vie d'un rentier, chaque homme ayant des conditions de liberté résultant des conditions dans lesquelles il se trouve placé par la nature et par la société ? A ce compte, on peut parler également de la liberté de l'esclave, car s'il lui est aussi interdit de fuir la plantation de son maître qu'il l'est à l'ouvrier de vivre sans aliéner sa force-travail, il est (juantité d'actions et de gestes dont son maître lui laisse l'entière responsabilité : il sera libre de préférer le manioc aux patates, ou d'employer ses nuits à danser au lieu de dormir; à la condition, toutefois, que le manioc

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