LES ARGUMENTS DU CAPITALISME
Pour se justifier des accusations portées contre lui par ceux qu'il exproprie, le capitalisme invoque des arguments qui ne sont pas sans valeur. Répondant aux récriminations personnelles, il avoue d'abord que sa fonction purement mécanique dans la société le dispense de toute considération sentimentale. Il ne doit pas plus gémir qu'il ne se réjouit de l'expropriation du patronat industriel et commercial, et, s'il
dévore des existences ouvrières, c'est avec une égale absence de plaisir et de répugnance. Il fait de plus observer qu'au temps où la domination économique était moins impersonnelle, on ne voit point que la pitié et la charité des possédants s'exerçassent davantage qu'en ce temps-ci, au contraire. Placé en face de la situation faite par lui au prolétariat, il reconnaît volontiers qu'elle est pénible pour tous, car si les prolétaires étaient mis à même de consommer davantage, ce serait également un grand profit pour les capitalistes, le prolétariat constituant le grand marché de la consommation. Puis, ayant repris assurance par cette constatation, il s'admire dans son œuvre présente et se glorifie dans son œuvre future. Par la constitution capitaliste de l'organisme économique, les denrées alimentaires et les produits manufacturés sont mis à la portée du consommateur plus rapidement et à moins de frais ; leur abondance, résultat du perfectionnement des moyens de production et de transport, les amène à un assez bas prix pour que tous puissent se les procurer. Il arrive, certes, que, pour avoir produit en trop grande abondance, le producteur doit se croiser les bras devant les magasins encombrés de denrées et d'objets qu'il ne peut acheter, quel qu'en soit le bas prix et quelque besoin qu'il en ait. Mais ces accidents de surproduction, qui ne frappent pas que le travailleur, sont comme les crises de croissance du capitalisme. Elles sont le résultat de ses tâtonnements vers une production sans cesse accrue; elles manifestent, cruellement, il est vrai, une exubérance de vie et de force ; on ne doit pas plus condamner le capitalisme pour ces accidents, — qui, d'ailleurs, n'ont pas un caractère aussi violemment meurtrier que les famines de notre Moyen-Age et des pays qui vivent encore sous un régime similaire, — (ju'on ne songe à condamner l'emploi des machines à vapeur en donnant pour raison que des chaudières font fréquemment explosion. Un emploi mieux réglé de la machine économique supprimera graduellement, pour la classe ouvrière, ces douloureuses périodes de chômage, que la grande industrie de production et des transports, réellement et com|)lèlement incorporée au capitalisme, ne connaît plus guère que par ouï-
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dire. C'est, en eiïel, dans les industries où Tordre capilalislc ne s'est pas encore installé ilans sa forme la plus moderne et la plus définitive, cpic les crises sévissent. Elles sont le résultat de l'ignorante imprévoyance des chefs d'industrie.
Bousculés, talonnés, harcelés par la concurrence qu'ils se font entre eux et par celle que leur fait à tous ensemble la grande industrie, ils ne se préoccupent que d'une des deux données du problème économique, la production, et négligent complètement l'autre, la consommation. Ils engorgent ainsi le marché de produits dont il n'a que faire, apportant un excédent d'étoffes quand ce sont les chaussures qui manquent, ou jetant un lot de chaussures sur une plage où tout le monde va nu-pieds.
Le capitalisme aspire à devenir le maître du genre humain, mais c'est afin d'être plus complètement son serviteur, afin de devenir le diligent et avisé pourvoyeur de ses besoins. Les résistances qu'il rencontre et dont souffrent ceux-là mêmes, tout les premiers, qui les lui opposent, sont les seules causes de perturbations économiques dont on l'incrimine bien à tort. N'est-ce pas lui qui a étendu les limites du marché I lui qui, par ses compagnies de navigation et de chemins de fer, transporte à bas prix les marchandises I lui qui étend sous les mers des réseaux de câbles électriques, et qui fait connaître en une minute aux producteurs de Paris les besoins des consommateurs de New- York 1 lui qui, à mesure qu'il étend ses bienfaisantes conquêtes, substitue l'ordre au désordre et l'abondance à la disette ! Et, pour ces services, que demande-t-il 1 Une rémunération qui diminue à mesure que le service grandit, puisque le taux de l'intérêt servi au capital va toujours en s'abaissant. L'agiotage, qu'on lui reproche, est un abus jusqu'ici inséparable de la spéculation. Goupera-t-on cet arbre parce qu'une douzaine de chenilles en rongent les feuilles ? C'est par la spéculation que sont rendues possibles les entreprises qui demandent de longues années de préparation, afin de pouvoir enrichir pour des siècles et des siècles les générations qui suivront. L'agiotage a tué le canal de Panama, mais la spéculation a permis de construire le canal de Suez. Plus le développement du capitalisme accroîtra l'intelUgence
et l'activité de la spéculation, moins les méfaits de l'agiotage seront possibles, puisque l'agiotage ne peut s'exercer qu'aux dépens des capitalistes ignorants, victimes de leur avidité. Au furet à mesure que se développera le capitalisme, le noml3re des capitalistes s'accroîtra de tous les propriétaires qui exploitent actuellement la boutique, l'alelier et le champ par des procédés préhistoriques. Ils comprendront qu'au lieu de lutter en désordre contre les gros bataillons organisés par la finance, au lieu de s'entredévorer sur un marché qui, pour eux, se rétrécit chaque jour davantage, ils ont tout bénéfice à s'incorporer au régime nouveau, puisque, s'ils se refusent à cette incorporation, elle se fera sans eux, au moyen de leur propre capital, tourné parle vainqueur contre le vaincu. Il y a place pour eux, leurs fils et leurs filles, dans la hiérarchie capitaliste, et c'est dans les rangs de cette hiérarchie qu'ils trouveront le profit du présent et la sécurité de l'avenir. Plus équitable que les hiérarchies nobiliaires, sacerdotales et bourgeoises du passé, la hiérarchie capitaliste ne tiendra pas compte de la naissance, mais de la capacité, car elle a pour règle d'éviter le gasj)illage. On ne la verra donc pas placer à la tète d'une centaine d'ouvriers le jeune homme incapable qui allègue aujourd'hui son droit d'héritier.
L'ouvrier lui-même est intéressé au règne complet, absolu et éternel du capitalisme, car c'est par lui qu'il conquerra la sécurité et la liberté qui lui manquent encore. 11 prendra rang, lui aussi, dans la hiérarchie capitaliste, et il pourra, s'il est intelligent, s'élever aux plus hauts emplois. Que s'il demeure confondu dans la masse des producteurs manuels, il trouvera dans son travail la satisfaction de ses besoins. Réunis par groupes nombreux pour la mise en œuvre capitaliste, les travailleurs pourront bien mieux s'entendre pour obtenir de leur salaire le prix le plus élevé. Instruits des conditions du marché, les opérations du capitalisme se faisant nécessairement au grand jour de la publicité, ils sauront quelle pari du profit ils peuvent justement réclamer; ils pourront se transpojter il peu de frais, toujours grâce au capitalisme, sur les points où leurs bras seront demandés. Les assui'ances que les entreprises capitalistes contractent entre elles, les produc-
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teui's les pourront coiilracler entre eux contre la maladie et les risques professionnels. La retraite pour la vieillesse sera assurée à tout travailleur, puisque actuellement elle l'est déjà dans les plus grandes entreprises organisées par le capitalisme, et qu'on voit cette institution s'étendre progressivement aux autres entreprises acquises au régime capitaliste complet.
Il n'est pas jusqu'à l'organisation {)ulitique, qui ne doive éprouver la bienfaisante iniluence du capitalisme. Il est à son insu un agent de progrès; il abaisse les frontières et, mêlant les produits, il mélange les [)euples. Quelle nation, aujourd'hui, pourrait se flatter de se suffire entièrement par sa seule production, sans supprimer au moins un tiers de ses besoins, et sans limiter au minimum la satisfaction des deux tiers restants ? Par l'ordre et l'économie qu'il introduit dans son administration, par son utilisation de toute force, de toute valeur, de toute aptitude, le capitalisme est un précieux modèle pour les administrations publiques. Tous les écrivains qui font la critique des systèmes administratifs d'Etat indiquent comme réformes les méthodes mêmes employées dans les administrations particulières du capitalisme. Les grandes administrations capitalistes sont, en effet, des républiques qui se sont substituées aux petites monarchies patronales sans cesse en lutte entre elles, tels les féodaux batailleurs de jadis. La république organique du travail fait l'unité en les absorbant, au grand proOt de ceux que leurs querelles mesquines appauvrissaient et afTaniaient tout en les tracassant. S'il était permis au capitalisme d'être idéaliste, et il s'en garde soigneusement, il montrerait le globe de demain mis en actions, ses diverses fonctions économiques réparties entre de peu nombreux mais formidables groupes d'actionnaires et de producteurs étroitement solidarisés, la paix et l'abondance enfin assurées à tous sans distinction. Mais il est l'ennemi du rêve, qui est du temps pris à l'action. Il poursuit lentement et machinalement son œuvre. Il nous faut voir si elle est réellement aussi bienfaisante qu'il l'affirme, et si, par elle, l'humanité trouvera la sécurité et la liberté qu'elle continue de rêver obstinément, puisque ce sont les moyens
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par lesquels la vie normale de l'individu se réalise. Sinon, l'humanité cherchera en elle-même d'autres moyens de salut.
INSUFFISANCE SOCIOLOGIQUE DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE
En se tenant strictement sur le terrain économique et en s'isolant avec soin de tous les autres phénomènes sociaux, de toutes les autres manifestations de l'activité humaine, le capitalisme peut présenter une justification plausible, on l'a vu. L'économie politique, qui, jusqu'à présent, a été beaucoup plus la science des rapports des valeurs entre elles que la science des rapports entre les valeurs et les hommes, se contente de cette justification, qui résume et couronne son œuvre théorique moderne. La sociologie, qui est la science des rapports des hommes entre eux, ne peut se satisfaire à si bon compte. Au nom de la morale comme au nom de l'hygiène, au nom de la liberté comme au nom du droit, au nom de l'histoire comme au nom de la politique, elle passe au crible de sa critique et remet au point les orgueilleuses affirmations de l'économie politique, qui ne répond pas à cette premièreet capitale objectionquelui fait l'équité renne payant pas au producteur l'équivalent de ce qu'il a produit, on le vole. L'économie politique ne daigne pas même discuter la légitimité du prélèvement capitaliste. Elle se base sur ce vol continu dans le passé, dans le présent et dans l'avenir. Son attitude sur ce point suffit pour la condannicr : le capitalisme porte en soi un vice fondamental, au regard de la conception moderne du droit, un vice aussi radical que la conquête et l'esclavage. C'est l'exploitation de l'homme par l'homme qui se continue, c'est le mieux armé qui contraint le moins bien a^mé à travailler pour le nourrir ; au lieu d'armes apparentes et de violence, les spoliateurs emploient des armes occultes et de ruse : voilà la seule difTérence. C'est i)ar la continuelle révolte du spolié (jue le spoliateur a été contraint d'employer ces armes nouvelles : la justice veut qu'elles soient brisées comme le furent les armes anciennes.
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La Irgitiinilé du capilalismc esL encore viciée foiidaincntalemenl, quelles que soient les opinions conranles et même juridiques sur la prescription; si un crime individuel peut se prescrire par un certain nombre d'années, il ne peut en être de même pour des agissements qui ont donné une part du capital de la société à des particuliers, et qui leur ont ainsi fourni les moyens d'acquérir le reste au détriment de Fimmense majorité des membres du corps social. Cet autre vice fondamental du capitalisme, on le comprend, c'est la constitution, aux mains des plus puissants de ses membres, de la série de monopoles de droit et de fait dont il a été parlé plus haut. On ne saurait trop le répéter, ces monopoles sont les instruments de la dépossession continue de la masse des propriétaires personnels, en même temps que d'un plus étroit asservissement de la masse des non-propriétaires. Une nation ne peut pas plus aliéner à perpétuité la propriété commune, qu'un individu ne peut aliéner à perpétuité sa propre personne. Cela est si vrai, que toutes les concessions du domaine public attribuées au capitalisme sont limitées dans leur durée. Il n'en reste pas moins que, pendant la période de concession, le capitalisme aura eu à son service le levier grâce auquel il peut, à présent, soulever le monde et le refaire à sa guise. Tout ce qu'il a conquis, à l'aide de la puissance sociale, mise à sa disposition par les infidèles représentants de la nation, porte donc la marque de ce vice originel.
Le capitalisme est bien forcé d'avouer qu'il n'a pas acquis la puissance par des moyens de lutte conformes seulement à la loyauté et à la probité. Quelle que soit la distinction qu'on tente d'établir entre la spéculation et l'agiotage, l'histoire financière du dix-neuvième siècle oblige tout esprit impartial, réfléchi et de moralilé seulement moyenne, à dire de la spéculation qu'elle est de l'agiotage qui a réussi, et, de l'agiotage, qu'il est une spéculation qui n'a pas réussi, et à refuser d'admettre toute autre définition. Le capitalisme affirme que l'agiotage disparaîtra quand le régime fonctionnera complètement, c'est-à-dire quand il aura incorporé toute l'activité économique du globe. On le croit sans peine, mais il semble qu'on entende s'écrier un voleur pris en flagrant délit :
« Laissez-moi seulement prendre de quoi être riche, et je deviendrai volontiers un honnête homme. »
Comme toute parcelle de la richesse accumulée représente des moyens d'existence pour les membres du corps social, il s'ensuit que ceux qui sont privés de toute propriété ne vivent qu'autant que le capital a besoin d'exploiter leur travail. Le combat que le capitalisme livre aux possesseurs éparpillés de la richesse publique se poursuit avec des chances diverses, encore que Tissue paraisse devoir être favorable à la force capitaliste organisée. Mais quelles sont les premières victimes de cette guerre, sinon les travailleurs? Quand la crise sévit (et, sans contester qu'elle sévisse principalement dans la moyenne et la petite industrie, il faut bien tenir compte que la grande industrie en France n'occupe encore que le tiers de la classe ouvrière) les bras ouvriers se croisent pour des semaines et des mois. Dans nombre d'industries, le chômage est régulier ; il revient tous les ans à la même époque et pour la même durée. Selon une navrante et pittoresque expression populaire, dans ces périodes -là il faut mettre son estomac au crochet. A ces douloureuses périodes correspondent des périodes de surtravail exagéré, qui n'épuisent pas moins les ouvriers, et surtout les ouvrières et les enfants. Il en résulte une débilitation de la race, que la petite et la moyenne industrie sont en droit de ne pas inscrire seules à leur passif, et qui se traduit, dans tous les pays industriels, par une diminution de la taille humaine, une aptitude sans cesse décroissante au service militaire, une mortalité infantile plus considérable qu'ailleurs, un abrègement de la vie moyenne, — sans préjudice des progrès constants de l'alcoolisme, de la prostitution et de la criminalité, qui ajoutent aux pires misères physiques les pires misères morales et sociales.
Lorsque le capitalisme prétend (ju'il fera disparaître la misère quand sa domination sera assurée, il se trompe et il trompe ceux qui Técoutent. C'est par lui (jue la femme et l'enfant sont entrés dans l'industrie, c'est grâce aux procédés mécani(]ues de la production moderne que les bras féminins et enfantins ont pu rendre au capital les mêmes services que
insuffisance: sociologkh'l: m: leconumiiù i'Olitiolf 7l»
les bras masculins. Croire qu'il paiera cinq francs à un homme le travail (|u'une femme ou un enfant peut lui donner pour deux franes cinquante, c'est oublier la loi même du capitalisme, qui ne considère pas les travailleurs comme des êtres humains, mais comme des agents de production. Sourd à toute considération de morale, de justice et d'humanité, aveugle à lout spectacle de désolation, le capital n'a qu'une fonction et qu'un but : s'incorporer du travail et rendre du profit à son possesseur. Ce profit, c'est de la chair, du sang, des larmes, qu'importe! Tout fait ventre pour le capital, et quand l'ogre renoncera à dévorer la tendre chair des femmes et des enfants, c'est que la force sociale se sera décidée à arracher d'une manière un peu plus énergique qu'aujourd'hui cette pâture d'entre ses crocs d'acier.
Dans l'intérêt de l'espèce humaine, pour sa santé, pour sa moralité, pour sa liberté, pour son existence même, il est impossible que la société se désintéresse des rapports entre travailleurs et capitalistes. Déjà une économie politique plus humanisée et plus avisée, aux conceptions moins étroites que l'école de Manchester, qui voit d'ailleurs végéter en France ses derniers représentants, reconnaît que le capitalisme, s'il se suffit à lui-même, ne peut conserver dans le corps social la formidable autonomie que sa tendance organique porte à transformer en hégémonie absolue. Par ce côté, l'économie politique se rattache aux autres sciences sociales. Mais qui ne voit que des mesures d'intervention sociale, ayant pour objet de limiter la puissance néfaste du capitalisme, le feront fatalement dévier du programme que nous lui avons vu tracer, et tendront à retarder cette domination universelle par laquelle il promet tant de bonheurs à l'humanité tout entière ? Ces bonheurs, même, quel garant avons-nous qu'il nous les donnera, lui par qui nous viennent tant de maux? Son iafatuation en face de son œuvre présente, accomplie au prix de tant de douleurs et de ruines, nous fait mal augurer de son œuvre future. Certes, de grandes et nobles nations se sont formées jadis par la conquête, ses violences et ses iniquités, et pourtant nul citoyen de ces nations, même parmi ceux dont les ancêtres furent
annexés par les pires moyens, ne songe à se séparer de ses compatriotes. Les provinces, telles des femmes appelées à la maternité, pardonnèrent le viol aux conquérants qui leur firent de idéaux enfants. La prescription s'acquit par des bienfaits. Mais nous ne sommes plus au temps où le droit de la force finissait par acquérir la force du droit. Notre conception de la justice se refuse aux violations du droit en vue d'un prétendu bien à venir. En notre temps, avoir la notion de la justice, c'est vouloir immédiatement la suppression de l'injustice et la réalisation de la justice; c'est ne s'arrêter, dans l'œuvre que dicte ce double devoir, qu'aux limites de l'actuelle force humaine. Dès que l'injustice fondamentale d'une institution est démontrée, il n'est plus possible à personne de la supporter ; comment la supporterait-on lorsqu'on sait que cette institution fondée sur Tinjustice ne se maintient que par la perpétuation de l'injustice initiale ! Alléguera-t-on que l'injustice organique de l'institution va sans cesse en s'atténuant à mesure que se perfectionne cette institution? Outre le vice fondamental, sur lequel on pourrait passer condamnation s'il évoluait en vertu, comme c'est l'ordinaire pour l'ensemble des phénomènes sociaux, il faut remarquer que le capitalisme, dernière foi'me de l'exploitation de l'homme par l'homme, ne porte pas en soi les germes de sa transformation en institution bienfaisante ; toute diminution de sa nocivité a été obtenue, en elTet, non par son propre développement, mais sous la pression purement extérieure des autres modes de l'activité sociale. C'est donc, répétons-le, en conti-ariant son développement normal que l'on diminue l'injustice qui est en lui.
Soit, diront certains défenseurs du capitalisme. Le régime a besoin du correctif social qui le limite, l'amende et l'améliore. La nation possède tout pouvoir pour fixer les modes d'acquisition et de transmission du capital, et faire en sorte qu'ils soient conformes à la morale et à l'équité, utiles à la conservation et à l'entretien des membres du corps social. Plus elle sera éclairée sur ses conditions d'existence, plus elle sera libre, et {)lus elle pourra se déterminer au mieux de ses intérêts. L'Angleterre, pays classi(iue du ca[)ilal, est aussi le
INSUrFISANCK SOClOLOdIOUK DH L KCONO.MIK l'OLITIOlK / i
pays où s'est dévcloppre pai'allèleiiicnt au capital tuute une législation protectrice du travail. 11 ne faut donc pas contester que, contrebalancé et rectilié par l'ensenible des forces sociales, il puisse tenir les promesses de bien-être qu'il a faites et dont quelques-unes, déjà, ont été tenues.
Eh bien, si, il faut contester. Le capitalisme se targue de mettre, dans l'avenir, fin aux crises et d'universaliser la richesse, devenue la récompense du travail seulement. C'est là une promesse aussi fallacieuse qu'un prospectus d'émission. Tout au moins jusqu'à l'accomplissement de sa conquête, il ne pourra rien pour conjurer les crises, puisque ses formes perfectionnées sont encore pour longtemps en lutte, non seulement contre ses formes moins perfectionnées, sociétés anonymes contre patrons, mais encore entre elles-mêmes. D'autre part, ses formes les plus perfectionnées intensifient et extensîfient les crises locales d'arrêt de la production : qu'un pays ait achevé son réseau de chemins de fer, et voilà la fabrication des rails d'acier limitée brusquement à la productio-n du matériel d'entretien. Par contre-coup, cette crise affectera toutes les industries annexes, et ses répercussions seront d'autant plus lointaines et plus profondes sur les autres branches de la production, que le cercle de la civilisation industrielle sera plus étendu. Que demain s^accomplisse un progrès désirable entre tous, le désarmement universel, que deviendra le formidable outillage spécial qui occupe aujourd'hui les ouvriers européens par centaines de mille ? Avant que ces activités aient retrouvé leur emploi dans d'autres industries, combien de victimes auront été sacrifiées à un progrès réalisé en régime capitaliste !
Le capitalisme inscrit à son actif l'abaissement du taux de l'argent et la diffusion croissante de la propriété mobilière. Tout d'abord on peut lui répondre que l'intérêt, la rente du capital, peut diminuer nominalement, sans que diminue le profit capitaliste. L'étalon de l'intérêt est fixé par l'État au moyen de ses emprunts. Or, que constatons-nous ? Qu'aux époques de crise où, pour employer une locution populaire, l'argent se cache, c'est précisément dans les sûres caisses de l'État qu'il va se cacher. L'abondance de l'offre permet à
l'État emprunteur de ne servir qu'un très faible intérêt. Estce à dire que le capital industriel ne rapporte, par l'exploitation du travail salarié, qu'un intérêt égal, toutes chances de gain et de pertes contrebalancées? Certes, si un particulier veut acheter une action ou une obligation industrielle, ce titre lui produira un revenu sensiblement égal à celui que lui aurait servi l'État pour le prêt d'une somme identique. Mais il reste à savoir si le prix total des actions d'une entreprise capitaliste exprime bien la valeur réelle de cette entreprise. Pour cela, on n'a qu'à se renseigner sur la valeur primitive de ces titres, et consulter ensuite la cote de la Bourse. On verra que telle valeur émise à cinq cents francs est inscrite à la cote pour cinq mille, et telle autre pour dix mille. Dira-ton que cette différence représente un accroissement de matériel? Non, puisque l'accroissement du matériel a figuré annuellement dans les comptes à un chapitre spécial, parmi les autres frais de l'entreprise. Tout titre, émis originairement à cinq cents francs, — et, le succès étant venu parfois dès les premiers temps de l'exploitation, son possesseur n'a même pas été contraint de le libérer entièrement, — monté à cinq ou dix mille ne donne donc pas audit possesseur un intérêt de trois pour cent, mais de trente ou soixante pour cent. Il n'est pas, actuellement, une seule des grandes entreprises de la féodalité capitaliste qui n'ait doublé son capital. Quelques-unes l'ont centuplé.
Et, phénomène tout naturel, plus augmentera le nombre des détenteurs du capital mobilier, et plus l'intérêt nominal de l'argent baissera, sans qu'en réalité le profit capitaliste diminue. Quelle est, en effet, la part laissée aux épargnants de la classe moyenne? Est-ce le droit de copropriété exprimé par l'action? Très rarement, et dans ce cas l'épargnant achète mille ou deux mille francs l'action émise à cinq cents; en sorte qu'il n'a pas du six ou du douze pour cent mais du trois pour cent. C'est bien assez pour ce nouveau venu, qui n'était pas capitaliste en naissant. Le plus souvent, c'est l'obligation qui est offerte sur le marché des valeurs. Mais l'obligation est une créance, rien de plus, et les sociétés capitalistes n'ont pas de raison pour servir à leurs créanciers un
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intérêt plus élevr (jue celui que TKlat sert aux siens. Pourquoi le nombre de ces prêteurs va en croissant? Parce que la classe moyenne aime mieux confier ses fonds au ca{titalisme, même à un taux d'intérêt très bas, que les employer à soutenir contre lui une lutte reconnue impossible. Le capitalisme n'en est encore qu'au tiers de sa conquête. S'il l'achevait, la classe des obligataires serait donc plus nombreuse encore, mais, en réalité, il n'y aurait plus en présence que deux classes : quelques milliers de salariants et plusieurs millions de salariés.
Puisque ni au point de vue du droit, ni à celui de la morale, ni à celui de la sécurité, ni à celui de l'hygiène, ni à celui de l'économie de l'effort, ni à celui du développement progressif de l'ordre économique et social dans le sens de l'égalité et de la liberté ; puisque ni dans son origine, ni dans son fonctionnement, ni dans ses fins, le capitalisme ne résiste à la critique sociologique, il n'a qu'à disparaître, comme ont disparu les formes plus primitives, plus directes et plus brutales de l'exploitation humaine. Avec elle, il fait partie de la se'rie d'épreuves par lesquelles a dû passer l'humanité tâtonnant vers le mieux, et s'y dirigeant d'instinct ; ces épreuves, nécessaires en leur temps, ces enfantements douloureux ont mis au monde une société en qui s'affirme de plus en plus énergiquement la volonté de supprimer toute exploitation et tout parasitisme. Le capitalisme est la dernière forme historique de l'exploitation parasite; il n'est ni à contenir ni à réformer, mais à remplacer par une forme économique plus en rapport avec le vouloir social représenté par un nombre chaque jour croissant d'individus en qui la notion de solidarité s'est enfin substituée à celle de la lutte pour Texislence.