LE COLLECTIVISME ET LE MAXIMUM POSSIBLE D'ÉGALITÉ
Le collectivisme étant une systématisation éclairée et volontaire de la solidarité, en même temps que la résolution de fait des antagonismes économiques collectifs en solidarité générale, il ne peut que satisfaire le besoin d'égalité, manifesté d'autant plus impérieusement que se développe davantage la démocratie. Seul, d'ailleurs, il peut réaliser le décret d'égalité civile et politique, que l'inégalité économique infirme encore. L'homme qui ne possède pas, — et nous avons vu qu'en régime capitaliste, est non-possédant quiconque est obligé d'aliéner la force de ses bras et de son cerveau, et de les incorporer à la propriété d'autrui, — compte pour bien peu de chose au point de vue civil et civique; sauf pour supporter sa part, et quelque chose de plus, des charges publiques. Comment, en effet, le citoyen mesurera-t-il le degré d'iniquité que contient l'impôt indirect, si l'homme est
forcé de donner tout son efTorl cérébral au gain du pain quotidien; ou si. plus simplement, son intelligence a été laissée en friche, ou, ce qui est pis, cultivée par ceux qui profitent de cette iniquité et s'y associent? On lui dira : tous les Français sont égaux devant l'impôt, tous les Français doivent également à la patrie le service militaire, et le mot lui masquera la chose : il ne croira pas payer au fisc plus que le riche, puisqu'il ne paie qu'en raison de ce qu'il consomme; et il ne croira pas être plus asservi à la loi militaire que le riche, puisqu'il voit celui-ci passer également par la caserne. La raison dit pourtant le contraire : elle montre que des trente ou quarante francs de revenu quotidien du riche, l'impôt de consommation n'affecte que le tiers ou la moitié de cette somme; alors que, des cinq francs de salaire de l'ouvrier, quatre francs étant convertis en nourriture, les quatre cinquièmes de ce pauvre budget sont soumis au prélèvement fiscal ; elle montre pareillement que le service militaire, le plussouvent réduitau minimum grâce àdes diplômes obtenus à cette fin, imposé au fils dit de famille — admirez ce terme qui voue à une sorte de bâtardise linguistique le prolétaire! — n'enlèvera pas à ladite famille un grain de son dessert, tandis que la famille ouvrière, privée d'un de ses soutiens, ne dînera peut-être pas tous les jours que le jeune gars passera au régiment. Celui que lèsent ces ine'galités, et tant d'autres, est pourtant, comme citoyen, le maître de changer ces choses ; il a son bulletin de vote, qui le fait souverain en matière de législation; mais tant qu'il demeure dans son ignorance, il ne peut en faire que l'instrument de sa servitude et de son abaissement. Combien de temps s'écoulera encore avant que la masse s'émancipe du sophisme de l'égalité, et reconnaisse enfin cette vérité si simple : qu'en régime d'inégalité économique toute la loi d'égalité civile, pénale et civique, risque de n'être qu'une aggravation de l'inégalité ?
Il est juste, pourtant, de reconnaître que, si les nonpossédants ne sont pas encore [parvenus, dans leur masse, à •exprimer cette notion, ils en ont tout au moins l'instinct. S'crnbarrassant fort peu de théories, et poussés par le même
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mouvement de (léfensc vitale (|ni ruait jadis les canuts lyonnais k la destruclion des métiers de l'inventeur Jacquarl, ils n'ont cessé de réclamer ce que les économistes libéraux, scandalisés, appellent des privilèges, et qui ne sont en réalité que des correctifs sociaux nécessaires à pallier les désastreuses conséquences d'une trop grande inégalité de situations. C'est ainsi que, se tenant sur le terrain étroit mais solide de leurs intérêts matériels, les ouvriers anglais, depuis trois quarts de siècle, ont obtenu, des partis qu'ils servaient ou qu'ils terrorisaient, une législation d'exception, une législation de classe, grâce à laquelle leur situation est devenue un peu plus supportable. Le même besoin, on ne peut dire d'égalité mais plutôt de moindre inégalité, est exprimé par d'autres moyens, mais avec autant d'énergie, par le prolétariat continental; et si l'on peut constater que les pays pourvus d'une plus complète législation ouvrière sont, à l'exception de la Suisse, ceux où le régime capitaliste est le plus complètement organisé, on peut constater aussi que l'effort de la classe ouvrière organisée a été plus conscient des fins générales de la démocratie qu'en Angleterre, où seulement depuis quelques années, et sous une impulsion venue du continent, les groupements ouvriers s'associent au mouvement d'ensemble du prolétariat international. Dans les pays du continent, la démocratie a résolument considéré la législation ouvrière, non comme un moyen de gouvernement, mais comme un acte de justice sociale, comme un article du programme démocratique. C'est donc à tort que les économistes prétendus libéraux, et les adhérents qu'ils ont dans les partis conservateurs et immobilistes, prétendent que la démocratie agit ainsi pour flatter et conquérir les foules, par pur esprit démagogique. C'est également à tort qu'ils assimilent l'attitude de la démocratie aux actes d'autorité accomplis par les monarchies belge et allemande, notamment, actes d'intervention sociale improprement qualifiés de socialisme d'Etat. C'est encore plus à tort qu'ils donnent une commune origine théorique aux aspirations de justice économique de la démocratie et aux vœux de reconstitution des corporations antiques, exprimés par un fort parti
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de conservateurs du catholicisme et du christianisme sociaux. Ce nest pas pour assurer Tordre au péril de la liberté ; ce n'est pas pour acquérir les sympathies de la plèbe à l'aristocratie terrienne, mise au second plan par l'aristocratie capitaliste; ce n'est pas pour conserver ou restaurer les trônes, dont l'aristocratie terrienne est par tradition et par situation le plus ferme soutien; ce n'est pas pour ramener les masses populaires à la foi sous la protection active des Églises, que la démocratie sociale demande des lois de classe. Son but est que les classes disparaissent, et avec elles les lois qu'elles rendent nécessaires. Elle ne considère pas seulement ces lois comme un moyen de pallier l'inégalité présente, mais encore et surtout comme une préparation de l'égalité à venir.
Car il va de soi que le régime collectiviste repose nécessairement sur l'égalité, sans laquelle il est impossible que la solidarité existe réellement. De bons esprits craignent même que l'égalité absolue ne soit une conséquence fatale de l'établissement du collectivisme. Il faudrait d'abord qu'ils voulussent bien définir ce qu'ils appellent l'égalité absolue. Est-ce parce qu'elles ne sont absolues que sur le papier, que l'égalité civile absolue et l'égalité politique absolue ne provoquent pas chez eux les mêmes réserves? Sans leur faire l'injure de le croire, on est cependant frappé de voir que l'égalité économique absolue, qui garantirait au moins l'exécution du décret d'égalité politique et civile absolue, dont ils sont d'ailleurs partisans, éveille à un tel point leurs répugnances. Il faut les rassurer; non que l'égalité absolue ne doive pas être considérée comme désirable et, finalement, comme possible, mais l'égalité économique absolue (sur laquelle d'ailleurs il y aurait à s'entendre) ne peut être réalisée dans l'état transitoire qu'est essentiellement cette forme de l'évolution économique de demain, qu'on appelle le collectivisme. Puisque le collectivisme est un régime; destiné à faire passer le monde économique de l'individualisme capitaliste à la comnmnauté de l'avenir, l'égalité n'y peut être que relative, tout en tendant vers cet absolu. Mais il importe de remarquer qu'il est question, ici et pour le moment, d'égalité économique, c'est-à-dire d'égalité devant la propriété et
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dcvanl les produits du travail. l)'aiilcin\s, les auti-es foi'iiies d'égalité, iiiêinc absolues, ne sont janmis mises eu discussion, il faut bien le répéter, puisqu'on les considère comme acquises. Si l'on veut se rendre compte de ce que poui-ra être légalité économique, dont la réalisation est liée à rétablissement du collectivisme, il est nécessaire d'examiner d'un peu près comment et dans quelles conditions le régime capitaliste développe et favorise, bien à son insu, contre son gré, pourrait-on dire, la tendance générale de la démocratie vers l'égalité complète, et particulièrement vers l'égalité économique.
Si étrange que cela paraisse, il est certain que le capitalisme concourt au développement de l'égalité de fait. Il plie sous un terrible niveau les producteurs qu'il enrégimente, et les plus farouches utopistes égalitaires n'ont jamais dépassé dans leurs rêves ce qu'il réalise me'caniquement, dans tous les sens du mot. Devant ces machines perfectionnées, le robuste gaillard dans la force de l'âge, la femme débilitée par les privations et la maternité, l'enfant dont les os ne sont même pas encore affermis, sont e'gaux, d'une inflexible et sinistre égalité. C'est la machine qui règle leurs mouvements, moins précis que les siens, et pour la surveiller, l'aiguiller sur la besogne qu'elle accomplit, avec une intelligence qui croît à chacun de ses perfectionnements, le bras chétif d'un gamin de douze ans vaut la puissante musculature d'un homme de quarante. Où l'égalité cesse, c'est dans la répartition du salaire ; car ces manœuvres, dont la tâche est égale, sont payés selon leurs besoins présumés. Aussi, partout oîi l'industrie peut se passer de l'homme, dont les besoins sont plus grands et la docilité moindre, elle le remplace par la femme et par l'enfant.
Il est un autre agent de l'égalité, qui est une conséquence indirecte du capitalisme, et une conséquence directe du développement général : partout où s'étend l'action de ce développement, des écoles sont ouvertes à la jeunesse, et tous les ans des milliers de jeunes gens sortent de ces écoles armés d'un solide savoir spécialisé, qui les rend aptes à occuper des fonctions, directrices ou techniques, dans l'organisation capitaliste. Ingénieurs, chimistes, comptables, électri-
ciens, mécaniciens, traducteurs abondent maintenant sur le marché capitaliste, et leur nombre les soumet à la fatalité de l'offre et de la demande, qui domine tout marché. Le savoir a été démocratisé, mais, de par le régime capitaliste qui règle tous les rapports sociaux, il a été du même coup asservi; attendu que le capital ne base pas son offre sur la valeur réelle de la demande, mais sur la rareté ou l'abondance de cette demande. Comment veut-on, en effet, que cet être impersonnel, aveugle et sourd, purement machinal, vide d'entrailles, ni moral ni immoral, simplement amoral, paie cinq ou dix mille francs par an un chef de travail ou un employé qu'il peut avoir pour deux mille? Gompte-t-il davantage la haute valeur intellectuelle ou esthétique du novateur en philosophie, en science ou en art? Donne-t-il à l'inventeur une part des millions et des milliards que son invention réalise? Que si, parfois, la denrée morale lui paraît avoir une valeur, il en fait l'objet d'un trafic honteux, au profit d'entreprises dont l'agiotage est le seul but, et achète aux publicistes leur plume séductrice, aux savants des rapports mensongers, aux représentants du peuple leur conscience pervertie.
Ces deux agents d'égalité fonctionnent séparément : le premier, par la suppression graduelle de toute technicité, efl'ace toute différence, sauf de rémunération, entre des ouvriers d'âge et de sexe différents et, les transformant également tous en manoiuvres, en servants de machines, leur donne une valeur productive égale ; le second tend à diminuer la rémunération, à mesure que le progrès de l'instruction les multiplie, de ceux qui remplissent les fonctions directrices ou techniques de la production. Mais si, par suite de ce double mouvement, un niveau d'égalité s'établit entre les producteurs de la première catégorie et ceux de la seconde, qui ne voit que, finalement, ceux-ci et ceux-là sont rapprochés dans la même servitude et dans une commune et peu différente rémunération au miiiifnuin do l'effort, musculaire et cérébral, salarié par le eapitalisme. On voit venir un temi)s où les terrassiers eux-mêmes seront capables de diriger la construction d'une voie ferrée. Le temps est déjà venu où l'on voit le
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nivarché du travail manuel surencombrô par l'arrivée en surcroît de demandeurs à connaissances spéciales, parfois très complètes et très étendues, que le capitalisme ne peut employer dans leur spécialité et relègue dans les tâches manuelles ou mécaniques.
Ce n'est là, il faut le reconnaître, qu'un phénomène encore tendantiel sur un certain nombre de points, et il faut reconnaître aussi que nombre d'exceptions subsisteront encore après l'établissement du régime collectiviste. Ces exceptions d'aujourd'hui et de demain, aucune ne pouvant d'ailleurs se flatter d'avoir un surlendemain, sont, en notre temps, l'objet d'une rémunération appropriée, sinon à la valeur réelle de leur production, du moins à l'estime capitaliste que les besoins du marché font de cette valeur. Ainsi, tel tableau, qui fut payé à l'artiste trois cents francs, peut en valoir aujourd'hui cent mille, et, aussi, ne plus valoir que le prix du cadre au siècle prochain. Ces exceptions constituent des inégalités de rémunération que le collectivisme n'abolira pas. Ce régime, en effet, ne peut prétendre transformer les phénomènes réels et idéaux qui sont produits par la combinaison des faits et par l'idée que nous nous en faisons. Il va de soi qu'il pourra, par une direction plus consciente de l'organisme économique €t par une éducation générale plus intelligente, favoriser l'évolution de ces phénomènes, et préparer volontairement des transformations, que semble commander aujourd'hui, comme •dans le passé, une fatalité insoucieuse des vies humaines que broient les choses en travail de progrès. L'homme collectif prendra alors véritablement connaissance et possession de son domaine.
Somme toute, la seule égalité que puisse et que doive garantir à tous les producteurs le collectivisme, c'est l'égalité entre l'effort et sa rémunération. Il y aura, certes, inégalité entre producteurs inégaux en moyens, mais cette inégalité sera un miracle d'équité auprès de l'inégalité actuelle où, sans parler du prélèvement capitaliste que le collectivisme fera disparaître, la rémunération semble être véritablement trop souvent en raison inverse de l'efTort.
lOH LA PROPRIÉTÉ IDÉALE