LE MAXIMUM POSSIBLE DE LIBERTÉ
Dans toutes les civilisations dont l'histoire nous a tracé le tableau, la propriété apparaît comme le signe évident et le moyen réel de la liberté, et ce n'est pas sans raison que la Déclaration des droits de l'homme et les divers essais de constitution politique qu'elle inspira accolent et associent l'un à l'autre ces deux termes. Partout et dans tous les temps, l'homme libre complet, celui qui reçoit pleinement le bénéfice des lois, que d'ailleurs il a concouru à édicter, est celui qui possède la propriété : on sait de reste quelle influence civique réduite était impartie à la plèbe romaine, qui, malgré le nombre de ses membres, comptait un nombre de centuries inférieur à celui de l'aristocratie. Pour ce qui est des parlements modernes, même ceux qui sont issus du suffrage universel se composent en majorité de représentants de la classe possédante, et l'on peut dire que c'est réellement celle-ci qui exerce seule le pouvoir législatif. Par quelle contradiction ce phénomène historique constant serait-il, en effet, infirmé dans les sociétés politiques modernes? par quel miracle le prolétaire, promu à la dignité de citoyen, en exercerait-il pleinement tous les droits, alors que, par la pi'ivation de la propriété, il ne peut même exercer le premier de tous les droits : le droit à l'existence? Les docteurs de Téconomique et de la politique capitalistes affirment que, donner au prolétaire accès à la propriété, par le moyen collectiviste, serait le ramener à la servitude. La première partie de ce sophisme se détruit d'elle-même par la comparaison du degré de liberté qu'on peut constater chez celui (jui possède et chez celui (jui ne possède pas. l*our la seconde partie, il n'y a qu'à considérer le degré de liberté dont jouissent les coparlageants des bénéfices de l'impersonnelle propriété capitaliste, et à se demander si leur liberté ne s'est pas au contraire accrue en raison de la transformation de la propriété immobilière en
LE MAXIMUM POSSIBLE DH LIMEUTl': KM)
|)ropiicl('' mohilièro, el de la solidarisaliou des pi'opriclaircs dans rcxphtilalioii capilalislc do la propriélé.
Poiii' ne point empiéter sur un snjel, (pii trouvera sa place dans une autre partie de cet ouvrage, il faut nous en tenir ici à examiner quel degré de liberté personnelle le régime capitaliste assure à l'individu, et quel degré on peut espérer atteindre en régime collectiviste. Dans un chapitre précédent, il a été démontré jusqu'à la plus complète évidence que la prétendue liberté capitaliste n'a été et n'est encore qu'une série d'actions et de réactions presque purement mécaniques, dans un organisme constituant à talons ses éléments, par une profusion d'efforts inutiles et meurtriers qui peuvent cire comparés aux aveugles mouvements de création et de destruction de la nature, sous la pression de faits dont il n'a pas encore pris conscience. C'est cela- qu'on appelle la liberté? Falalilé n'est-il pas un terme plus exact pour exprimer ces mouvements de Y Inconscient économique ? Cette fatalité, d'ailleurs, ne recule-t-elle point partout oii le capitalisme, devenu conscient, organise le domaine économique? Ne voit-on pas cesser, ainsi que nous lavons remarqué, cette manifestation de prétendue liberté qu'est la concurrence, par l'établissement organique du monopole capitaliste, solidarisant entre elles toutes les exploitations sur lesquelles il a mis la main? Ne peut-on dire, dès lors, qu'en un sens le régime capitaliste substitue la liberté à la fatalité, c'està-dire le fonctionnement conscient, régulier et de moindre déficit, de l'organisme économique, au chaos inorganique qui se traduisait par la mêlée inextricable de menus intérêts ignorants de leurs moyens et inconscients de leur but, — dévorants sans savoir quel dieu leur envoyait cette aubaine, — dévorés sans savoir quel dieu les sacrifiait...
Dans le domaine économique, plus que dans tout autre, la liberté est la moins métaphysique, c'est-à-dire la plus réelle et la plus précise, de toutes les entités qui servent à exprimer les rapports des hommes avec les choses et des hommes entre eux. Nulle liberté, donc, ici, pour quiconque n'en possède pas les moyens matériels. Il faudrait qu'on sentît bien enfin qu'il est aussi odieux qu'absurde de déclarer libre de vendre, ou
de refuser ses bras, l'ouvrier, qui mange au jour le jour son gain, etde méconnaître que, si les bras ne fonctionnent point, l'estomac cessera de fonctionner. L'aiguillon de la faim est un mobile plus immédiat, et dont les exigences sont autrement impérieuses que les autres mobiles d'activité, tels que la bonne chère, la luxure, le luxe, le jeu, le lucre ou la renommée. Celui qui obéit à ce mobile immédiat ne peut donc être aussi libre, personnellement et socialement, que celui qui agit pour se procurer des satisfactions supplémentaires. Supposons qu'un manœuvre et un chef d'usine soient pareillement astreints à travailler dix heures par jour, il y aura pour tous deux privation égale de liberté pendant dix heures. Mais on peut dire qu'étant donnée la différence de rémunération de leur travail respectif, le manœuvre devra travailler sept ou huit heures avant d'avoir gagné seulement la nourriture de sa famille et la sienne, tandis qu'au bout de la première ou de la deuxième heure, le chef d'usine aura pourvu à la dépense de sa table. Il ne restera donc à l'ouvrier que deux ou trois heures pour assurer la satisfaction de ses autres besoins : logement, vêtement, plaisirs; tandis que^ pour produire ces satisfactions très étendues et multipliées, il en restera huit ou neuf à son chef. Dans ces conditions, on ne peut prétendre qu'ils jouissent d'une liberté égale, puisque le droit à l'épargne, par exemple, moyen de liberté personnelle ultérieure par excellence, peut presque toujours être exercé par le chef de travail et ne peut l'être que dans de rares conditions par l'ouvrier, et toujours dans une proportion très sensiblement moindre. 11 faut donc reconnaître qu'entre l'homme pourvu d'une réserve d'argent, — qui se décide au travail, soit parce qu'il prévoit que sa réserve s'épuisera s'il ne l'alimente, soit parce qu'il veut augmenter cette réserve pour l'avenir ou multiplier ses jouissances pour le présent, soit [)arce que l'oisiveté lui paraît dégradante : tous mobiles indirects ou lointains, signes de prévoyance ou de dignité personnelle, — et l'homme que la faim chasse chacjuc uialin de son grabat I)Our gagner le repas de midi, il n'y a guère de comparaison h établir. Que si, ne voulant voir entre eux nulle différence (le (qualité, mais seulement de quantité, on les prétend libres
LE MAXIMUM l'OSSIBLK \)K LinKRTK I I 1
tous deux, on sera bien forcé de convenir que le premier est indiiinieiiL plus liijre que le second. II y a là un écart de liberté que le collcclivisine réduira considérablement ; non pas, comme le craignent ceux qui s'imaginent que le triomplie de la plèbe serait le règne de la brutalité et de l'ignorance, en diminuant ou en supprimant la liberté du premier pour la rapprocher de la servitude du second ou l'y confondre, mais en élevant le second au degré de liberté du premier. Nous avons vu, dans le chapitre précédent, quels facteurs sociaux et économiques, nés du régime capitaliste même, concourent à ce rapprochement, mais dans le sens d'une commune servitude.
Le capitalisme a introduit dans le travail une discipline que le collectivisme ne rompra point, puisqu'elle est une condition essentielle de la production en commun. Aussi demeuret-on confondu d'étonnement quand on entend les théoriciens de ce régime accuser le socialisme de vouloir enfermer l'humanité dans des casernes et des couvents, les casernes et les couvents du collectivisme, comme le répètent couramment les polémistes de la presse économiste. Cette nécessaire discipline industrielle ne plie à présent sous son joug que les non-possédants, et nul de ceux-là ne peut dire qu'il l'a librement discutée et consentie. Il y est conduit, sous le fouet brutal de la nécessité, et cette même nécessité l'y maintient; elle le contraint de subir tous les amoindrissements sociaux étrangers à la discipline industrielle, mais qui sont une conséquence directe de sa servitude économique. Cependant, quand, par des lois protectrices de la santé physique et morale des travailleurs, on tente de réduire de quelques heures la durée du travail quotidien, afin d'augmenter d'autant leur liberté personnelle, c'est au nom de la liberté humaine que le capitalisme, ses théoriciens et ses publicistes s'opposent à ces lois. A ce compte, que ne réclament-ils, ou plutôt que n'imposent-ils à l'ouvrier la journ'ée de vingtquatre heures? Sans doute parce que la mort ne tarderait pas à le libérer de cette liberté.
Le collectivisme ne supprimera pas les nécessaires disciplines du travail en commun; mais, outre qu'il les débarras-
sera des servitudes et humiliations accessoires et étrangères qu'y a greiïées le capitalisme, héritier et continuateur des anciennes classes dominantes, il les rendra moins pénibles en abrégeant la durée de la station de travail et en rendant moins périlleuses et plus hygiéniques les conditions du travail. Ces allégements seront rendus possibles, d'une part, grâce à la suppression du capitalisme et de ses prélèvements onéreux sur la production, à la disparition de l'esprit de lucre, qui laisse le capitalisme indifférent aux dangers qui menacent la santé et la vie des ouvriers, et à la rentrée dans le champ du travail d'une quantité d'individus occupés uniquement aujourd'hui aux besognes improductives que réclament la vanité et la sécurité de la classe dirigeante. Ils le seront, d'autre part, grâce à la disparition de la concurrence entre branches similaires de la production et à la modification du mécanisme financier, causes de crises qui amènent des chômages prolongés et des diminutions de la durée quotidienne du travail; or, ces repos forcés se traduisent par des privations, et n'ont rien de commun avec les courtes journées de labeur et les semaines de vacances dont la classe ouvrière peut un jour espérer les bénéfices matériels, physiques et moraux, acquis seulement, aujourd'hui, à une catégorie de fonctionnaires de l'Etat et du capital.
Il est encore une liberté dont on ne peut guère parler que pour mémoire, quand il s'agit de l'ouvrier, c'est celle de sa vocation professionnelle. Certes, en ce sens, le travailleur manuel est loin du confinement des familhîs de l'Egypte et de rindc antiques en des professions héréditaires, mais on peut dire qu'il est encore plus loin du libre choix de son métier, surtout dans les centres ouvriers, qui vivent d'une seule industrie. Malgré la facilité relative des transports, l'hérédité et le milieu, aggravés de misère, attachent au sol de nombreuses familles ouvrières. Quand elles se déplacent, ce n'est point volontairement et pour chercher libi'ement un auti'c champ d'activité, mais pour suivre l'industrie (l;ins son émigration, nécessitée par répuisement d'un filon, ou la découverte d'un centre de production de matière première, ou d'un di'bouclié [il'us avantageux. Sous la pression con-
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linue (lu promicr des doux plH''noin<'nos généraux observés dans le chapitre précédent, c'est-à-dire du nivellement progressif des valeurs et des opérations du travail personnel de l'ouvrier, devenu manœuvre et servant de machine, il devient de plus en plus indiiïérent pour le jeune homme sortant de l'école primaire de s'employer dans une filature ou dans une raffinerie, et pour lui la liberté du choix d'une profession serait une })urc dérision. On n'est pas manœuvre ou chaulîeur par vocation. On pouvait naguère vouloir être cordonnier, par exemple : le machinisme, introduit dans cette profession, a détruit aujourd'hui toute velléité de vocation pour la cordonnerie. On entre dans une cordonnerie mécanique, comme on entrerait dans un autre atelier, non pour être cordonnier, mais parce qu'il faut manger et se vêtir, et parce que la cordonnerie est ou bien la seule industrie où il y ait en ce moment une place vacante, ou bien la seule qui existe dans le pays oii l'on se trouve. Sous la pression non moins continue du second phénomène : l'abaissement progressif de la valeur professionnelle technique, la liberté du choix devient non moins dérisoire, et l'on voit trop fréquemment des jeunes gens qui ont pâli pendant des années sur des épures et sur des cornues être réduits à accepter comme un bienfait de balayer les rues d'une capitale.
En favorisant d'une manière plus étendue et plus équitable le développement intellectuel des plus aptes, le collectivisme leur assurera l'entrée dans la carrière de leur choix, oij leurs dons naturels, développés par l'étude, produiront leur maximum d'utilité, au profit réciproque de l'individu et de la collectivité. Alors existera réellement la liberté de la vocation. En diminuant la durée du travail machinal quotidien, lequel, on ne l'ignore pas, amène par sa nature une dépression physique, intellectuelle et morale, inconnue dans les professions techniques même les plus fatigantes, le collectivisme rendra à l'homme les heures de liberté que lui enlève aujourd'hui le capitalisme.
FouRNiÈRE. — Idéal, soc.