‹ L'Idéalisme social (volume 4)Chapitre 32 sur 57 · L.V LIlJKHTli; Ul.; l'individu KT la I AMILLK · texte numérisé non relu

L.V LIlJKHTli; Ul.; l'individu KT la I AMILLK

LA LIBERTÉ DE l'iNDIVIDU ET LA FAMILLE

En se dépouiliant doses altributions au profit de la société, jusqu'au pitint de n'être Idenlùt plus qu'une expression morale, la famille a libéré ses membres de la plupart des obligations qui les attachaient à elle. Il serait téméraire de prétendre qu'actuellement le gain soit très appréciable pour eux. Ce qu'ils ont gagné en indépendance, d'ailleurs limitée par les servitudes économiques pour le plus grand nombre, ils l'ont perdu en sécurité. Quant aux droits qu'ils tenaient de la famille, et dont la société leur garantit l'exercice, ils sont généralement aussi indirects que précaires, le lien de la solidarité s'étant affaibli à mesure qu'il s'étendait. La société de jadis sacrifiait tout à la sécurité, et, même dans les démocraties de la Grèce antique, faisait bon marché de la liberté personnelle. En réaction naturelle, la société de ce tempsci sacrifie tout à la liberté personnelle, dut l'insécurité générale être une entrave effective à la liberté de l'immense majorité des individus. La mentalité générale étant toujours en retard sur les faits, et les phénomènes d'ordre moral étant moins sensibles à l'entendement des masses que les. phénomènes d'ordre matériel, il s'ensuit que l'individualisme moral, provoqué par l'individualisme économique, est incapable de s'élever du premier coup à la notion de solidarité et de responsabilité. Seule, la pratique de la solidarité économique, dégagée du parasitisme capitaliste, pourra mettre d'accord le monde moral avec le monde matériel, et arrêter les déviations, trop fréquentes aujourd'hui, de liberté en libertinage.

L'individualisme moral, manifesté par le relâchement des liens de famille, est la principale cause de la crise de dépopulation que traverse la France, et que commencent à connaître les nations voisines, dans celles de leurs régions où se développent les idées de progrès et les aspirations au bien-

être. Or, même si, ce mouvement s'élendant à toute l'Europe civilisée, tout risque d'infériorité relative était écarté pour notre pays, la dépopulation n'en serait pas moins un péril social. Aussi n'est-ce pas pour des raisons ethniques particulières, c'est-à-dire par patriotisme, qu'il est urgent de chercher un remède à la dépopulation, mais parce que, pour se développer normalement, la civilisation exige une certaine densité de population en deçà de laquelle il y a recul, comme, au delà, il y a paupérisme. Frappés directement par les inconvénients de l'individualisme économique, trop indirectement admis, et dans une proportion trop faible, aux avantages et aux bénéfices de la solidarité capitaliste, les ménages se refusent d'autant plus à mettre des enfants au monde que l'esprit de prévoyance est plus développé en eux. Tel qui ne possède qu'un champ, un atelier, une boutique, prévoit le partage de ce chétif patrimoine entre de trop no m breux enfants; tel autre compare sqn salaire au coût d'entretien de plusieurs enfants. Le résultat de ce calcul de prévoyance est l'enfant unique par ménage. Supposez l'enfant unique dans tous les ménages, il ne faudra qu'un siècle, c'est-à-dire trois générations, pour ramener la France à une population de dix millions d'habitants. La société ayant laissé les individus qui la composent abandonnés aux risques et périls de la lutte personnelle pour l'existence, il était fatal que, pour se défendre, les plus prévoyants devinssent les plus égoïstes, sacrifiant le devenir social à leur devenir personnel, et renonçant aux nombreuses familles, que continuent de mettre machinalement au monde ceux-là mêmes qui, précisément, sont les moins aptes à assurer leur subsistance. Une observation constante établit, en effet, que les ouvriers chargés de famille sont justement ceux que leurs bas salaires et leurs travaux de force rapprochent le plus de l'inconscience primitive ; mais combien de ces malheureux enfants dépassent le douzième mois, et, parmi les survivants, combien deviennent une charge pour la société, les statistiques de la mortalité infantile et des conseils de revision dans les centres industriels se chargent de nous l'apprendre. On voit par cet exemple de la d(''populati(»n qu(3 riiomme,

LA UMERTE DK L INDIVIDU ET LA lAMlLLK 1)1

arrivé à Tclat consciciil individuel, peut agir cuiiLrc riiiLérùL iiK'iiic de la colleclivilé, cL ([u'il peut einpioyer son pouvoir d'aulodélorininalion dans un sens diaint'Lraleincnl opposé à l'inlérét public. La colleclivilé ne lui donne que des droils illusoires en échange de devoirs sans ces^e aggravés. Il saciilie l'avenir colleclif, donl il ne soulTrira pas, au préscnl individuel, donl il jouil d'ailleurs d'une manière plus que précaire.

L'éducation moderne conlribue puissamment au développement de l'individualisme moral, bien que son but soit de développer le sentiment de solidarité. Semblables à ces nègres africains, qui n'achètent aux civilisés que des armes et de l'alcool, nos jeunes individualistes, produits d'un milieu où la lutte est la loi commune, rapportent à leur unique personne tout ce qui leur est sensible. Riches, ils font usage de leur liberté de choix amoureux en séduisant une jeune fille pauvre; pauvres, ils tentent de faire la conquête d'une femme riche, qu'une tare physique ou sociale rend d'un placement difficile ; pour assurer leur subsistance, des jeunes filles pauvres prétendent qu'elles préfèrent les vieillards aux jeunes gens ; et les « faux » ménages de quelques mois ou les « vrais » ménages de toujours, — un « toujours » tempéré par le divorce, — seront le résultat de calculs et de mensonges triomphants. Cette critique n'est certes pas plus nouvelle que les maux qu'elle signale, mais il faut avouer qu'elle est singulièrement renforcée en un temps où l'individualisme moral est parvenu à son point culminant. L'individualisme moral servi par une culture supérieure n'a pas cependant ■que de mauvais côtés. L'antique soumission au chef de famille, l'habitude prise héréditairement de considérer ses moindres paroles comme des oracles, étaient des obstacles presque insurmontables à tout progrès d'ensemble, dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre matériel. En vain, dans la forte famille d'autrefois, un fils eût-il tenté de décider son père à renoncer à des procédés de culture irrationnels et onéreux. Il se fût heurté aux préjugés, d'autant plus erronés qu'ils étaient antiques, et par là même d'autant plus respectables. La famille est véritablement, même en sa forme

LA FAMILLE IDKALl-]

réduite actuelle, une mauvaise couveuse de progrès et d'innovations. Nombreux sont les pères qui s'enorgueillissent de la science acquise par leur iils, mais rares sont ceux qui profitent de cette science pour améliorer leurs procédés de travail; et leur routine, qu'ils appellent expérience, résiste victorieusement à toutes les tentatives de progrès. Il s'ensuit, dans la famille, entre les vieux et les jeunes, un divorce d'idées par lequel s'affirme davantage l'individualité de ceuxci, et nombre de fils, soumis et respectueux en apparence, attendent avec des révoltes intérieures le moment où ils seront libres. Où ce conflit apparaît avec fréquence, et parfois avec violence, c'est dans le choix d'une profession ; et beaucoup de jeunes gens, que leur famille eut puissamment aidés dans la carrière de son choix, doivent s'élancer à leurs risques et périls dans celle qu'ils ont prétendu choisir euxmêmes. Seuls restent auprès du père ceux qui par leur naturel soumis, leur caractère peu initiatif, sont disposés à accepter ses préjugés et à suivre ses errements. Ceux-là lui succéderont et suivront le sillon aiicestral, à peine impressionnés par les bruits du dehors; jusqu'à ce que la ruine vienne les surprendre, stupéfaits et incompréhensifs, au milieu de leurs outils d'un autre ûge. Gomme nous le verrons plus loin, l'amour, chez l'homme doué de réflexion, est une préférence basée sur des motifs que peut parvenir à démêler parfaitement, en soi-même, celui qu'ils animent. Gomment l'amour filial pourra-t-il donc subsister dans son intégrité, et même, en des cas extrêmes, ne point disparaître tout à fait, lorsque ceux qui en doivent être les objets ne seront plus tenus pour des conseillers éclairés et des guides surs, mais pour des tyrans qui veulent imposer leurs absurdes volontés à des êtres plus éclairés qu'eux ! Gomment les sentiments de fraternité pourront-ils subsister entre les fils soumis, naturellement préférés par leurs parents, et les rebelles qui se sentiront frustrés par les efiets de cette j)référence, non seulement de leur part d'alfeclion, mais encore de leur part de patrimoine, ce qui est bien plus sensible aux individualistes moraux que nous sommes!

Même dans les familles où a survécu, pour une grande

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pari. runil('' (économique d'iiulrcfois. el (mi les femmes et les enlaiiLs lireiilleur subsislaiice du travail du père ou l'aident dans ce travail, c'est avec regret, et eu faisant parfois les plus criminels efforts pour s'y soustraire, que l'unité familiale assure leur subsistance à ceux qui ne peuvent plus rendre de services à la communauté. La tragédie du lioi Lear, souvenir de l'anlicjue sacrilice des vieillards, encore pratiqué parmi les prinnlifs contemporains, se joue dans un plus grand nombre de familles que notre conscience effrayée n'ose se l'avouer. Ici, encore, la société a dû intervenir, quand les fils, besogneux eux mêmes, ne peuvent remplir leur devoir, — et se substituer à eux, ou les aider à le remplir. Mais, sous ce rapport, on sait combien est insuffisant et arbitraire le secours social transmis par les bureaux de bienfaisance. Les grandes entreprises capitalistes les mieux organisées et les caisses de retraite particulières viennent en appoint au secours social ; mais, malgré de touchants dévouements filiaux, plus fréquents qu'on ne croit, surtout dans la classe ouvrière, malgré les hospices et les dépôts de mendicité, trop nombreux encore sont les vieillards qui attendent que la mort vienne les délivrer des tortures du froid et de la faim. On avouera que, pour ceux-ci, la mise hors de la famille constitue une condition d'indépendance à laquelle il& eussent renoncé bien volontiers.

Cependant, le remède se trouve non à côté du mal, mais dans le mal même, sinon pour ceux dont l'existence s'achève de la manière douloureuse qu'on sait, du moins pour ceux dont la vie est encore en fleur. En même temps que l'autorité du père sur ses enfants est diminuée en raison des devoirs dont la collectivité le décharge vis-à-vis d'eux, ces devoirs mêmes, assumés par la collectivité, sous la forme qu'ils revêtent dans nos grandes villes, sont destinés à produire une profonde impression sur de jeunes cerveaux. Ces vêtements, ces chaussures, ces repas que l'enfant du prolétaire reçoit, non plus de son père, mais de la communauté, l'habituent à ridée de réciprocité future vis-à-vis de la communauté, et il se sent, pour une part importante, le pupille de la Cité. De plus, ce tuteur collectif se préoccupe de sa santé et de son

hygiène, met à sa disposition des dispensaires et des piscines, des stations balnéaires et des colonies de vacances. L'enfant reçoit ainsi de la communauté des soins que sa famille n'aurait pu lui donner. Ses jeux mêmes sont organisés et dirigés, et ses maîtres tâchent d'y joindre le maniement des outils, dont, parvenu à l'âge d'homme, il aura à se servir. Cet exemple donné par les grandes villes, des villes moindres s'occupent à le suivre, surtout celles où les socialistes ont conquis le pouvoir municipal. Ces enfants, devenus grands et lancés dans le combat pour la vie, ne retrouveront pas les soins ni le travail attrayant qui emplit et charmaleurs années scolaires. Ils regretteront les habitudes d'hygiène contraclées dans leur enfance, et emploieront toute leur activité de citoyens à réaliser, pour tous les hommes faits, les conditions d'existence qu'ils ont connues naguère. Ainsi se produira une poussée populaire vers une extension de bien-être obtenu par l'efTort collectif.

D'autre part, l'individualisme moral, reflet de l'individualisme économique auquel sont abandonnés surtout ceux qui possèdent peu et ceux qui ne possèdent rien, ne peut s'installer d'une manière absolue dans la conscience contemporaine. Il y est heureusement combattu par un héréditaire sentiment de solidarité, qui, pour ne plus trouver satisfaction dans le cercle disloqué de la famille, ne disparaîtra pas, mais tentera de se satisfaire sur d'autres objets. A la famille imposée succède ainsi la famille d'élection. Ceux qui ne possèdent rien se choisissent et s'épousent généralement avec une pleine liberté, et, si leurs ressources économiques proviennent également du salaire, ils se séparent avec la même liberté, lorsque l'association a cessé de satisfaire leurs intérêts ou leurs sentiments. Il ne faut pas se dissimuler que, dans ces cercles de solidarité spontanée et volontaire, la femme trouve moins de sécurité et de protection (juc dans la famille. Ouvrière, son salaire est généralement inférieur à celui de son associé conjugal ; ménagère et mère de famille, occupée aux soins à donner aux enfants, elle tombe tout à fait sous sa dépendance. Attachée légalement ou non, rien ne prémunit contre l'abandon son foyer, errant de domicile

CAHACTKKIiS HKGHESSIFS KT rilOGRKSSlIS 1.5tS

011 (loniicile louôs au Iriincslrc ou au mois. Mol)ilis(''s par les (Irplaceinonls (lu travail, les ouvriers ne soûl que trop incités par rincertitude de leur situation et, il faut bien le dire, par l'attrait du plaisir, à roni[)re l'union contractée en toute liberté, dès qu'elle leur devient trop onéreuse ou qu'elle contrarie leurs goûts. La femme paie, dans ce cas, bien cbèrenient, une indépendance qui l'aiïame en même temps qu'elle brise son cœur. Héciproqucment, des femmes intidèles quittent le foyer pour suivre un autre bomme, parfois même en disant un adieu définitif aux enfants, qu'elles laissent à leur {)ère, pour ne point apporter de cliarges trop lourdes au nouvel élu. Cet individualisme moral, qui rejette tous les devoirs librement acceptés par ceux qui ne savaient au juste en quoi ils consistaient, ni s'ils auraient la force de les remplir, peut être blâmé par les moralistes de profession. Le sociologue a, lui, une tâche plus utile à accomplir : il doit examiner dans leurs causes ces phénomènes; il doit rechercher les moyens réels et non verbaux de concilier un irrésistible courant humain vers la liberté personnelle avec un non moins nécessaire et non moins général besoin de sécurité. Si la famille ne lui apparaît plus comme le moyen qui doit satisfaire à la fois le besoin de sécurité, et l'aspiration à la liberté, il doit chercher ailleurs.

CARACTÈRES RÉGRESSIFS ET TROGRESSIFS DE l'individualisme MORAL

Il est incontestable que les caractères moraux apparents de la période où nous sommes sont fort différents de ceux qui se manifestaient à l'époque où la famille était fortement organisée. Mais n'y a-t-il pas, dans l'indéniable démoralisation de notre temps, une sincérité qu'on chercherait vainement chez nos aïeux? Voilà ce qu'il faut examiner de près en écartant tout d'abord la question de la criminalité, non pour alléger ou pour abréger la tâche, ni pour esquiver une difficulté,

Iq6 la famille idéale

mais parce que, en réalité, si les crimes contre les choses se sont augmentés dans une proportion qui alarme les moralistes, autant qu'elle réjouit ceux qui se destinent à la magistrature ou à la gendarmerie, les crimes contre les personnes, beaucoup plus graves, accusent une diminution qui prouve l'adoucissement des mœurs générales. Que la propriété, ou tout au moins les avantages qu'elle procure, devienne davantage la récompense de l'effort accompli, et l'on verra diminuer rapidement le nombre des attentais à la propriété. Que la forêt des lois civiles cesse d'être l'abri où peuvent s'embusquer les pirates de la propriété, pour dépouiller au grand jour les prolétaires des fruits de leur travail, et parmi ceux-ci cesseront de se recruter les gens qui prennent contre la propriété' meurtrière des revanches d'ailleurs durement expiées. Cependant, si les mœurs générales se sont adoucies, n'est-ce point parce qu'elles se sont corrompues? Certes, nul ne peut nier cette corruption générale des mœurs, mais il reste à savoir si elle est un mal permanent et irrémédiable, ou si elle est le signe d'une transformation morale nécessitée par de nouvelles conditions sociales.

Toute infraction aux mœurs générales est un acte de révolte accompli par l'individu pour donner un libre cours à ses sentiments et un libre exercice à ses facultés. En l'accomplissant, il ne s'inquiète nullement des conséquences sur l'ordre général, et il n'a en vue que de se satisfaire personnellement. Il accomplit dune essentiellement un acte d'individualisme moral. Depuis les plus primitives origines de l'humanité, il n'est pas un homme qui ne se soit rendu coupable au moins une fois d'une telle infraction. Mais, si tous furent coupables, tous ne furent pas découverts, ou n'avouèrent pas hautement leur révolte. Aujourd'hui, la révolte s'avoue ouvertement contre les conventions morales, mais plutôt dans les actes que dans les paroles ; elle se dénonce, mais elle ne s'affirme pas. Le voile d'hypocrisie est à demi arraché, et tout le monde sait ce ([u'il y a derrière les mots. Inversement, car tout est confusion au moment essentiellement transitoire où nous sommes arrivés, les tenants do la morale autoritaire des temps disparus aiïecteront en paroles et en allures

CAHACTKHKS REGHKSSII- S KT l'HOGRICSSlFS I .) /

cxlorieuros nue lolrranee qui est bien I(»in de leur cieur. Ainsi, toute l»onn<^ famille conduira ses filles à l'Oprra pour entendre Ronico cl Julicfie. Le caractère de ces amants parfaits, en révolte eontre la famille, sera admiré, et on donnera des larmes à leurs malheurs. Mais qu'une des enfants de cette famille s'avise d'être une Juliette au naturel, et vous verrez ce qu'il adviendra de la petite malheureuse. C'est pourtant cette révolte d'une enfant de quinze ans contre la moralité générale qui a donné à l'iiumanité une émotion bienfaisante, dont nos descendants, dans les siècles les plus reculés, vibreront autant que nous. Les indestructibles monuments de la littérature de tous les temps sont des manifestations de révolte contre la fatalité et la moralité qui en découle, des réactions de l'individu contre le milieu. Eschyle, dans Prométhée, oppose les hommes aux dieux ; Euripide, dans VOi'estie, oppose aux Furies aveugles des dieux de clémence; Sophocle, dans Œdipe-Roi^ impute aux dieux les crimes involontaires des hommes. De Shakespeare à Ibsen, l'histoire de la littérature, lleur de la pensée humaine, est l'histoire des douleurs et des révoltes de l'individu aux prises avec le milieu qui l'enserre, l'étoufTe et le brise. L'ensemble de ces révoltes individuelles forme le progrès général, et si nous les voyons se manifester en aussi grand nombre aujourd'hui, et de tant de manières affectant toutes les formes de la vie morale, c'est qu'évidemment nous sommes en voie de transformation morale.

Cet état est un état de souffrance, évidemment. Ainsi, dans les centres de civilisation, la fille-mère est secourue, mais ce secours n'est ni une absolution ni un encouragement pour elle; c'est à l'enfant innocent, et non à cette coupable, que la société, esclavede la morale traditionnelle, accorde le secours. Comme on ne vit pas seulement de pain, il arrive alors fréquemment, trop fréquemment, que les malheureuses qui ont cédé secrètement aux suggestions de la nature ne peuvent supporter l'idée d'être dorénavant en état d'infériorité morale vis-à-vis de la société, et, masquant leur faute par un crime, font disparaître le fruit de leurs amours illicites. Comme on vit aussi et surtout de pain, il arrive encore plus fréquem-

ment que le petit être est sacrifié, parce que celle qui le conçut ne pourrait l'avouer sans perdre un emploi qui est son unique moyen d'existence, ou parce que le secours public ajouté au salaire de la pauvre fille ne suffirait pas à les nourrir tous les deux. Ces crimes contre l'être naissant sont rares, au regard de ceux qui-se commettent contre l'être en germe; et l'avortement n'est plus seulement, comme naguère, la ressource de celles qui ont enfreint les règles de la morale géne'rale, mais l'expédient auquel recourent les ménages réguliers, qui ne veulent ou ne peuvent supporter les charges d'une nombreuse famille.

Cet expédient, périlleux pour celles qui y recourent, est de tous les temps ; mais il faut bien reconnaître que la réduction contemporaine de la famille à sa plus simple expression l'a singulièrement généralisé, et que« comme pour l'infanticide, dont il est un mode préventif, seules, de nouvelles conditions sociales pourront sinon le faire disparaître entièrement, du moins le ramener aux caractères d'exception qu'il eut aux époques de familisme homogène. D'autre part, les lois de la génération étant mieux connues des intéressés, par les progrès et la vulgarisation d'une science à laquelle on n'opposera plus de prétendues lois de pudeur, qui ne sont que des lois d'hypocrisie, seules procréeront les femmes qui désirent les joies de la maternité ; et, dans l'état de sécurité personnelle, ces joies sont assez grandes pour que la fin du monde ne soit pas à redouter de ce chef.

De même que dans les petites sociétés sauvages de la Polynésie, où l'on redoute le péril de la surpopulation, l'infanticide est considéré comme moral, et en somme il l'est puisqu'il constitue une sauvegarde d'existence pour les membres de la communauté, — de même, dans certaines sociétés de l'antiquité, la prostituée ne connut pas la réprobation dont la frappent les sociétés chrétiennes : sa fonction fut reconnue d'utilité publique, et mêlée aux rites de religions, dont ellemême était une des prêtresses. Mais c'est, i)ensons-nous, faire beaucoup trop d'honneur au christianisme que de lui attribuer une influence déterminante sur la situation sociale d(; la prostituée. Si puissante que soit une forte pensée sur

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les actions (l'tMiseniblo de l'iiumanilo, le secret de cette puissance est dans les conditions générales d'ordre public et privé, qui l'ont nécessitée et suggérée dans la plupart des cas. Ainsi, l'Occident européen n'a pas remplacé l'esclavage par le servage sous l'impulsion du christianisme, mais sous l'impulsion de phénomènes économiques nouveaux, qui, modifiant la servitude, attachaient l'homme à la terre, et non plus au possesseur de cette terre. Gela est si vrai que, ne pouvant transporter leurs serfs en Amérique, les très chrétiens peuples de l'Europe conquérante y rétablirent l'esclavage au moyen d'Indiens et de nègres, qu'ils s'empressaient de baptiser. Il est plus juste de dire, relativement à la prostitution, qu'on la voit déchoir socialement, à mesure que la femme voit grandir sa situation personnelle et morale dans la famille et dans la société. On peut constater qu"à mesure que la femme se dégage du gynécée et affirme sa personnalité, la prostituée déchoit et recule dans l'ombre propice aux actes illicites. Bien plus que le christianisme et ses prédications de chasteté, l'invasion germanique qui a refondu le vieux monde gréco-romain a agi par cet amoindrissement moral de la prostituée. L'Hélène moderne chantée par Gœthe dans le second Faust n'est pas un produit du christianisme ; elle est bien la fille des chastes guerrières dont est peuplé le Walhalla germanique; et le mystique ascétisme oriental du christianisme ne séduisit les peuples dont est née la civilisation occidentale que parce qu'il exprimait un idéal auquel, grâce à l'action féminine exercée sur eux, ils attachaient le plus grand prix. La pitié que la littérature de la seconde moitié de ce siècle témoigne à la prostituée, et qui coïncide avec de très sérieux efforts pour émanciper la femme des servitudes familiales, semble impliquer une contradiction. Il n'y a contradiction qu'en apparence : ce que la littérature plaint et parfois exalte, ce n'est pas la prostitution, mais la malheureuse qui est obligée d'y recourir pour vivre. Plus la femme aura le sentiment de sa liberté, plus elle développera en elle et en autrui le respect de sa personne ; autant le don libre qu'elle fera d'elle-même à l'homme de son choix sera respectable, autant le commerce de son corps lui

attirera de réprobation. Mais encore une fois, aujourd'hui, si la réprobation, d'ailleurs trop souvent hypocrite autant qu'illogique du public s'attache à la profession, sa pitié et ses efforts dans le sens du relèvement moral doivent aller à la personne. Mais peut-on compter sérieusement la prostitution au nombre des agents actuels de la démoralisation générale? Qu'on y songe bien : si le relâchement des liens familiaux a rendu à une onéreuse indépendance un grand nombre de jeunes femmes, et si parmi elles il en est trop qui, rebutées par les durs travaux insuffisamment payés, tombent dans la prostitution (et c'est, en effet, dans les professions les plus mal rétribuées ou les plus encombrées, ce qui revient au même, que se recrute la masse des prostituées), rien ne démontre mieux qu'il suffira d'une modification économique dans le sens du socialisme pour tarir les sources de la prostitution, ou tout au moins pour réduire celles qui resteront toujours ouvertes : la paresse et l'attrait du plaisir, et pour faire remonter à la dignité de femmes les malheureuses qui ramassent aujourd'hui leur pain où elles le trouvent...

C'est plutôt par contact que par contagion que la prostitution actuelle est un agent de démoralisation privée et publique. Tandis que la morale officielle continue de la réprouver, et d'englober dans sa réprobation les femmes qui s'y livrent, le peuple des grands centres d'industrie, qui vit côte à côte avec elles, voit diminuer à leur égard la rude hostilité (pie le peuple de jadis leur manifesta. Si la famille ouvrière pouvait garder étroitement ses filles de ce contact, et aussi ceux de ses fils en qui ces femmes développent le goût du plaisir et le dégoût du travail, cet adoucissement des mœurs ne serait pas préjudiciable. D'une part, la vieille réprobation qui les fixe dans leur infériorité morale, et, d'autre part, l'existence oisive, qui développe en elles plus de vices que le travail ne pourrait engendrer de vertus, rendent leur fréquentation on ne peut plus périlleuse pour la jeunesse. Il est fort à douter <jue les Aspasies et les Laïs, dont les journaux mondains nous vantent les charmes et le luxe, fassent des philosophes leur com[)agnie ordinaire; et il est certain (fuc leurs misérables soîurs du trottoir et de la fenêtre ont pour coin-

CARACTERES RÉGRESSIFS ET PROGRESSIFS H)l

pagiiie constante le rebut moral de riuiinanité, depuis le souteneur, qui ajoute aux prolits de la prostitution ceux du vol et du jeu, jusqu'au marchand, qui lesencliaine par le crédit, et amasse, grâce à elles, d'honnêtes rentes, par lesquelles il obtiendra un jour la considération publique. Que si des philosophes s'aventurent chez elles, ce ne sera pas pour leur montrer les beautés de leur âme, mais pour leur exhiber les laideurs de leur corps. Entre ces pauvres gangrenées et les jeunes gens qu'aucun attrait ne rattache à la vie probe et chaste, que la famille ne retientni ne protège plus, il s'établit le plus démoralisant commerce, et on peut dire en ce sens que l'indulgence publique, s'étendant des personnes à la profession, constitue un sérieux danger social.

La conquête de la liberté ne donne pas immédiatement les vertus de l'être libre, et peut même faire contracter à l'être libéré des vices que son esclavage ne connut pas. La liberté des mœurs a pu seconder, stimuler et accroitre la liberté de la pensée, de la science et de l'art, ainsi qu'il serait facile de le prouver par de nombreux exemples; mais trop souvent elle se transforme, pour ceux qui la pratiquent, en une servitude plus dure et plus humiliante que la tulélaire servitude familiale. Tel jeune homme a voulu suivre sa voie hors du sillon paternel, et affronter les périls de la liberté ; il se trouve aux prises avec des gens qui fausseront ses facultés, exploiteront ses talents, et lui apprendront à monnayer pour vivre au jour le jour l'or pur de son génie. Telle jeune femme a voulu vivre sa vie indépendante, et la consacrer à un rêve d'art ; elle devra faire marchandise de son corps, soit pour subsister, soit pour s'assurer des protections, heureuse si au sommet de ce calvaire elle trouve la gloire. Telle ouvrière voudrait vivre de son labeur uniquement; elle rêve une union avec un brave ouvrier qui lui donnerait la part de bonheur domestique auquel elle a droit; un caprice de la mode ferme latelier où elle travaillait; pour manger, elle subira la volonté du passant jusqu'à ce qu'un autre caprice de la mode ait rouvert son atelier; déshabituée de sa propre estime, elle glissera aux crapuleuses fréquentations, aux habitudes de basse débauche, et, mi-ouvrière, mi-prostituée, elle fera parmi

FouRMÈKE. — Idéal, soc. 11

ses jeunes compagnes d'atelier la propagande de son dévergondage et de son cynisme. Il est telles grandes villes industrielles où ce cumul de travail et de débauche est devenu à ce point normal que les habitants appellent cette prostitution, trop souvent nécessitée par l'insuffisance du salaire, les « heures en plus ». Ces unions passagères ne sont pas toujours stériles, et les statistiques se chargent de nous apprendre ce qu'en deviennent les fruits : la mortalité est plus grande chez les enfants naturels que chez les enfants dits légitimes, et, cela va de soi, la proportion des mort-nés naturels est plus grande que celle des mort-nés produits par le mariage. Les filles naturelles fournissent également à la prostitution un plus fort contingent relatif que les filles pourvues d'un état-civil régulier. L'auteur de ces lignes a vainement cherché à se procurer la classification par état-civil des criminels et des délinquants, mais une année passée au palais de justice en qualité de rédacteur judiciaire, et une quantité notable de faits observés personnellement lui permettent de supposer qu'on trouve une forte proportion relative d'enfants naturels dans la population des prisons. Mais il a hâte aussi d'ajouter que quatre années consécutives d'observations personnelles au conseil de revision, dans différents arrondissements de Paris et différents cantons de la Seine, lui ont prouvé que les fils de veuve se distinguent généralement par un embonpoint et par un air de santé, qui donnent regret à l'élément militaire du conseil de revision de ne pouvoir les incorporer pour plus d'une année au régiment. Cette dernière observation démontre que la femme n'est pas du tout inapte à diriger une famille et à la faire prospérer. Seules, les circonstances l'empêchent trop généralement de pouvoir exercer cette aptitude, et, — s'il faut plaindre les malheureuses qui ont transformé leur chimérique indépendance sociale en une trop réelle licence, et en ont, si involontairement que ce soit, fait supporter les douloureuses conséquences aux êtres sortis de leurs flancs trop féconds, — il faut admirer, glorifier, vénérer ces héroïques isolées qui, de leurs débiles mais patientes mains usées par le travail, ont rebâti le nid familial, et sauvé leurs chers petits de la misère pliysijjue et de la misère murale.

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