LA POURSUITE DE L IDEAL EN AMOUR
Dans l'organisation familiale comme dans l'organisation économique et sociale, l'évolution progressive se caractérise par le passage de la contrainte à la liberté, de l'état inconscient à l'état conscient. Mais, nous devons le répéter : la famille idéale, exclusivement basée sur la liberté de la préférence et uniquement maintenue par l'amour, ne peut fleurir et fructifier que dans un milieu social transformé. Aussi peut-on dire que dans l'avenir, — un avenir lointain, peu importe le temps! — la famille idéale se réalisera dans le régimede communauté idéale desbiens et des moyens de jouissance, dont la possibilité a été démontrée dans la première partie de ce livre. G'estseulement (juand la lutte pour le pain aura pris fin, par l'association harmonique des elTorls et des volontés, que la lutte pour l'amour, dans l'individu contre ses propres sentiments, et de l'individu contre ses rivaux, prendra fln . On verra alors surgir une noble émulation vers la beauté et les perfections mentales et morales ,
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nniqiios «conditions désormais do la préférence. La famille, devenue l'unilé morale par excellence, conservera un caractère social tout aussi cssenlicl qu'aux temps où elle était l'unile' économique , juridi(|ue et civique . Elle demeurera toujours le plus sûr moyen de propagation de l'espèce, et cet aspect complétera son caractère social ; éclairés sur eux-mêmes, et sur ce qu'ils devront à une société d(tnt ils tireront tous les biens mis à leur portée, et toutes les garanties qui leur en assureront la pleine jouiss-ince, les époux-amants de l'avenir, écartant consciemment et volontairement le double péril de dépopulation et de surpopulation, concevront dans la joie les enfants de l'amour.
Est-ce à dire que tous les individus seront, même à ce moment, parvenus à un plan égal d'évolution, qu'ils auront un égal désir de jouir des douces contraintes de la liberté amoureuse résolue, en une préférence unique, dont la durée n'aura pour limite que celle de l'existence elle-même? Certes, non ; tous les cerveaux pourront concevoir l'amour idéal, et tous les cœurs faire effort pour le réaliser. Mais, si tous seront appelés à cette joie suprême, tous ne seront pas élus. D'aucuns, dominés par leurs sens, d'autres par leur imagination, incapables de trouver en eux-mêmes ou en autrui les conditions absolues et parfaites de la préférence, seront en proie à la papillonne. Parmi les premiers, les conditions physiologiques de la préférence constituant l'essentiel de l'amour, cette forme inférieure de l'amour suffira à les satisfaire, et l'on peut légitimement compter sur la culture morale et affective de ce temps lointain encore pour que leur exemple ne se généralise pas. Entre la rapide minute d'étreinte, qu'un désir fait naître et que la satisfaction fait s'enfuir, et l'amour complet, don et vocation de deux êtres unis par toutes leurs affinités et pour la vie, ceux-là ne verront qu'une diilerence de durée et d'intensité, non de nature; ou plutôt, ils auront limité leur idéal pour le mettre à la portée de leurs moyens, et bien des fois don Juan aspirera au doux foyer où l'amour réchauffe les cœurs; mais, emporté par son destin, il retournera au délicieux enfer où se consume son âme; il y trouvera le bonheur qu'il mérite.
Parmi les seconds, il en est qui erreront dans leur recherche de l'idéal, pour leur tourment et pour celui des objets de leurs préférences. Ils prouveront, alors comme aujourd'hui, la niaiserie des aphorismes sentimentaux, qui sont la fausse monnaie dont se paient les amants : On ne peut aimer qu'une fois. Erreur. On ne peut tromper qui l'on aime. Erreur double. On ne peut aimer simultanément deux personnes. Erreur triple. Tant que l'unité dans la préférence n'est pas réalisée dans le cerveau, le cœur et les sens des deux êtres qui se préfèrent, il existe une lacune par laquelle une autre préférence, fût-elle inférieure et momentanée, peut se glisser pour détruire l'harmonie absolue de l'amour pur et complet. Ne soyons pas sévères, même dans l'avenir, pour ceux qui chercheront de bonne foi l'amour, et poursuivront la recherche de l'idéal à travers des expériences douloureuses, pour eux et pour les objets auxquels ils s'adresseront ; à la condition qu'ils ne tromperont que lorsqu'ils se seront eux-mêmes trompés, et ne mentiront que lorsqu'ils se seront menti euxmêmes, en toute sincérité d'ignorance. N'oublions pas que, parmi les inconstants, il en est, et il en sera toujours, qui, pour avoir placé trop haut leur idéal, sont condamnés à le poursuivre toute leur vie sans l'atteindre jamais. Classer ces chercheurs de l'idéal en arrière de ceux qui l'ont trouvé dans un accord, et quelquefois dans un compromis, de leur cœur et de leur raison, serait une profonde injustice. De tels êtres n'ont rien de commun que l'apparence avec don Juan, dominé parles besoins de ses sens, ou égaré par les perversions de son cerveau. Ils ne demanderaient pas mieux que de se reposer au foyer définitivement conquis; mais ils sont, et seront condamnés à chercher l'absolu, et à ne traverser le bonheur que comme les caravanes traversent les oasis du désert. Mais quels beaux récits de leurs voyages ils nous feront! de quelles émotions nouvelles ils nous enrichiront ! Et comme nous serions ingrats d'accuser un malheur qui sera la rançon de notre joie, et le moyen actif, sans cesse renouvelé, d'élargir notre conception de l'arnoui' idéal ! Oui, la souffrance sera toujours la sœur jumelle de la joie : elle est le passé avec ses contraintes et ses servitudes, mais elle est aussi l'avenir avec
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SCS angoisses el ses audaces. Par la souffrance, la joie se connaît, se préserve, s'affirme et s'accroît.
Quand, au foyer des époux-amants, unis pour la vie, le récit de ces souffrances, source sans cesse renouvelée d'art et poésie, réunira autour d'un livre aimé les têtes grises des aïeuls et les têtes blondes des enfants, parfois un jeune front hanté d'absolu se plissera. Et la mère de cet adolescent se demandera, avec une inquiétude ravie de mortelle, qui a mis au monde un dieu, si son enfant n'ira pas, lui aussi, explorer les plaines infinies de l'idéal et de l'amour, — pour sa gloire et pour son tourment.