LE DÉVKLOITEMI^NT DE LA DEMOCRATIE
serait lit un réel danger que si, à défaut des lois, qui n'atteignent jamais ou presque jamais ceux qui prennent ou ont pris part à la puissance publique, le mépris et la lassitude publics en venaient à les absoudre, et même à les envier. Ce danger ne serait, en tout cas, que local et momentané, puiscjuc le propre de la démocratie, dans notre civilisation industrielle, est de ne consentir de rémunération qu'à tout elTort utile, etde tendre à se débarrasser de tout parasitisme, aussi bien politique qu'économique.
Il se produit un curieux pbénomèneen notre temps : alors que le sentiment démocratique conscient s'affirme, se précise et s'étend dans la classe non possédante, où se multiplient les citoyens aptes à participer à la direction de la chose publique ; tandis que, sous la pression de cette force grandissante, les pouvoirs publics se démocratisent, perdent leurs caractères d'oppression ou de direction des hommes pour prendre ceux de l'administration des choses, et de la régularisation ou de la sanction des rapports spontanés entre les hommes ; à mesure que le sens social pénètre davantage dans les majorités, on voit les minorités possédantes fournir un personnel de moins en moins nombreux et exercé à la direction des affaires publiques. Le sens social, le sens même de la conservation de classe semble s'affaiblir, non dans tous les individus , mais dans la majorité de la bourgeoisie; plus épris de leur indépendance que de leur liberté, ils n'apportent pas à l'accomplissement de leurs devoirs civiques l'empressement et l'ardeur de la classe ouvrière. D'autre part, un formidable prolétariat de bacheliers, né de conditions que nous avons examinées dans une autre partie de ce livre, se met entre la bourgeoisie et le peuple, et va vers lui, et traduit avec les moyens que la science met à sa disposition les griefs et les aspirations de la multitude. C'est contre ces forces nouvelles, détenues par elle seule jusqu'à présent, que la bourgeoisie appelle à son secours les forces du passé. Elle a laissé échapper le savant ; elle revient au prêtre et au soldat. Ce signe de déchéance intellectuelle est le plus sûr gage de sa défaite finale.
l'individu et l'état
Par UQ phénomène d'anthropomorphisme qui n'a rien de surprenant, étant donnée notre éducation héréditaire, il est fort peu d'individus qui ne considèrent l'État comme un être réel et personnel, dont les idées, les sentiments et les intérêts sont en antagonisme avec leurs propres intérêts. Cette hostilité ne se manifeste pas seulement dans la classe qui ne participe que virtuellement à la puissance publique, mais encore, et on pourrait dire surtout, dans la classe même qui a fait de l'État le moyen le plus puissant de conservation et d'accroissement de sa domination sur les autres membres de la société. Il est à remarquer que cette hostilité contre l'État grandit précisément à mesure qu'il dépouille tous ses anciens caractères oppressifs et compressifs des individus, pour prendre un caractère d'utilité publique. Cette hostilité ne pouvait se manifester qu'en régime d'opinion publique ; elle en est la forme extrême, et, pourrait on dire, négative. C'est ainsi qu'on voit, au lendemain d'une révolution, l'opinion publique imposer à l'État reconstitué l'abolition de la peine de mort en matière politique. Il est vrai qu'aux époques de trouble grave, profond ou prolongé, cette loi d'humanité est écartée, soit que l'on qualifie les actes de guerre civile crimes contre les personnes et les propriétés et qu'on leur applique les ultimes rigueurs du code pénal, soit plus simplement que Ton substitue aux lois civiles la loi martiale et ses violences expéditives. Mais, même dans le domaine des services publics d'administration et de sécurité, qui est bien incontestablement le sien, l'État n'est plus guère en possession incontestée de son pouvoir, et chaque individu le considère comme son adversaire personnel dans tous les rapports qu'il a aver- lui. Pour les membres de la classe non possédante, auxcjuels incombent tous les devoirs publics, et qui supportent les plus lourdes charges delà communauté, cette hostilité se conçoit. Ils sentent et voient que
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l'État est aux mains de la classe possédante, qu'elle a le bénélice direct, immédiat, des lois promulguées dans l'intérêt général. Donne-t-on aux raffineurs une prime à l'exportation du sucre afin d'encourager et de soutenir la culture de la betterave? Le cultivateur et ses ouvriers ne voient pas pour cela s'élever les profits de l'un ni les salaires des autres. Grâce à cette subvention, cependant, que seuls les rafïineurs empochent, ceux-ci achètent des betteraves aux cultivateurs, et les cultivateurs paient leurs ouvriers. Mais les cultivateurs et leurs ouvriers n'ont pas tort de dire qu'il y aurait d'autres moyens, et plus directs, d'encourager leurs efforts. De leur côté, les consommateurs français ont raison de protester contre un système qui consiste à prélever un impôt sur le sucre, qu'ils achètent, et à donner une prime aux fabricants, qui vendront du sucre aux étrangers. En sorte que ce moyen compliqué de servir les intérêts des producteurs ne les sert qu'indirectement, subsidiairement, peut-on dire, et soulève à la fois les protestations des producteurs et des consommateurs. Seuls, les raffineurs ne prolestent pas. Donne-t-on près d'un million par an à l'Opéra pour soutenir la musique française ? D'une part, les musiciens qui ne seront jamais joués à l'Opéra et qui sont légion; d'autre part, le public des quatre-vingts-six départements, qui ne mettra jamais les pieds à l'Opéra, protestent avec ensemble. Cette subvention, cependant, donne des chances aux musiciens qui ne seront pas joués à l'Opéra de l'être ailleurs, grâce à la propagation du sens et du goût musicaux entretenus par l'Opéra. Grâce à elle, également, le public des quatre-vingt-six départements deviendra le public, non seulement de ces musiciens, mais encore de ceux dont les œuvres représentées d'abord à l'Opéra feront ensuite leur tour de France. Ici, -le profit public est plus clair que pour la betterave, et, on peut le dire, plus direct. Pourtant, il se conçoit que les contribuables éloignés de l'Opéra par la distance, ou par l'exiguïté de leur bourse, soient mécontents de ne recevoir leur plaisir que de seconde main, ou par répercussion.
On comprend, par ces exemples sommaires, que, pour ceux qui ne possèdent rien, et néanmoins participent aux charges
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publiques, l'Élat est considéré comme l'ennemi. Or, si, pour les classes possédantes, l'État est parfois une gène, un obstacle à leur expansion, il est aussi parfois un moyen d'accroître leurs forces ou d'augmenter leurs jouissances : le raffineur maudit l'État quand celui-ci examine d'un peu près ses bascules ou ses saccharimètres, et le bénit quand les Chambres votent une prime à l'exportation du sucre. Il le bénit également quand, installé dans son fauteuil, il suit avec sa lorgnette les évolutions du corps de ballet. 11 a même beaucoup plus d'occasions de bénir que de maudire; pourtant, nous le verrons tout à l'heure, la classe possédante se range, elle aussi, parmi les ennemis de l'État. Ceux qui ne possèdent rien n'ont jamais l'occasion de bénir, et tout contact avec l'État est pour eux un froissement qui appelle leurs malédictions. On a beau prendre la plus grosse masse ■de l'impôt d'une manière indirecte, en l'incorporant au prix des denrées et des marchandises, le non-possédant n'est pas dupe, et il sait que, même payant à proportion égale de ce que paie son voisin riche, il se trouve avoir payé la plus forte part; car, en réalité, l'égalité d'impôt, entre contribuables inégaux de situation, c'est l'inégalité au détriment du plus pauvre. S'il examine ensuite l'emploi que fait l'État du produit des impôts, il voit que les deux cinquièmes en sont affectés aux intérêts de la dette publique; et cela le touche fort, lui, l'éternel débiteur de l'État. Il voit encore qu'une somme, qui flotte entre le tiers et le quart, plus près du tiers que du quart, est affectée à la défense nationale; et il se dit qu'il est tout de môme le meilleur patriote, puisqu'il paie de sa poche et de sa personne, tandis que, grâce aux lois fiscales et militaires, la bourgeoisie paie aussi peu que [)Ossible de l'une et de l'autre. Mais cette réflexion ne suffit pas aie satisfaire, et quand, par surcroît, il voit l'armée où sert son fils, et qu'entretiennent ses deniers, se mettre entre lui et son patron pour régler par la force une question de salaire, on concjoit son amertume. Le budget paie des Juges, mais sans doute ne resle-t-il pas assez d'argent pour payer suffisamment la justice? Toujours est-il (jue le prolétaire ne p(3ut recourir à eux, car, si leurs sentences sont gratuites, les procédures ne
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le sont pas. Donc, ici encore, il paie contre lui-même, puisque, s'il a un procès contre un .idversaire plus riche, il ne pourra pas défendre ses droits, et gain de cause restera non au plus juste, mais au plus fort. (îiàce à ce budget, on l'instruit gratuitement. Plaisante gratuité! Ne sait-il pas que, de cette masse formidable du budget dont il paie la plus forte part, le douzième à peine est affecté à l'instruction publi(iue! Néanmoins, c'est là le grand bienfait des temps luodernes ; c'est par lui que le prolétaire prend conscience de la place qu'il occupe dans la Cité, et de celle qu'il pourra y prendre un jour.
Si la bourgeoisie est fort partagée dans ses appréciations sur l'État, encore que leur ensemble lui soit plutôt hostile, cela tient à ce qu'elle rêve cet idéal : un État qui la servît sans la contraindre, et dans lequel les médailles n'auraient qu'une face. La classe capitaliste proprement dite a un programme plus net et plus primitif : elle se sert de l'État, tout en travaillant à se substituer à lui. Pour elle, l'individu, c'est le capitaliste, et qui n'est pas capitaliste ne compte point. Or, dans la forme démocratique qu'il prend à mesure qu'un plus grand nombre de citoyens virtuels deviennent des citoyens réels, l'État constitue un danger croissant pour la suprématie des capitalistes. Sous la pression de ce danger, le conservatisme capitaliste n'hésite pas à revêtir une couleur anarchiste, et il trouve sans peine des économistes et des sociologues de l'individualisme pour lui donner cette teinture. En réalité, nous l'avons dit, mais nous ne le redirons jamais trop, le capitalisme est contre TÉtal, parce qu'il a tire' de l'État la puissance par laquelle il peut se passer de lui dorénavant, et que la puissance de l'État menace de tomber maintenant aux mains des prolétaires. Ceux-ci, donc, ne doivent pas considérer l'État comme une bastille qu'il s'agit de raser après en avoir expulsé les défenseurs, mais comme une forteresse qu'il s'agit de conquérir pour la transformer en un asile de paix, où tous auront leur place.
Il n'y a, en effet, antagonisme entre l'individu et l'État que parce que TÉtat est une arme de guerre ou un moyen d'exploitation aux mains de la minorié contre la majorité. Que lEtat cesse d'être un instrument de classe, el les reproches
que lui fait la classe lésée tomberont avec leurs griefs. Qu'il devienne le moyen d'administration publique dont chaque citoyen peut user, quand il en a besoin, qu'il devienne le gardien des droits dont chacun trouvera les conditions réelles dans sa libération économique, et l'État ne sera plus ni un autocrate ni une collection d'aristocrates, mais l'ensemble des citoyens. La conquête de l'État, pour la masse des citoyens, n'est donc pas autre chose que la conquête d'eux-mêmes par eux-mêmes, l'extension à tous de droits réels, dont ils n'ont eu jusqu'à présent que l'illusion. La démocratie ne doit donc pas combattre l'Etat, mais devenir l'État, elle-même, tout entière, absolument, dans la personne du plus humble des citoyens qui la composent. On ne se possède que lorsqu'on se connaît. L'ensemble des citoyens ne se possédera également, ne sera réellement l'Etat, que lorsque chacun d'eux sera devenu conscient de lui-même et de ses rapports par l'État avec l'ensemble de ses concitoyens : l'État sera alors le moyen de relation entre les membres de la Cité devenus libres et égaux. En quoi les rapports de l'individu et de l'État, dans ces conditions, pourront-ils être des rapports de subordonné à supérieur ? Dans l'État de caste ou de classe, aristocratie de droit ou capitalisme de fait, il est évident que le membre de la Cité qui n'est ni noble ni riche est un subordonné, non seulement visà-vis du noble et du riche, mais encore vis-à-vis de l'État, qui est leur moyen de domination et d'exploitation. Dans un État où il n'y a ni castes de droit ni classes de fait, ce n'est pas aux individus qui administrent l'État que le citoyen est subordonné, mais aux lois, et à ces lois ils sont eux-mêmes subordonnés dans leurs rapports avec lui. Or, dans un tel État, chaque citoyen est un libre contractant ; il exerce consciemment et volontairement sa part de souveraineté- Evidemment, il est parfois contraint d'obéir à des lois qu'il estime injustes ou incomplètes ; mais il possède les moyens d'agir sui' ses concitoyens pour supprimer ou améliorer ces lois, et, la culture générale aidant, il y a chance que ce soient les meilleures lois, c'est-à-dire les plus aptes à favoriser l'action libre de chacun, qui soient linalement adoptées par tous; car, dès qu'une évidence scienlihtiue s'aHirme, nulle force humaine ne peut
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l'oinpôcher de s'imposer finalement à tous. Il est déjà nombre de principes politiques sur lesquels l'unanimité s'est faite : dans le droit civil, par exemple, nul ne conteste que quiconque a causé un dommage à autrui ne lui doive réparation. La forme de la réparation peut varier, mais le principe est resté constant jusqu'à ce jour. Aux temps primitifs de la formation française 5 ce principe s'appliquait même à l'ensemble du droit criminel , et le wehrgeld était parfois l'unique rançon et punition d'un meurtre. La réparation personnelle, qui, de nos jours, est rentrée exclusivement dans le droit civil, est-elle éternelle? Pas plus qu'elle ne fut absolue, même au temps où elle régissait le droit criminel. Le dommage ne se répare pas entre époux qui ont mis leurs biens en commun, non plus qu'entre ascendants et descendants. Déjà une forme spontanée d'association, l'assurance, prend à sa charge les dommages involontaires que cause l'imprudence ou la distraction. Dans l'association future, il pourra donc se faire que ce principe de droit se transforme, sans pour cela qu'aucun individu lésé par l'imprudence ou la distraction d'autrui en souffre le moindre dommage, ni que celui qui a causé le dommage soit tenu de pàtir pour assurer au citoven lésé cette réparation. Il n'em-' pêche que, pendant toute la période d'individualisme, le principe de la réparation aura fonctionné sans soulever la moindre protestation. Quelle protestation soulèveront ceux qui, sans supprimer la réparation, ne la feront plus supporter à l'auteur involontaire du dommage et, passant ce dommage aux profits et pertes de la communauté, ne léseront plus Pierre pour accorder réparation à Paul? Aucune, évidemment. Pour être délivré par l'État de cette responsabilité , l'individu se sentira-t-il moins libre vis-à-vis de TEtat, c'est-à-dire vis-à-vis de l'ensemble de ses concitoyens ? Ce serait folie de le prétendre. Que subsistera-t-ildoncdu pri)icipe? L'essentiel même, c'est-à-dire la réparation. Peu impoi'te à l'individu lésé d'où qu'elle lui vienne, pourvu qu'il la reçoive. Il la recevra avec plus de certitude de la collectivité que d'un individu, qui pourrait bien être capable de causer le dommage, mais non toujours de le réparer.
Dans l'État constitué par la libre adhésion des citoyens, et
dont chacun d'eux pourra contrôler les moindres actes, — et le schéma d'un tel État existe réellement dans la société moderne,— peut-on supposer un seul instant que la raison d'État s'oppose à la raison de l'individu, et le droit de l'État au droit de l'individu, que la doctrine du salut public opprime le citoyen? Le droit public, dans l'État ainsi constitué, n'est pas autre chose que la totalisation des droits individuels, et quand le droit d'un seul individu est violé, on ne peut pas dire que le droit public existe. Si, jusqu'à présent, le droit public a pu s'opposer aux droits individuels ou les limiter, c'est parce qu'il était constitué par une minorité et à son profit propre, et, redisons-le, que la majorité n'y participait que subsidiairement et par répercussion; quant au salut public, pseudonyme de la raison d'État des temps passés, il consistera précisément dans le salut de chacun des citoyens dont se compose le public. La raison d'Etat de l'avenir sera la raison de chaque individu associé à la raison de tous, pour faire enfin de la loi la garantie et la sanction de la liberté individuelle.
l'état et les services publics
Pour quantité de gens encore, l'État est une puissance extérieure et supérieure à la nation, et ses agents de direction et d'exécution sont au-dessus des autres citoyens. Cette manière de considérer l'État, et ceux qui en ont la charge, n'est pas absolument fausse et arbitraire. Elle vient de ce que l'exercice de la puissance publique a été, en effet, à l'origine, extérieur et supérieur à la nation; de ce que la force a soumis à une caste d'envahisseurs les laboureurs et les artisans; de ce (jue cette caste avait primitivement pour objet fondamental de tirer son loisir et son bien-être de la masse soumise par la force à sa domination ; de ce que les lois de police essentielles n'ont pas été injposées d'abord par cette caste, et qu'elle a eu pour principal souci de garder sa conquête ; de ce que ces lois de police instituées par la communauté asservie ont été incor-
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porées aux autres volontés du conquérant, et soumises également à son bon plaisir, jusqu'à ce que des révoltes ou des pressions extérieures eussent contraint celui-ci à accorder une charte à la communauté; de ce que les olTenses au suzerain étaient tiuijours plus durement réprimées que les dommages même les plus graves causés aux particuliers ou à la comnninaute; de ce qu'enlin la force avait présidé à l'organisation de la puissance publique, non dans l'intérêt public, mais au profit de ceux qui détenaient la force. Non seulement la masse a pris ainsi le pli de servitude, mais le pouvoir ne s'est pas lui-même débarrassé complètement des caractères oppressifs et compressifs qu'il alTecta dans la longue suite des âges, et qu'il possède toujours dans les pays de civilisation inférieure. De leur côté, encore aujourd'hui, les agents de la puissance publique croient trop exercer pour leur compte un pouvoir, qu'ils ne doivent exercer que dans la limite des lois, et de leurs attributions déterminées, pour le service du public. La division de la société en possédants et en non-possédants, en bourgeois et en prolétaires, en citoyens réels et en citoyens virtuels, n'a pu qu'entretenir cette illusion, — qui n'est pas faite seulementd'apparences, — qu'un fonctionnaire n'est pas le serviteur du public, mais son maître, et que l'État tient la Cité sous sa dépendance.
On peut mesurer le progrès accompli par une nation au point de vue démocratique, et l'on peut ajouter : au point de vue de la civilisation générale, — à l'importance qu'y ont conservée, au regard des autres, les services publics qui jaillirent spontanément, dans la Cité primitive, pour assurer la défense commune contre l'agression extérieure, pour le maintien de l'ordre intérieur contre l'agression des parti- <îuliers, et pour conserver à la Cité la faveur du dieu, ou des dieux qu'elle avait adoptés.
Toute Cité s'est appuyée sur la caserne, le tribunal et le temple, et, pour témoigner de l'antériorité de leur institution, le soldat, le juge et le prêtre se distinguent encore aujourd'hui du reste de la nation par le costume. Dans les Cités que notre civilisation a essaimées dans le nord de l'Amérique et en Océanie, l'uniforme, la toge et la robe ont presque disparu.
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L"armée est une milice réduite au minimum d'effectif; la magistrature est une fonction élective, dont la source émane directement des justiciables; les clergés sont des corps de particuliers relevant uniquement des fidèles et ignorant l'État, qui les ignore aussi. Nos démocraties de la vieille Europe n'en sont pas encore à ce point de développement, nous avons vu pour quelles causes. Les mêmes causes, si la démocratie américaine n'y prend garde, pourront arrêter un jour son développement et la ramener au point où nous sommes encore. Pour l'Australie, le péril est moindre, la démocratie y ayant développé parallèlement ses conquêtes sur le terrain politique, économique et social. En réalité, dans nos pays d'Europe, ces trois services publics primordiaux, dont la nécessité a disparu aux yeux de ceux qui contemplent la réalité à la lumière des principes du droit moderne, ne subsistent pas seulement parce qu'ils sont les instruments de domination de la classe possédante, mais surtout parce que la classe non possédante ne sait pas encore s'en passer. Confinées dans les limites de leurs frontières respectives, les masses populaires de l'Occident européen, déjà parvenues au concept de solidarité nationale, en sont encore à considérer le peuple voisin comme un agresseur possible. Les masses sont restées primitives sous ce rapport, et l'on sait que le caractère principal du primitif est la crainte et l'aversion de l'inconnu. Un homme qui serait placé assez haut, qui parlerait assez fort pour être entendu de toutes les nations, et serait assez connu d'elles pour leur inspirer confiance, pourrait leur crier que leur crainte mutuelle est aussi vaine que criminelle leur aversion récipr()(|ue. Lin tel homme n'existe pas, du moins à l'état d'unité' ; mais tout nous annonce que les voix, qui disent et répèlent ces choses depuis des années, seront prochainement entendues. Elles le seront quand chaque citoyen aura la faculté de parler, quand chaque
'Ce passage était écrit (|uand le tsar a proposé le désarmement partiel. Les conséquences morales de celte proposition sont incalculables. Les conséquences réelles immédiates en seront nulles, le désarmement total, consécutil" à la reconnaissance du droit des nationalités, étant la seule solution possible, (juaucun gouvernement ne voudra adopter.
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citgyenaura la faculté d'entendre, en un mot quand la démocratie se connaîtra.
On ne peut dire qu'elle se connaisse complètement, même dans les collectivités qui en sont comme Tavant-garde. Si entfaj;és dans l'avenir que nous soyons en pensée, le passé cependantnoustienl encore par mille liens, llenrilleinenousraconte l'algarade que firent de libres citoyens américains à la fille d'un pasteur, qui avait eu l'audace d'épouser un nègre. Les éléments les plus progressifs de la démocratie européenne nous olTrent des spectacles tout aussi contradictoires. N'avonsnous pas vu la chambre syndicale des typographes [français lutter, pendant des années, contre l'introduction des femmes dans leur profession? Il est vrai que le patronat, par l'emploi des femmes, comptait susciter aux ouvriers masculins une concurrence qui fît baisser les salaires. Il est vrai encore que, par leur éducation, les ouvrières françaises étaient réfractaires à toute organisation syndicale qui, tout en sauvegardant les salaires des hommes, eût en même temps sauvegardé leurs propres salaires. Mais il faut avouer que la chambre syndicale combattitles femmes, sans même avoir tenté de les incorporer à ce puissant organe de défense professionnelle. N'avons-nous pas vu également les socialistes d'un pays voisin faire une émeute contre la police, qui voulait les empêcher de se livrer au jeu grossier et cruel de l'anguille ? Ne voyons-nous pas certaines populations du Midi invoquer les libertés communales, quand on veut leur interdire la barbarie des courses de taureaux? On voit tous les jours ainsi de pacifiques et féconds outils de travail se transformer dans la main d'un furieux en instruments de mort. Quand les plus criantes de ces contradictions auront disparu, tout au moins parmi le plus grand nombre; quand la collectivité se connaîtra, c'est-à-dire quand elle connaîtra ce qui est nécessaire à son existence, à l'accord de chacun de ses membres avec tous les autres, elle ne laissera à l'État que les services publics utiles et supprimera les autres. Alors, certainement, il restera peu de chose, sinon rien du tout, des trois services primitifs de la Cité. Si, alors, la civilisation entretient encore des soldats, ce sera sur ses confins, aux frontières de la barbarie et de la sauvagerie ; mais
tout porte à croire que ses ingénieurs, ses médecins, ses agronomes, feront plus pour l'unification finale du globe que ses soldats. Si elle conserve des juges, elle ne croira pas nécessaire d'en faire des agents de l'État, c'est-à-dire des agents de répression et de compression aux mains de la classe qui détient la puissance publique, mais des arbitres librement désignés par les parties en contestation, et dont le mandat cessera dès le prononcé de leur sentence. Comme elle ne croira pas plus à l'efficacité des châtiments qu'à sa justice, et qu'elle considérera plutôt les délinquants et les criminels comme des malades que comme des coupables, ses jurys, réunis pour établir la matérialité des faits imputés au criminel ou au délinquant, n'auront qu'à remettre celui-ci aux mains des médecins traitants, ou en liberté, selon que l'acte d'insanité qualifié crime ou délit aura ou n'aura pas été accompli par lui. Quant aux religions, qui achèveront de mourir dans une atmosphère peu propice aux mystères dont elles vécurent, leurs prêtres ne compteront pas plus dans l'État que les diseuses de bonne aventure ou les médiums qui font tourner les tables. En revanche, des services publics, qu'ignora complètement le passé, et que développent insuffisamment les Etats modernes, prendront dans l'État la place qui leur revient, et fourniront à chaque citoyen leur maximum d'utilité, en échange d'un minimum de rémunération. L'État alors, en soi ou dans son personnel, ne sera plus le maître de la Cité, mais le serviteur public de chaque citoyen, qui, ne voyant plus en lui son maître, ne le considérera plus comme un ennemi.
Nombre de services publics sont encore aux mains du capitalisme, et nous avons vu qu'ils ont été pour lui un moyen d'asseoir définitivement sa puissance. Les chemins de fer, les entreprises télégraphiques et postales maritimes, la Banrjue régulatrice du crédit général, institutions dont on ne peut contester le caractère de seivices j)ublics, feront d'autant plus légitimement retour à l'État que, tombées dans le domaine public par la disparition du capitalisme, — et nous avons vu que cette disparition est inévita])le, — seul l'Etat pourra recueillir cet héritage, ou plutôt reprendre ce qu'il
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avait lemporairemcnl concédé à Tépoquc où la féodalité capitaliste, maitresse de l'Étal, recevait de la main droite ce que lui donnait sa main gauche. L'instruction publique étant le grand instrument de cette transformation de l'Ktal, c'est à son extension et à son perfectionnement que doivent tendre les etVorts des citoyens conscients. C'est grâce à la science, à sa nécessité reconnue dans une société, qui disparaîtrait dans un elTroyable cataclysme si elle s'arrêtait de progresser seulement une heure, que la classe possédante recule de plus en plus et se confine dans les fonctions sociales inutiles et parasites, laissant graduellement aux prolétaires instruits la direction des organes sociaux essentiels. Lorsque ceux-ci auront achevé leur conquête, les temps seront venus; s'ils veulent vivre, les spéculateurs, les banquiers, les prêtres, les soldats, les fonctionnaires compressifs ou décoratifs de la vieille société devront alors changer d'état. Le service public dinstruction est donc en ce moment à son aurore, et le champ où il s'étendra esta peine défriché. Aujourd'hui, pourl'enseignement primaire, et secondaire surtout, il se débat contre une formidable concurrence ; un grand corps social du passé, profitant d'une victoire passagère obtenue sur la bourgeoisie par la peur des révolutions ouvrières, dresse ses universités en face de celles de l'État. Cette prétendue liberté de l'enseignement a, en somme, tué l'enseignement libre. Les écoles catholiques ont ruiné les institutions laïques particulières, et elles restent debout, propageant leur enseignement de mystère, de terreur, d'autorité et de mort en face de l'enseignement public qui aspire à la vérité, à la lumière, à la liberté, à la vie. Au nom de la liberté, il faudra que la prétendue liberté de forger des âmes d'obéissance passive et irraisonnée disparaisse d'une Cité qui veut des citoyens, et non des esclaves. Le besoin le plus impérieux de l'être humain, après le boire et le manger, c'est de connaître. Tout ce que l'humanité a acquis de connaissances de l'univers et de Ihomme est le patrimoine indiscutable de chacun d'entre nous. Dussions-nous ne savoir que pour savoir, cette connaissance nous fùt-elle absolument inutile pour assurer notre existence personnelle, nous aurions encore le droit de savoir.
Ce n'est pas pour une minorité qu'une hérédité de situation a privilégiée, et qui chaque jour se montre plus indigne de son privilège, que les Newton, les Laplace, les Darwin, les Pasteur ont ouvert des voies glorieuses à la connaissance humaine, mais pourtous ceux qui peuvent les suivre, etfrayer des chemins nouveaux. A cette source intarissable du savoir, chacun a le droit de s'abreuver, et ne doit connaître de limites que sa propre capacité d'apprendre. Quand nous en serons là, renseignement sera vraiment un service public.
ABSORPTION DU GOUVERNEMENT DANS l'ÉTAT
Au temps oii l'État était absolument la chose du gouvernement, le pouvoir du gouvernant était absolu, et l'histoire tout entière nous prouve qu'il exerçait bien plutôt ce pouvoir pour en recueillir les fruits que pour satisfaire aux besoins réels de la communauté humaine. Le gouvernant, le gouver nement et l'État étaient complètement identifiés à la personne du prince ou de ses représentants. Entrait-il en guerre avec un voisin, ce n'était pas pour défendre la communauté ou la rendre plus prospère, mais pour défendre son propre domaine et accroître sa propre puissance. La communauté n'existait pas pour lui comme but, mais comme moyen ; il ne lui appartenait pas, c'est elle qui lui appartenait. La force avait établi ces rapports entre lui et elle, et la force les maintenait. Ce ne fut qu'à la longue que le souverain se reconnut des devoirs envers la communauté, et lorsqu'en celle-ci commença de s'éveiller le sentiment de sa force et de son droit. Il est encore des pays où ce sentiment n'est pas éveillé. Les roitelets de l'Afrique sauvage font reposer leur droit sur leur force, et nul dans le troupeau humain, dont ils sont les bouchers plutôt que les pasteurs, ne peut même avoir le sentiment qu'il en (hU être autrement. Dans nos civilisations, même, il est encore des quantités innombrables d'individus en qui la notion civique sommeille encore. Pour eux, l'autorité,
ABSORPTION DU GOUVIÎRNEMKNÏ DANS L'kTAT 273
quelle qu'elle soit, est un èlre foriiiklablo et extérieur, dont on ne doit pas plus raisonner les actes qu'analyser les droits. A leurs yeux, le plus humble fonctionnaire est à la fois le gouvernant et le gouvernement, l'État et la loi ; il tient dans ses mains tout droit et tout pouvoir ; l'obéissance absolue, irraisonnée, lui est due. Mais, en fait général, une distinction se fait entre le fonctionnaire et la fonction. A mesure que la connaissance des rapports sociaux, de leur nécessité et de leur utilité, devient plus générale et plus complète, non seulement le fonctionnaire est distingué de la fonction, mais encore la fonction est déterminée avec plus de clairvoyance, et délimitée plus exactement par ses attributions. Les lois, alors, ne sont plus uniquement des moyens de répression ou de compression aux mains du fonctionnaire ; elles deviennent en même temps des moyens de défense et d'action aux mains du citoyen.
Dans les États civilisés modernes, qui ont conservé l'institution monarchique, malgré le formulaire et l'étiquette qui ont survécu, le prince n'est plus le souverain réel. C'est la Constitution qui règne réellement, et on ne laisse que l'effigie du pouvoir à l'héritier, ou plutôt au descendant, d'une longue lignée de maîtres absolus. Même quand, appuyé sur une aristocratie puissante et organisée, il détient encore une certaine partie des anciens pouvoirs de la souveraineté, il n'est en réalité qu'un fonctionnaire, le premier de tous; comme tel, enfermé dans des attributions précises, et salarié sur le budget de la nation. Même quand, par une fiction héritée des temps où il était la loi vivante, il jouit du pouvoir de faire grâce aux particuliers que les tribunaux ont frappés, ce pouvoir est lui-même déterminé par certaines conditions légales, administratives, usuelles et morales, dont il ne peut se départir sans péril pour cette prérogative, pâle image de ce que fut autrefois le « bon plaisir » du souverain absolu. Au temps de ce bon plaisir, nulle offense n'égalait celle faite au souverain : on se rappelle de quelles horribles tortures Damiens paya l'inoffensif coup de canif porté à Louis XV. Aujourd'hui, le crime de lèse-majesté se confond presque absolument avec les crimes contre les particuliers, et, dans
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les pays où la peine de mort est abolie, la répression des attentats à la vie du souverain ne sort pas de la règle juridique générale. Il est vrai qu'on a vu, dans un pays où le peuple est virtuellement souverain, les représentants du peuple tolérer que la peine de mort fût appliquée à l'auteur d'un attentat dirigé contre leurs personnes, et qui n'avait fait à quelques-uns d'entre eux que des blessures insignifiantes. Ajoutons cependant qu'une aussi affreuse sentence ne fut point appliquée en vertu d'une loi spéciale, mais au moyen des lois pénales ordinaires, poussées à leur maximum de rigueur : un jury s'était laissé impressionner par l'opinion publique, affolée par une série d'attentats, dont les plus dures répressions ne faisaient qu'augmenter le nombre et la gravité. Dans bien des États, l'offense au chef de l'État, souverain ou président, est bien encore inscrite à un chapitre spécial du code ; mais on y laisse dormir cette loi caduque, quitte à la réveiller et à en exagérer les sévérités dans certains moments de troubles. Des attributs extérieurs de la souveraineté, qui, autrefois, et encore aujourd'hui en Orient et dans l'Extrême-Orient, excitaient à la fois l'admiration et la vénération des foules, que reste-t-il ? Si le plus puissant monarque européen tentait aujourd'hui de faire revivre le cérémonial et les cortèges dont ne pouvait se passer le moindre seigneur des temps disparus, ce serait \ine risée générale. De ses attributs extérieurs, de la pompe qui les signalait aux regards des foules, il ne reste plus que la parade militaire. Quand un souverain européen veut se montrer à son peuple dans tout son éclat, il n'a pas un costume spécial où iiguicraient la couronne, le sceptre et le manteau ; ou, quand ce costume existe, il ne sert qu'au jour de la proclamation ou du sacre, et plutôt comme apparence symbolique de la souveraineté. Si le Sfjuverain tient à endosser un costume qui le distingued'un négociant ou d'un industriel, il est contraint d'emprunter l'uniforme d'un de ses régiments, et, s'il veut donner une signiIi(;ation à sa présence dans telle ou telle cérémonie, il lui faut endosser tel ou tel uniforme d'un régiment national ou d'une nation alliée ; mais il ne peut sortir du costume mililaiie. Il faut ajouter que, grâce à
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la fiotioii héréditaire qui fait du monarque le ehci'des armées, il peut donner runiformc aux membres de sa famille et transformer même des femmes en colonels honoraires. Parfois, il est vrai, la fiction ramène à la réalité ancienne : le souverain fait généraux des enfants, ses enfants, alors qu'ils ont à peine l'âge d'un sous-lieutenant et les capacités d'un caporal. On a vu, dans la guerre turco-grecciue, l'état-major hellène, embarrassé d'un tel chef, désorganiser la retraite et la changer en déroute pour sauver la précieuse personne d'un général du « bon plaisir», qui n'eut pas même le courage d'un simple soldat. Les princes s'embourgeoisent aujourd'hui. Quand ils prennent les vices de la classe où ils tombent, ils n'ont pas de plus vif plaisir que de s'en aller faire la fête, sous un transparent incognito, dans les villes de joie ; ils font des dettes, et, moins heureux que don Juan vis-à-vis de M. Dimanche, il leur faut trouver des moyens de payer leurs créanciers autrement qu'en belles paroles. Quand ils prennent les vertus bourgeoises, en fonctionnaires prudents, qui se savent à la merci d'une révolution, ils placent leurs économies à l'étranger. Un jour viendra où il n'y aura plus de royaumes ni d'empires en Europe. On verra néanmoins de bons bourgeois, d'allures sinon de naissance, se parer encore des titres de roi et d'empereur, comme nous voyons encore de nos jours des ducs, des marquis, des comtes et des barons, bien qu'il y ait beau temps que la féodalité soit abolie, et qu'il n'y ait plus trace en Europe de leurs duchés, marquisats, comtés et baronnies. Si le régime capitaliste subsiste encore avec ses privilèges et ses ridicules, nos enfants verront de riches Américaines épouser des rois sans couronne et être reines sans royaume.
Dans les nations démocratiques, ou plutôt, car il n'en est pas encore absolument de telles, dans les nations où se développe la démocratie sous la forme républicaine, il se produit ceci, que les représentants du souverain ne jouissent pas, à beaucoup près, de l'estime et du respect qui entourent les représentants de l'État. Le peuple n'est pas encore habitué à sa souveraineté et , d'ailleurs, nous avons vu quelles conditions intérieures et extérieures la rendent
illusoire. Un représentant de l'État, un fonctionnaire, un magistrat, si intimes soient-ils, sont pour lui les vrais souverains. Les représentants qu'il choisit, ou qu'il est censé choisir, font ou défont bien les lois ; mais comme c'est précisément des lois qu'ont à souffrir les membres de la Cité, et que, d'autre part, il y a toujours un caractère fondamental de subordination d'élus à électeurs, ceux-ci s'en prennent à ceuxlà, non du mauvais fonctionnement de l'Etat, mais de ce qui leur arrive personnellement de désagréable. De plus, les fonctionnaires de l'État, en appliquant les lois, lèsent des intérêts particuliers; ceux-ci recourent aux élus non pour le redressement d'un tort ou pour un rappel à la loi, mais pour qu'ils supplient tel fonctionnaire de leur éviter le dommage, ou la punition, que leur inobservation des lois ou des règlements leur a valus. Si les élus du peuple ne veulent pas favoriser ceux qui ont voté pour eux, ou leur procurer des emplois dans les fonctions publiques ; si , pour garder leur indépendance vis-à-vis du pouvoir exécutif, et remplir en toute liberté leur devoir de contrôle vis-à-vis de ses actes, ils refusent de se mettre au service des intérêts particuliers, les mécontents feront, contre les élus, une telle campagne auprès des électeurs qu'à l'expiration de leur mandat ils courront grand risque de n'être pas réélus. Au citoyen mécontent du dommage que leur cause l'appUcation de la loi, le fonctionnaire répond : « C'est la loi, je n'y puis rien. Je ne suis qu'un agent d'exécution. )) Le député, s'il fait la même réponse, s'attire cette réplique : a Si la loi est ainsi, changez-la. — Je ne puis la changer seul. — Eh bien ! changez-la pour moi. Intercédez auprès de ses agents d'exécution, et ses rigueurs me seront épargnées. — Si je le fais pour vous, il faudra que je le fasse pour d'autres. — Les autres, je m'en moque. Vous ferez pour eux ce que vous voudrez. Faites pour moi ce que vous devez. Ne vous ai-je pas élu ? Songez que si je vous ai fait, je puis vousdéfairo. » Si l'élu objecte qu'on ne l'a pas « fait » pour cela, son interlocuteur ne comprend plus, car l'intérêt est là pour l'empêcher de comprendre. Comme un trop grand nond)re d'élus ont pour le pouvoir une sorte d'amour maladif, (jui leur ùte jusqu'à la notion des raisons pour lesquelles ils