‹ L'idéalisme socialChapitre 14 sur 96 · L'IDÉALISME. FORME PENSÉE DE L ÉVOLUTION · texte numérisé non relu

L'IDÉALISME. FORME PENSÉE DE L ÉVOLUTION

plutôt enfantin. De telles conceplions arbitraires viennent de l'incapacité de relier ensemble l'effet et la cause. Ces animaux étaient les instruments du miracle, de la magie, de la sorcellerie; ces désordres de l'imagination prouvent-ils quelque chose contre l'imagination ? D'ailleurs, ces monstres n'étaient pas en eux-mêmes un produit de l'invention ignorante des foules, mais vivaient par une tradition déformée à mesure qu’elle se transmettait. Des animaux aussi bizarres avaient existé dans la période quaternaire, et les tradilions orales en avaient gardé le souvenir, tantôt ajoutant et tantôt retranchant, selon le caprice des imaginations déréglées. Saint Jean et les imagiers du Moyen-Age n'étaient donc que les traducteurs d’une tradition qui s'était faussée, en se transmettant à travers une longue série de générations incapables d’aller à la preuve, et de discerner le possible de. l'impossible, le réel de l’irréel, le présent du passé.

IL semble que l'humanité ait été condamnée à marcher vers ses destinées, tout en tenant ses regards attachés vers ce qui fut, et qu'ainsi se soit formé le lien qui rattache le passé à l'avenir. Souvent, pour ne pas dire toujours, des innovations n’ont eu de faveur auprès du peuple qu’en se présentant comme des retours à d’antiques usages. C’est l'histoire de toutes les hérésies chrétiennes, qu’on voit s'attacher les foules en prétendant remonter à la source du christianisme. Pour se donner plus d’antiquité et, par là, plus de noblesse, nombre de sectes, surtout en Amérique, en sont venues à reléguer l'Évangile au second plan et à chercher leurs inspirations maîtresses dans l'Ancien Testament. Et remarquez, admirez comme ce qui semble un retour normal, une représentation du symbolique serpent qui se mord la queue, devient en réalité un retour en agrandissement, en spirale, et comme l’humanilé, tout en paraissant remonter à ses sources, ne fait jamais qu'y puiser les moyens de s’en éloigner davantage : les puritains de Cromwell et de la Nouvelle-Angleterre cherchent dans la Bible l'idéal républicain, qui nous reviendra formulé dans la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Dans quel chapitre de la Bible les purilains, qui réduisent le prètre à son minimum

d'influence, non seulement sociale, mais encore sacerdotale, prennent-ils leur républicanisme ? Dans le chapitre du livre de Samuel, où les théocrates protestent avec tant de force contre l'établissement d’une royauté qui les relègue au second rang. Les hommes de la Révolution française croient imiter Rome et Sparte, et cependant un de leurs premiers actes est l'abolition de l'esclavage. ce qui eût bien étonné les héros de Plutarque, dont on pensait avoir emprunté les idées en même temps que les noms.

On peut dire, sans hardiesse, que l'idéal est une espérance faite de souvenirs. On conçoit alors que l’avenir soit formé de la combinaison du passé et du présent. L’esprit humain n'invente ni ne crée. [Inventer, créer, sont des mots que nous appliquons aux combinaisons qui des choses anciennes font naître des choses nouvelles. Ainsi se conforme l'esprit aux faits, dont il est d’ailleurs l'émanation et l’expression. Ainsi se forlifie dans le domaine de la pensée la loi d'évolution reconnue exacte dans le domaine des faits. De même qu'il n'y à pas de formation spontanée en géologie, ni de génération spontanée en biologie, il n’y a pas de création spontanée de la pensée, et lorsque celle-ci devance ou déforme ses visions et ses souvenirs, par aspiration vers l'avenir ou par regret du passé, lorsqu'en un mot l'idéal s'affirme, il fournit une preuve de plus à la théorie de l’évolution.

L'idéalisme étant une irrésistible tendance à une vie meilleure, plus complète, prolonge en esprit les réalités actuelles. N'est-il pas, par là même, la forme pensée de l’évolution ? Qu'est-ce done qui empêche qu'il n’en devienne l’agent conscient ? Ne l’est-il pas, d’ailleurs, ne l’a-t-il pas été de tout temps? En France, où l’idée politique a toujours précédé le fait, n’avons-nous pas vu, notamment, les légistes poser, dès le xiv® siècle, le principe de l’égalité de tous devant la loi! Dans le monde moral, est-ce que le christianisme n'avait pas posé, après les philosophies antiques, d'ailleurs, le principe de l’égalité des hommes dans la vie supra-térrestre !

Appliqué à la morale, à la politique, à la sociologie, l’idéalisme éclairé par la science peut avoir la valeur et Putilité de l'hypothèse dans les sciences naturelles. Cette force, alimeu-

tée par la connaissance du réel, disciplinée par la raison, doit être un des propulseurs essentiels de l’évolution individuelle et collective. La mépriser ou la négliger, c’est la laisser aux mains inexpérimentées de ceux qui ne cherchent pas des enseignements dans le passé, mais des exemples. Les esprits vraiment scientifiques, ceux qui ne se sont pas confinés dans le domaine qu’ils explorent et qui sentent la relation nécessaire entre toutes les parties de la connaissance, ces esprits-là n’ont jamais condamné l’idéalisme, qu'il s'appelle métaphysique en philosophie, hypothèse dans les sciences ou utopie en sociologie. Il est plus urgent que jamais qu'ils fassent partager leur conviction sur ce point à tous ceux qui ont une influence quelconque sur la pensée de ce temps, si l’on ne veut voir tomber aux négations stériles et aux scepticismes antiscientifiques, pires que les négations, de belles intelligences déréglées ou découragées. Le monde moral et social flotte en ce moment à l'abandon entre les deux écueils également périlleux du mysticisme, qui n’est que l'idéalisme non éclairé, et du matérialisme, qui est l’évolutionisme inorganique. Plantons un phare sur chacun de ces écueils, et ces lieux de perdition deviendront des havres de salut.

Le sentiment le plus tenace dans l’homme est assurément celui de sa propre éternité. Le besoin de se survivre naît pour ainsi dire, avee l'éveil de la conscience, au sortir même de l’animalité pure. Aussi, l'homme a-t-il eu pour premier idéal un peu haut sa‘propre survie, Il lui est difficile de penser qu’élant aujourd’hui, il ne sera plus demain. Tant que l'esprit humain a pu croire au mystère d’outre-tombe et le supposer vivant, chaque groupement d'hommess’est forgé un idéal de survie, 'calqué sur ses mœurs et sa cérébralité actuelles. Le besoin très idéaliste de justice et d'égalité trou-

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vait là une satisfaction suffisante. La mort réparait les iniquilés du sort, la vie n’élait qu’une épreuve. Le Waïlhalla, les Champs-Élysées, îe Paradis s’ouvriraient devant les forts, les justes, les doux. Les mal vivants seraient tourmentés éternellement. La morale trouvait, autant que la religion, son compte à ces croyances réparalrices.

Sont-elles permises, à présent que la science fouille les cieux sidéraux et les enfers géologiques ? Où donc à présent se réfugiera l’homme qui ne veut pas mourir tout entier, où donc logera sa pensée qu'il croit éternelle, celui qui consent déjà avec tant de répugnance à abandonner sa carcasse aux vers du tombeau? Que celui qui sépare la pensée du corps, et croit qu’elle est par elle-même un corps susceptible de vivre sans les organes indispensables à la vie, ne pousse pas plus avant cette lecture. Il a son idéal à la mesure de son esprit ; point n’est besoin pour lui d’en découvrir un autre. Ce livre est écrit pour ceux qui, avant de cesser de croire aux hypothèses spiritualistes, plaçaient tout leur idéalisme dans la survie personnelle, et qui, depuis que leur raison ne leur permet plus de croire, en sont venus à nier toute possibilité d'idéal, et à s’en désespérer.

Quel idéal, done, adopter ? Quel domaine rendre aux rêves et aux aspirations de notre contemporain, à présent qu'il sait que sa destinée personnelle s’arrête à la tombe; que, si haut que sa pensée se soit élevée, elle s’arrête âvec la vie ; que, quelque grande situation qu'il ait acquise, il la faudra quitter; et que, de même qu'il ne fut pas avant sa naissance, il ne sera plus après sa mort, — qu’un peu de pourriture, puis de cendre, puis plus rien !

À quoi bon, dès lors, l'effort, le sacrifice ? Puisque la vie n'est qu'un moment, pourquoi les contraintes? Puisque le mal peut ne pas trouver ses sanctions, non plus que le bien, pourquoi les renoncements, et pourquoi pas le déchainement des appétits? Nos aïeux ont été de grandes dupes. Sachons mieux nous conduire. Forts, écrasons les faibles. Faibles, appelons la ruse à notre aide. Puisque rien n’est devant l’impassible nature, qui nous jette un matin sous le soleil et un soir nous énfouit sous la terre; puisque le vice et la vertu, le

crime et l'héroïsme, la paresse et le labeur sont des expres-

- sions indifférentes de notre manière d’être, prenons-en ce

qui nous sert et rejetons le reste. La société périra ! dit-on. Bah! elle durera toujours autant que nous. Que nos neveux se débrouillent. Quel droit ont-ils à notre sollicitude, puisqu'au regard de la nature le droit n’existe pas!

Tel est le langage que prêtent aux incroyants les politiques des dogmes religieux, pour qui la divinité est une sorte de gendarmerie. La réplique est vraiment trop facile, et si les zélateurs des religions n’ont que ce motif qui les retienne eux-mêmes sur la pente de l’incroyance générale, ils ont bien tort de ne pas venir renforcer les rangs de la libre pensée. Si les religions sont un frein aux appétits et aux violences des primitifs, pourquoi la statistique criminelle est-elle plus élevée dans les régions rétrogrades de la France, où la religion a le plus d’empire, que dans les régions plus éclairées ? Pourquoi donc, dans l'histoire, relève-t-on de véritables périodes criminelles, qui sont en même temps celles où la loi religieuse était le plus ardente ?

La science découvre chaque jour que l’amoralité et la eri-. minalité sont le résultat de l’inculture ou de la régression partielle du cerveau. Sauf excitation, frénésie, folie passagère par contagion, les foules sont incapables de crime et encore plus incapables, pris individuellement, l'immense majorité des individus qui composent ces foules. La sociologie nous apprend de son côté que, le cercle de solidarité de l’homme primitif étant plus restreint que le cerele de solidarité du civilisé, la trahison et le meurtre coûteront moins au orimitif qu'au civilisé. Même, si le meurtre ou la trahison ost commis envers un étranger — et est étranger quiconque ‘appartient pas à la tribu, laquelle, parfois, se compose d’une dizaine de membres — ce sera une action méritoire, dont le primitif se vantera hautement. Ne faisons, d’ailleurs; pas sonner trop haut notre supériorité sur le primitif : notre cercle de solidarité est encore très restreint, et une

suerre, en le restreignant davantage, peut nous faire une

vertu du meurtre de notre semblable. De ce que chacun de nous est condamné par la nature à disparaitre, il ne s’ensuit

FourniÈèr£. — Idéal soc. 2

pas que l'humanité disparaisse avec nous. Incessamment renouvelée par la mort et la naissance des individus éphémères qui la composent, elle n’en forme pas moins un tout vivant et agissant, une sorte d’être réel, que nous contenons d'autant plus en nous par l'intelligence que nous le connaissons mieux. Connaître, en effet, c’est posséder en esprit.

On juge du degré de culture d'un homme à sa conversation : vous parle-t-il de sa femme, de son chien, de sa maison, de sa santé ; se fait-il le centre de l'univers et n’admetil dans-son cosmos réduit que ce’ qui est lui, lui appartient.ou le touche, vous êtes fixé : Vous avez en face de vous un primitif qui n’a pas encore-pris conscience du. monde extérieur, et par conséquent de la parcelle de ce monde qu'il croit s'étre-appropriée. Vous parle-t-il au contraire de vous, des vôtres, puis de la politique, des inventions et découvertes récentes, d'industrie, d'art : Vous savez que vous avez affaire à un homme apte à contenir dans son cerveau une part plus ou moins grande du monde extérieur, el par conséquent de sa propre personnalité. Dans le premier cas, il nc connaît même pas son prétendu domaine, il ne possède pas

sa propre conscience ; tandis que, dans.le second, il possède

en esprit ce qu’il connait. L'homme conscient, en dépit de la grossière apparence, présente donc une individualité plus affirmée et plus autonome: que celui qui est esclave de son ignorance.

- Celui-ci, en: effet, est nécessairement livré sans. défense à toutes les erreurs de:son jugement imparfait. Les lois de la mature lui étant inconnues, il croira aux effets sans cause, aux miracles; rapportant tout à lui-même, il:ne pourra mettre en doute sa propre éternité, et il se: forgera. pour le temps d'après sa mort: des: félicités à la:mesure de ses instincts et. de ses sentiments. Il ne s'élèvera même:point, par La bonté, jusqu'à la moralité de saint François d'Assise, qui ne pouvait admettre l'éternité de l'enfer. Pourvu que sa place au ‘paradis lui soit assurée, à luiet à ecux de son tout pelit “cercle de solidarité, l'enfer ae flamber le reste de l'humainité sans:qu’il en-prenne souci. Si om lui.disait : « I-y a

un paradis, mais tu n’y entreras jamais », il nierait l’existence de ce paradis, et, retournant au matérialisme animal de ses ancêtres, il demanderait qu’on mit à manger et à boire dans sa tombe et qu'on y engloulit tous ses biens avec lui. |

Celui-là, au contraire, s’il doute de la réalité des dogmes et des philosophies qui lui promettent la survie, même s'il ne peut croire que la pensée survive à la destruction du cerveau, ni que l'individu puisse sentir'et désirer alors qu’il ne possède plus d'organes et n'existe plusmême à l’état d’individu, celui-là à la résignation plusfacile. Conscient de la solidarité qui le He à l'espèce, 1l veut: laisser-trace de son:passage par un bienfait. Il ne se satisfait pas de la seule satisfaction de ses sens. Le cerveau étant, chez lui, plus développé que les sens, i lcherche de préférence les:satisfactions cérébrales; et, comme ce développement: le porte à songer à l'espèce plus qu'à sa propre personne, c’est dans les satisfäctions de l'espèce qu'il trouvera sa joie. En une manière, il ne renonce pas à la:survie. il la transforme et l’épure. Au lieu:de:se survivre dans un bonheur égoïste, qu’il se sentirait d’ailleurs incapable de goûter, 1l se:survit dans l’espèce enrichie de la part de bonheur qu’il aura contribué à lui procurer. Cétte pensée, qui lui a donné une règle de vie où le devoir:trouve ensoi ses récompenses, suffit à lui rendre très: doux le passage de la vie à la mort. |

N’est:il pas-là tout entier, le véritable idéalisme, sans rien qui choque la raison, bien au contraire, et additionné de toutes les utilités morales:et sociales:qu'il engendre-naturellement. L'homme qui atteint à cette noble conception: au lieu de rêver à son devenir personnel, que tout lui dit devoir s’arrêter à la mort, rêve au devenir du monde auquel il‘apparlient et auquel'sa culture Fa porté à s'intéresser plus qu'à lui-même. Il substitue à l'idéal individuel, qu'il sait irréel et inutile, l'idéal collectif, qui satisfait ocre et sa: raison et lui procure la plus haute satisfaction morale qu'il puisse imaginer. N'est-il pas ainsi: plus réellement et plus complètement idéaliste que le dévot qui achète: en bonnes: œuvres: et surtout en prières une part de paradis? |

Ne l’est-il pas plus noblement aussi! Quelle comparaison établir entre l’égoïste crédule, qui paie de menus sacrifices temporaires une éternité de joie, et l’altruiste conscient qui donne tout, fait sa joie d'agir ainsi et trouve dans cette joie une récompense tellement suffisante qu’il ne demande même à personne de lui en savoir gré.

Au devenir individuel opposons donc en toute confiance le devenir collectif, qui nous intéresse davantage à mesure que nous entrons plus avant dans la connaissance du monde. Accomplissons d’une manière réfléchie les tâches et les sacrifices que nous croyons nécessaires. Ainsi procédèrent les nartyrs, les héros et les génies de l'humanité ; c’est parce qu’ils ont incarné et affirmé la conscience collective, que leur œuvre n’a pas été vaine, et que nous sommes entrés dans l'héritage qu'ils nous ont assuré.

Suivons l'instinct du peuple, cet instinct sauveur de l’espèce. Il renferme un idéal collectif qui fait la grandeur de chacun, tout en promettant la victoire à tous. Il appelle à l'œuvre commune toutes les intelligences et toutes les éneraies. Ilest, il fut, il sera toujours l’inépuisable réservoir de force et de vie. Les héros, les martyrs, les génies n’ont été que les interprètes de son désir obscur. Leurs actes, aujourd'hui justifiés, leurs sacrifices, aujourd’hui glorifiés, leurs prophéties, aujourd’hui vérifiées, leur ont été inspirés par le besoin qu'avait le peuple qu’on agit en son nom, qu’on se sacrifiât pour lui, qu’on créât l’avenir pour ses enfants. Si ce besoin n'avait pas existé, quelque persévérance, quelque hardiesse qu'ils eussent mises dans leurs actions et dans leurs pensées, actions ni pensées n’eussent compté pour rien dans le bilan de l’humanité. Si Empédocle descendit dans les profondeurs de l’Etna pour arracher à la nature un secret qui angoissait ses conciloyens, ce fut un grand homme: Sils’y précipita pour illustrer son nom, ce fut un fou. L’histoire n’a pas que ces incertitudes ; elle a aussi ses injustices : 1avons-nous pas vu notre patriotisme local, en ses jours de mauvaise foi, comparer l’héroïsme de Rostopchine à la démence d’Erostrate ! Mais qu'importe à celui qui se satisfait en accomplissant son devoir !

L'humanité n’écoute et ne suit que ceux qui, émanant directement d'elle et lui ressemblant, synthétisent sa manière actuelle d’être, de sentir, de désirer, et expriment en vouloirs précis les sentiments et même les sensations qu’elle éprouve. Il arrive ainsi, bien souvent, qu’elle prend pour guides et pour chefs des gens qui ne la traduisent et ne la servent qu’un court moment, et la desservent et la trahissent ensuite. Trop souvent, son libérateur devient son maitre. Trop souvent, elle décerne des couronnes au bouffon, et traîne un héros aux gémonies. Jamais elle n’accorde s4 confiance à ceux qui ne lui sont pas contemporains et qui devancent leur temps. Elle les méconnait ou les persécute, mais leur

règne viendra quand sera née la génération à laquelle ils s’adressaient. Doivent-ils pour cela renoncer ?.…

Au contraire. Outre qu'ils ne le pourraient, les vérités d'ordre élevé donnant une trop pure joie à ceux qui ont la chance d’en être les interprètes, ils savent que leur évocation

de l'avenir n’est pas inutile au présent, qu’elle n’a pas seule-

ment la valeur d’une platonique annonciation, mais qu’elle peut hâter l’événement prévu. A mesure que la consciente générale s’éveille dans un plus grand nombre d’esprits, l’humanité acquiert de plus en plus le pouvoir d'agir sur sa destinée. Ce ne sont plus alors seulement, comme aux âges d’inconscience, les transformations géologiques, climatériques et nutritives qui règlent son évolution : la pensée acquise aide son industrie, en décuple les efforts, en multiplie les effets utiles; elle réalise l'idéal voulu : parce que, dans cet état de conscience, l’idéal perd son caractère chimérique et arbitraire ; il prend pour point de départ les réalités mieux connues et judicieusement combinées en synthèse ; en cet état de conscience, la volonté est réellement de l’action en puissance, l’homme ayant rapproché, les connaissant mieux, ces deux termes : le vouloir et le pouvoir. Il se produit ainsi un échange incessant. Les faits observés, connus, classés, créent l’idée, qui, à son tour, agit sur eux avec d'autant plus de force que, connaissant leur relation entre eux, elle a pénétré le sens de leur évolution.

En présence d’un tel idéal : prévoir notre destin et contri-

Dr L'IDÉALISME SOCIAL

buer à le réaliser, nous pouvons sans regret laisser provisoirement le devenir cosmique.et le:deveniruniversel aux cogitations des métaphysiciens-de l'école, de même que nous leur avons abandonné sans retour le ‘devenir individuel. Nous pouvons les laisser rêver des prolongements, que d’ailleurs ils n'’apportent pas, au parlage abondant .des philosophies mortes. Ils peuvent édifier des ombres de rêves sur des nuages de songes. Si haut qu’ils eroient aller, le télescope ironique du premier observatoire venu-saura leur envoyer l'expression de l'indifférence générale pour.leurs stériles travaux. Quand la:connaissance enfin achevée de l'infiniment petit permettra à la science d'aborder celle de l’infiniment grand, de cette science :surgira à temps la philosophie qui nous guidera dans ces régions aujourd’huiinaccessibles, et où l'esprit le plus ‘robusle prendrait inutilement le vertige. Lorsque nos successeurs en seront au point d'entreprendre cette exploration avec fruit, les métaphysiques actuelles seront mortes depuis longtemps.

Nous qui voulons le rêve sain et utile, plongeons les racines de notre idéal dans la réalité. Jusqu’à présent, les égoïstes.et les ignorants ontseuls fait montre d’idéalisme. Nenousiattardons pas à les désillusionner, laissons-les se coiffer magistralement de la couronne de carton doré qui fait les rois de maisons de fous, et allons résolument à la découverte des vérités de demain. Sur mille qui entreprendront cette conquête de l'avenir, et y trouveront la joie de l’esprit, un-seul, peut-être, reviendra chargé de glorieux butin. Qu'importe! puisque celui-là nous rapportera la part de mille. Son salaire de gloire ne lui sera payé que lorsque ses os seront en poussière. Qu'importe encore ! ‘puisque, ‘ainsi que les autres, il aura eu la joie de l’entreprise, et, n'en ‘eussions-nous retiré aucun avantage positif, ils n’en auraient pas moins travaillé, tous, éfficacement, à l’ennoblissement de l'humanité.

L'utopie ‘apparaît dans :la littérature sociale en même temps, non que les malaises sociaux, ils sont coexislants à toute-société, mais que leur mise-en lumière par une culture supérieure..Le premier protestataire contre l'inégalité. sociale et les:maux qu'elle entraine:ne fut assurément pas une victime de cette inégalité, mais un témoin.éclairé, personnellement désintéressé, à qui:précisément le loisir que lui donnait son‘indépendance permit de réfléchir sur ces maux. La protestation des victimes, quand l’oppression est devenue intolérable, se traduit par des révoltes toujours vaincues, tant que-ne-s'y est pas.associée la protestation des esprits éclairés et désintéressés sous la forme de l'utopie. C'est en ceux-ci que naît et s’incarne la conscience sociale. Elle se manifeste par une vue prochaine et locale, et ce sont alors des réformes, des améliorations, qui s’ensuivent. Apporte-t-elle un plan de rénovation qui entraînerait une subversion totale : elle n’est plus de son époque nide son milieu. Elle s’est trop extériorisée dans le temps et dans l’espace. Utopierelle restera, jusqu'à ce que les:faits:réalisent une partie de ses prophélies.

‘Gependant, il.est:à remarquer que, si opposée que paraisse Putopie :au concept social qui lui est contemporain, elle se rattache à lui; ou plutôt, elle lui demeure enchainée par des côtés.essentiels, qui. lui donnent une marque de date et de localité. Platon prend les :institutions de Sparte pour le modèle: de:sa république, d’où les poètes sont :bannis, mais non les esclaves, qu'il se garde bien d’affranchir. Thomas Morus, dans son Utapie, :se montre fils de l’Angleterre alors uniquement agricole. Campanella, dans sa Cité du soleil, révèle son état en proposant à la société l'idéal monastique.

Rabelais ne fait :pas-exception. La bonne compagnie, qui vivra en toute liberté dans sa joyeuse-et docte abbaye, est

mise à l'abri du besoin par une rente du prince, et le « fay ce que vouldras » n’existe pas pour ceux dont le labeur produira celle rente.

Si l’on passe aux utopistes modernes, on voit que leur époque, le moment même où ils écrivirent, les marqua d'un signe aussi caractéristique. Pour ne retenir ici que les plus géniaux, les plus novateurs, Saint-Simon et Fourier, on est frappé de l'influence que prit leur temps sur eux. Ainsi justifient-ils cette vérité que nulle pensée ne se crée, mais est la transformation par combinaison nouvelle des pensées qui la précédèrent et sans lesquelles elle ne se produirait pas. Saint- Simon et Fourier devaient donner comme point de départ à leur pensée le point d’arrivée de la pensée contemporaine. C’est parce qu'ils sont partis du connu pour aller à l’inconnu que leur recherche audacieuse n’a pas été vaine. Ils ont prolongé en esprit les réalités dont ils étaient les témoins informés et sagaces. Ils ont erré dans les espaces, certes, mais ils ont rapporté de leur course vagabonde des trésors qui nous sont à jamais acquis. Si leur utopie a son point de départ dans les faits ambiants, leur philosophie s’abstrait-elle au moins du temps et du milieu ? Saint-Simon ni Fourier ne sont pas contradictoires à ce point, et leurs principes philosophiques reflètent exactement les deux aspects essentielsde la pensée de leur temps. Le néo-christianisme qui encombre inutilement la doctrine du premier, et la fera sombrer sous la direction plus théologique que sociologique du père Enfantin, vient à l'heure où les jésuites triomphants soulèvent la protestation des esprits vraiment religieux et où s’ébauchent, en réaction, divers essais de rénovation du catholicisme. Le second emprunte sa philosophie à l’utilitarisme anglais élargi par le sensualisme du dix-huitième siècle, et en fait la base de tout son système. Tous deux sont, quoi qu'ils disent, des fils de la Révolution française, dont ils représentent les deux grands courants avec le même point de contact : une foi ardente, indéfectible, au progrès continu, indéfini de l’espèce humaine.

Saint-Simon émancipe la femme. Il en fait l’'égale, la complémentaire de l’homme. Pour lui, le couple est l'individu

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arfait, sans que l’homme ni la femme abdique sa person- P Ù q

nalité, au contraire. Cette vue d’avenir n’est pas encore vérifiée, dira-t-on, un peu légèrement. Pourtant le développement de l’ordre industriel, également prévu par Saint-Simon, nous montre un nombre croissant de femmes pour qui la famille n’est plus ni une protection ni une contrainte, puisque le salaire leur assure — à quel prix, hélas! — l'indépendance personnelle. Nous allons donc à grands pas vers la preuve que le génie de Saint-Simon n a pas été en faule. Il existe, d’autre part, un si grand nombre de femmes, — nombre qui va sans cesse en augmentant à mesure que l’instruction publique modifie l’éducation privée et générale, —

encore incorporées socialement à la famille et qui aspirent,

non point à en sortir, mais à y être libres, et même à être libres d’en sortir si la famille s’oppose au complet développement de leur personnalité. Sur ce point encore, la vue d'avenir de Saint-Simon se vérifie, et la preuve totale n’en est plus qu’une question d'années.

Les disciples de Saint-Simon, qui se recrutèrent dans l'élite intellectuelle de l’époque, connurent, grâce à lui, BEACE à ses indications, le sens de l’évolution industrielle qui s’annonçait à peine. Éclairées par son génie, leurs connaissances économiques, industrielles et scientifiques les mirent à même d'être les organisateurs du régime capitaliste qui domine et dirige aujourd'hui le monde industriel. Saint- Simon, on le voit, fit mieux que prédire l'avenir. Il donna l'impulsion première au mouvement d'association des intelligences et des capitaux, par lequel le dix-neuvième siècle a opéré dans les rapports sociaux une révolution sans précédent et sans équivalent dans l’histoire, et dont les conséquences sont incalculables. Sans méconnaitre les vices et les inconvénients du régime capitaliste, auquel l’égoïsme et la paresse d’esprit des dirigeants et des possédants refusent, seuls, le caractère transitoire qui est son essence même, — vices et inconvénients aggravés précisément par la résistance qu’opposent à l’évolution du régime les minorités, qui en sont les illégitimes bénéficiaires, — les esprits clairvoyants savent qu'il aura élé le moyen inévitable,

nécessaire, par lequel les producteurs accéderont .enfin à la vie sociale. |

Ici, nous saisissons la puissance de l’utopie, quand elle est formulée par 'un.cerveau qui-atpu devenirile récepteur de la pensée maitresse de-son temps, et la rendre plus grande au temps qui-suit le sien..L'utopiste.n'annonce pas seulement.les faits. Son action les prépare, el ses successeurs, .couvrant la France de chemins de fer et d'usines, les réalisent. Ils tracentle canal de Suez.et la révolution économique, de locale, devient mondiale, avec des répercussions qui changent en quelques:années toutes les conditions de Ja politique internationale. Le plus grand nombre, dont se préoccupa Saint- Simon, marche vers son amélioration matérielle et morale par un dur chemin ; mais il faut bien se dire que nul autre ne pouvait lui être ouvert. L'idée de l'association pour la production ne pouvait trouver sa première application par en bas. Quand le jour vient, c’est toujours les sommets qui sont éclairés les premiers. Mais déjà le soleil monte sur l’'horizon,; nulle partie de la plaine où gémissent les laborieuxne demeurera.dans l'ombre.

Fourier participe avec Saint-Simon aux progrès dont notre siècle a été letémoin. Par sathéorie de l'accord desindividus en qui l’'émulation se substitue à laconcurrence,.par sa métaphysique de l'intérêt bien entendu, par sa magistrale réhabilitation des passions, il concourt à une révolution morale parallèle à la révolution matérielle qu'annonce et prépare Saint-Simon. Celui-ci, d'ailleurs, rompt également avec le renoncement chrétien. Leur révolte contre la morale héréditaire est d'une telle qualité qu'elle ne fait pas un seul libertin. Elle n’affranchit que ceux qui sont dignes de la liberté. 3 à

Selon Fourier, nos passions ne sont nuisibles à nous et à autrui que parce que notre ignorance, ou bien les entrave dans leur essor légitime, ou.bien les laisse sans emploi utile. Harmonisons ces nécessaires mouvements de l’être humain au lieu de les opposer en nous et entre nous, et ils nous donneront la plénitude de la vie. Le plaisir ininterrompu devient une corvée aussi rebulante que le travail sans repos

comme sans variété. Les hommes de pur loisir sont forcément inintelligents dans le choix de leurs plaisirs, dans l'emploi de leurs passions. Ces passions sont purement mécaniques, la raison ne les règle pas. Ces plaisirs sont peu variés et, partant, plus sensuels que cérébraux. Nos sens se fatiguent et se rebutent plus vite que notre cerveau : aussi n’auronsnous de véritable jouissance dans nos plaisirs qu’autant que notre intelligence y saura introduire de la variété. Il en est de même pour nos travaux. Fourier observe fort justement que le même geste professionnel, rendu nécessaire à la pro- -duclion rapide.par la division à l'extrême du travail, amène des déformations physiologiques et même une dépression cérébrale. Alternons les travaux : l'hygiène et le plaisir y trouveront leur cempte en même temps que notre intérêt. Par la variété, transformons en plaisirs nos travaux, et nous serons étonnés: de.notre puissance de production et de jouissance. Cette. admirable leçon d'équilibre physique et mental donnée par Fourier : le travail devenu le plaisir et le plaisir ayant cessé d'être une.servitude, n'est-ce pas le programme de la vie normale complète! Voici, déjà agrandi et rendu plus pratique, le programme de Thélème qui se précise : nos pédagogues s’en inspirent, notre enseignement public, vaille que vaille, y puise des principes et des méthodes, qui se classent et se perfectionnent lentement : la piseine et-les jeux scolaires, l'atelier de menuiserie et les promenades, les colonies de vacances et les lecons de choses habituent l’enfance à cette attrayante variété dans les occupations utiles. L'idéal de l'homme, avant qu'il soit longtemps, se formera des sou- - venirs de lenfant, et le citoyen voudra réaliser, en l’adaptant àisa taille, la règle de vie de l’écolier.

Fourier avait au plus haut degré le sentiment de l’ordre en même temps que celui de la liberté. Ge double sentiment (contradictoire seulement pour les esclaves de l'arbitraire organique, qui.est.le despotisme, et de l'arbitraire inorganique, qui est la.licence) domine toutes ses combinaisons sociologiques idéales : l’homme peut devenir le directeur et l'utilisateur de ses.passions, il peut se gouverner lui-même, il le doit : voilà pour l’ordre. C’est dans les conditions

matérielles du bien-être qu’il trouve les moyens de se mouvoir de manière à satisfaire complètement ses besoins el ses passions : voilà pour la liberté. Comment établira-t-il cet accord? Tout individu est, selon lui, supérieur aux autres dans une branche quelconque de l’activité humaine. Tel est meilleur géomètre, et tel meilleur danseur. Loin de répugner aux hiérarchies, Fourier les multiplie, afin que chacun trouve la sanction de sa primauté dans le genre où il excelle et où, par voie de conséquence, il donne à l'humanité son maximum d'utilité. Il en crée, de ces hiérarchies, autant qu'il peut imaginer de modes de l’action et de la pensée. Les ambitions les plus dérégiées, les plus dangereuses naguère pour l’ordre et la paix de la communauté, sont par lui ainsi satisiaites en même temps qu’accordées. 1] laisse au pape sa tiare, et couronne le marmiton devenu un savant hygiéniste sous le nom de gastrosophe ; le bâton d’un chef de musique ne s'oppose pas au sceptre d’un monarque et ne lui est pas inférieur. Ne sourions pas : il y a là une image à la fois poétique et saisissante de la diversité dans l'égalité. A Pavenir de démontrer que celte leçon n'aura point été perdue. :

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