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LE SENS ACTUEL DE L'ÉVOLUTION SOCIALE

PJus elles y auront contribué, plus nous aurons de chances qu’il soit conforme à la réalité de demain.

On sait aujourd’hui que nul phénomène social n’est isolé, que nulle institution n'évolue à part. Nos croyances et nos mœurs, notre induslrie et nos arts, nos conflits de classes, de nalions et de races, nos codes, forment un tout dont chaque partie se rattache aux autres par une dépendance plus ou moins étroite. Telle découverte géographique cutraine des conséquences économiques, lesquelles entrainent à leur tour des conséquences politiques, morales et sociales ; et ainsi de suite.

Encore qu'il faille se défier des comparaisons, on peut dire avec Spencer que plus les sociétés, en se perfectionnant, acquièrent de ressemblance avec les individus des espèces supérieures, plus elles manifestent la solidarité qui lie tous leurs organes. Dans les sociétés primitives, chaque groupe, chaque famille est un organisme complet, mais rudimentaire et quasi-autonome. On pourrait, dans les peuples ainsi organisés, tailler des peuples indépendants qui vivraient de leur vie propre, comme vivent certains fragments d'animaux rudimentaires. L'organisme de nos civilisations est plus délicat. De même qu’on ne peut blesser un animal des espèces supérieures sans qu’il y ait réaction sur les autres parties non atteintes de l'organisme, de même toute modification sociale, toute perturbation en apparence insignifiante se répercute sur toutes les parties du corps civilisé et y produit “les plus lointaines conséquences.

Prenons un exemple dont nous sommes journellement frappés, car, par sa contradiction apparente; à maintes reprises, il a douloureusement ému certains partisans du développement pacifique de la civilisation : En même temps que le régime démocratique achève ses conquêtes dans l’ordre politique, le militarisme se développe dans toute l'Europe, et chaque frontière est aujourd’hui une forteresse. Mais est-ce le système militaire de l’ancien régime, où une nation de vingt-cinq millions d'hommes sc gardait ou même faisait des conquêtes avec une armée de cent mille soldats ? Non, quelque réveil apparent de barbarie qu'attestent Îles

budgets de guerre toujours croissants, on est forcé de reconnaître l'influence de la démocratie sur la constitution même des armées modernes, où, sauf les cadres, il ne se rencontre plus de militaires professionnels. L'égalité pour tous du service militaire, en même temps que les réductions successives de la durée de ce service, tendent à faire des armées européennes des gardes nationales, excellentes pour la défense territoriale, mais de moins en moins aptes à la guerre de conquête. Pour un temps, les citoyens se militarisent, mais on prévoit déjà l'instant où, logiquement, c'est les armées qui se civiliseront. Osera-t-on, alors, faire de ces forces, devenues conscientes, l'instrument des ambitions des uns ou des rancunes des autres, et ne trouvera-t-on pas dans -Ja notion du droit des nationalités, désormais entrée dans le cerveau de chaque peuple souverain, une protection suffisante pour chaque frontière !

Il faut signaler aussi une autre conséquence, heureuse pour l'avenir, de l'excès actuel de mililarisme. Sans l’armée, que d'hommes eussent vécu toute leur fie dans l'étroit et rudimentaire cercle d'activité et de solidarité que constitue le village! Le soldat revient au pays avec d'autres mœurs, de nouveaux goûts, des aspirations jusqu'alors comprimées. I n’y restera pas longlemps, dans ce petit groupe où il ne trouve pas de quoi satisfaire l'individu nouveau qu'il est devenu. il fuira vers la ville, vers un cercle d'action plus étendu; il y complétera son acquis social. Que sil reste au village, ce sera non pour se plier aux mœurs anciennes, mais pour les modifier et les rapprocher de la vie normale des sociétés en marche vers plus de civilisation, c’est-à-dire:vers plus de bien-être. è Ë

Qu'il reste ou qu’il émigre, dira-t-on, cet homme nouveau aura contracté des besoins qui lui seront des souffrances. Eh ! toute satisfaction n'est-elle pas payée d'une souffrance! I rapportera au pays les vices des grandes villes, cela est inévitable. Mais il rapportera aussi un cerveau préparé à recevoir, sinon en lui-même, du moins dans sa très proche descendance, un enseignement d'hygiène physique et morale ; et cet enseignement, de degré en degré, finira par transformer

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en passions uliles les vices dégradants du primitif, ivre de son contact avec la civilisalion et qui forcément n’a pris d'elle, au premier abord, que ce qui était le plus à sa portée, c'est-à-dire le mauvais et même le pire.

On voit, par cet exemple indiqué sommairement, quelle solidarité étreint les diverses parties du corps social et les phénomènes qui les manifestent. Il va donc de soi qu’on ne peut songer à réformer ou à transformer l’une quelconque de ces parties, non seulement sans les connaître toutes dans leurs caractères propres et dans leurs points de contact, mais encore sans être préoccupé de l'influence qu’aura sur les autres institutions la réforme, la transformation ou la suppression de l’une d’entre elles.

Toutes ces précautions étant prises, dans et sens peul-on formuler utilement un idéal social ? Évidemment dans le sens de la plus vive aspiration de l’humanité. Cette aspiration est d'apparence complexe. Il faut savoir la ramener à l’unité. D'instinct, humanité cherche la sécurité ; ce besoin de sécurité la fait conservatrice. Mais elle veut aussi le bien-être ; et ce besoin de bien-être la rend novatrice. Si donc on parvient à lui démontrer que les formes sociales ne sont pas éternelles, qu’elles sont faites pour l’homme et non lui pourelles, qu’enfin leur organisation actuelle diminue de jour en jour les chances de sécurité, elle deviendra volontiers révolulionnaire.

L’insécurité actuelle ne peut être niée ;' elle est la caractéristique même de notre régime de transition. Les économistes eux-mêmes, sciant là encore la branche sur laquelle ils reposent, tirent argument de cette insécurité contre le socialisme en démontrant que Paccumulation capitaliste, si elle fait: des classes, ne fait pas des castes, puisque la richesse ne séjourne pas plus de trois ou quatre générations dans une même famille. Ce cireulus bourgeois suffit à les contenter. Du moment qu’il y'a roulement dans l'injustice et dans l’inégalité, leur sentiment de la justice et de l'égalité se déclare satisfait:

Ceux qui font de la sécurité sociale là somme dès sécurités personnelles ont le droit d’être plus exigeants; la misère: du petit-fils ne les console pas dès rapines de l’aïeul. Ts ne‘la

considèrent ni comme une indemnité ni comme une rançon, car si l’avarice de l’un créa une fortune que la prodigalité de l'autre dissipe, on ne voit pas en quoi ces deux vices, également méprisables, profitent à l'humanité. L'argent volé par l'aïeul aux laborieux ne sera pas rendu aux laborieux par le petit-fils prodigue, mais servira à augmenter la démoralisation publique, non seulement par le scandale d'une richesse mal employée, mais encore et surtout par l’œuvre de dépravation que cet argent accomplira sur ceux qu’il aura seulement effleurés. Non, le fils prodigue ne rend pas à la société les millions du père avare. Ce n’est pas au travail, ni à l'art, ni à la science qu'il consacre cet or acquis par droit de naissance ; il ne connaît que le travail louche des parasites, il calque sur eux, sur leur abjection, tout le reste de l’humanité ; il n’encourage en fait d’art que Îles poses lascives des danseuses, et à la science il ne donne que son corps délabré à soigner. Ses libéralités sont pernicieuses : elles provoquent un malsain pullulement d'escrocs, de filles et d'en: tremetteuses.

La sécurité sociale ne peut donc se trouver que dans la solidarité des membres utiles de la société. C’est aux œuvres de production que la solidarité doit s'exercer; de même que, par leur moyen, la richesse publique s'accroît, de même leur but est de donner à chacun la garantie qu’il aura sa part de cette richesse. Cette garantie, les possédants, qu'ils travaillent ou non, la trouvent dans le système des actions et des obligations ; les risques mêmes que pourrait courir leur capital sont atténués par le système des assurances. [1 faut que l’ordre social trouve de semblables garanties pour les producteurs que l’organisation actuelle a séparés du capital. Par quel moyen le régime capitaliste donne-t-il de telles yaranties à ses bénéficiaires? Par la pratique de l'associalion, qui implique solidarité. Le socialisme, donc, en étendant ce moyen à tous les producteurs, ne remonte point le courant des faits actuels ; il suit leur mouvement et les fait servir à tous au lieu d’en laisser le bénéfice à la minorité. Et c'est, par suile, dans l'association intégrale, avec ses garanlies contre les risques de toute nature, que les producteurs

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