‹ L'idéalisme socialChapitre 17 sur 96 · LE SENS ACTUEL DE L'ÉVOLUTION SOCIALE DD · texte numérisé non relu

LE SENS ACTUEL DE L'ÉVOLUTION SOCIALE DD

trouveront la sécurité qui leur fait de plus en plus défaut.

Mais l’homme ne vit pas seulement de pain. Si l’association devait correspondre à une diminution de liberté pour l’individu, et si l’individu devait s’incorporer passivement à une sorte de machine sociale, bon nombre d’entre les meilleurs préféreraient l’indépendance affamée à cette situation humiliante de rouage abondamment graissé, mais graissé à heure fixe. On aura beau objecter que la substitution de la machine à l’outil oblige les producteurs à subir une étroite discipline industrielle, et que le socialisme, qui n’a pas créé cette discipline, ne pourra pas davantage la supprimer, puisque c’est grâce à elle qu'ils se procureront abondance et loisir ; 1l n’en demeurera pas moins que l’homme veut être libre et qu'un rouage, si bien graissé qu’il soit, n’est pas libre. La question sociale repose sur la question économique, mais la question économique n’est pas toute la question sociale, qui est la question mêmé de la satisfaction complète de l'individu dans tous ses désirs, autant qu'il peut trouver en lui-même et dans l'effort combiné de ses semblables les moyens de les satisfaire. Il est entendu que la liberté n’est pas la faculté donnée ou reconnue à chacun d'agir à son caprice,: fût-ce aux dépens de ses voisins. Une telle conception de la liberté est la négation même de la liberté. Le « fay ce que vouldras » doit devenir la devise de l’humanité, parvenue dans son ensemble à l’état conscient, mais seulement lorsque chacun saura ne rien vouloir qui soit contraire à l'intérêt de tout ou partie du corps social; c’est-à-dire lorsque la conscience, développée en chacun de nous, y aura établi des sanctions intérieures assez puissantes pour se substituer sans péril aux sanctions extérieures. [l faut bien que les plus impatients amis de la liberté absolue en conviennent : un tel état de perfection individuelle et sociale est en notre temps le privilège douloureux d'une infime minorité. Il faut bien encore qu'ils conviennent de ceci : cette élite intellectuelle et morale peut résister à la persécution qu’exerce nécessairement la masse contre elle; mais elle ne résisterait pas à une poussée de cette masse soudain privée des sanctions extérieures qui la soutiennent autant qu'elles la contiennent.

Fournière. — Idéal. soc. 3

La loi est donc aujourd’hui et devient chaque jour davantage une garantie de liberté, à mesure qu’un plus grand nombre de citoyens concourent d’une manière de plus en plus consciente à faire œuvre de législation. Egalement, l'association est aujourd’hui et tend à devenir davantage une garantie de sécurité à mesure qu'un plus grand nombre de producteurs y participent. Aussi, nous pouvons prévoir un temps où l’état conscient sera celui de lunanimité, et où par conséquent les sanctions intérieures se substitueront aux sanctions extérieures ; de même nous pouvons prévoir un temps où l'association des efforts et moyens de production

nous aura faits si riches de toutes les choses aujourd’hui appelées marchandises que, l’abondance leur OÔtant toute valeur relative, chacun pourra user de ces produits sans “aucune limite que celle même de ses besoins éclairés par sa raison. On voit de reste, sans qu’il soit besoin de passer ici en revue les autres formes sociales, comment serviront réciproquement à leurs fins respectives l’évolution de la liberté et l’évolution de la propriété ; comment une augmentation de sécurité concourra à donner plus de liberté, et comment une augmentation de liberté favorisera les initiatives utiles à l'accroissement de la puissance matérielle de l’humanité. Cet échange vivifiant, que chaque progrès rendra plus efficace, en même temps que plus actif, peut ouvrir au. rêve éclairé par la science les plus magnifiques perspectives. À mesure que, pénétrant la loi de solidarité des phénomènes sociaux, l'esprit humain s’élèvera davantage aux vues d'ensemble génératrices d'efforts utiles vers le mieux, la loi de solidarité des individus se féra mieux connaître: toute pensée sera réellement un acte en préparation, et non plus le miroir brisé où se reflètent en désordre les ruines du ‘passé et les constructions du présent. Voir l'avenir, ce sera le faire.

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