LE COLLECTIVISME
d'existence, — les collectivités d'actionnaires n’étant pas des entités ni des accumulations de matériel, mais des groupements d'hommes possédant individuellement des moyens d'existence, — un troisième élément, non moins incontestable au point de vue même du droit écrit actuel, peut être introduit pour aboutir à la solution : il suffit, par des lois sur l'héritage, de donner à la propriété actuelle un caractère viager. Ces moyens, que l’État pourrait employer pour l’incorporation de la propriété capitaliste au domaine commun, ne seraient, qu'on le sache bien, ni une sorte de rachat que rien ne justifierait, ni une atténuation des droits imprescriptibles de la société ; ils seraient simplement une mesure d'ordre publie, inspirée par le désir de ne pas frapper des hommes dans des moyens d’existence que leur assura une injustice sociale, dont ils ne portent pas personnellement la responsabilité, mais néanmoins de mettre fin au privilège dont ils jouissent indûment; et l’adoplion de cette mesure serait naturellement subordonnée à Pattitude qu'ils auraient vis-àvis de la société, résolue à mettre un terme à ce privilège.
Pour ce quiest de la catégorie des capitalistes individuels, ou patrons, il y aurait nécessairement à distinguer entre ceux qui, par leurs proprescapitaux ou par des commandites conservant le caractère patronal dans son intégralité, dirigent et exploitent des entreprises, où le machinisme et la division du travail ont rendu nécessaire la coopération d’un certain nombre d'ouvriers, — et ceux qui sont plutôt des artisans parvenus au patronat. Parmi les premiers on peut compter les grands propriétaires agricoles, les armateurs, les usiniers et manufacturiers, propriétaires de grands magasins, négociants, banquiers. Parmi les seconds peuvent se placer les moyens et petits propriétaires agricoles, les boutiquiers, les patrons de la petite industrie. Les premiers ont des connaissances professionnelles et un esprit d'initiative développé par l’exercice de l’autorité. La société ne peut songer à se passer de leurs services. Mais s'ils sont utiles, . indispensables même, en tant que chefs de travail, il n’est pas du tout nécessaire qu’en qualité de patrons ils annexent au produit de leur travail personnel une part prélevée sur le
produit des ouvriers qu'ils emploient. Leur domaine peut donc, par les moyens indiqués ci-dessus, être repris par la collectivité, dont ils deviendraient les représentants, et devant laquelle ils seraient responsables. Les seconds, au regard de l'idée de justice, n’ont pas plus de droits que les premiers au patronat. Mais si l’on tient compte que la justice est l'harmonisation de toutes les formes de la nécessité, il faut bien reconnaitre que la petite propriété industrielle et agricole n'est pas à un plan d'évolution qui permette sa mise en valeur au moyen de la coopération par grandes masses exerçant leur activité sur un outillage mécanique perfectionné. Le devoir de la collectivité n’est donc pas d'’incorporer en bloc à la propriété sociale ces moyens sporadiques el simples de production, mais de faciliter leur transformation sans qu’elle donne lieu, comme il arrive aujourd'hui, à des crises qui causent le plus grand dommage aux producteurs attachés à la petite industrie et à l’agriculture primitive. D'une part, la participation des ouvriers aux bénéfices : d’autre part, l’action solidariste des syndicats professionnels, peuvent être des moyens actifs d'évolution; et ces moyens joints à l'essor que prendrait l'esprit d'invention, débarrassé des entraves que lui opposent l’avidité capitaliste et linstincuf misonéisme des ouvriers, permettront rapidement aux industries où la main-d'œuvre domine encore de se transformer en industries mécaniques, où la coopération est la règle et la condition essentielle de fonctionnement. Pour ce qui est du commerce, s’il est une catégorie économique qui présente les caractères d’un service publie, c’est bien celle-là. Déjà les coopératives de consommation, qui vont sans cesse se multipliant, modifient dans le fond et dans la forme cette fonclion intermédiaire. Bientôt, les Communes pourront, dans le cadre des grands magasins, suivre et perfectionner le modèle indiqué par les sociétés coopératives ; car 1] vient toujours un moment où les progrès, réalisés par les groupements libres, sont si évidents et si généraux, s'imposent avec Lant d'autorité par les services qu'ils rendent, qu'il faut leur donner une extension qui réponde aux besoins mêmes qu'ils ont suscilés. Toules nos instilu-
tions d'État ont été, à l’origine, des institulions privées, dont l’extension a, pour ainsi dire, nécessité la nalionalisation, c'est-à-dire la transformation en services publics.
Le colleclivisme peut seul combiner et harmoniser deux nécessités exprimées chacune par un sentiment correspondant. D'une part, il tient compte des faits contemporains, des institutions existantes et des phénomènes, et de la mentalité que ces faits et ces institutions déterminent ; tout cela le rattache à l'individualisme. D'autre part, il constate et utilise la faculté toujours croissante qu’acquiert la société d'agir sur son propre développement à mesure qu'elle se connait mieux ; cela le fait solidariste. L'économie politique a trop insisté sur la première de ces nécessités et l’a trop exclusivement indiquée comme la seule qui domine les rapports humains; science étroitement réaliste, elle a trop glorifié l’inconscient mécanisme qui résout en une précaire harmonie générale les antagonismes particuliers, et trop ignoré que les associations pour la lulte, qui se forment à l’aveugle et se combattent dans la nuit, produisent, totalisées, une insolidarité et une insécurité générales. De même que le capitalisme sépare le producteur du produit, l'économie politique, science du capital, ignore l’homme dans le producteur et ne garde ainsi, pour le sociologue, que la valeur d’une statistique, puisque, quand elle se mêle de formuler des principes et des lois, elle exprime la liberté des actions de l’homme par la fatalilé du mouvement des choses.
Il est temps que la solidarité des efforts humains prenne conscience d'elle-même, de sa force dans le passé et de sa puissance dans l'avenir. Pour cela, il faut cesser de considérer la solidarité comme une pure opération de l'esprit, comme une conceplion métaphysique qui ne peut en rien dominer les rapports économiques ni les rattacher aux autres
rapports sociaux, comme une leçon d'école destinée à demeurer purement verbale ct qu'on fait enseigner, par acquit de conscience encore moins que par habitude prise, à des gens qui ne la pratiqueront point par des gens quine Font pas davantage pratiquée. Il faut qu'on note les manifestations de jour en jour plus perceplibles du phénomène de la solidarité dans l’ordre économique, où il détermine une ascension continue vers un meilleur élat social; et dans cet état cependant les avantages individuels sont encore aujourd'hui répartis en raison inverse de Peffort accompli. Il faut qu’on prouve qu'il n’y à pas antagonisme organique, et surtout essentiel, entre les intérêts et les sentiments de l'individu et ceux de la collectivité ; que les prétendues conquêtes de tel ou tel individu sur la collectivité ont été le résullat d’un effort collectif dont cet indiviau, le totalisant, a été le bénéficiaire unique ; enfin, que la lutte pour l'existence n’a pas, dans la réalité, de caractère simpliste et absolu, qu'elle perd le caractère individuel pour revêtir le caractère collectif, et ainsi tend à se résoudre finalement en solidarité, et qu’elle n’est pas le monstre inconscient ct bienfaisant devant lequel se prosternent les adversaires de toute organisation volontaire et réfléchie de la solidarité dans le domaine économique.
Est-il nécessaire de montrer que le tissu social sur lequel sont brodées d’or et de soie les richesses des uns, et d’un vulgaire et terne coton les misères des autres, rend solidaires tous les fils dont il se compose; et que, par conséquent, l’enseignement de la solidarité ne devrait pas être un chapitre de morale scolastique, bouche-trou vaille que vaïlle des religions tombées en désuélude, destiné seulement à adoueir un peu les procédés barbares de la lutte pour l'existence ? Oui, cela est nécessaire, puisque la morale enseignée est malheureusement une règle de pure conduite individuelle, et qu'à ce titre elle se garde bien de critiquer les conditions économiques générales qui rendent la règle inapplicable, ou font que quiconque veut quand même s’y conformer est vaincu d'avance par ceux qui ne s’y conforment pas. Cette abdication sociologique de la morale a pour résultat de rendre presque inutiles les efforts que dispersent des milliers de philan-
thropes en des œuvres de sauvetage local et particulier. Respectueux du fait économique et social général, qui engendre les misères au soulagement desquelles ils se sont voués, on les voit courir, insuffisants infirmiers, sur le vaste champ de la bataille sociale et ne ramasser qu’un nombre infime de blessés. En vain ils se spécialisent pour ramener les voleurs au respect de la propriété et les prostituées à la pratique de la vertu, pour combattre l’alcoolisme et la mendicité, pour hospitaliser les vieillards, secourir les veuves ct élever les orphelins : cette division du travail est impuissante à tarir l'océan d’iniquités et de misères ; la tâche est au-dessus de leurs forces, sinon de leur courage, et le seul salut auquel s’emploient véritablement les philanthropes est le leur propre. On ne peut pourtant les laisser s’enorgueillir de leur si peu efficace besogne, surtout lorqu'on les voit l’opposer à l’œuyre de transformalion sociale, qui seule peut mettre fin aux maux qu'ils tentent de soulager, et qu’on les entend nier toute réforme d’ensemble comme entachée d’utopie ; car il est dans l’ordre que les sauveteurs individuels, opposés à tout sauvetage social, soient des conservateurs au sens le plus complet du mot. Si bien qu’on se demande s'ils ne regretteraient pas une disparition du mal, qui rendrait inutiles leurs vertus.
En somme, l’extrême richesse et l'extrême misère sont solidaires ; la spéculalion heureuse, qui crée les parasites d’en haut, a pour contre-partie les ruines, les découragements et les perversions, qui créent les parasites d'en bas ; le luxe de l’un est fait du dénuement de l’autre, la luxure du riche sollicite la prostitution de la pauvre, tout coup de Bourse a pour répercussion un cambriolage, toute pléthore ici produit là de l’anémie. Que disparaisse le parasitisme doré et le parasitisme en haïllons disparaîtra, non seulement parce que ces deux produits ont une même cause malériélle, mais parce qu'ils ont des conditions ét des conséquences morales identiques. Comme le dit si excellemment M. Tarde, les choses étrangères ne s'opposent pas les unes aux autres, mais des ‘choses semblables qui diffèrent, mais des extrêmes de même origine, dont, ici, l'identité s'établit par un commun critérium moral : l’égoïsme.
Le développement du phénomène de solidarité dans le domaine économique a été étudié dans les chapitres qui précèdent. Il faut pourtant y insister de nouveau, et démontrer jusqu'à l'évidence que, à mesure que s’étend le domaine de l’activité industrielle, les moindres mouvements de cette activité ont leur répercussion jusqu'aux points les plus extrêmes du domaine, et aussi dans les modes d’être ou d’agir de l'humanité qui paraissent avoir le moins de rapport avec l’état économique. Tout le monde connaît cet exemple, bon cependant à rappeler ici, de la manufacture anglaise poussant par tous les moyens possibles l’Inde à la production du coton. L'Inde fournit le textile demandé et négligea la culture du riz. Naturellement, les cantons agricoles de l'Inde furent affamés. D'une part l’inorganisation morale du capitalisme, d'autre part la rareté des moyens de communication et de transport, firent que la disette causa la famine. Dans les pays d'Orient surtout, qui dit famine, dit mortalité. La mortalité amena le choléra. En même temps, la surproduction de l'Angleterre écrasait les cotonniers français et provoquait chez nous une crise, qui délermina pour la masse ouvrière un chômage débilitant, et en fit une proie facile pour le choléra importé d’Asie. Aux temps primitifs de la production industrielle, les marchés étaient isolés les uns des autres; un accident économique avait de brèves limites non seulement d'espace, mais encore d'espèce. On comprend qu’il n’en soit plus ainsi de nos jours, où nul peuple, fût-il le plus éloigné de nous par la distance et par les besoins, n’est le consommateur exclusif de sa production, ni le producteur exelusif de sa consommation. Que cette solidarité ne se manifeste pas seulement par les crises et les désastres de tout ordre qu’elles causent, cela est évident; mais il est non moins évident que les répercussions heureuses de toute conquête sur la nature n'agissent que faiblement sur ceux-là mêmes qui ont été les soldats de celte conquête.
Les antagonismes économiques ne contredisent donc pas la solidarité entre les multiples agents de l’activité humaine; au contraire ; ils la confirment ; ils ne peuvent d’ailleurs se manifester que par des actes, réfléchis ou non, volontaires
ÉVOLUTION DES ANTAGONISMES EN SOLIDARITÉ gi
ou non, de solidarité. Les antagonismes individuels entre producteurs ne se produisent sous forme de concurrence que si ces producteurs se livrent à des opérations similaires : un épicier n’est pas le concurrent d'un boucher, ni un terrassier celui d’un charpentier. Ces antagonismes, si violents qu’ils soient parfois, se transforment cependant en solidarité volontaire et réfléchie pour la lutte contre le concurrent commun, ou contre l'acheteur, c'est-à-dire contre le semblable ou contre l’opposé. Les concurrents s'unissent alors pour réclamer des droits de douane, pour imposer leur prix à leur clientèle, pour résister aux baisses de salaire que veut imposer le patron, ou pour exiger de lui un meilleur salaire. D'autre part, la transformation capitaliste de la propriété rend solidaires les copropriétaires des entreprises industrielles et de transports, en même temps que le groupement par masse des salariés dans ces entreprises résout leurs antagonismes particuliers en solidarité pour la défense du pain quotidien. De plus, les entreprises capitalistes étant, ainsi que nous l'avons exposé plus haut, possédées par des propriétaires associés qui ont confondu leurs intérêts et réparti leurs capitaux dans le plus grand nombre d’entre elles, il arrive ceci, que des industries, qui n’ont entre elles aucun rapport, mais sont'dirigées et exploitées au profit des mêmes individus, deviennent étroitement solidaires. Du côté des salariés que ces entreprises occupent, il s’opère un mouvement identique, sous forme de syndicats fédérés professionnellement, puis, au moyen et sous le couvert des Bourses du travail, interprofessionnellement.
Ceci nous amène aux antagonismes collectifs. Car, ces cercles de solidarité opposés les uns aux autres, tout en ayant une parlie de leur cireonférence inscrite l’une dans l'autre, se manifestent par des antagonismes, comme toutes choses identiques dans leur origine, leurs moyens ou leur destination. La conscience que prennent les individus et les collectivités de leur identité réciproque, et non antagonique, sur un ou plusieurs points, les porte à s’unir contre ceux d’identilé antagonique, unis pour les mêmes motifs. Des conditions ethniques et de commune origine, de fortes disciplines,
Fournière. — Idéal. soc. 1
religieuses et sociales, groupent des individus qui n'ont
d'identité non antagonique que sur certains points, et que leur identité antagonique oppose les uns aux autres sur certains autres points. Ainsi, il y a, sauf exceptions extrêmement rares, accord absolu entre les ouvriers et les patrons français sur le sentiment de la patrie, qui est le sentiment de
l'identité nationale. Il peut encore y avoir accord entre eux
sur le terrain religieux ou de la négation religieuse ; mais,
ici. l'accord est moins général et ne se fait, pour ainsi dire, ;) O , ï)
que par option individuelle. Il y à au contraire antagonisme sur le terrain économique, même de la part des ouvriers qui ne considèrent pas le socialisme comme un moyen d'émancipation, même de la part des patrons qui ne s'associent pas à la lutte contre le socialisme, entre tous les ouvriers mus, sinon par le sentiment, du moins par l'instinct de classe, et tous les patrons déterminés par des mobiles identiques. Sans
abdiquer rien de leur patriotisme ethnique et politique, les
ouvriers français seront donc, sur le terrain économique, solidaires des ouvriers étrangers, et les patrons français des patrons étrangers.
Ainsi que Karl Marx l’a fortement exprimé, la lutte des classes est la trame même de l’histoire des nations ; elle donne la raison initiale, sinon unique, de toutes leurs révolutions. A de certains moments, le sentiment de classe peut devenir si puissant qu’il domine et efface le sentiment national, même lorsque ce dernier sentiment est renforcé d’un lien
religieux, qui oblige tous les membres de la nation; l'on
voit alors le parti le plus faible, la classe en péril, appeler
Fétranger pour conserver ou rétablir sa domination sur la
elasse opposée. Ces appels à l’étranger sont généralement faits par ie parti aristocratique, qui est toujours et partout le moins nombreux, et qui a plus à perdre à une défaite que le parti démocratique. Comme, à notre époque, les frontières s’abaissent graduellement pour livrer passage à un échange eroissant, et sans cesse multiplié, des produits de la pensée et de l’industrie, la solidarité organique des classes prend conscience d'elle-même dans un nombre de cerveaux incessamment accru; les différences et les oppositions ethniques,
historiques, religieuses, des peuples mis en contact et en pénétration mutuelle par ce perpétuel échange d'idées et de marchandises, s’alténuent graduellement, et l’on peut prévoir leur disparition à un moment donné. Restent les causes économiques de conflits : il ne faut pas croire qu'étant les plus fondamentales et les plus anciennes, l'éternité leur soit promise plus qu’aux autres formes d'opposition entre les groupements nationaux. Ces causes n’engendrent déjà plus, dans l'Occident européen, que des guerres de tarifs doua- niers ; queseront-elles, quand elles ne seront pluscompliquées et aggravées par les causes contingentes dont on prévoit la disparition ? lei encore, le développement capitaliste intervient pour atténuer les causes économiques de conflits internationaux et pour en préparer la suppression, puisque le capital devient de plus en plus international ; en même temps qu’il étend son cercle de solidarité dans les pays européens et américains, 1l travaille à rendre identiques les conditions de la production sur tous les points où il exerce son action, et, par voie de conséquence, il contraint à la solidarité les travailleurs de tous ces pays. Cela ne veut pas dire que tout danger de conflagration Internationale soit désormais écarté. Telle nation, gênée dans son développement colonial et enfermée, politiquement etéconomiquement, dans sesétroites limites européennes, peut voir dans une guerre heureuse un moyen d'élargir les limites où elle risque d’étouffer ; telle nation, mutilée par une guerre malheureuse, peut rêver une revanche qui la rétablisse dans son intégrité; telle nation, opprimée politiquement et socialement par une autre nation, peut aspirer à son autonomie reconquise les armes à la main ; mais on n’en peut pas moins constater que ces cas de conflit sanglant, qui résultent presque tous d'une protestation agissante et vivante du droit des collectivités à disposer librement de leurs destinées, sont moins nombreux et moins fréquents qu'aux époques disparues, et ne sont que des survivances sporadiques du régime de force qui caractérisa ces époques. x :
On ne peut donc le nier, il y a une tendance dans le monde, parvenu au point de développement où nous le
voyons, à substituer les solidarités de classe, suscitées et entretenues par l'état de lutte, aux solidarités nationales, qui tendent à être de moins en moins menacées. Il faut cependant reconnaître que ces solidarités ne sont pas encore absolues, et ne s’étahlissent pas sur un plan idéal uniforme, mais sur le terrain accidenté des réalités. Aussi voit-on, dans une même nation, et on les verra sans doute encore longtemps, des points de solidarité ‘entre les classes antagoniques. En face d’un tarif prohibitif, par exemple, on verra demain comme on les voit aujourd’hui les ouvriers et les patrons d'un pays, solidarisés contre l’industrie similaire, ouvriers et patrons également unis, d’un autre pays. De même, il se produit des antagonismes de nationalité entre individus et groupements d’une même classe, lorsque les patrons d’un pays font appel à la main-d'œuvre étrangère, et réduisent au chômage ou aux bas salaires leurs compatriotes ouvriers. Il va de soi que la classe dominante à intérêt à entretenir cet antagonisme, non seulement parce que, le travail étant considéré comme une marchandise, cet antagonisme se traduit par une concurrence matériellement avantageuse pour elle, mais encore parce que cet antagonisme la protège, tout en retardant l’entente de classe des travailleurs.
Mais, de même que les cercles de solidarité ethnique et politique qu’on appelle des nations tendent de plus en plus à cesser d’être antagoniques, à mesure que mille intérêts enchevêtrés les font solidaires, et aussi que la raison leur montre mieux l'inanité de telles querelles où se passionnèrent nos aïeux, — de même les cercles de solidarité économique opposés tendent à cesser un jour d’être antagoniques, c’est-à-dire à se réduire à l'unité. Déjà, répétons-le encore, les formations capitalistes cessent de se combattre et se solidarisent, dirigées par des hommes dont les intérêts sont attachés à chacune de ces formations, et la tendance à l’unité capitaliste a pour parallèle la tendance à l'unité ouvrière. Du jour où cette fédération des républiques aristocratiques de l’industrie et des transports se sera démocratisée par le collectivisme, la solidarité économique générale cessera de
se traduire par des conflits. Ainsi, le capitalisme établit luimême le cadre et le modèle du tableau de l'avenir, et l’on peut dire, précisant iei la pensée saint-simonienne, que le capitalisme est du socialisme en puissance. C’est par des antagonismes locaux et particuliers que le capitalisme a assuré son hégémonie générale; il a préparé les solidarités auxquelles oblige cette hégémonie et qui mettent graduellement fin à ces antagonismes, non seulement dans les limites de chaque nation, mais internationalement. C’est donc à tort que la lutte pour lexistence, la concurrence, est présentée comme une condition éternelle de développement économique et social, alors qu’elle n’en est qu’une condition transitoire, déjà en voie de disparition.
La solidarité s’est d’abord manifestée par des antagonismes entre identiques; ces antagonismes se résoudront finalement en harmonie par l'association de tous les efforts, et par une réparlition plus équitable du fruit de ces efforts.
Le collectivisme étant une systématisation éclairée et volontaire de la solidarité, en même temps que la résolution de fait des antagonismes économiques collectifs en solidarité générale, il ne peut que satisfaire le besoin d'égalité, mani- festé d’autant plus impérieusement que se développe davantage la démocratie. Seul, d’ailleurs, il peut réaliser le décret d'égalité civile et politique, que l'inégalité économique infirme encore. L'homme qui ne possède pas, — et nous avons vu qu'en régime capitaliste, est non-possédant quiconque est obligé d’aliéner la force de ses bras et de son cerveau, et de les incorporer à la propriété d’autrui, — compte pour bien peu de chose au point de vue civil et civique; sauf pour supporter sa part, et quelque chose de plus, des charges publiques. Comment, en effet, le citoyen mesurera-t-il le degré d’iniquité que contient l'impôt indirect, si l’homme est
192". LA PROPRIÉTÉ IDÉAIS
forcé de donner tout son effort cérébral au gain du pain quotidien ; ou si, plus simplement, son intelligence a été laissée en friche, ou, ce qui est pis, cultivée par ceux qui profitent de celte iniquilé et s’y associent ? On lui dira : tous les Français sont égaux devant l'impôt, tous les Français doivent également à la patrie le service militaire, et le mot lui masquera la chose : il ne croira pas payer au fisc plus que le riche, puisqu'il ne paie qu’en raison de ce qu’il consomme ; et il ne croira pas être plus asservi à la loi militaire que le riche, puisqu'il voit celui-ci passer également par la caserne. La raison dit pourtant le contraire : elle montre que des trente ou quarante francs de revenu quotidien du riche, l'impôt de consommation n'affecte que le tiers ou la moitié de cette somme; alors que, des cinq francs de salaire de l’ouvrier, quatre francs étant convertis en nourriture, les
quatre cinquièmes de ce pauvre budget sont soumis au pré-
lèvement fiscal ; elle montre pareillement que le service militaire, le plus souvent réduit au minimum grâce à des diplômes obtenus à cette fin, imposé au fils dit de famille — admirez ce terme qui voue à une sorte de bâtardise linguistique le prolétaire! — n’enlèvera pas à ladite famille un grain de son dessert, tandis que la famille ouvrière, privée d’un de ses soutiens, ne dinera peut-être pas tous les jours que le jeune gars passera au régiment. Celui que lèsent ces inégalités, et tant d’autres, est pourtant, comme citoyen, le maitre de changer ces choses ; il a son bulletin de vote, qui le fait souverain en matière de législation; mais tant qu’il demeure dans son ignorance, il ne peut en faire que l’instrument de sa servitude et de son abaissement. Combien de temps s’écoulera encore avant que la masse s’émancipe du sophisme de l'égalité, et reconnaisse enfin cette vérité si simple : qu’en régime d’inégalité économique toute la loi d'égalité civile, pénale et civique, risque de n'être qu’une aggravation de l'inégalité ? +
Il est juste, pourtant, de reconnaitre que, si les nonpossédants ne sont pas encore parvenus, dans leur masse, à exprimer eette notion, ils en ont tout au moins l'instinct. S’embarrassant fort peu de théories, et poussés par le même
mouvement de défense vitale qui ruait jadis les canuts lyonnais à la destruction des métiers de l’inventeur Jacquart, ils n’ont cessé de réclamer ce que les économistes libéraux, scandalisés, appellent des privilèges, et qui ne sont en réalité que des correctifs sociaux nécessaires à pallier les désastreuses conséquences d’une trop grande inégalité de situations. C’est ainsi que, se tenant sur le terrain étroit mais solide de leurs intérêts matériels, les ouvriers anglais, depuis trois quarts de siècle, ont obtenu, des partis qu’ils servaient ou qu'ils terrorisaient, une législation d’exception, une législation de classe, grâce à laquelle leur situation est devenue un peu plus supportable. Le même besoin, on ne peut dire d'égalité mais plutôt de moindre inégalité, est exprimé par d’autres moyens, mais avec autant d'énergie, par le prolétariat continental; et si l’on peut constater que les pays pourvus d’une plus complète législation ouvrière sont, à l'exception de la Suisse, ceux où le régime capitaliste est le plus complètement organisé, on peut constater aussi que l'effort de la classe ouvrière organisée a été plus conscient des fins générales de la démocratie qu’en Angleterre, où seulement depuis quelques années, et sous une impulsion venue du continent, les groupements ouvriers s'associent au mouvement d'ensemble du prolétariat international. Dans les pays du continent, la démocratie a résolument considéré la législation ouvrière, non comme un moyen de gouvernement, mais comme un acte de justice sociale, comme un article du programme démocratique. C’est donc à tort que les économistes prétendus libéraux, et les adhérents qu’ils ont dans les partis conservateurs et immobilistes, prétendent que la démocratie agit ainsi pour flatter et conquérir les foules, par pur esprit démagogique. C’est également à tort qu’ils assimilent l'attitude de la démocratie aux actes d'autorité accomplis par les monarchies belge et allemande, notamment, actes d'intervention sociale improprement qualifiés de socialisme d'Etat. C’est encore plus à tort qu'ils donnent une commune origine théorique aux aspirations de justice économique de la démocratie et aux vœux de reconstitution des corporations antiques, exprimés par un fort parti
de conservateurs du catholicisme et du christianisme sociaux. Ce n'est pas pour assurer l’ordre au péril de la liberté; ce n’est pas pour aéquérir les sympathies de la plèbe à l’aristoeratie terrienne, mise au second plan par l'aristocratie capitaliste; ce n’est pas pour conserver ou restaurer les trônes, dont l'aristocratie terrienne est par tradition et par situation le plus ferme soutien; ce n’est pas pour ramener les masses populaires à la foi sous la protection active des Églises, que la Cémocratie sociale demande des lois de classe. Son but est que les classes disparaissent, et avec elles les lois qu’elles rendent nécessaires. Elle ne considère pas seulement ces lois comme un moyen de pallier l'inégalité présente, mais encore et surtout comme une préparation de légalité à venir.
Car il va de soi que le régime collectiviste repose nécessairement sur l’égalité, sans laquelle il est impossible que la solidarité existe réellement. De bons esprits craignent même que l'égalité absolue ne soit une conséquence fatale de l’établissement du collectivisme. Il faudrait d’abord qu'ils vou- Jussent bien définir ce qu'ils appellent l'égalité absolue. Est-ce parce qu’elles ne sont absolues que sur le papier, que l'égalité civile absolue et légalité politique absolue ne provoquent pas chez eux les mêmes réserves? Sans leur faire l'injure de le croire, on est cependant frappé de voir que l'égalité économique absolue, qui garantirait au moins l'exécution du décret d'égalité politique et civile absolue, dont ils sont d’ailleurs partisans, éveille à un tel point leurs répugnances. Il faut les rassurer; non que l'égalité absolue ne doive pas être considérée comme désirable et, finalement, comme possible, mais l'égalité économique absolue (sur laquelle d’ailleurs il y aurait à s'entendre) ne peut être réalisée dans l’état transitoire qu'est essentiellement cette forme de l’évolution économique de demain, qu’on appelle le collectivisme. Puisque le collectivisme est un régime destiné à faire passer le monde économique de l’individualisme capitaliste à la communauté de l'avenir, l'égalité n’y peut être que relative, tout en tendant vers cet absolu. Mais il importe de remarquer qu’il est question, ici et pour le moment, d'égalité économique, c’est-à-dire d'égalité devant la propriété et
devant les produits du travail. D'ailleurs, les autres formes d'égalité, même absolues, ne sont jamais mises en discussion, il faut bien le répéter, puisqu'on les considère comme acquises. Si l’on veut se rendre compte de ce que pourra être l'égalité économique, dont la réalisation est liée à l’établissement du collectivisme, il est nécessaire d'examiner d’un peu près comment et dans quelles conditions le régime capitaliste développe et favorise, bien à son insu, contre son gré, pourrait-on dire, la tendance générale de la démocratie vers l’égalité complète, et particulièrement vers l'égalité économique.
Si étrange que cela paraisse, il est certain que le capitalisme concourt au développement de l'égalité de fait, Il phe sous un terrible niveau les producteurs qu'il enrégimente, et les plus farouches utopistes égalitaires n’ont jamais dépassé dans leurs rêves ce qu'il réalise mécaniquement, dans tous les sens du mot. Devant ces machines perfectionnées, Île robuste gaillard dans la force de l’âge, la femme débilitte par les privations et la maternité, l'enfant dont les os ne sont même pas encore affermis, sont égaux, d’une inflexible et sinistre égalité. C’est la machine qui règle leurs mouvements, moins précis que les siens, et pour la surveiller, l’aiguiller sur la besogne qu'elle accomplit, avec une intelligence qui croît à chacun de ses perfectionnements, le bras chélif d’un gamin de douze ans vaut la puissante musculature d'un homme de quarante. Où l'égalité cesse, c’est dans la répartition du salaire; car ces manœuvres, dont la tâche est égale, sont payés selon leurs besoins présumés. Aussi, partout où l'industrie peut se passer de l’homme, dont les besoins sont plus grands et la docilité moindre, elle le remplace par la femme et par l'enfant.
Il est un autre agent de l’égalité, qui est une conséquence indirecte du capitalisme, et une conséquence directe du développement général : partout où s'étend l’action de ce développement, des écoles sont ouvertes à la Jeunesse, et tous les ans des milliers de jeunes gens sortent de ces écoles armés d’un solide savoir spécialisé, qui Les rend aptes à occuper des fonctions, directrices ou techniques, dans l’organisation capitaliste. Ingénieurs, chimistes, comptables, électri-
ciens, mécaniciens, traducteurs abondent maintenant sur le marché capitaliste, et leur nombre les soumet à la fatalité de l'offre et de la demande, qui domine tout marché. Le savoir à été démocratisé, mais, de par le régime capitaliste qui règle tous les rapports sociaux, il a été du même coup asservi; attendu que le capital ne base pas son offre sur [a valeur réelle de la demande, mais sur la rareté ou l’abondance de cette demande. Comment veut-on, en effet, que cet être impersonnel, aveugle et sourd, purement machinal, vide d’entrailles, ni moral ni immoral, simplement amoral, paie cinq ou dix mille franes par an un chef de travail ou un employé qu’il peut avoir pour deux mille? Compte-t-il davantage la haute valeur intellectuelle ou esthétique du novateur en philosophie, en science ou en art? Donne-t-il à l'inventeur une part des millions et des milliards que son invention réalise? Que si, parfois, la denrée morale lui parait avoir une valeur, il en fait l’objet d’un trafic honteux, au profit d'entreprises dont l’agiotage est le seul but, et achète aux publicistes leur plume séductrice, aux savants des rapports mensongers, aux représentants du peuple leur conscience pervertie.
Ces deux agents d'égalité fonctionnent séparément : le premier, par la suppression graduelle de toute technicité, efface toute différence, sauf de rémunération, entre des ouvriers d'âge et de sexe différents et, les transformant également tous en manœuvres, en servants de machines, leur donne une valeur productive égale ; le second tend à diminuer la rémunération, à mesure que le progrès de l'instruction les multiplie, de ceux qui remplissent les fonctions directrices ou techniques de la production. Mais si, par suite de ce double mouvement, un niveau d'égalité s'établit entre les producteurs de la première catégorie et ceux de la seconde, qui ne voit que, finalement, ceux-ci et ceux-là sont rapprochés dans la même servitude et dans une commune et peu différente rémunération au minimum de l’effort, musculaire et cérébral, salarié par le capitalisme. On voit venir un temps où les terrassiers eux-mêmes seront capables de diriger la construction d’une voie ferrée. Le temps est déjà venu où l’on voit le
marché du travail manuel surencombré par l’arrivée en surcroit de demandeurs à connaissances spéciales, parfois très complètes et très étendues, que le capitalisme ne peut employer dans leur spécialité et relègue dans les tâches manuelles ou mécaniques.
Ce n'est là, il faut le reconnaître, qu’un phénomène encore tendantiel sur un certain nombre de points, et il faut reconnaître aussi que nombre d’exceptions subsisteront encore après l’établissement du régime collectiviste. Ces exceptions d'aujourd'hui et de demain, aucune ne pouvant d’ailleurs se flatter d’avoir un surlendemain, sont, en notre temps, l’objet d’une rémunération appropriée, sinon à la valeur réelle de leur production, du moins à l'estime capitaliste que les besoins du marché font de cette valeur. Ainsi, tel tableau, qui fut payé à l'artiste trois cents francs, peut en valoir aujourd’hui cent mille, et, aussi, ne plus valoir que le prix du cadre au siècle prochain. Ges exceptions constituent des inégalités de rémunération que le collectivisme n’abolira pas. Ge régime, en effet, ne peut prétendre transformer les phénomènes réels et idéaux qui sont produits par la combinaison des faits et par l’idée que nous nous en faisonis. Il va de soi qu'il pourra, par une direction plus consciente de l'organisme économique et par une éducation générale plus intelligente, favoriser l’évolation de ces phénomènes, et préparer volontairement des
transformations, que semble commander aujourd’hui, comme
dans le passé, une fatalité insoucieuse des vies humaines que broient les choses en travail de progrès. L'homme collectif prendra alors vérilablement connaissance et possession de son domaine.
Somme toute, la seule égalité que puisse et que doive garantir à tous les producteurs le collectivisme, c’est l'égalité entre l'effort et sa rémunération. Il y aura, certes, inégalité entre producteurs inégaux en moyens, mais cette inégalité sera un miracle d'équité auprès de l'inégalité actuelle où, sans parler du prélèvement capitaliste que le collectivisme fera disparaitre, la rémunération semble être véritablement trop souvent en raison inverse de l'effort.
Dans toutes les civilisations dont l’histoire nous a tracé le tableau, la propriété apparaît comme le signe évident et le moyen réel de la liberté, et ce n’est pas sans raison que la Déclaration des droits de l’homme et les divers essais de constitution politique qu’elle inspira accolent et associent l’un à l’autre ces deux termes. Partout et dans tous les temps, l'homme libre complet, celui qui reçoit pleinement le bénéfice des lois, que d’ailleurs il a concouru à édicter, est celui qui possède la propriété : on sait de reste quelle influence civique réduite était impartie à la plèbe romaine, qui, malgré le nombre de ses membres, comptait un nombre de centuries inférieur à celui de l’aristocratie. Pour ce qui est des parlements modernes, même ceux qui sont issus du suffragé universel se composent en majorité de représentants de la classe possédante, et l’on peut dire que c’est réellement celle-ci qui exerce seule le pouvoir législatif. Par quelle contradiction ce phénomène historique constant serait-il, en effet, infirmé dans les sociétés politiques modernes ? par quel miracle le prolétaire, promu à la dignité de citoyen, en exercerait-1l pleinement tous les droits, alors que, par la privation de la pro- : priété, il ne peut même exercer le premier de tous les droits : le droit à l’existence ? Les docteurs de l’économique et de la politique capitalistes affirment que, donner au prolétaire ‘accès à la propriété, par le moyen collectiviste, serait le ramenér à la servitude. La première partie de ce sophisme se détruit d'elle-même par la comparaison du degré de liberté qu'on peut constater chez celui qui possède et chez celui qui ne possède pas. Pour la seconde partie, il n’y a qu’à considérer le degré de liberté dont jouissent les copartageants des bénéfices de l’impersonnelle propriété capitaliste, et à se demander si leur liberté ne s’est pas au contraire accrue en raison de la transformation de la propriété immobilière en
propriété mobilière, et de la solidarisation des propriétaires dans l'exploitation capitaliste de la propriété.
Pour ne point empiéter sur un sujet, qui trouvera sa place dans une autre partie de cet ouvrage, il faut nous en tenir ici à examiner quel degré de liberté personnelle le régime capitaliste assure à l’individu, et quel degré on peut espérer atteindre en régime collectiviste. Dans un chapitre précédent, il a été démontré jusqu’à la plus complète évidence que la prétendue liberté capitaliste n'a été et n’est encore qu’une série d'actions et de réactions presque purement mécaniques, dans un organisme constituant à tâtons ses éléments, par une profusion d'efforts inutiles et meurtriers qui peuvent être comparés aux aveugles mouvements de création et de destruction de la nature, sous la pression de faits dont il n’a pas encore pris conscience. C’est cela qu’on appelle la liberté? Fatalité n'est-il pas un terme plus exact pour exprimer ces mouvements de l’Inconscient économique ? Gette fatalité, d’ailleurs, ne recule-t-elle point partout où le capitalisme, devenu conscient, organise le domaine économique? Ne voit-on pas cesser, ainsi que nous l’avons remarqué, cette manifestation de prétendue liberté qu'est la concurrence, par l'établissement organique du monopole capitaliste, solidarisant entre elles toutes les exploitations sur lesquelles il à mis la main? Ne peut-on dire, dès lors, qu'en un sens le régime capitaliste substitue la liberté à la fatalité, c’està-dire le fonctionnement conscient, régulier et de moindre déficit, de l'organisme économique, au chaos inorganique qui se traduisait par la mêlée inextricable de menus intérêts ignorants de leurs moyens et inconscients de leur but, — dévorants sans savoir quel dieu leur envoyait cette aubaine, — dévorés sans savoir quel dieu les sacrifiait.…
Dans le domaine économique, plus que dans tout autre, la liberté est la moins métaphysique, c’est-à-dire la plus réelle et la plus précise, de toutes les entités qui servent à exprimer les rapports des hommes avec les choses et des hommes entre eux. Nulle liberté, donc, ici, pour quiconque n’en possède pas les moyens matériels. Il faudrait qu’on sentit bien enfin qu'il est aussi odieux qu’absurde de déclarer libre de vendre, ou
de refuser ses bras, l’ouvrier, qui mange au jour le jour son gain, ctde méconnaitre que, si les bras ne fonctionnent point, l'estomac cessera de fonctionner. L’aiguillon de la faim est un mobile plus immédiat, et dont les exigences sont autrement impérieuses que les autres mobiles d'activité, tels que la bonne chère, la luxure, le luxe, le jeu, le lucre ou la renommée. Celui qui obéit à ce mobile immédiat ne peut done être aussi libre, personnellement et socialement, que celui qui agit pour se procurer des satisfactions supplémentaires. Supposons qu'un manœuvre et un chef d'usine soient pareillement astreints à travailler dix heures par jour, il y aura pour tous deux privation égale de liberté pendant dix heures. Mais on peut dire qu'étant donnée la différence de rémuné-
ration de leur travail respectif, lemanœuvre devra travailler | sept ou huit heures avant d’avoir gagné seulement la nourri- : ture de sa famille et la sienne, tandis qu’au bout de la première ou de la deuxième heure, le chef d'usine aura pourvu à la dépense de sa table. Il ne restera donc à l’ouvrier que deux ou trois heures pour assurer la satisfaction de ses autres besoins : logement, vêtement, plaisirs; tandis que, pour produire ces satisfactions très étendues et multipliées, il en restera huit ou neuf à son chef. Dans ces conditions, on ne peut prétendre qu'ils jouissent d’une liberté égale, puisque le droit à l'épargne, par exemple, moyen de liberté personnelle ultérieure par excellence, peut presque toujours être exercé par le chef de travail et ne peut l'être que dans de rares conditions par l’ouvrier, et toujours dans une proportion très sensiblement moindre. Il faut donc reconnaître qu’entre l'homme pourvu d’une réserve d'argent, — qui se décide au travail, soit parce qu’il prévoit que sa réserve s’épuisera s’il ne l’alimente, soit parce qu'il veut augmenter cette réserve pour l'avenir ou multiplier ses jouissances pour le présent, soit parce que l'oisiveté lui paraît dégradante : tous mobiles indirects ou lointains, signes de prévoyance ou de dignité personnelle, — et l’homme que la faim chasse chaque matin de son grabat pour gagner le repas de midi, il n’y a guère de comparaison à établir. Que si, ne voulant voir entre eux nulle différence de qualité, mais seulement de quantité, on les prétend libres
tous deux, on sera bien forcé de convenir que le premier est infiniment plus libre que le second. Il y a là un écart de liberté que le collectivisme réduira considérablement ; non pas, comme le craignent ceux qui s’imaginent que le triomphe de la plèbe serait le règne de la brutalité et de l’ignorance, en diminuant ou en supprimant la liberté du premier pour la rapprocher de la servitude du second ou l'y confondre, mais en élevant le second au degré de liberté du premier. Nous avons vu, dans le chapitre précédent, quels facteurs sociaux et économiques, nés du régime capitaliste même, concourent à ce rapprochement, mais dans le sens d’une commune servitude.
Le capitalisme à introduit dans le travail une discipline que le collectivisme ne rompra point, puisqu'elle est une condi- Uüon essentielle de la production en commun. Aussi demeuret-on confondu d’étonnement quand on entend les théoriciens de ce régime accuser le socialisme de vouloir enfermer l’humanité dans des casernes et des couvents, les casernes et les couvents du collectivisme, comme le répètent couramment les polémistes de la presse économiste. Cette nécessaire discipline industrielle ne plie à présent sous son joug que les non-possédants, et nul de ceux-là ne peut dire qu'il l’a librement discutée et consentie. Il y est conduit, sous le fouet brutal de la nécessité, et cette même nécessité l’y maintient; elle le contraint de subir tous les amoindrissements sociaux étrangers à la discipline industrielle, maïs qui sont une conséquence directe de sa servitude économique. Cependant, quand, par des lois protectrices de la santé physique et morale des travailleurs, on tente de réduire de quelques heures la durée du travail quotidien, afin d'augmenter d’autant leur liberté personnelle, c’est au nom de la liberté humaine que le capitalisme, ses théoriciens et ses publicistes s'opposent à ces lois. À ce compte, que ne réclament-ils, ou plutôt que n’imposent-ils à l’ouvrier la journée de vingtquatre heures? Sans doute parce que la mort ne larderait pas à le libérer de cette liberté.
Le collectivisme ne supprimera pas les nécessaires disciplines du travail en commun; mais, outre qu'il les débarras-
scra des servitudes et humiliations accessoires et étrangères qu'y a greflées le capitalisme, héritier et continuateur des. anciennes classes dominantes, il les rendra moins pénibles en abrégeant la durée de la station de travail et en rendant moins périlleuses et plus hygiéniques les conditions du travail. Ces allégements seront rendus possibles, d'une part, grâce à la suppression du capitalisme et de ses prélèvements onéreux sur la production, à la disparition de l'esprit de lucre, quilaisse le capitalisme indifférent aux dangers qui menacent la santé et la vie des ouvriers, et à la rentrée dans le champ du travail d'une quantité d'individus occupés uniquement aujourd'hui aux besognes improductives que réclament la vanité et la sécurité de la classe dirigeante. Ils le seront, d'autre part, grâce à la disparition de la concurrence entre branches similaires de la production et à la modification du mécanisme : financier, causes de crises qui amènent des chômages prolongés et des diminutions de la durée quotidienne du travail; or, ces repos forcés se traduisent par Ges privations, et n’ont rien de commun avec les courtes journées de labeur et les semaines de vacances dont la classe ouvrière peut un jour espérer les bénéfices matériels, physiques et moraux, acquis seulement, aujourd’hui, à une catégorie de fonctionnaires de l'Etat et du capital.
Il est encore une liberté dont on ne peut guère parler que pour mémoire, quand il s’agit de l’ouvrier, c’est celle de sa vocation professionnelle. Certes, en ce sens, le travailleur manuel est loin du confinement des familles de l'Égvpte et de l'Inde antiques en des professions héréditaires, mais on peut dire qu'il est encore plus loin du libre choix de son métier, surtout dans les centres ouvriers, qui vivent d’une seule industrie. Malgré la facilité relative des transports, l'hérédité et le milieu, aggravés de misère, attachent au sol de nombreuses familles ouvrières. Quand elles se déplacent, ce n’est point volontairement et pour chercher librement un autre champ d'activité, mais pour suivre l’industrie dans son émigration, nécessilée par l'épuisement d'un filon, ou la découverte d’un centre de production de matière première, ou d’un débouché plus avantageux. Sous la pression con-
LE MAXIMUM POSSIBLE DE LIBERTÉ 11e
tinue du premier des deux phénomènes généraux observés dans le chapitre précédent, c'est-à-dire du nivellement progressif des valeurs et des opérations du travail personnel de l’ouvrier, devenu manœuvre et servant de machine, il devient de plus en plus indifférent pour le jeune homme sortant de l’école primaire de s’employer dans une filature ou dans une raffinerie, et pour lui la liberté du choix d’une profession serait une pure dérision. On n’est pas manœuvre ou chauffeur par vocation. On pouvait naguère vouloir être cordonnier, par exemple : le machinisme, introduit dans celte profession, a détruit aujourd’hui toute velléité de vocation pour la cordonnerie. On entre dans une cordonnerie mécanique, comme on entrerait dans un autre atelier, non pour être cordonnier, mais parce qu’il faut manger et se vêtir, et parce que la cordonnerie est ou bien la seule industrie où 11 y ait en ce moment une place vacante, ou bien la seule qui existe dans le pays où l’on se trouve. Sous la pression non moins continue du second phénomène : l’abaissement progressif de la valeur professionnelle technique, la liberté du choix devient non moins dérisoire, et l’on voit trop fréquemment des jeunes gens qui ont pâli pendant des années sur des épures et sur des cornues être réduits à accepter comme un bienfait de balayer les rues d’une capitale.
En favorisant d’une manière plus étendue et plus équitable le développement intellectuel des plus aptes, le collectivisme leur assurera l’entrée dans la carrière de leur choix, où leurs dons naturels, développés par Pélude, produiront leur maximum d'utilité, au profit réciproque de l'individu et de la collectivité. Alors existera réellement la liberté de la vocation. En diminuant la durée du travail machinal quotidien, lequel, on ne l’ignore pas, amène par sa nature une dépression physique, intellectuelle et morale, inconnue dans les professions techniques même les plus fatigantes, le collectivisme rendra à l’homme les heures de liberté que lui enlève aujourd’hui le capitalisme.
Fourxière. — Idéai. soc. 8
114 LA PROPKIÉTÉ IDÉALE
at
Par son caractère évolutionniste, qui fait du collectivisme l'héritier du capitalisme, ce régime dépouille considérablement l’individualisme de ce qu’il contient de nuisible pour l'individu et pour la société; en même temps, il complète le solidarisme économique en y développant un élément non point nouveau, certes, mais qui, parfois, y paraissait étranger : la justice. Le collectivisme, pris à son point de suture avec le capitalisme, ne modifie pas les choses, d’ailleurs; il adapte les hommes aux transformations de ces choses; il répare un oubli et une injustice en associant plus directement et plus volontairement les producteurs réels aux progrès de la production. Gar il est à remarquer que la forme de la propriété s’est modifiée, sans que se modifiât la situation respective des propriétaires et des non-propriétaires; bien plus, cette modification, qui associe les propriétaires à la possession d’un bien-fonds acquis désormais à l’indivision, — qui, par conséquent, substitue la solidarité des propriétaires à leur antagonisme primitif, — augmente en même temps l'écart de situation entre le propriétaire et le non-propriétaire; et cet écart est précisément produit par ce fait, que le propriétaire ne travaille plus pour former, conserver ou agrandir sa propriété, mais qu'il oblige au travail le non-propriétaire, qu'un tel régime condamnerait sans issue possible au salariat perpétuel, et à toutes les sujétions sociales qu'entraine [a sujétion économique,
Le collectivisme, on ne saurait trop le répéter, est un acte ‘ de déterminisme social ; il marque la fin du fatalisme économique qui domina les débuts du capitalisme, et que nous avons vu s’atténuer etse transformer lentement, et sporadiquement, en action consciente et réfléchie, par la constitution des grandes entreprises capitalistes. Ce pouvoir d’autodétermination, très faible, indiqué plutôt qu’exercé par le capitalisme,
est contrarié par la lutte que cette forme économique doit
soutenir contre lesinfimes, mais multiples et anarchiques des-
potismes de la petite il sera nécessairement intensifié et extensifié dans le régime collectiviste, l’homme n'étant plus séparé du producteur, et celui-ci n'étant plus considéré comme un simple instrument de travail. Les éléments d'ordre social et moral, autant dire d’ordre humain, que le capitalisme s’interdit d'introduire dans ses opérations et qui sont parfois une cause d’infériorité dans la lutte, non seulement pour les particuliers, mais même pour les collectivités capitalistes les plus puissantes, si elles veulent quand même en tenir comple, ces éléments pourront exercer leur action bienfaisante sans aucun péril, puisque leur introduction dans le domaine économique sera simultanée et générale, et que même les entreprises d'ordre privé ne pourront leur fermer leur porte.
Car le collectivisme, cela aussi il faut le répéter, ne sera pas une forme de propriété exclusive de toute autre; n'étant pas par lui-même un état économique absolu, mais le résultat de l’évolution de la propriété industrielle et des moyens de circulation les plus perfectionnés, — etayant la plus grande tendance à amener à soi les industries dont nul ne peut prétendre arrêter le développement dans le même sens, — ilne peut s'appliquer qu'aux moyens de production et de circulation où la combinaison et l’association des efforts se sont substituées à l’action individuelle. En somme, le collectivisme n'est pas absolument une forme nouvelle de propriété, attendu qu'il n’y a et qu'il n’y aura sans doute pas d’autres formes générales de la propriété, hors celles que nous connaissons. En ce moment même, nous pouvons voir coexister toutes les formes de propriété que l'esprit peut imaginer, Ou plutôt que l'histoire économique et sociale peut lui remettre en mémoire. Il .est à peu près certain que le collectivisme n’abolira aucune de ces formes; mais il modifiera sûrement leurs conditions de fonctionnement, et la proportion dans laquelle ces formes se présentent actuellement à notre vue. De Pindivilualisme au communisme, y compris
les formes intermédiaires que domine l’une ou l’autre de ces
PR
formes, dont l’absolu n'existe actuellement que par une opération de notre esprit, notre sociélé présente une variété qui est pas près de disparaitre. La propriété du champ et de l'outil, pour le paysan et l'artisan, est aussi absolument individuelle que l’est pour le capitaliste le dividende dont se compose son revenu; sauf, naturellement, les prélèvements oncreux des intermédiaires, des agents du crédit, du fise. Est également individuelle, —— mais avec reversion de ces charges sur les ouvriers et employés qu’elle occupe, puisque c'est leur travail qui en produit le revenu, — la propriété de l'atelier pour le patron, du magasin et des marchandises pour le commerçant, du navire pour Parmateur. Est coopérative jusqu'à l'indivision du bien-fonds, — indivision qui, à partir de ce point, devient la règle, ettoujours avec la même reversion des charges, — la propriélé capitaliste de production et de circulation ; sont services publics les mêmes coopérations quand elles ont pour objel les transports maritimes et par voie ferrée; les profits d'exploitation des coopérations capitalistes dansle premier cas se répartissent entre les capitalistes associés, et dans le second entre ceux-ci et l'État. Il y a, dans ces deux formes à peine dissemblables de propriété, application tendantielle du collectivisme, à ces réserves près que, dans aucune des deux, les agents d'exploitation ne participent aux bénéfices de l’entreprise et que, dans la seconde, le partage des bénéficesentre la coilectivité concessionnaire et l'État concédant est opéré d’une manière léonine au détriment de celuici, ceux-là étant de la classe des possédants, par conséquent de la classe des dirigeants.
Déjà plus proches de la forme collectiviste intégrale, apparaissent les entreprises dont l'État a pris la direction : manufactures de tabac et d’allumettes, arsenaux, chemins de fer de l’État. Ces entreprises, cependant, conservent un caractère capitaliste essentiel : elles ont des salariés et des associés ; ceux-ci sont l’ensemble des contribuables, et profitent ou plutôt sont censés profiter des plus-values réalisées par le travail des salariés. Pourtant, dans une démocratie, même faussée dans son fonctionnement par l’inégalitc les conditions, l'idée de justice qui en est inséparable intcrvient dans
les rapports entre ces salariés et l'État, et celui-ci se trouve tiraillé entre les usages amoraux du capitalisme et les exigences de justice, auxquelles son démocratisme tout au moins d'apparence l’oblige de donner satisfaction. Il en résulte, dans la conduite de l’État-patron, des contradictions criantes. Alors que son personnel des chemins de fer est soustrait au surmenage, périlleux pour le publie, que les compagnies similaires imposent au leur, il n’a pas encore trouvé le moyen de soustraire absolument les ouvriers de ses manufactures d’allumettes au fléau épouvantable de la nécrose, désireux qu’il est de satisfaire avant tout le consommateur et de lui épargner les tentations de la contrebande. On peut ailéguer que ce n’est pas par esprit d'humanité qu'il ne surmène pas le personnel de ses chemins de fer, mais parce qu’en cas d'accidents trop fréquents il aurait à compter avec l’opinion, dont les courants peuvent bien, après tout, renverser un ministère, tandis qu’ils viennent se briser sur une compagnie privée, fût-elle liée à l'État par les charges de son monopole. Néanmoins, l’idée de justice, imposée par l’opinion aux représentants de l’État, pour si minimes et platoniques qu’en soient les applications, se trouve désormais mêlée aux rapports économiques de PÉtat-patron et de ses salariés, et elle ne fera que se développer jusqu'à ce qu’elle ait enfin imposé tous ses bienfaits. Dans ses opérations de production qui n'ont pas de caractère mercantile, tels les arsenaux, les cartoucheries et fabriques d’explosifs, surtout dans les arsenaux, l'État nous fait assister à une très curieuse combinaison du militarisme et de l’industrie : on ignore généralement, dans le public, que les ouvriers des arsenaux sont soumis à des disciplines qui n’ont rien à déméler avec la bonne exécution du travail qui leur est confié : l’inobservation de ces disciplines ajoutées à la discipline industrielle entraîne des peines et contraintes de corps à peu près semblables à celles que les soldats ont à subir, et ce, non seulement pour l’inobservation des disciplines supplémentaires, mais encore des pures disciplines de travail.
Les postes et télégraphes nous offrent une combinaison mixte de collectivisme el de communisme, en ce sens que,
pour un tarif uniforme, les lettres et dépêches. sont indiffé-
remment transmises d'un bout à l’autre d’une rue ou d’un
bout à l’autre de la France. Par ce système, on paie encore
le service, c’est le caractère collectiviste ; mais l’unité de taxe
pour rémunérer un travail qui peut varier de un à cent lui
donne un caractère communiste incontestable. IL est enfin des services publics communistes ; mais il s'entend bien que, de même que, pour lesservices publics ou entreprises de l'Etat à caractère collectiviste, ou colleelivo-communiste, il y a tou-
jours d'un côté l'État a l'État-patron, et les agents ou
producteurs salariés de l’autre. Is’entend également que, par
le mécanisme de l'impôt indirect, qui forme la grosse masse
budgétaire, ceux qui profitent de ces services les alimentent en raison inverse du profit qu’ils en retirent, l’administra-
tion publique, État ou Commune, étant aux mains de la classe dominante. C’est ainsi que l'éclairage publie prodigue
ses clartés les plus brillantes et ses lampadaires les plus luxueux aux quartiers riches des cités, bien que la plèbe paie par l'impôt, et vu sa masse, la plus grande partie de cette
illumination. C’est ainsi encore que les bénéfices de l’instruc-
tion publique à tous les degrés sont acquis, sauf dans quel-
ques rares écoles spéciales où le concours est une condition d'admission, aux fils de la classe possédante, tandis que des
bourses sont parcimonieusement attribuées aux plus intelli-
gents des fils de la classe non possédante. On peut ranger
dans les services communistes celui de l'instruction publique,
tant à raison de la gratuité du premier degré qu’à raison de
la très grande différence qui existe entre la contribution des
particuliers pour les écoles secondaires et supérieures et la
contribution de l’État et des Communes.
Etant donnés le sens dans lequel évoluent les moyens de production, et le pouvoir de les seconder dans leur évolution connu enfin de la collectivité, l’infime proportion:des services publics de caractère communiste peut s’agrandir de tous les services publics, et de toutes les exploitations de caractère collectiviste; tandis que parallèlement peut s’opérer, toujours sous l'action consciente et volontaire de la collectivité, la transformation collectiviste des entreprises capitalistes
entrées-dans l'indivision par le système actionnaire, etenfin la préparation, sans crise publique et sans ruines individuelles, de l'incorporation au collectivisme des entreprises capitalistes industrielles, par le moyen indiqué sommairement dans un précédent chapitre. Le sens de cette évolution générale nous est si nettement indiqué par les services publics, et les exploitations de l'Elat, qu’on n’en peut citer un seul qui n’ait été à l’origine une entreprise ou une collection d’entreprises particulières. Il y a, en somme, dans cette prochaine action constante de la société, secondant, prévoyant, préparant l'évolution de ses moyens économiques de production et de cireulation, il y a dans cet emploi éclairé de la liberté sociale, une analogie frappante avec les procédés de l’éleveur, de l’agronome, qui a su se substituer à la nature et opérer avec méthode les sélections d'espèces animales et végétales, qu’elle opérait à grand'perte d'individus et de temps. Il est impossible que la société ne devienne pas aussi intelligente dans son ensemble qu’un particulier; elle peut, ou plutôt elle pourra opérer sur elle-même, quand elle connaitra les conditions de son développement. Elle le pourra avec d’autant plus de force que son action ne sera plus contrariée par des réactions d'intérêts individuels, peu nombreux, mais aujourd'hui tout puissants. Un exemple remarquable du caractère que peuvent prendre ces réactions d'intérêts nous est fourni par les réflexions douloureuses exprimées par un grand propriétaire d'usines métallurgiques, à qui un jour- naliste avait fait envisager l'éventualité d’un désarmement général. Plus d'armée, pour cet homme, cela se traduisait par un arrêt dans la production des canons et des pièces de blindage. Mais, d’autre part, la guerre pouvait être la ruine, et la révolution pouvait s’ensuivre. Aussi le gros capitaliste concluait-il avec un touchant illogisme d’égoïste : Faisons des armements, mais ne faisons pas la guerre. On avouera que c’est là une curieuse application du si vis pacem : il était réservé au capitalisme de nous la fournir.
La société pourra se déterminer avec sûreté, on n’y insistera jamais assez, parce qu’elle connaîtra le sens de son évolution. Elle saura demain, dans son ensemble unifié par un
état scientifique général commun à tous ses membres, ce qu'ignoraient et ignorent encore dans leur masse les dirigeants, que la situation de chacun d’eux porte à ignorer, à méconnaitre, ou à considérer comme une catastrophe, quine se produira qu’au lendemain de sa mort. Elle saura qu'elle est en mouvement continu de transformation et que ce mouvement part de l'acte réflexe pour aboutir à l’acte réfléchi, et que, de même qu’il va de l'inconscient au conscient, il va de l'individuel antagonique au collectif organisé, de l’isolé au solidaire. Dès lors, le plan général se déroulera à ses yeux émerveillés et elle marchera avec confiance dans la voie que la science lui ouvrira. Déjà, une avant-garde connait le destin futur de tous. Bientôt tous le connaîtront à leur tour. Instruits de leur pouvoir sur leur propre devenir, ils régleront d’un commun accord lesétapes de la conquête. Le temps est proche où l’on ne dira plus, en parlant de la transformation sociale, qu’elle est un beau rêve à rêver pour trouver une consolation aux réalités, mais qu’elle est un idéal à réaliser. Et l’impatience, née de la comparaison de l’idéal espéré au réel subi, rendra celui-ci tellement intolérable qu'un irrésistible élan emportera l'humanité enfin unifiée vers son destin.