XVI
L'action, consciente sur ses destinées économiques et générales, d’une société éclairée sur les conditions de son propre développement sera beaucoup plus puissante et étendue que ne peuvent l’imaginer des esprits rendus prudents jusqu’à la timidité par l'emploi exclusif des méthodes positives. Prévu jusque dans ses excès mystiques et métaphysiques, — manifestations purement extérieures, qui n’ont pu donner le change qu'aux tenants du simplisme spiritualiste ou matérialiste, dont elles semblaient justifier les espérances ou les craintes, — le nécessaire réveil idéaliste de notre temps prépare à cette
action consciente une minorité d'élite et d'avant-garde, qui, n’espérant plus rien du miracle, et ne craignant plus rien des phénomènes naturels, envisage la possibilité de réaliser les promesses de la foi par la puissance disciplinée de la science. L'exemple de cette minorité sera forcément contagieux, et la majorité du plus prochain avenir aura plus de hardiesse, parce qu’elle aura plus de savoir, que la génération présente. Elle ne se contentera donc pas de suivre l’évolution mécanique des faits, et de s’adapter passivement aux situations nouvelles qu'ils créeront. Elle voudra se déterminer d’une manière plus active et plus volontaire, et elle pliera les faits beaucoup plus à sa convenance qu'ils ne la plieront à la leur, ainsi d’ailleurs qu’il s’est vu de tout lemps, pour tout individu doué de volonté réfléchie, et placé en face des choses. Il n’est pas à craindre que la société consciente el volontaire, dont le type ne se réalise actuellement qu’en des individus isolés, n’égare ses efforts et n’édifie des constructions arbitraires ou hâtives, inhabitables ou périlleuses, puisque la volonté en elle sera fatalement inséparable de la connaissance; et que, sans celle-ci, nulle volition ne peut se réaliser en action, surtout en ce qui concerne les phénomènes sociaux. C’est dans les faits, uniquement en eux el par eux, que la société peut trouver les conditions de son développement; par conséquent, c'est sur la connaissance de leur état réel et de leurs rapports entre eux, et seulement sur cette connaissance, qu’elle peut fonder ses constructions théoriques. Que si elle a méconnu certaines lois, certains rapports, et préparé trop hâtivement des solutions, même justes en principe, l'extrême solidarité de tous les phénomènes sociaux manifestera immédiatement sur les points les plus divers qu'il y a eu erreur ou omission; et Ces crises, rapidement conjurées par l'abandon des moyens qui les ont amenées, joueront dans la vaste machine sociale le même rôle que, dans les machines industrielles, jouent les instruments avertisseurs, grâce auxquels l’ouvrier peut éviter à temps de graves accidents. Déjà, dans l’ordre économique, nulle crise, nulle catastrophe n'éclate, sans avoir été annoncée par des signes certains. L’insolidarité encore trop géné-
rale ne permet pas aujourd’hui à la masse des intéressés de profiter de l'avertissement. 11 n’en pourra être de même quand, à la solidarité réelle des phénomènes et des faits, par eux produits, correspondra une solidarité consciente des individus.
D'autre part, il ne faut pas se dissimuler qu'il y aura toujours, même dans une société où les plus attardés réaliseraient le type intellectuel Le plus élevé de ce temps-ci, une masse qui, précisément parce qu’elle est une masse, aura une tendance naturelle au moindre mouvement, au moindre effort, à la moindre initiative, au moindre changement ; masse que l'élite d’alors aura pour mission d'éveiller, de stimuler, afin de déterminer -en elle des volontés nouvelles sur l’incessante rectification et amélioration du plan social. Toute masse, toute collectivité, fût-elle composée exclusivement d'éléments progressifs, tend à l'immobilité; non que nul la désire, mais parce que chacun a spécialisé son acti- vité sur un progrès local et particulier, et que pour lui ce progrès, objet de sa préférence, est sinon l'unique, du moins le plus urgent; si bien que tous ces éléments luttent entre eux, et ne trouvent qu'à la longue le point d’accord qui les satisfera simultanément. C'est là, bien plus que dans
les secrètes impulsions de l'intérêt personnel, qu’il faut géné-
ralement chercher les causes de l’immobilisme relatif des assemblées politiques, dont chaque membre est d'ordinaire moins immobiliste que la masse de ses mandants, et même que la majorité d’entre eux pris individuellement. Donc, sil est à craindre que la collectivité future pèche par l’absurde, ce sera plutôt par l'absurde conservateur que par l'absurde novateur. Si développés que soient les membres de cette collectivité pris individuellement, encore une fois, l'unité absolue de connaissance des phénomènes sociaux ne sera jamais réalisée, et il est bon qu'il en soit toujours ainsi. Si intelligente, si savante que fût cette collectivité, elle se cristalliserait forcément dans la connaissance acquise, et, croyant avoir atteint la perfection, privée par cela même de toute contradiction novatrice, elle cesserait d'avancer dans la voie de perfectionnement où, d’instinct, elle marche
aujourd’hui, si lente que soit sa marche, si prolongés ses arrêts, et si désolants ses retours en arrière.
La société collectiviste sera done amenée à vouloir évoluer en communisme, tant par la pression des faits que par les lois de son propre déterminisme, conditions que nous examinerons dans les deux chapitres qui suivent. On comprend à première vue que la tendance à la liberté et à l'égalité, caractéristique de l'avant-garde d'aujourd'hui et de Ia masse de demain, ne trouvera satisfaction que dans ce mouvement vers une plus complète et meilleure appropriation des choses aux besoins des hommes. Nous avons examiné en détail, dans le chapitre précédent, les formes de propriété actuellement coexistantes, et reconnu que le collectivisme retrouvera nécessairement en face de luiles formes primitives, dont la formation capitaliste l’a dégagé lui-même. En même temps qu'il assumera la tâche d’amener à lui, de fondre en lui ces formes individuelles ou de collectivité précaire, de susciter autour d’elles et en elles-mêmes les progrès industriels qui rendront possible et nécessaire leur incorporation, il tendra à se développer dans ses formes supérieures, déjà aujourd’hui sensiblement rapprochées du caractère de service public gratuit, et les amènera au point de communisme achevé. Car il faut bien remarquer que la plasticité du régime collectiviste sera beaucoup plus grande que celle du régime capitaliste, laquelle est déjà incomparablement supérieure à celle du régime de production individuelle, puisqu'on lui doit de profondes transformations économiques, que l’individualisme n’eût pas même permis d'envisager. La plasticité du régime collectiviste dépassera celle du régime capitaliste, parce que le: pouvoir politique ne sera pas, comme en notre temps, tiraillé entre la démocratie et la ploutoeratie : il n’aura pas à payer la première en paroles et la seconde en actes, comme il fait actuellement. La démocralie étant introduite dans les rapports écanomiques, et, de plus, les rapports économiques étant devenus l'essentiel de la politique, c'est la démocratie elle-même qui réglera ces rapports, selon Les principes de justice qui sont sa raison d’être et sa règle. Ceux qu’effraie une telle éventualité oublient trop, quand ils rap-
pellent les excès de pouvoir et les cruautés, les violences contre la liberté exercées au nom de la liberté, et les tentatives arbitraires de nivellement par en bas accomplis par les démocratiesmomentanément triomphantes, ceux-là oublient trop que ces abus et ces essais se sont produits en pleine lutte, en face d'adversaires également peu scrupuleux sur les moyens de reconquérir le pouvoir, encore armés d’une richesse qu'ils employaient à corrompre, et poussant à des extrémités, dangereuses pour la démocratie plus que pour ses ennemis, des malheureux qui avaient hérité du régime disparu la vénalité ou l'ignorance. Juger la démocratie à venir sur Île type que présentèrent ses apparitions trop courtes et trop tourmentées, et la condamner sans possibilité d'appel, serait encore plus absurde et plus injuste que si l’on
voyait dans le retour de la monarchie en France, retour
d’ailleurs inadmissible, le rétablissement du droit d’ainesse et de la torture, de la féodalité et du droit du seigneur. En
raisonnant comme ils le font, en opposant le passé fugitif et
précaire de la démocratie à son avenir, les adversaires de la démocratie sociale oublient enfin que, si la nature, dans ses tâtonnements continus, se reprend des milliers et des milliers de fois aux objets qu’elle crée avant de les achever, et si elle rejette sans trêve au creuset ses essais multipliés avant de produire un organisme, qui ait chance de vie, il en
est nécessairement de même des sociétés qui ne sont pas
encore parvenues à l’état conscient. Ce n’est done pas en vain que l'humanité aura passé par des épreuves qu’on pré-
tend retourner contre elle, pour alléguer son incapacité de se
gouverner.
Pour l’organisation économique de la société par le collectivisme, il faut done compter sur le moyen politique enfin réuni sincèrement et ouvertement au moyen économique; le moyen politique de la démocratie étant l'interprétation systématique et l’application positive de la loi de solidarité finalement reconnue, et désormais substituée aux lois naturelles aveugles et féroces, dont le mécanisme faussé par les plus forts et les habiles, — qui, cependant, faisaient profession de se réclamer d'elles, — fonctionnait, et fonctionne encore
contre les plus faibles et, parfois, contre les meilleurs, Ceux qui ont épousé l'idéal de justice économique et sociale, et cependant regrettent de voir le socialisme se rapetisser, comme ils disent, aux simples proportions d’un parti politique, ceux-là, qui voudraient que le socialisme conservât exclusivement un caractère religieux, au sens large et philosophique du mot, n’ont pas assez réfléchi à cela. Ils n’ont pas non plus songé à ceci : que d'immenses travaux collecfs agglomérèrent par centaines de milliers les non-possédants de l'Égypte des Pharaons, et de l’Assyrie des Ninus et des Sémiramis, sans que le sentiment socialiste jaillit de ces énormes masses d'ouvriers, assujettis par le double despotisme économique et politique de leur temps et de leur milieu. Rien mieux que cet exemple ne prouve que le socialisme n’est pas seulement le produit machinal de transformations de l’outillage industriel, qui obligent à la coopération des efforts, mais encore le résultat de l’évolution dans le sens démocratique, en coïncidence avec l’évolution des moyens de production. Done, se dire socialiste et néanmoins répudier . l'action politique; refuser d'exprimer le socialisme en parti politique, c’est avoir la foi qui n’agit point, c’est aspirer au but en rejetant le moyen; ce n’est plus de l’idéalisme, mais du mysticisme. Les moyens pratiques usuels de l’action politique sont ici, pour de tels esprits, les arbres qui cachent la forêt. Voir ainsi les choses, c’est trop méconnaitre que tant vaut la doctrine, tant valent les moyens. Tout homme qui parle aux foules n’est pas nécessairement un démagogue, et toute foule n’est pas nécessairement une masse crédule et bornée:; fût-elle ainsi absolument, cet état créerait à ceux qui lui parlent, au risque d’être méconnus et maltraités, le devoir de l’élever à la conscience d’elle-même, à la connaissance de ses intérêts réels, contre lesquels elle n’agit jamais sciemment, et de l’intéresser à son propre développement: Il est de bon ton en même temps qu’aisé de dénigrer ceux qui se sont voués à cette tâche parfois plus qu'ingrate; il serait plus honorable et plus socialiste de les imiter, et de les seconder dans cette œuvre d'initiation populaire.
Il n’entre pas dans le plan de ce travail, on s’en est déjà
aperçu, de tracer un tableau de la société de l'avenir, encore moins d'étudier le fonctionnement économique de cette société, mais d'indiquer la possibilité d'esquisser les lignes maîtresses de ce tableau, et d'attribuer enfin à la volonté collective la part déterminante que l’observation des faits nous montre en développement continu. En réalité, la société, même à ses origines, même dans son élat le plus rudimentaire, n’a jamais absolument subi les inconscientes impulsions intérieures et extérieures des faits, — sinon dans son ensemble et par des manifestations collectives conscientes, — du moins par l'action volontaire de ceux que son obéissance à leur volonté faisait alors ses interprètes et ses mandataires autorisés. Mais ces volontés par procuration, imposée d’abord, consentie ensuite, étaient arbitraires, ignorantes des relations d'effet à cause, et mues empiriquement par des phénomènes actuels et locaux dont l’origine et les relations étaient ignorées. Le savoir, un savoir très relatif, existait, certes, mais seulement en un petit nombre d’individus ; et il n’était pas réuni au pouvoir, qui le persécutait plus souvent qu’il nele consultait. Dans la société de demain, si cultivée qu’on la suppose, la réunion du savoir et du pouvoir ne sera pas complète, et nous avons vu plus haut que toujours il subsistera une avant-garde, dont l'effort s’épuisera, — mais non en vain, — à éveiller dans la masse de nouveaux concepts et à la pousser à de nouvelles initiatives. Mais on voit aisément qu’il sera plus facile d'éclairer dorénavant la masse sur son intérêt, etde la déterminer à de nouvelles conquêtes sur la nature, qu'il ne le fut naguère et qu'il ne l’est aujourd’hui d’intéresser un autocrate ou une aristocratie au bien public, quand l’imtérêt de cet autocrate ou de cette aristocratie n’y trouve pas directementet immédiatement son compte. Les incomplètes démocraties du temps présent peuvent encore imiter Louis XIV, qui disgraciait Vauban, coupable de s'être intéressé à la misère publique ; égarées par des organes de publicité à la dévotion du capital, elles peuvent, comme parfois en Suisse, rejeter par un vote populaire une proposition démocratique ; mais n’oublions pas que le véritable pouvoir étant aux mains de ceux qui possèdent la
richesse, c’est le capitalisme helvétique qui, dans une démo-
cralie encore illusoire sur bien des points, et notamment en matière économique, a, sans responsabilité directe, transformé aux mains du peuple une arme d’émancipation en instrument de servitude. En complétant l’universalisation du pouvoir par l’universalisation de la richesse, le régime collectiviste rendra impossibles de telles duperies. Il lui arrivera encore de repousser les innovations, mais 1l le fera de bonne foi, et, en tout cas, pour un temps relativement court ; il lui arrivera encore de méconnaître les novateurs, mais il ne les persécutera plus.
L’incorporation au collectivisme des moyens de production encore possédés, et mis en œuvre individuellement au moment de l'établissement de ce régime, n’aura certainement pas pour cause et pour moyen uniques la transformation de l'outillage, par substitution de la machine à l'outil, et des conditions de travail, par substitution de la coopération des efforts combinés aux efforts individuels autonomes; dans une proportion, croissante à mesure que se développera la faculté d’autodétermination de la société, la volonté sociale interviendra pour hâter, préparer et opérer cette incorporation. Le nombre est d’ailleurs extrêmement réduit des industries où, à
‘défaut du machinisme, la division du travail n’a pas aujourd'hui, déjà, imposé la coopération des efforts combinés. Si, parfois, celle-ci conserve de nombreux caractères individualistes, tels la valeur technique personnelle, considérée comme élément principal de production, et la dépense d’une certaine force musculaire, il'est très rare qu’elle constitue à elle seule l’ensemble des opérations de travail nécessaires à une production déterminée. Ainsi, l’imprimerie n’est pas encore entrée, pour l’ensemble de ses opérations, dans le régime du machinisme. Elle possède des presses qui débitent jusqu'à vingt mille feuilles à lheure, des machines à plier et des machines à brocher, alors que, du temps de Gutenberg, machines à plier et machines à brocher n’existaient pas même à l’état de rêve et que la presse débitait au plus une trentaine de feuilles à l’heure. Mais, pour assembler les caractères dont on pourra prendre ensuite autant de clichés qu'il sera néces-
saire d'employer de machines pour le tirage, on en est encore au procédé manuel de composition, contemporain de Gutenberg. Supposons que le problème de la machine à composer soit insoluble, — ce qui n’est pas, puisque des essais satisfaisants ont été faits en Amérique, — ou qu'il n’ait pas été résolu au moment de l'incorporation au collectivisme des industries où les machines se sont substituées aux bras, il est évident que l'imprimerie sera incorporée au collectivisme, bien que dans cette industrie les compositeurs à la main, les typographes, soient plus nombreux que les machinistes de la presse.
Il est d’ailleurs des professions techniques, purement individuelles, qui n’évolueront jamais sous la pression de transformations d'outillage ; et ce, ou bien parce que l'outillage est arrivé à son point de perfection absolue, ou bien parce que ces professions n’ont d'autre outillage que les facullés cérébrales de ceux qui les exercent; telles sont, par exemple, la gravure, la peinture, la sculpture, la médecine, l’enseignement. Ces professions sont-elles pour cela condamnées à l’individualisme perpétuel? L'observation de leur situation présente autorise à affirmer hautement le contraire. Déjà l’enseignement est pour la plus grande part un service public dont les charges sont assumées par la collectivité. Pour ce qui est de la médecine, les services publics des hôpitaux et des soins gratuits à domicile, l’extension que prend chaque jour visiblement l’application d’une science récente, qui est l'hygiène, l’organisation des soins médicaux par les compagnies industrielles, les syndicats professionnels, les sociétés es d'assurance et les sociétés de secours mutuels, indiquent bien le caractère social que prend de plus en plus cette profession, dont l'outillage, enfermé dans les laboratoires et les amphithéâtres des écoles spéciales et des hôpitaux, esl déjà une propriété de la collectivité. La sculpture attend plus de commandes de l'État et des Communes que des particuliers; et la peinture, même, verra sans chagrin la collectivité se substituer aux amateurs plus vaniteux qu'éclairés. Que si, à cette transformation, les beaux-arts doivent la disparition d’un certain nombre de professionnels
plus avides d'argent que de pure renommée, ce sera encore un bienfait à l’actif du régime de demain. |
On le voit donc, même aujourd’hui, l’évolution économique n’est pas déterminée uniquement par des modifications d’outillage ; dans l’avenir, ces autres facteurs sociaux auront une action déterminante encore plus grande. Il est d’ailleurs curieux d'observer que les professions prétendues inassimilables au collectivisme, à cause de leur état d'individualisme, sont précisément celles dont le caractère social, dès à présent nettement dessiné, rendra plus facile et plus complète que pour toute autre leur incorporation au régime communiste, leurs caractères moraux et idéaux les rendant moins accessibles à l'intérêt et à ses formes mercantiles que les professions purement industrielles. Donc, la finale évolution de collectivisme en communisme de toutes les formes de travail peut être prévue sans témérité scientifique ni philosophique ; et nous sommes dès maintenant autorisés à envisager la répartition des produits et des avantages sociaux réglée, non plus sur l'effort personnel accompli, mais sur les besoins exprimés par chacun.