CARACTÈRES RÉGRESSITS ET PROGRESSIFS
pagnie constante le rebut moral de l'humanité, depuis le souteneur, qui ajoute aux profits de la prostitution ceux du vol et du jeu, jusqu’au marchand, qui les enchaïne par le crédit, et amasse, grâce à elles, d’honnêtes rentes, par lesquelles il obtiendra un jour la considération publique. Que si des philosophes s’aventurent chez elles, ce ne sera pas pour leur montrer les beautés de leur âme, mais pour leur exhiber les laideurs de leur corps. Entre ces pauvres gangrenées et les jeunes gens qu'aucun attrait ne rattache à la vie probe et chaste, que la famille ne retient ni ne protège plus, il s'établit le plus démoralisant commerce, et on peut dire en ce sens que l’indulgence publique, s'étendant des personnes à la profession, constitue un sérieux danger social.
La conquête de la liberté ne. donne pas immédiatement les vertus de l'être libre, et peut même faire contracter à l'être libéré des vices que son esclavage ne connut pas. La liberté des mœurs à pu seconder, stimuler et accroitre la liberté de la pensée, de la science et de l’art, ainsi qu’il serait facile de le prouver par de nombreux exemples; mais trop souvent elle se transforme, pour ceux qui la pratiquent, en une servitude plus dure et plus humiliante que la tutélaire servitude familiale. Tel jeune homme a voulu suivre sa voie hors du sillon paternel, et affronter les périls de la liberté ; il se trouve aux prises avec des gens qui fausseront ses facultés, exploiteront ses talents, et lui apprendront à monnayer pour vivre au jour le jour l’or pur de son génie. Telle jeune femme a voulu vivresa vie indépendante, et la consacrer à un rêve d'art; elle devra faire marchandise de son corps, soit pour subsister, soit pour s'assurer des protections, heureuse si au sommet de ce calvaire elle trouve la gloire. Telle ouvrière voudrait vivre de son labeur uniquement; elle rêve une union avec un brave ouvrier qui lui donnerait la part de bonheur domestique auquel elle a droit; un caprice de la mode ferme l'atelier où elle travaillait; pour manger, elle subira la volonté du passant jusqu’à ce qu’un autre caprice de la mode ait rouvert son atelier; déshabituée de sa propre estime, elle glissera aux crapuleuses fréquentations, aux habitudes de basse débauche, et, mi-ouvrière, mi-prosliluée, elle fera parmi
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ses jeunes compagnes d'atelier la propagande de son dévergondage et de son cynisme. Il est telles grandes villes industrielles où ce cumul de travail et de débauche est devenu à ce point normal que les habitants appellent cette prostitution, trop souvent nécessitée par linsuffisance du salaire, les « heures en plus ». Ces unions passagères ne sont pas toujours stériles, et les statistiques se chargent de nous apprendre ce qu’en deviennent les fruits : la mortalité est plus grande
chez les enfants naturels que chez les enfants dits légitimes,
et, cela va de soi, la proportion des mort-nés naturels est plus grande que celle des mort-nés produits par le mariage. Les filles naturelles fournissent également à la prostitution un plus fort contingent relatif que les filles pourvues d’un état-civil régulier. L'auteur de ces lignes a vainement cherché à se procurer la classification par état-civil des criminels et des délinquants, mais une année passée au palais de justice en qualité de rédacteur judiciaire, et une quantité notable de faits observés personnellement lui permettent de supposer qu’on trouve une forte proportion relative d'enfants naturels dans la population des prisons. Mais il a hâte aussi d'ajouter que quatre années consécutives d'observations personnelles au conseil de revision, dans différents arrondissements de Paris et différents cantons de la Seine, lui ont prouvé que les fils de veuve se distinguent généralement par un embonpoint et par un air de santé, qui donnent regret à l'élément militaire du conseil de revision de ne pouvoir les incorporer pour plus d’une année au régiment. Cette dernière observation démontre que la femme n’est pas du tout inapte à diriger une famille et à La faire prospérer. Seules, les circonstances l’empêchent trop généralement de pouvoir exercer cette aptitude, et, — s’il faut plaindre les malheureuses qui ont transformé leur chimérique indépendance sociale en une trop réelle licence, et en ont, si involontairement que ce soit, fait supporter les douloureuses conséquences aux êtres sortis de leurs flancs trop féconds, — il faut admirer, glorifier, vénérer ces héroïques isolées qui, de leurs débiles mais patientes mains usées par le travail, ont rebâti le nid familial, et sauvé leurs chers petits de la misère physique et de-la misère morale.
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Les adversaires de lémancipation féminine allèguent l’infériorité mentale et morale de la femme pour lui dénier des droits, dont elle conquiert d’ailleurs chaque jour un lambeau. Pour les besoins de leur polémique, et surtout parce qu’ils avaient sous les yeux de vivants témoignages, dans la personne de celles qui se sont vouées à la libération sociale de leur sexe, les défenseurs de la femme contestent cette double allégalion. Ils ont tort d'agir ainsi : leur cause est assez juste pour ne pas redouter les lumières de la science, et il faut bien avouer que la critique passionnée du misogyne Proudhon n’a pas totalement obstrué sa clairvoyance. Quoi d'étonnant, en somme, à cela, et n'est-ce pas plutôt le contraire qui devrait étonner ? La femme est généralement inapte aux conceptions d'ensemble : ce n’est pas la vie restreinte du foyer, à laquelle l’a pliée une hérédité sexuelle de plusieurs milliers d'années, qui à pu élargir son horizon. Elle ignore ou méconnait les nuances et les teintes de la pensée, et, quand elle sort de cette inertie des êtres passifs, qui subirent de longs siècles de servitude, c’est pour adopter des opinions extrêmes, avec l’ardeur d’une foi irraisonnée : mais il est fatal qu’il en soit ainsi, puisque rien dans sa vie mentale ne l’a jusqu’à présent initiée aux relations de cause à effet, puisqu’elie n’est sortie de l’existence végétative, où l’homme tente encore de la confiner, que par la méditation religieuse ou la rêverie amoureuse ; par conséquent simpliste, et d’esprit habitué au miracle, si elle sort du cercle séculaire où on l’enferma, elle ira nécessairement droit à l'extrême opposé des actes et des pensées qui ont jusque-là constitué sa vie morale et mentale. Elle n’a pas la notion de la justice, et attend tout de la grâce, de la faveur: ceux qui ont occupé des fonctions publiques ou administratives ne peuvent contester la vérité de cette affirmation : mais on ne peut prétendre que, dans le combat pour l’existence, elle lutte à armes égales contre ses concurrents masculins qui ont pour eux, outre les préjugés courants, une for midable avance, et, qui savent au besoin se solidariser pour empêcher leurs concurrentes de gagner leur pain ; et si elle se fait de son sexe une arme, ou, plus fréquemment, si elle invoque sa faiblesse et son isolement comme des titres à l’at-
tention et à la bienveillance de ceux qui peuvent assurer ou améliorer sa situation matérielle, c'est au milieu social, basé sur le hasard et la faveur, et non à elle, qu’il faut en adresser le reproche. Elle a moins de répugnance que l'homme pour le mensonge et la tromperie : ce reproche est aussi fondé que les précédents, mais il ne faut pas oublier que ces misérables armes font partie de l’arsenai défensif des faibles et des opprimés ; et nous verrons plus loin qu’en cette matière, sur le terrain des relations sexuelles, l'homme ne le lui cède en rien. Elle ne peut sortir de la famille, ets’affranchir de ses étroites règles morales sans tomber du coup dans le dévergondage : pour la part fondée de ce reproche, nous avons vu plus haut quelles déplorables conditions sont faites dans la société aux isolées qui vivent de leur salaire; et l'iniquité du reproche, pour la majeure partie de cesisolées, est véritablement criante ; mais il est faux que la femme sortie de la morale traditionnelle tombe fatalement dans l’immoralité du dévergondage; et l’on peut dire que si la femme, bien plus souvent que l’homme, demande à la loi de rompre les liens d’une union légitime, où elle n’a trouvé que des chagrins et des dégoûts, — dans les ménages libres l'inverse se produit; et c'est l'homme qui rompt le lien le plus fréquemment, sans qu'il ait à invoquer pour ce divorce extra-légal des raisons aussi légitimes que celles qui poussent la femme à recourir au divorce institué par la loi.
Mais qu’importent ces infériorités! Bien loin d'être un argument en faveur d’un retour, d'ailleurs impossible, à la vie familiale d’autrefois, elles doivent être invoquées en faveur d’une émancipation plus générale et plus complète de la femme. C’est par la liberté qu’elle acquerra les mœurs de la liberté et perdra celles de la servitude. Que si elle ne peut encore acquérir par son propre effort les moyens de défense et de développement nécessaires à sa liberté et à sa sécurité, la loi doit intervenir et la protéger efficacement contre ceux qui veulent retourner sa faiblesse contre elle, tout en l’utilisant à leur profit. La protection que la femme ne trouve plus dans la famille, la société doit la lui assurer. Dans ce sens, la voie est ouverte : déjà sa santé est protégée légalement