CARACTÈRES RÉGRESSIFS ET PROGRESSIFS
les actions d'ensemble de l'humanité, le secret de cette puissance est dans les conditions générales d'ordre public et privé, qui l’ont nécessitée et suggérée dans la plupart des cas. Ainsi, l'Occident européen n’a pas remplacé l'esclavage par le servage sous l'impulsion du christianisme, mais sous l'impulsion de phénomènes économiques nouveaux, qui, modifiant la servitude, attachaient l’homme à la terre, et non plus au possesseur de cette terre. Cela est si vrai que, ne pouvant transporter leurs serfs en Amérique, les très chréliens peuples de l’Europe conquérante y rétablirent l’esclavage au moyen d’Indiens et de nègres, qu'ils sempressaient de baptiser. Il est plus juste de dire, relativement à la prostitution, qu’on la voit déchoir socialement, à mesure que la femme voit grandir sa situation personnelle et morale dans la famille et dans la société. On peut constater qu'à mesure que la femme se dégage du gynécée et affirme sa personnalité, la prostituée déchoit et recule dans l’ombre propice aux actes illicites. Bien plus que le christianisme et ses prédications de chasteté, l'invasion germanique qui a refondu le vieux monde gréco-romain a agi par Cet amoindrissement moral de la prostituée. L’Hélène moderne chantée par Gœthe dans le second Faust n’est pas un produit du christianisme : elle est bien la fille des chastes guerrières dont est peuplé le Walhalla germanique; et le mystique ascétisme oriental du christianisme ne séduisit les peuples dont est née la civilisation occidentale que parce qu’il exprimait un idéal auquel, grâce à l’action féminine exercée sur eux, ils attachaient le plus grand prix. La pitié que la littérature de la seconde moitié de ce siècle témoigne à la prostituée, el qui coïncide avec de très sérieux efforts pour émanciper Îa femme des servitudes familiales, semble impliquer une contradiction. Il n’y a contradiction qu'en apparence : ce que la littérature plaint et parfois exalte, ce n’est pasla prostitution, mais la malheureuse qui est obligée d’y recourir pour vivre. Plus la femme aura le sentiment de sa liberté, plus elle développera en elle et en autrui le respect de sa personne; autant le don libre qu’elle fera d'elle-même à l’homme de son choix sera respectable, autant le commerce de son corps lui
altirera de réprobation. Mais encore une fois, aujourd’hui, si la réprobalion, d’ailleurs trop souvent hypocrite autant qu'illogique du public s'attache à la profession, sa pitié eb ses efforts dans le sens du relèvement moral doivent aller à la personne. Mais peut-on compter sérieusement la prostitution au nombre des agents actuels de la démoralisation générale ? Qu'on y songe bien : si le relâchement des liens familiaux a rendu à une onéreuse indépendance un grand nombre de jeunes femmes, et si parmi elles il en est trop qui, rebutées par les durs travaux insuffisamment payés, tombent dans la prostitution {et c'est, en effet, dans les professions les plus mal rétribuées ou les plus encombrées, ce qui revient au même, que se recrute la masse des prostituées), rien ne démontre mieux qu’il suffira d’une modification économique dans le sens du socialisme pour tarir les sources de la prostitution, ou tout au moins pour réduire celles qui resteront toujours ouvertes : la paresse et l'attrait du plaisir, et pour faire remonter à la dignité de femmes les malheureuses qui ramassent aujourd’hui leur pain où elles le trouvent.
C'est plutôt par contact que par contagion que la prostitulion actuelle est un agent de démoralisation privée et publique. Tandis que la morale officielle continue de la réprouver, et d’englober dans sa réprobation les femmes qui s’y livrent, le peuple des grands centres d'industrie, qui vit côte à côte avec elles, voit diminuer à leur égard la rude hostilité que le peuple de jadis leur manifesta. Si la famille cuvrière pouvait garder étroitement ses filles de ce contact, et aussi ceux de ses fils en qui ces femmes développent le goût du plaisir et le dégoût du travail, cet adoucissemént des mœurs ne serait pas préjudiciable. D’une part, la vieille réprobation qui les fixe dans leur infériorité morale, et, d’autre part, l’existence oisive, qui développe en elles plus de vices que le travail ne pourrait engendrer de vertus, rendent leur fréquentation on ne peut plus périlleuse pour la jeunesse. Il est fort à douter que les Aspasies et les Laïs, dont les journaux mondains nous vantent les charmes et le luxe, fassent des philosophes leur compagnie ordinaire; et il est certain que leurs misérables sœurs du trottoir et de la fenêtre ont pour com-