CONDITIONS INDIVIDUELLES ET SOCIALES
propriété et de la production, nous sortirons du mysticisme menconger, qui succéda aux grossièretés réalistes du viol primilif; et nous disciplinerons pour le bonheur de l'humanité un sentiment qui fut, et est encore le plus puissant agent de notre évolution esthétique, mais qui fait chèrement payer ce service. « L'amour qui perdit Troie », cetamour vainqueur et tout-puissant, cet amour frère de la mort et maitre des dieux, est une fort belle image de la force de ce sentiment essentiel, et en un sens elle est juste. Avec la faim, il gouverne encore un monde où les philosophes n’ont guère voix au chapitre. Mais l’homme collectif de demain, maître de son domaine par la connaissance des choses et de soi, réglera et disciplinera les moyens de satisfaire sa faim. Qu'il apprenne de même à connaître ses sentiments, à démèêler leurs causes et les conditions dans lesquelles ils se manifestent, et, vainqueur de l’amour, il fera de ce tyran plus souvent tourmenteur que bienfaisant la pure joie des sexes enfin réconciliés.
La croissante émancipation personnelle de la femme ne laisse plus à l’homme seulement le droit et la possibilité de préférence et de choix. La passive femelle, que le mâle enlevait ou achetait, sous les yeux indifférents de laquelle deux mâles se disputaient sa possession, les armes à la main, cette femelle devient chaque jour davantage la femme qui discute, et définit le don de sa personne. Dire qu’elle choisit celui qu’elle a préféré serait trop dire; la femme n’est pas encore parvenue à ce degré d'indépendance que, seules, de plus équitables conditions économiques et sociales peuvent lui assurer. Dire que, dans le cas où son choix est d'accord avec sa préférence, ce choix est conforme aux véritables conditions de son bonheur, tout au moins de sa liberté et de sa sécurité, comment le pourrait-on, puisque l’homme n’en est pas encore venu, pour la plupart des cas, à réaliser ces conditions, même quand son égoïsme ou son inclairvoyance acceptent que ces conditions ne soient pas assurées à sa conjointe ? La liberté de l'amour n'existera donc réellement pour les deux sexes que lorsqu'ils pourront, et sauront également choisir et déterminer les motifs de leur choix.
Il ne suffira pas encore que les sexes trouvent le bonheur
personnel dans Ieur union, si la société n’en reçoit pas les garanties de sécurilé et de durée qu'elle rencontra dans la famille, jusqu'au moment où l'individualisme social et économique eut développé l’individualisme moral. Avoir des enfants peut être un des buts de la famille constituée à l’état d'unité économique ct sociale, les enfants étant alors le moyen de conserver à ce groupe humain sa force et son autonomie. La famille de l'avenir, si elle se réduit au couple d'élection uni seulement par les liens de l'affection mutuelle, pourrait très bien développer cet égoïsme à deux, qu'est trop souvent l'amour. Indifférents aux destinées de l’espèce, et ne songeant qu’à leur satisfaction réciproque, les plus parfaits amants deviendraient alors les plus mauvais citoyens ; c'est à leur perfection même que serait due, à brève échéance, la régression sociale, qui ne tarderait pas à suivre un mouvement-de dépopulation de quelque étendue et de quelque durée; et cette régression générale aurait pour conséquence inévitable d’altérer les rapports affectifs, et de leur faire parcourir en sens inverse le chemin que nous les avons vus suivre, depuis que l'homme a commencé de se civiliser. On conçoit bien qu'il serait absurde autant qu’inutile de compter sur les effets d’une prédication sociale pour remédier à la dépopulation, si les amants parfaits qui composeront le couple futur étaient calqués sur le modèle des amants réputés parfaits, dont l'union est d'autant plus complète qu’elle réalise plus étroitement l'égoïsme à deux. Par ce côté, il est donc bien clair que l'union des sexes continuera d’avoir un caractère social, et qu’en conséquence il y a lieu de se demander dès à présent si les modifications de la forme familiale donneront à la fois satisfaction aux individus et à l'espèce, et comment l'humanité pourra passer du régime déréglé et inconscient de reproduction de l'espèce à un régime organique, qui assure sa durée sans attenter à la liberté de l'individu.
Une question se lie étroitement à celle de la reproduction de l'espèce, et qu'une fausse autant que dangereuse pudeur nous empêcherait seule d’aborder pour en tenter la solution. En cessant d’être la passive femelle qu’au regard de la
morale chrétienne la femme doit être encore dans le rapprochement amoureux, il advient trop souvent aujourd’hui que, en même temps qu'elle devient la femelle inféconde, elle peut, séduite par l'attrait du plaisir, emprunter à l’homme son inconstance, et transformer sa liberté en libertinage. En somme, jusqu’à présent et grâce à son tempérament influencé par une hérédité cinquante fois séculaire, la femme goûte moins le plaisir physique de l'amour que l’homme. On ne peut prétendre qu'il en sera toujours ainsi, et que, sous de nouvelles influences d'éducation et de mœurs, cet écart entre l’aptitude voluptueuse des sexes ne finira point par diminuer considérablement, sinon par disparaître tout à fait. Par sa préoccupation plus constante des choses de l'amour, la femme a imposé à l'homme les ornements esthétiques et moraux qui ont véritablement fait de l'amour un sentiment, et par lesquels il ne se limite plus au brutal rapprochement physique des sexes. Cette précieuse acquisition, qui est la fleur de la vie de relation, fleur trop souvent empoisonnée de mensonge et de duplicité, en un temps où l'amour n’est qu'une affaire de pain quotidien, — ou la satisfaction d’une vanilé, — ou le résultat d’un désir purement physique, — l'humanité future doit la cultiver précieusement, l’embellir, l'enrichir et la multiplier ; et il est certain qu’elle se flétrirait vite, si le libertinage amoureux se substituait à la noble et chaste liberté de ceux qui ne s'unissent pas seulement en vue de la délicieuse minute physiologique, mais qui entendent mettre en commun, pour les doubler, toutes les joies, et, pour les amoindrir, toutes les douleurs que leur réserve la vie.
La préférence, en matière sexuelle, est une acquisition des espèces animales chez qui les rapports sexuels sont parvenus à leur degré le plus élevé d'évolution. Le degré d’évolu-
tion amoureuse n’est pas toujours en rapport avec le degré d'évolution générale. Les chiens, par exemple, sont dans l'échelle des êtres à un rang plus élevé que les pigeons ; or, ceux-ci manifestent une préférence amoureuse, qui se traduit par la fidélité devenue proverbiale des conjoints, tandis que ceux-là ont acquis une telle réputation d’indifférence sur le choix de leurs relations sexuelles qu’elle est devenue également proverbiale. Ne nous vantons pas trop tôt de notre supériorité sur ces amis de l’homme: s'ils ont pris à notre contact quelques-unes de nos qualités et beaucoup de nos défauts, de notre côté, et sans que leur répugnant exemple nous fût un encouragement, au contraire, nous leur sommes demeurés semblables, pour un trop grand nombre encore, par une voracité sexuelle qui s’assouvit sans aucun des caractères de la préférence. Un fait, véritable phénomène de la survivance de l’état d’indiscernement sexuel qui fut général dans notre espèce, nous en donne la preuve intime, vivante en notre conscience, malgré les hypocrisies sous lesquelles nous l’enfouissons. Ce fait est le suivant : un homme ne peut se trouver en face d’une femme nubile sans que son instinct, à défaut de sa pensée, qui parfois suit avec complaisance l’avertissement de la nature, le porte immédiatement vers le sexe qu’elle est avant tout pour lui. Moins spontané que le chien, il flaire sous-mentalement le sexe de sa congénère, füt-il le plus chaste et le plus réservé des hommes. Pour l’immense majorité, l’émotion produite par le sexe contraire s'arrête à cet intérieur mouvement instinctif, qui, l'habitude aidant, ne monte même pas au cerveau pour s'y traduire en une pensée précise de possession possible. D’autres hommes pensent en chiens ; d’autres, plus hardis, joignent l’action à la pensée. Mais ce n’est pas de ces primitifs de l'amour qu’il est ici question, attendu qu’en cette matière ils sont en deçà au plan général d'évolution de l'humanité civilisée. Sans compter ces cyniques de la pensée et de l’action, il est incontestable que nul homme n'échappe à cet obscur flairement mécanique de mâle à femelle, dès qu'une femme est à sa portée. De même, et par voie de conséquence, nulle femme n'échappe à celte
LTÉE
impression purement instinctive, que son sexe est flairé par le mâle et qu’elle peut avoir à se défendre; et la nature ordonne impérieusement cette défensive aux plus ignorantes. Avant toute pensée, — et quelles que soient les différences et les distances établies par l’éducation etle caractère, le lieu ou l’objet de la rencontre, — la première impression, à laquelle la pensée n’a aucune part, est une impression de sexe à sexe; elle s'impose mécaniquement et tout d’aborü, ei graves, si divergents ou si hostiles que soient les pensers respectifs. C’est l'instinct qui agit, et il agit entre le notaire et l’héritière, le juge et l’accusée, le marchand et la cliente, le mendiant et la reine, — toutes situations que nos os, notre
sang et nos nerfs ignorent, mais que leur rappelle d’ailleurs
vite notre cerveau.
Dans ces rencontres, il est des individus chez qui l’avertissement donné par l'instinct est assez impérieux et assez prolongé pour s'imposer au cerveau, et s’y exprimer en pensée, sinon en volition. L’appétence sexuelle est alors déterminée par des motifs qui ne sont plus seulement le sexe en soi, mais les caractères physiques, cérébraux ou de situation qui distinguent chaque individu. Si l'instinct se précise en désir, et la pensée en volition (nous ne parlons ici que de l'être humain tel que l’a façonné notre civilisation), c’est parce que la préférence s’est manifestée en l'individu averti d’abord par l'instinct. C’est d’un mouvement réfléchi que se manifeste cette préférence en l'individu : cette opération lui échappe, parce qu’il est peu en état d'analyser les causes de l’évolution de l'instinct en sentiment ; l’hérédité sexuelle lui fait alors accomplir d’une manière réflexe, seulement en apparence, les actes les plus propres à le conduire à son but; et il est sincère quand il affirme ne pouvoir dire les causes de sa préférenee, car son inaptitude à analyser ses sensations, et les sentiments qui en dérivent, font de ses pensées et de ses gestes les serviteurs spontanés et passifs de son instinct. Il est d’ailleurs à remarquer que la préférence réfléchie, c’est-à-dire le choix, s’exerce davantage à mesure que secs mobiles s’éloignent davantage des purs et primitifs mobiles physiologiques, sans pour cela cesser de s’y addi-
tionner; encore arrive-t-il que ceux-ci soient relégués à l'arrière-plan, où même disparaissent complètement, pour un temps plus ou moins long. Si les mobiles qui constituent les conditions physiologiques de la préférence, nous sont plus difficilement analysables que ceux qui en constituent les conditions psychologiques et sociales, cela tient à ce que l'humanité, dans sa marche tâtonnante vers la connaissance, a jusqu'à présent plus raisonné qu'observé, et plus déduit qu'expérimenté. D'autre part, et pendant trop longtemps, l'humanité, dans son élite pensante, a eu le souci, très noble en soi, mais absurde dans la pratique et dangereux dans les conséquences, de différencier essentiellement notre espèce des autres espèces animales. Les morales et les religions ont exprimé ce souci par une guerre constante à la nature, et ce n’est que depuis fort peu de temps que les sciences naturelles en s’annexant la psychologie ont fait d’elle le complément nécessaire de la physiologie; non son contraire, comme l’avaient fait les métaphysiciens, les théologiens et les moralistes. Comme l'acte de reproduction de l’espèce est ce qui nous différencie le moins des autres animaux, on conçoit. que c'est surtout cet acte qui à été l’objet de l'attention défiante, et même hostile, des penseurs du passé ; de là vient que l’amour est encore aujourd’hui réputé le plus inanalysable de nos sentiments, notre éducation héréditaire nous ayant empêchés d'aborder le problème par l’étude préalable de ses conditions physiologiques.
Parmi ces conditions, celle qui nous distingue le moins des animaux est en même temps celle qui agit le plus faiblement sur nous, et, sur ce point, nous pouvons immédiatement mesurer la distance qui nous sépare d’eux. Et cependant elle agit encore, comme pour nous rappeler l'humilité de notre origine. Il s’agit, on l’a compris immédiatement, de l’odorat. Chez le sauvage et sa sauvagesse, ce sens est sans cesse exercé, comme d’ailleurs les autre sens, puisque leur activité doit suppléer à l'insuffisance cérébrale de l'individu, et le préserver contre une nature hostile dans la plupart de ses produits et de ses phénomènes ; leur contact est donc en premier lieu une subodoration, et ils trouvent certainement
insupportable la fadeur de peau de ces Européens qui, depuis tant de siècles, se lavent tous les jours. Que si ceuxci, explorateurs ou commercants, se relâchent parmi ceux-là de leurs soins de propreté, il y aura encore entre eux et les primitifs un écart : au même degré d’incurie hygiénique que le nègre, le blanc n’a pas la même odeur que lui. Tout le monde sait que le nègre le plus adapté à notre civilisation garde toujours une odeur sui generis assez forte pour nous être perceptible ; celte odeur sera toujours préférée à la nôtre par la négresse même la plus adaptée à notre civilisation. Entre blancs, également, sauf dépravation, curiosité, ou littérature, qui les porte vers le décevant exotisme, l’attraction olfactive, si atténuée que soit en eux le sens de lodorat, et si faible que soit l'odeur de la peau, existe réellement. Le mot que met Flaubert dans la bouche d’une fermière amoureuse : « J'aime l’odeur de ta peau », est certainement un mot entendu, et ce n’est pas par littérature pure que :es poètes ont chanté sur toutes les cordes de leur lyre l’odor di femina.
Si l’odorat n’agit plus aussi énergiquement en nous comme mobile de la préférence, et n'intervient plus guère à présent que comme un élément secondaire, confirmatif ou infirmatif d'une préférence déjà déterminée par d’autres mobiles, la vue, en revanche, a pris une importance plus grande dans la formation de ces mobiles. Nous pouvons dire que, dans ce domaine, la couleur l'emporte sur la forme, et que, sauf exceptions, c'est entre individus de même race, c’est-à-dire de même couleur, que s'exerce tout d’abord la préférence sexuelle. Les voyageurs qui ne sacrifient pas aux vanités littéraires ou aux fatuités personnelles sont unanimes à constater la passivité des femmes exotiques envers les Européens. Quand il y a préférence sexuelle entre individus de races différentes, les conditions physiologiques n’y sont pour rien, ou pour très peu de chose. Et la preuve en est dans ce fait que les primitifs, chez qui les conditions physiologiques de la préférence sont plus nombreuses et plus impérieuses que les conditions psychologiques et sociales, sont aussi ceux qui répugnent le plus à aimer eu dehors de leur race. L’exogamie
des tribus africaines et australinnes ne se pratique, en
somme, qu'entre individus de groupes appartenant à la même race. Au contraire, les civilisés, déterminés, répétons-le, par des mobiles psychologiques et sociaux, qui prennent le pas sur les mobiles physioloziques, peuvent être amenés à préférer des individus de race différente.Chez ces mêmes civilisés et sous l’influence des mêmes mobiles psychologiques et sociaux, on voit s’agrandir Ic cercle de la préférence amoureuse, à mesure que s'agrandissent la mentalité et la sociabilité générales : une campagnarde épousera bien son congénère d’un canton voisin, mais répugnera au mariage avec un jeune homme d’une autre province, avec un étranger. C’est dans les catégories les plus cultivées des civilisés, par conséquent les plus douées d'initiative, que la préférence pourra s’exercer sur un plus grand nombre de personnes et de plus grande diversité, jusqu’à l’exotisme non seulement de lieu mais encore de race, sans pourtant que les choses puissent aller jusqu’à déterminer les plus civilisés à choisir l’objet de leur amour parmi les femmes placées au pôle opposé du développement humain.
Le sens de la vue s’ exerce en second lieu sur la forme, et
l'on peut dire que la plastique est actuellement le grand élément de la préférence sexuelle. Chaque civilisation, chaque race a une conception particulière de la beauté, qui n’est pas aussi arbitraire que le prétendent les ennemis de tout idéa-
lisme. Cette conception de la plastique féminine, si impor-
tante en malière de préférence amoureuse, est née, et s’est développée, sous des conditions absolument normales dans chaque milieu ethnique différent. L'idéal plastique grec, dont nous avons hérité, et que nous avons modifié, est assurément plus complexe que l'idéal plastique chinois ou congolais. Pour notre civilisation occidentale, la femme de taille élancée, aux hanches en forme de lyre, aux menus et hauts seins piriformes, répond à la double conception que nous avons des fonetions de la femme, qui sont à la fois d’une ménagère et d’une amoureuse. Il y a dans ces formes, que l’art d'autrefois cristalhisait en des eanons immuables, une adaptation inconsciente, mais très réelle, de l'être féminin au rôle qu’il devait
remplir. L'art moderne, qui n’observe pas de moins près la vie que l’art antique, n’a rompu qu’en apparence avec ces canons ; il leur en a substitué d’autres, qui correspondent à la plus grande variété de formes née d’une plus grande différenciation des fonctions de la femme; mais il n’en est pas moins demeuré que, pour notre civilisation européo-américaine, en dépit des outrances d’un idéalisme maladif et d’un réalisme qui substitue les portraits aux types et des individus quelconques à l'espèce, il y a un idéal de beauté plastique, et que cet idéal est déterminé par notre sens héréditaire de l’harmonie, c’est-à-dire de l’adaptation des formes, à des gestes et à des fonctions déterminés. C’est pour des motifs semblables, bien qu'ils produisent d’autres résultats que, entre autres perfections qu’il tente d'obtenir chez la femme, le Chinois attache un très grand prix à la petitesse des pieds, fût-elle achetée par une hideuse mutilation. La femme chinoise, ornement du gynécée, n’a pas besoin de marcher, puisque les travaux domestiques ne sont pas son fait. De même la Soudanaise est d'autant plus admirée qu’elle pèse davantage et peut moins se mouvoir, sous la surcharge de graisse qui constitue, aux yeux des siens, sa principale beauté. On voit, par ces exemples, que les conditions physiologiques de la préférence peuvent s’additionner de conditions sociales, et que celles-ci, même, peuvent déterminer des conditions physiologiques spéciales.
Viennent ensuite, comme mobiles de la préférence, la forme du visage, la nuance de la peau ou le teint, la couleur des veux et des cheveux, la taille, etc. Ces conditions sont variées à l'infini, car nul ne se croit tenu de préférer en vertu des canons de l’art, sa préférence eût-elle des mobiles purement physiologiques ou esthétiques. Elles sont variées à l'infini, non qu'elles soient innombrables, mais parce qu’elles forment entre elles des combinaisons à Pinfini.
Reste enfin l’aptitude à l’acte sexuel. C’est un lieu commun de constater les trop nombreuses incompatibilités sexuelles qui résultent de la disconvenance des organes respectifs. Dans notre société, ces incompatibilités purement physiologiques ont des conséquences d’autant plus graves que l'éducation
catholique et ses injustes mépris de la chair sont là pour empécher les conjoints de réparer leur erreur. Beaucoup pius logiques, beaucoup plus sains selon la nature et aussi selon l’ordre dans la société, sont ces fiancés du centre de la France, qui ne s’épousent que quand ils se sont essayés et éprouvés, non seulement au point de vue psychologique et social, mais encore au point de vue physiologique. Il vaut mieux voir sourire de cette coutume primitive que voir pleurer silencieusement les victimes de l’incompatibilité sexuelle, que le mariage a rivées l’une à l’autre et que nous ne savons trop quelle fausse pudeur empêche de se libérer pour courir aux joies complètes de l'amour.
Pour l'observateur superficiel, la préférence sexuelle est à ce point mystérieuse qu’il lui parait impossible d’en classer les conditions. Si donc on lui dit qu’il en est qui sont d'ordre psychologique, et si, commençant leur énumération, on lui cite d’abord celles qui prennent directement leur origine dans les impressions physiques, dont elles sont comme le retentissement prolongé et fixé dans notre cerveau, cet observateur impatient triomphe, et associe injustement à son triomphela thèse monistique, qui n’est pas en cause ici, et qu’il ne peut être question de supprimer. Tout d’abord, et afin de dissiper de semblables malentendus, affirmons qu’il n’est jamais entré dans la pensée de l’auteur de ce travail, — toutes les pages qui précèdent en témoignent suffisamment, — d’opposer la psychologie à la physiologie, ni de subordonner celle-ci à celle-là, ni de les différencier essentiellement. La psychologie n’est et ne peut être autre chose que la physiologie cérébrale. Elle est donc le complément nécessaire de la physiologie; les lois générales de l’une et de l’autre sont identiques, et identiques les méthodes d'investigation, et les procédés ‘de classement de phénomènes, qui les constituent à l’état de
science. Ensuite, la limite qui sépare absolument la sensation du sentiment, l'impression physique de l’impression cérébrale qui lui est consécutive, avec une telle rapidité que nous avons l'illusion de leur simultanéité, cette limite-là n'existe que dans notre esprit, et pour la nécessité du classement des phénomènes. Done, rien d'étonnant que des affinités ou des oppositions de tempérament, en matière sexuelle comme en toute autre, prennent un caractère psychologique, et soient classées parmi les phénomènes de cet ordre, bien que purement physiologiques dans leur origine. De même, et quelque élevé que soit le platonisme de certaines affections intersexuelles, toutes ont une origine physiologique; ettoutes, consciemment ou non, volontairement ou non, tendent à une fin physiologique.
Au premier degré des conditions psychologiques de la préférence, se trouvent nécessairement les impressions d’ensemble, d'ordre purement physiologique, et que leur simultanéité aussi bien que leur association transforment, en faisant un sentiment d’un groupe de sensations. Ce sentiment est primitif et rudimentaire, directement formé de l'appel au cerveau de plusieurs sens réunis, mais c'est déjà un sentiment, et non plus un groupe de sensations. La preuve en est en ceci : qu un homme étant mis en présence d’une femme, et cette femme réunissant les conditions physiologiques qui la lui feront préférer à d’autres femmes, l’homme dira tout d’abord : Cette femme me plait. Ce n’est qu’ensuite et pressé de dire les motifs de sa préférence qu’il songera à les rechercher et à les trouver dans le teint, dans la couleur. ou la masse des cheveux, dans l’aspect d'ensemble du visage, dans la taille ou la démarche de celle qu'il a distinguée. Beaucoup d'individus des deux sexes, dans notre état actuel d'éducation générale, ne vont pas au delà de ce premier degré dans la préférence psychologique, formée de mobiles physiologiques directs et immédiats. Sans assimilation possible à don Juan, qui s'élevait à un degré supérieur par la jouissance perverse des larmes versées par les victimes de ses multiples préférences, ceux qu’on appelle communément des « hommes à femmes « ne dépassent guère ce
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premier degré, quelles que soient d’ailleurs et leur situation dans la société et leur culture intellectuelle. Ce qu’ils préféreront dans la femme, ce n’est pas l’ensemble des conditions physiques, intellectuelles et morales, qui constituent un individu appartenant à l'espèce humaine, et dont les multiples combinaisons déterminent le choix, — la préférence, — mais telle qualité, voire telle déformation, purement physique, qui caractérisera cet individu de l’autre sexe. Tels préféreront les rousses, et tels autres les grasses jusqu'à l'obésité, et ainsi de suite pour chaque particularité. Tels autres préféreront un jour les rousses, le lendemain les obèses, et les jours suivants successivement telle autre particularité jusqu’à épuisement de la gamme, — ou de la virilité de l’acharné poursuivant. Bien peu d’entre eux, et beaucoup moins parmi les hommes que parmi les femmes, car elles ne sont pas exemptes de ces préférences successives ou simultanées qui abolissent /a préférence, — infiniment peu d’entre eux ajoutent à cette gamme la garame psychologique. Ce n’est que parce que don Juan a doublé sa curiosité physiologique de la curiosité psychologique qu'il a pu atteindre le chiffre légendaire de mille et trois, et certainement ses forces furent à bout avant sa curiosité.
Quels que soient les caractères mentaux et moraux de la préférence, et quelque élevés qu'il soient, la préférence psychologique pure, le pur amour d’un individu pour un individu de sexe différent, déterminé uniquement par ces caractères et par leur degré d’élévation, n’existe que fort rarement et à l’état d'exception. Ge à quoi rêvent les jeunes filles n’est pas d’épouser un homme très intelligent ou très bon, mais un beau garçon. Non qu’elles fassent fi des qualités de l’esprit et du cœur, mais les qualités physiques du conjoint rêvé tiennent la première place dans leurs préoccupalions. Les autres qualités viennent ensuite et comme subsidiairement, et il est on ne peut plus naturel qu’il en soit ainsi. Les impressions perçues directement par nos sens sont toujours plus immédiates et plus impérieuses que celles qui se forment par images et par réflexion dans notre entendement. Il y à dans les premières une spon-
tanéité et une force qui n'existent pas dans les secondes. A cette spontanéité puissante, quelle résistance, issue de la réflexion, peuvent opposer les jeunes organismes humains, chez qui les sens sont en pleine exubérance ; alors que la faculté de peser, de comparer, de penser en un mot, à peine formée, ne peut se frayer un chemin dans le tumulte de la sève animale. C’est donc sur des manifestations physiques extérieures, et sur des impressions émanées de ces manifestalions, que se formeront tout d’abord les sentiments qui détermineront la préférence ; les impressions produites par les manifestations mentales ct morales ne viendront qu'après, étant d’ailleurs moins immédiatement perceptibles et appréciables, et s’offrant à des esprits peu préparés pour les percevoir et pour les apprécier, sinon par-dessus tout, du moins avant tout. On sait, en effet, constater d’un coup d'œil la différence qui sépare une Vénus d’une fée Carabosse : mais pour ce qui est de savoir si la Vénus, que son aspect extérieur a naturellement fait pré-
-férer à la Carabosse, est une virago ou un ange, si elle est
sotte ou intelligente, c’est une affaire qui demande de la sagacité, et aussi un peu plus de temps que la durée d’un coup d’œil. Combien, avant d’avoir constaté les caractères intellectuels et moraux, ont été assez impressionnés par les caractères physiques pour s'engager, de manière à ne plus pouvoir même songer à reculer, à ne plus même avoir le désir ‘d'y songer ! L’uniforme et niaise éducation que l’on donne aux jeunes filles françaises n’est pas pour aider aux facultés de discernement des jeunes gens, en matière de qualités morales et intellectuelles. Une jeune fille bien élevée a la même attitude, les mêmes gestes, les mêmes phrases, les mêmes goûts, les mêmes répulsions, les mêmes talents, les mêmes apparentes ignorances qui caractérisent toutes les jeunes filles bien élevées, ou plutôt les décaractérisent, Le mariage une fois consommé, le masque tombe, la femme reste, et l’amour s’évanouit, L'amant, de son côté, a joué une comédie identique ; ül a masqué, lui aussi, son véritable caractère ; et ainsi, bien des lendemains de noce forment le dénouement de la
comédie des deux Gaspards, où les pipeurs se trouvent pipés. -
Alors la comédie est finie, et le drame commence.
Il est bon et juste, il est conforme aux meilleurs destins de l'espèce que la préférence sexuelle soit avant tout déterminée par des mobiles physiologiques ; l'humanité ne peut que gagner force et beauté par cette nécessaire forme primordiale de la préférence, qui écarte de l’œuvre de reproduction les géniteurs et génitrices de qualité inférieure. En France, et jusqu’à une époque relativement récente, — c’est-à-dire avant l'obligation du service militaire imposée à tous, qui a coïncidé avec une diminution de sévérité dans le choix des ieunes soldats, et avant l’exode des jeunes paysans des deux sexes vers les villes, — un jeune homme reconnu impropre au service militaire trouvait difficilement à se marier au village, à situation égale, cela va de soi ; car le riche le plus infirme et le ;plus dégoûtant a toujours trouvé, et trouvera toujours de la jeunesse, de la santé et de la beauté à son service, en échange de son or. Mais,s’il est légitime que la préférence soit
d’abord déterminée par des motifs physiologiques, elle ne:
pourrait l’être uniquement par ces mobiles que si lPassocia-
tion intersexuelle se limitait à l’acte de reproduction, et ces-
sait avec l’accomplissement de cet acte. L'histoire de l’humanité pour le passé, le sens commun pour le présent, le raisonnement pour l'avenir, nous disent hautement qu'il n’en est rien. Une chose digne de remarque, c’est que la préférence pour des motifs d'ordre intellectuel, et surtout moral, exerce plutôt son action dans la classe non possédante. Pourtant celle-ci, plus près de la nature par l'inculture dans laquelle l’a laissée la classe possédante, semblerait au premier abord obéir avec plus de spontanéité aux impulsions
physiologiques. En réalité, il n’y a pas de différence de spon-
tanéité entre les jeunes gens des deux classes ; mais, tandis que les fils de la classe aisée n’ont qu’à tirer de leur poche quelque monnaie de leur superflu pour trouver immédialement la satisfaction de leur désir sexuel, les fils de la classe pauvre doivent s’ingénier à plaire à la jeune fille qu'ils convoitent, et, partant, s'occuper de ses qualités intellectuelles et morales, ne fût-ce que pour reconnaitre le point faible par
Les,
lequel ils emporteront la place. Et comme il y a égalité de situation sociale entre garçons et filles de cette classe, égalité dans la misère ou tout au moins dans l’absence de propriété, d’héritage et d’« espérances », le gars trouve à qui parler. De même qu'il observe, il est observé. Il voulait prendre, et parfois il se trouve pris par la fine mouche, décidée à n’ouvrir sa porte que la « bague au doigt ». En somme, ils ont eu beau ruser : plus près de la nature, moins déformés et nivelés par une éducation artificielle, plus libres de se voir sans témoins que les jeunes gens de la bourgeoisie, ils ne sont guère trompés, ni respectivement, ni mutuellement; et souvent l'expérience physiologique, ajoutée à l'expérience psychologique, a déterminé le choix en aussi pleine liberté que possible. |
Il est pourtant, dira-t-on, des caractères psychologiques tellement supérieurs, et d’une telle évidence, qu’ils suffiront à déterminer la préférence, sans même que les mobiles physiologiques aient à intervenir, et dussent les disconvenances de ce dernier ordre apparaître choquantes jusqu’à l'absurde et au monstrueux. Ainsi, tel héros qui s’est signalé par d’éclatants sauvetages, tel romancier dont les œuvres ont profondément ému les femmes de son temps, : reçoivent des déclarations d'amour, des offres de mariage de la part d’inconnues qui ignorent absolument leurs traits, leur âge et même, contradiction psychologique, leur caractère. Remarquons d’abord qu’en ce temps de publicité à outrance il n’est si mince gribouilleur de papier, ou repêcheur de caniches en péril, qui ne voie quelque journal illustré reproduire ses traits, toujours embellis, selon l'esthétique courante ; et que, dès lors, l’image que se fait l'amoureuse de celui à qui elle se voue n’est presque jamais abstraite ni purement modelée sur les qualités intellectuelles et morales qui l'ont séduite. D'ailleurs, une récente enquête d’un journaliste, peut-être indiseret, mais en tout cas indiscret avec la permission même de ceux à qui il s’adressait, nous a fait connaître qu'il faut beaucoup en rabattre sur la séduction, par moyens purement intellectuels, qu'exerceraient les gens de lettres. Remarquons en outre que de telles séductions,
reconnues très rares, ont pour pendant, et probablement en quantité sensiblement identique, l'engouement de certains individus pour les héroïnes de procès retentissants, et de certaines femmes pour certains criminels. Ce sont là des aspects, identiques dans leurs causes et dans leurs manifestations, d’une même manie, qui ne change que dans les objets sur lesquels elle s'exerce Gertes, les manifestations du premier ‘ordre sont plus pures et plus élevées que celles du second, qui ont un caractère de dépravation nettement accusé; et si l’on tient à les différencier essentiellement, c’est à la condition expresse qu’elles seront essentiellement différentes, que les sens seront absolument muets chez la correspondante de l'écrivain ou du sauveteur, et qu'il n’y aura dans son esprit qu’une sympathie intellectuelle ou cordiale ; mais, alors, c’est de l'amitié, une amitié qui s'exprime par les moyens les plus extrêmes, et cherche dans les liens sociaux une sanction de durée ; et ce sentiment ne se transformera en celui qu’on petit proprement appeler l'amour qu'après qu’il y aura eu impresssion mutuelle, directement, par les sens. Sinon, il y a hystérie cérébrale identique ‘chez l’amoureuse du romancier ei l'amoureuse de l'assassin.
Objectera-t-on que des acteurs très laids, des actrices de visage médiocre inspirent fréquemment de véritables passions ? Il y a bien, dans ce cas, va-t-on dire, prédominance des conditions psychologiques sur les conditions physiologiques. Oui, certes; mais il faut observer en premier lieu qu'ici les conditions psychologiques d’une telle préférence ne prennent pas leur origine dans la valeur intrinsèque de celui qui en est l’objet, mais dans l'opinion que le public, en ses caprices, se fait de cette valeur, au point que cette valeur est souvent créée artificiellement par lui. C’est donc là une manifestalion d'ordre sociologique, bien plus que psychologique, et dont certains individus sont plus fortement influencés, au point de mélamorphoser leur préférence esthétique en préférence sexuelle. En second lieu, il est remarquable que cette sorte de préférence prétendue psychologique va plutôt aux interprèles qu'aux créateurs, c’est-à-dire à ceux qui sont
aux plus bas degrés dans l'échelle des arts. Écoutez les conversations pendant un entr’acte, au spectacle. Sur dix personnes, neuf s’entretiennent du mérite des acteurs ou des beautés de la mise en scène. La dixième, parfois, daignera s'occuper de l'écrivain, sans lequel les comédiens et les décorateurs n’eussent pu exercer leurs talents et charmer l'assistance. Dira-t-on que des suffrages féminins vont aussi à celui-ci? Dans ce cas, ils rentrent dans la catégorie mentionnée plus haut, ou bien ils émanent de comédiennes intéressées à se concilier les bonnes grâces d’un auteur qui peut leur faire un bon rôle ; et ce mobile est d'ordre étranger à la psychologie pure, ou tout au moins äl s’y tient aux degrés les plus inférieurs. On peut affirmer que la fréquence des motifs d'ordre purement psychologique de la préférence va toujours se raréfiant, à mesure que ceux qui sont l’objet de cette préférence s'élèvent sur lPéchelle des arts, des lettres, de la science et de la philosophie ; c'est-à-dire à mesure que Partste, l'écrivain, le savant, le philosophe donne moins de sa personne au publie, et davantage de son œuvre ; à mesure que, par les degrés intermédiaires, on s'élève du pernicieux cabotinage parisien à la tour d'ivoire où s’enferment les hauts esprits. Il se trouve alors que nul philosophe n’inspire de
passion pour l'amour de la philosophie, et que nul érudit ne
se voit embrasser pour l'amour du grec : et c’est en somme tant mieux, car ces engouements de pécores n’ont jamais eu rien de commun avec la préférence sexuelle et ses conditions réelles. L'exemple célèbre d’Abélard n'infirme en rien cette vérité d'expérience. Quant il se fit aimer d'Héloïse, il était jeune, et à ses attraits physiques le suffrage public ajoutait Pauréole de la gloire ; de plus, il était le professeur d’Héloïse. Quantité de jeunes filles offrent encore en secret au maître qui les enseigne les prémices de leur cœur, de même que quantité de dévotes trouvent au confessionnal un attrait
voluptueux, qui les étonnerait et les scandaliserait, si on le leur dénonçait. Mais qui ne voit qu’il y a, dans ces cas très fréquents, très ordinaires, impression physiologique autant que psychologique ? Celle-ci a pu précéder celle-là, dans la formation précise d’un sentiment, qui ne s’exprimera, d’ail-
leurs, peut-être jamais ; mais, même quand le professeur ou le confesseur est un vieillard, c’est par l’appel obscur et imanalysé des sens que se forme dans le cerveau la cristallisation psychologique, qui s’imagine, quand elle prétend s'analyser, trouver ses causes en elle-même. Or, nul phénomène ne se cause soi-même, et tout ce qui est dans notre intelligence y est venu par les sens, et seulement par eux peut se manifester.
A présent, il va de soi que les conditions psychologiques de la préférence, ajoutées aux conditions physiologiques, et si rarement indépendantes de celles-ci que cette indépendance est l’exception à la règle générale que nous posons ; il va de soi, disons-nous, que ces conditions psychologiques ont un pouvoir d'autant plus déterminant sur la préférence qu’elles seront plus évidentes chez celui qui les réunit, ou mieux discernées par celui qui les requiert. Il est rare que la grande majorité des jeunes gens tombent amoureux d'une fille réputée pour sa beauté. Est-ce mépris de cette beauté ? Elle s'impose comme une évidence. Est-ce défiance d’euxmêmes ? Ils sont à l’âge présomptueux. C’est donc un instinet créé par une ancestrale expérienve, qui les avertit de ne point prendre une jument de luxe pour labourer le champ ou tourner la meule. Si de l'individu nous nous élevons à la catégorie, nous voyons que, à côté des alliances de classe sociale, qui seront traitées plus loin, les alliances de classe intellectuelle sont la règle générale. Une institutrice répugnera à épouser un ouvrier, fût-elle plus pauvre que lui, et préférera un employé, dont le gain chétif et aléatoire ne lui donnera pas le bien-être et la sécurité qu'elle aurait trouvés auprès de l’ouvrier. De son côté, un homme cultivé, fût-il très pauvre et sans avenir, n'épousera pas volontiers une femme de mentalité inférieure, à moins d’être dominé par les conditions purement physiologiques de la préférence, ou déterminé par des conditions sociologiques : espoir d’un emploi, dot, espérances, etc. Il faut reconnaître que les hommes consentent plus volontiers que les femmes à ces mésalliances intellectuelles, et cela s’explique par l’infériorité sociale et domestique dans laquelle la femme est encore
tenue par nos mœurs, nos lois et sa propre éducation. Souvent ces différences mentales disparaissent par l’effort éducateur de l’homme, mais combien plus souvent persistent-elles, s’aggravent-elles de tout l’effort que fait l’homme pour s’élever plus haut par l'esprit et par le cœur, tandis que sa conjointe, enlisée dans son inculture et dans son égoïsme animal, use ses forces et emploie ses ruses pour le rabaisser à elle. Il ne reste plus alors à l’homme que la résignation, ou l'évasion dans un autre amour, libérateur de son être entier enfin reconquis.