‹ L'idéalisme socialChapitre 39 sur 96 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Les conditions sociologiques de la préférence, le chapitre précédent nous en a suffisamment avertis, appartiennent à la catégorie psychologique, dont elles sont en quelque sorte le prolongement et le complément, les conditions sociologiques étant une combinaison totalisée et généralisée des conditions psychologiques, qui, nous l’avons vu, synthétisent et complètent les conditions physiologiques, auxquelles elles sont inséparablement attachées. De même que les conditions ethnologiques de la préférence sont des généralisations annexes des conditions physiologiques, les conditions sociologiques sont des généralisations annexes des conditions physico-psychologiques. Mais, tandis que les conditions ethnologiques s'associent à la catégorie physiologique, en y introduisant d’ailleurs un schéma psychologique, — car, répétons-le, l’absolu dans ces phénomènes n’existe que pour les besoins de la classification, — les conditions sociologiques de la préférence, par suite d’une équilibration sociale défectueuse, s’opposent à leur catégorie,et semblent ainsi en sortir pour former une catégorie distincte. Si nous voyons rarement, en effet, la préférence psychologique pure prendre le pas sur la préférence physiologique, quand il y a égalité de situation entre l'individu apte à préférer et les individus sur qui

s'exerce sa faculté de préférence, nous voyons fréquemment, — assez fréquemment pour que dela généralité de ce phénomène une loi puisse êlre dégagée, — les impulsions de Ta nature et de la raison contrariées, et même abolies par linéga-

lité des conditions. Tel jeune homme pauvre ne préfère pas. telle femme riche à d’autres plus jeunes, plus belles, plusintel-.

ligentes et meilleures, parce qu'il est la victime d’une erreur

de ses sens et de son jugement; il sait bien qu’elle ne répond

pas à l’idée qu'il se fait de la beauté, de l'intelligence et de la bonté; mais l'absence de ces qualités est compensée pour lui par une qualité d'ordre purement social : la richesse. Telle jeune fille pauvre préférerait un jeune homme au barbon que ses parents lui présentent, et néanmoins c’est le barbon qui sera son époux. La nature prendra sa revanche : l’observation

quotidienne de la vie et la littérature de tous les temps en

témoignent avec une éloquence abondante. L'or de la riche épousée ou du riche épouseur servira au besom à cette revanche de la nature, à laquelle la raison et la morale n’auront pas d’ailleurs plus de part qu’elles n’en eurent à la formation du lien mal assorti.

Ces disconvenances ont existé de tout temps, même dans les hordes les plus primitives, où l'inégalité des conditions ne consistait pas encore dans le pouvoir permanent donné à un individu sur ses semblables par une plus grande richesse, héritée ou acquise, mais dans l’exercice temporaire de sa

force ou de son adresse. La pratique assez générale de l’exo- - gamie,dans les tribus de primitifs contemporains,nous montre

assez que le plus vigoureux ou le plus habile peut seul exercer son pouvoir de préférence, par l'enlèvement impuni de la femme qu'il a distinguée. Dans cet état, Ia femme ne préfère pas; elle subit la loi du mâle, la loi du plus fort, comme la subissent les mâles plus faibles qui ont désiré, mais n’ont pu conquérir la femme qu'ils préféraient ; et ce n’est que clandestinement, en violant la loi, c’est-à-dire la volonté du plus fort, que les plus faibles donnent à la nature les revanches qu’elle exige. L'opinion, qui n’est que l’habitude du fait acquis, transforme en lois et préceptes le droit du plus fort, qu’elle renforce ainsi ; et toute tentative de libé-

ration personnelle, au lieu d’être une incitation à la libération de tous, devient une transgression de la loi, réprimée par ceux-là mêmes qu’elle a frustrés de leur liberté. Il est à remarquer que cette soumission à la loi, au moins verbale, est si générale et si absolue dans lantiquité historique que, sauf celle d’Aristophane, nulle œuvre littéraire de la période grecque, où cependant la philosophie, les dieux et le destin même sont soumis à la raillerie ou à l’invective, n’ose s’attaquer à cette question, ou peut-être nulle n’y a songé. Les tragiques grecs nous font des récits d’inceste ; nul ne chante une mésalliance ; il faut arriver aux comiques et aux satiriques latins pour trouver fréquemment l'équivalent de l'unique scène de Plutus, dans laquelle on voit une vieille femme riche payer les faveurs d’un jeune homme. Nous touchons ici à la preuve essentielle que la littérature ne créc pas des idées, mais exprime en idées les faits qui lui sont contemporains, et surtout propage ces idées. Là se borne son action sur le progrès général, et il faut bien dire que celte part est encore assez belle sent notre admiration et notre reconnaissance.

L'’admirable épisode biblique de Ruth et de Booz nous est un précieux document sur le désaccord entre les conditions sociologiques, psychologiques «et physiologiques de la préférence. Booz est vieux, mais riche. Ruth est pauvre, mais jeune. Mais Booz est parent du premier époux de Ruth, et il a le droit, ou plutôt le devoir, de l’épouser.Et qui rappelle au vieux Booz ce devoir? La jeune Ruth, qu'il remercie avec éloquence en lui disant: « Ma fille, cette dernière bonté que tu témoignes est plus grande que la première, de n'être point allée après les jeunes gens, pauvres ou riches. » Chez Ruth, l'impulsion naturelle, la préférence physiologique ne parle pas, et c’est ce silence qui fait que le poète anonyme la recommande à l’estime de ses lecteurs. Elle est la femelle passive que les écrivains de l'antiquité, morahstes avant tout, prisent si haut. Elle est complètement un être social de son temps et de son milieu, et cette soumission à la loi commune lui vaut l’avantage de devenir la femme d’un homme riche et puissant. Mais Booz lui-même, si épris qu’on le sente de la belle veuve moabite,

Booz, qui pourrait la prendre comme concubine sans choquer les sentiments de son entourage, que fait-il quand sa jeune parente vient passer la nuit à ses pieds? Il la rachète à un parent, dont le droit prime le sien, et c’est alors seulement qu’il lui donne le titre d’épouse. Et ces deux êtres si conformes à la loi, celte Ruth qui préfère un vieillard, ce Booz qui veut accorder son amour avec son devoir de parent, paraissent si exemplaires aux rédacteurs de la Bible qu'ils font naître de cette union la race bénie du roi David. Mesurez la distance qui sépare Booz d’Arnolphe et de Bartolo, et Ruth - d’Agnès et de Rosine ; vous pourrez alors estimer le chemin parcouru par l'humanité vers la liberté personnelle jusqu’au moment où Guillaume Froment, dans le Paris, d'Émile Zola, renonce à Marie, trop jeune pour lui; et Marie, préférant Pierre le défroqué, se conforme à la nature et à la raison. Car c’est Ià le point essentiel, la caractéristique majeure, la condition même de l’évolution consciente : l’accord de la volonté humaine et de la nature. Toutes les formes passées et même présentes de l’association humaine nous font assister à l’incessant combat de l’homme contre la nature, non pas seulement pour la contraindre à livrer ses secrets et ses trésors, mais pour comprimer ses mouvements et modifier ses impulsions en nous-mêmes. L'homme, sentant la nature hostile, en divinisa les forces tout en les combattant ; partout les dieux de terreur et de vengeance précédèrent les dieux de justice et de bonté ; forcément une confusion se fit dans la pensée humaine entre les forces extérieures et intérieures de la nature ; et le sentiment de conservation nous porta à les combattre également, comme également nuisibles. Dans cette lutte obscure, une division des tâches s’opéra pourtant: la science et l’industrie combattirent et domptèrent une à une les forces naturelles extérieures ; la philosophie et les religions se chargèrent de la répression des forces intérieures. Observons, et cela s’explique de soi, l’antagonisme, toujours plus flagrant, entre la première et la seconde catégorie de ces moyens de combat contre la nature. Plus on recule vers l’inconnaissance primitive, et plus les efforts contre la nature sont arbitraires et incohérents : les

mulilations personnelles vont de pair avec les conjurations contre l'orage, mais nul ne songe encore à l’ascétisme. Plus on avance dans le temps, plus devient apparente cette division de la lutte. Tantôt l’esprit d'invention domine, et ce sont des progrès matériels qui s’ensuivent. Tantôt c’est l'esprit de moralité, et il faut alors faire fi des superfluités accumulées par l’industrie humaine. Ce mouvement alterné, très confus et très lent à l’origine, se précise et se précipite à mesure qu'on approche de notre époque. La rapidité même de ces alternances fait croire à leur confusion, et les hommes du xvin® siècle y ont été pris. Nous les voyons, en effet, s’éprendre de l’homme de la nature : les uns, comme Diderot, pour rendre l’homme à sa spontanéité passionnelle; les autres, comme Jean-Jacques Rousseau, pour le ramener à l'absence de besoins superflus qui, selon lui comme selon tous les moralistes classiques, est la condition première du bon- Beur privé et public. Cette constante, mais nécessairement décroissante répression de nos mouvements intérieurs est à l’honneur de l’humanité. Ses sévérités théoriques se sont parfois traduites par des exagérations, des erreurs et des crimes, Collectifs et privés; mais,somme toute, n'oublions pas que nous leur devons l’ennoblissement progressif de notre espèce, et que si, aujourd’hui, nous pouvons utiliser les impulsions mêmes de la nature en nous, nous le devons à une discipline intérieure, héritage de cent siècles et plus de répression continue. Cette discipline, qui maintient notre raison appuyée sur une connaissance plus exacte de ce qui est utile à tous et à chacun, après avoir acquis par le temps tous les caractères d'un réflexe permanent, se dépouille de plus en plus des scories qui lui faisaient perdre le meilleur de son effet utile,et des contraintes extérieures qui la sanctionnaient: et c’est par des actes à la fois spontanés et réfléchis que ls moralité de l'avenir tend à s'affirmer et à se développer. Aïnsi se fait, pour le plus grand bien de l'espèce, et de chacun des individus qui la composent, l’accord de la volonté humaine et de la nature.

Les disconvenances sexuelles n’ont donc pas été moindres dans le passé de l'humanité qu’elles ne le sont aujourd’hui,

au contraire. En ceci, comme en tout phénomène d’ordre social, ce n’est pas l'inégalité ou Piniquité qui choquent et révoltent ceux qui en sont les victimes ou les spectateurs, mais le sentiment qu’ils ont de l'inégalité et de l'iniquité. Tant que ce sentiment ne s’est pas fait jour dans leur conscience, ils subissent ou contemplent avec une passivité et une indifférence qui nous semblent stupides et monstrueuses, à nous qui avons d’autres sentiments. On peut même aller plus loin, et affirmer que la rareté de l'abus, de l'arbitraire, en tel Gare donné d'institutions basées sur des règles des tice, est précisément ce qui appelle la réprobation commune, les phénomènes insolites ayant seuls la faculté d’émouvoir le public, qu'ils soient régressifs ou progressifs. Seules, les minorités d’attardés considèrent l'abus comme un phénomène normal; seules, également, les minorités de progressifs devancent les temps et opposent, à l’arbitraire encore accepté par la masse, le concept de justice qui ne la pénétrera que plus tard. Si, done, de notre temps, les disconvenances sexuelles imposées par les conditions sociales choquent le sentiment publie, qui jadis les acceptait, ce n’est pas, tant s’en faut, qu'elles soient plus grandes ni plus nombreuses aujourd’hui qu'alors, mais parce que l’homme contemporain a grandi en liberté et en dignité. Le caprice d’une souveraine de la main gauche pouvait naguère élever aux plus hautes dignités un abbé de Bernis, et l'amour d’une Marguerite de. Valois faire la fortune — et le malheur — d’un chevalier de la Mole ; une ; Catherine de Russie, dans sa volonté souveraine, imposait ses | amants à l'opinion avec la même impunité morale qu'un Louis XIV ses maïitresses ; le proxénétisme royal pouvait être source de fortune ou souche de noblesse : rares étaient les ironies, et plus rares les protestations. L'opinion de notre temps, plus exigeante, veut au moins que les marchés d'amour soient sanctionnés par la loi : elle accepte, non sans sourires, l'échange d’un vieux blason contre les millions de l'héritière américaine, mais elle est sans pitié pour qui néglige ou ne peut cc la formalilé légale. Hypocrisie, soit, mais qui atteste par son existence même le progrès moral accompli.

D'autre part, la forme capitaliste de la société moderne rend plus flagrantes et moins supportables les disconvenances sexuelles qu’elle impose. Que l’héritier d’un vieux nom, incapable de se suffire par l'exercice d'une profession utile, et réduit dans la société à la fonction d'animal de luxe, assure sa subsistance grâce aux millions d’une fille de pétrolier américain, il n’y a rien en somme qui choque : celte union d’appétits et de vanités entre la classe dominante d’hier et celle d'aujourd'hui est normale ; le passé tend la main au présent, mais l'avenir se charge de rompre cette chaîne d’or forgée par ceux-là mêmes qui en portent le poids. A côté de cette aristocratie de Ia naissance et de. l'argent s'élèvent quelques individus appartenant à lélite intellectuelle, qui prétendent faire servir leur supériorité à leur fortune. Le mariage riche leur est un moyen tout indiqué d’obtenir les moyens matériels de leur domination. Ce n’est pas tant leur valeur que l'opinion qu'ils en ont donnée qui fait leur succès dans cette voie, et il va sans dire que leur valeur morale n'équivaut pas même à leur valeur intellectuelle. Ce n’est donc pas leur incorporation à la classe dominante qui intellectualisera l’aristocralie ; en l’épousant, ils se fondront en elle, et, sauf dans leur spécialité, où des rivaux plus indépendants, et voués plus complètement à l’œuvre d'art ou de science, les distanceront sans peine, ils contracteront tous les vices, toutes les infériorités mentales et morales d’une aristocratie sans durée, puisqu'elle ne se recrute qu’exceptionnellement dans Félite intellectuelle, et qu’elle prétend faire reposer sa domination exclusivement sur la puissance que lui donne l’argent. L’élite intellectuelle, dans sa masse, est écartée de la richesse, sinon du pouvoir. Ge pouvoir précaire, que le capital ne peut lui ôter, qu’il a même intérêt à lui laisser ou à lui confier, l'élite intellectuelle ne peut l'exercer qu’au profit du capital et par délégation implicite, qu'il s'agisse d'administration publique ou de direction industrielle, et ce service lui est payé d’une manière dérisoire au regard de l’utilité qu’il présente. Cette élite, qui se recrute principalement dans la classe moyenne, subit le sort économique de sa classe, amoindrie, appauvrie el asservie par la

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classe capitaliste. Du moment que ce désaccord apparaît aux yeux de la masse, c’en est fait de lacceptation passive. Tandis que l'élite intellectuelle supporte impatiemment la servitude que lui imposent les exigences du capital, ou la misère que lui imposent ses mépris, la masse populaire refuse de plus en plus son respect à ‘une classe dont les privilèges ne se jusufient par aucun service social. Mais, par nécessité plus que par sentiment, la masse contredit sa pensée par ses actes. Elle subit, plutôt qu’elle ne les accepte, les conséquences d'une inégalité économique qui ne repose plus sur une série d'obligations réciproques, et qui transforme en valeur marchande la pensée de l’homme et la pudeur de la femme. Dans ces conditions, que peut-il subsister, dansla conscience collective, des concepts moraux héréditaires ? Chacun désormais cherche à réaliser l’accord complet entre les convenances sexuelles physiologiques, psychologiques et sociologiques; mais peu y parviennent, et chacun, dans l’immense majorité, se voit obligé de sacrifier l'ordre de préférence auquelil est le plus attaché. Tel commerçant, pourse défendre contre la faillite, épouse la femme dont la dot remettra sa maison à flot, et non celle qui eût fait la joie de ses yeux et l’allégresse de son cœur. Il passe un acte d’association commerciale et non un-acte d’union conjugale : et l’on admire communément la sagesse de ce pauvre fou, qui accepte de devenir un mauvais et malheureux époux, afin de demeurer inscrit à l'Annuaire du Commerce et sur la liste du jury. Cette abolition des caractères réels et intérieurs de la préférence sexuelle, par les caractères sociaux et extérieurs, a eu sa nécessité el sa grandeur aux temps où l'individu faisait partie d’une collectivité fortement constituée. Toute violence faite à la nature était un sacrifice, plussouvent utile qu’on ne le pense, à la société. Le jeune Louis XIV, renonçant à celle qu'il aime pour épouser la fille des rois d'Espagne, est un des plus retentissants exemples de sacrifice de la préférence personnelle à l'intérêt public. Ge sacrifice, une fille pauvre, qui renonce à l’amour et accepte de faire un mariage riche pour assurer une vieillesse tranquille à ses parents, le renouvelle tous les jours et d’une manière bien plus complète ; car elles

sont rares, après tout, les femmes chez qui un premier sacrifice n’a pas développé la vertu d’aller jusqu’au bout dans la voie de loyauté et de dignité, tandis qu’on sait quelles revanches éclatantes sut prendre l'inconstant époux de Thérèse d'Autriche. Mais quine voit combien ces sacrifices sont, de nos jours, anormaux et, par un côté, immoraux. Dans l’état d’individualisme social où nous vivons, ils ont toujours pour fin, non un bien social, tel que le maintien de la paix entre deux peuples, ou l’accroissement de puissance d’une famille utile à l'État, mais un bien personnel et passager. [ls donnent satisfaction à l’individualisme moral du plus fort, qui peut payer la jeunesse et la beauté d’une femme, et par conséquent faire sa liberté de l’asservissement d’autrui. Ils assurent le pain à quelques vieillards, mais ce pain est arrosé des larmes de leur enfant. Ils ne l’ont pas vendue, comme font les errants affamés des déserts africains. Elle s’est vendue elle-même. La loi et les mœurs lui avaient donné la liberté, mais non les moyens de vivre libre. Elle a dû aliéner sa liberté sexuelle; elle l’a échangée contre une servitude dorée pour elle et les siens. Elle a renoncé à un droit pour remplir un devoir; mais la société qui impose de tels devoirs, utiles seulement aux plus forts, est une société de barbarie et d'oppression, condamnée à disparaitre.

Il semble exister une contradiction essentielle dans le développement social : tandis que, dans sa forme économique, il paraît discipliner, hiérarchiser les individus, et fondre leurs efforts en un effort anonyme au point que, dans la confection d'une épingle ou d'une paire de chaussures, nul ne peut dire exactement la part du travail qu’il a apportée; dans sa forme politique et morale, il paraît au contraire libérer, égaliser les individus et donner à tous leurs actes une pleine indépendance. Ce n’est qu’une apparence, cependant. Non seulement, en effet, l'association des efforts, où l’effort de chacun se perd

FouRNIèRE. — Idéal. soc. F

dans l’ensemble, donne naissance à la liberté politique et morale de chacun en lui constituant les moyens réels de sa liberté; mais encore, de cette combinaison de forces économiques naît la liberté économique réelle; et cette liberté réelle n’a rien de commun avec la précaire indépendance que conditionne la lutte, et que la lutte détruit. Inversement, ou plutôt parallèlement, on peut dire que la liberté morale et politique que nous promet l'ensemble des conditions sociales est en réalité le résultat d’une association politique et morale: le jour où cesserait de dominer un concept moral et politique quelconque, les individus tomberaient à l'indépendance morale et politique, c’est-à-dire à une désolidarisation générale qui serait la fin de toute société. Il y a donc solidarité étroite entre toutes les formes du développeinent social. Elles peuvent ne pas évoluer avec la même rapidité, leur mouvement n'a pas la précision mathématique des pures opérations de l'esprit, mais elles obéissent toutes à la même impulsion que l’être humain leur donne, dans son ardent désir de mieux connaître son domaine et de le mieux utiliser. Nous avons vu que, dans l’ordre économique, l'effort volontaire, et par conséquent conscient, teud graduellement à dominer. Il en est de même dans l’ordre politique et moral, où émergent déjà quantité d’intelligences et de volontés, dégagées de l'ignorance et de l’inconscience primitives. Il y a conflit entre l’ordre économique, qui a gardé encore plusieurs des aspects. de l’ancienne inégalité sociale, et l’ordre politique et moral, : qui, théoriquement, a déclaré égaux etlibres les individus que l’ordre économique maintient dans l'inégalité, et, pour la majorité, dans la servitude. Mais, en même temps que les moyens politiques et moraux agissent avec énergie pour libérer l'individu de l’asservissement économique, en même temps aussi que l’ordre économique emploie ses propres moyens à restreindre les conquêtes de la liberté politique et morale, les conditions mêmes du développement économique travaillent à leur insu à constituer et à fortifier la liberté morale et politique de chacun.

Ainsi, la femme devenue ouvrière trouve dans sa dépendance économique personnelle, tant précaire et relative soit-

elle, les conditions de sa libération personnelle des contraintes familiales. Que demain la forme économique vienne lui donner la possession du produit intégral de son travail, qu’un plus judicieux emploi de la force, et surtout de Fingéniosilé humaine, fasse ce produit adéquat à la somme de ses besoins, — et nous avons vu que l'humanité peut envisager cet idéal, auquel concourent {outes ses forcesconseientes, — etla femme aura acquis, par sa libéralion économique, les compléments et les garanties de sa liberté morale et politique ; elle pourra alors exercer dans sa plénitude sa liberté de préférence en matière d'association sexuelle. Ou, plutôt, elle aura les moyens matériels nécessaires à l'exercice de sa liberté, c'est-à-dire les moyens extérieurs, qui lui font aujourd’hui presque défaut, et.

ne sont même assurés présentement qu'à une infime minorité

d'individus des deux sexes.

Mais il ne suffit pas d’être déclaré Hbre pour l’être téellé ment. Il ne suffit même pas de posséder les moyens d'acquérir: la liberté, Il faut encore savoir en user pour son propre bien, faute de quoi l’on tombe dans une licence oppressive de la liberté ; et l’on ne tarde pas à préférer à la liberté les mornes: sécurités de la servitude. C’est fort bien de dire, théoriquement, que l’on n’a la force de conquérir la liberté que quand on en a eu la forte volonté, et que cet effort est une garantie qu'on est digne de la liberté. Cette vue d’optimisme fataliste est: vraie, au sens absolu ; elle l’est beaucoup moins quand on se: place sur le terrain accidenté des réalités, de leurs mouve-

ments particuliers, et de leurs mutuelles réactions. Des esclaves

veulent être libres paree qu’ils ont vu leurs maîtres passer les journées dans les douceurs du far niente, et leurs nuits: dans les joies de l'ivresse et de l’amour. Le travail des esclaves donne aux maîtres ce loisir. Que si les esclaves se libèrent pour: imiter leurs maîtres, la bombancee durera huit jours, le temps d’épuiser les provisions. La fin, on la prévoit. Trop heureux seront les prétendus émancipés de retourner à leur servitude, s'ils ne veulent pas mourir de faim. Les disciplines que les maitres de tout ordre ont établies dans l'intérêt de leur domi-: nation ne disparaîtront en réalité jamais, en ce qu’elles ont »-

d’essentiellement nécessaire à l’ordre public; si les esclaves

émancipés ne savent pas les pratiquer volontairement, comme jadis ils les subirent involontairement, ils retourneront à leur servitude.

Présentée ainsi dans sa forme élémentaire la plus saisissante, celte vérité ne semble pas pouvoir être contredite. Pourtant, que de gens, opposant l'individu à la société, parlent et agissent comme si l'individu pouvait exister sans la société, et réciproquement. Frappés par le spectacle des inégalités et des ‘servitudes qu'elle engendre, ils déclarent la société ennemie, alors qu’elle n’est qu’asservie. Prenant la partie pour le tout, ils englobent dans le même anathème ceux qui violentent la liberté de leurs semblables, et ceux dont l'ignorance et la faiblesse font la servitude. Les disciplines par lesquelles se maintient la servitude sont essentiellement les mêmes que celles qui assurent la liberté. Il ne s’agit donc pas de supprimer les lois, mais d’étendre à tous les garanties qu’elles donnent à quelques-uns. Cela ne se peut faire que par l’exercice d’une volonté sociale consciente, totalisation des volontés individuelles conscientes. Il va de soi qu’alors certaines formes et certains aspects de la discipline imposée, qui n'avaient pour objet que le maintien du privilège de la minorité, contre toute revendication ou atteinte de la majorité, disparaissent pour faire place à des règles communément acceptées ; chacun ayant compris qu’il en retirera une utilité particulière, ou qu’il doit sacrifier une certaine convenance à des convenances plus importantes. Mais, comme nous le verrons plus loin, le sacrifice de l’individu à la société, et même d’une certaine convenance à une ou plusieurs convenances plus importantes, diminuera de fréquence et d’intensité au cours du développement humain, et disparaîtra enfin totalement. Déjà aujourd’hui le public n'accepte plus qu’un individu soit dévoué malgré lui au salut commun. Il ne faut pourtant pas remonter à une très haute antiquité pour trouver fréquemment cette pratique, qui a eu ses équivalents modernes dans les actes inspirés par la raison d’État: une raison que la raison publique se refuse de plus en plus à admettre, et dont le réveil serait un scandale en même temps qu’une impossibilité.

Il faut donc qu’en matière de relations sexuelles l'individu arrive à se déterminer volontairement. Ce n’est rien de lui ôter les entraves sociales qui s’opposent à sa libre expansion affective, s'il ne possède en lui-même les moyens de bien employer sa liberté. En premier lieu, cela est de toute évidence, les mobiles physiologiques manifesteront leur présence et réclameront impérieusement leurs droits. S'ils sont seuls écoutés, si la seule salisfaction physique est donnée pour but au rapprochement des sexes, nulle affection durable ne se fondera, et l’humanité sera privée d’un de ses éléments de perfectionnement esthétique et moral les plus essentiels. Le contact de deux épidermes, échange de deux fantaisies, est un rêve grossier d’épicurien simpliste. Il peut satisfaire l’égoïsme de quelques sensuels insensibles, mais on conçoit qu’il ne donnera jamais le bonheur d'aimer, ni rien qui puisse en approcher. Certes, il est nécessaire de se conformer à la nature, mais n'est-ce pas se conformer plus complètement à elle, que la connaïlre, et tirer d'elle tout le bien possible ? Or, tandis que, livrée à son propre indiscernement, elle prodigue ses germes au caprice des vents, et tue ceux qu’elle a mis dans l'impossibilité de se développer, le jardinier, qui a observé ses lois et surpris une partie de ses secrels, assure aux plantes utiles leur existence et leur développement. Dira-t-on qu’il agit contre la nature? Il faudrait alors démontrer qu'il est autre chose lui-même qu'un produit de la nature éclairé par l'éducation, c’est-à-dire par l’expérience des choses de la nature. L'amour, abandonné à ses pures conditions physiologiques, limité à l’accomplissement de l’acte sexuel, ne serait plus qu’un rapprochement temporaire, auquel la sympathie n'aurait aucune part, car on sait que la sympathie, c’est-à-dire l'affection, se compose surtout d'éléments psychologiques. On a une preuve flagrante de cette vérité dans ce fait que les hommes qui sont les plus favorisés de l'amour des femmes, au sens physiologique du mot, sont aussi ceux qui aiment le moins. Il n’y a qu’à écouter leurs conversations pour savoir en quel mépris profond ils tiennent celles qu'ils appellent complaisamment leurs « victimes », mot consacré par le public, avec une admirative et cruelle stupi-

té. Répétons-le, les conditions physiologiques de la préfé-

rence sont fondamentales et essentielles en amour, mais nul amour ne peut exister s’il les considère comme suffisantes. Mais, nous l’avons dit : il est plus facile de distinguer une Vénus d'une Carabosse, qu’une femme intelligente et bonne d’une femme stupide ou méchante. Quand l’inégalité sociale,

et les contraintes auxquelles elle oblige ceux qui ne possèdent :

rien, auront disparu, on donnera plus d'importance qu’aujourd’hui aux qualités intellectuelles et morales en matière d'association sexuelle; et un plus grand nombre de personnes seront alors pénétrées de cette importance capitale des facultés intellectuelles et morales. Certes, alors, de nombreux disgraciés moraux joueront la comédie de la moralité pour avoir leur place au banquet de l’amour ; mais comme l'inégalité sociale est un grand agent d'immoralité, et que l'inégalité sociale aura disparu, le nombre de ces hypocritées ira en. diminuant, et même leur effort à jouer un rôle vertueux pourra se traduire chez leurs descendants par une pratique réelle de la vertu. D'autre part, quand les amants s’apercevront qu’en amour il faudra dorénavant payer de sa personne, et non plus de sa bourse, ils travailleront à acquérir les conditions nécessaires pour être préférés. Une culture intellectuelle plus généralisée et plus complète, grâce aux loisirs que donneront aux producteurs les perfectionnements des moyens industriels, aidera puissamment à l’éclosion de ces conditions psychologiques.

Mais, on le voit, il faut que les émancipés et les émanei-

pées de demain se libèrent de leurs vices d'esclaves, et

acquièrent les vertus des êtres libres. Ce n’est pas la condition de leur liberté, car ils pourraient vouloir et réaliser un bien dont ils seraient incapables de jouir, mais c’en est la condition de durée et de réalité. La femme, donc, qui aspirerait à l'idéal d'émaneipation sexuelle que lui préparent les faits de ce temps, — et l’on sait si les symptômes de cette transformation sociale sont abondants autant que significatifs; la femme qui ne voudrait être libre que pour faire de demain le reflet d'aujourd'hui, porterait un coup fatal à son idéal d’émancipation. Jusqu'à présent, confinée dans la famille et réduite

à la moindre éction. à la moindre initiative, elle gardait toutes les vertus passives, conservatrices de l'individu et de la société. Il en est des règles qui président aux vertus individuelles comme de celles qui disciplinent les sociétés. Elles ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, mais par l'usage qu'une minorité en fait pour opprimer fe majorité, Appliquées à, tous, et respectées de tous, dans leur essence même, elles assurent à tous sécurité et liberté. De ce qu’une femme, devenue une ouvrière, a conquis la libre disposition d’une partie de ses actes et assumé, seule, la responsabilité de sa conduite, il ne s’ensuit pas qu’elle doive tourner ses actes contre elle-même, et détruire par sa conduite sa moralité et sa santé. Les adversaires de tout progrès critiquent assez niaisement les prétendues viragos politiques qui veulent : s'égaler aux hommes. C’est là un des thèmes favoris de la caricature, littéraire et imagière, de toute idée nouvelle : les malheureux qui s’emploient à ces besognes n’ont même plus le sens du ridicule auquel ils s’exposent, deux mille cinq cents ans après Aristophane. S'ils voulaient véritablement : corriger les mœurs en riant, ils n’auraient pas besoin de se donner tant de peine à imaginer le grotesque et le contradictoire. S'ils connaissaient véritablement les mœurs, ils n’auraient pas envie de rire : ils verraient avec la même trisesse que nous la femme, devenue ouvrière, emprunter à l’'ouvrier les vices dont elle avait été préservée jusque-là. Parmi ces vices, celui qui conduit à tous les autres, et menace les générations humaines dans leur source même, le hideux alcoolisme fait des ravages incalculables dans la malheureuse population des ouvrières. Ici, l’enseignement moral est insuffisant contre l'exemple, et surtout contre les conditions du milieu. Seules, des transformations économiques et sociales, et, provisoirement, des réformes, peuvent modifier et finalement transformer cette situation. Que l’atelier soit assaini et le logis rendu attrayant, que le travail soit moins accablant, que le loisir soit occupé par des plaisirs d'ordre intellectuel, et cette plaie guérira. Les deux sexes ne trouveront plus l'égalité dans une commune abjection, mais dans la joie de vivre, l’un par l’autre, une vie rendue plus facile.

Ce n’est pas davantage dans la recherche pure et simple du plaisir physique que doit consister le désir de liberté des sexes. Dans la Dame de la mer, qui est certainement le chef-d'œuvre d’Ibsen, Ellida ne veut pas être libre pour sacrifier son acquis moral aux satisfactions sexuelles. Cette femme qui veut quitter son mari, aller au loin, user de sa liberté, est étonnamment chaste. Elle veut être libre pour être libre. Cela paraît de la métaphysique pure, que ce désir sans objet; celte volonté sans but, pour le principe, est cependant le plus admirable symbole de lidéal de liberté qui puisse être présenté aux hommes. Dès qu’elle sait qu’elle est libre et que, cachant ses larmes, son mari a renoncé à tout droit sur elle, Ellida se détermine librement ; et c’est dans les bras du compagnon de sa vie qu’elle veut finir ses jours. Ce symbole n’est pas abstrait du tout, il n’y a point là-dedans ombre de métaphysique. Si, au nom d’un amour tyrannique, qu’il n’avait pas humainement le droit d'imposer, le mari s’était opposé à la liberté de la dame de la mer, la volonté de liberté de celle-ci eût-elle été abstraite et métaphysique, alors ? Point. Elle eût haï, et légitimement haï, cet homme, qui eût émis la prétention d’être heureux par l’asservissement d’un être, et elle l’eût fui avec horreur. Même dans le cas où, par la loi, il eût contrainte à demeurer sous le toit conjugal, elle eût été plus loin de lui par la pensée et par le cœur que si l’équateur les eût séparés. La littérature d'Ibsen et celle qui suit la même voie développent, peu à peu, cette notion, acquise déjà par ceux qui conçoivent l’amour comme un sentiment, dont les conditions psychologiques et morales sont inséparables : que nul ne peut, par la force ou par l'argent, par la loi ou par les mœurs, imposer le contrat sexuel à l'être qui s’y refuse, et que la plus grande preuve d’amour consiste à s’effacer soimême et à porter noblement sa douleur. S

Étant donné qu'il n’y a de liberté pour l'individu, en matière sexuelle comme en toute autre, que dans la société et par la société, il va de soi que l'association des sexes conservera toujours son caractère social, même alors qu'auront totalement disparu toutes les fonctions et attributions de la famille ; même alors que la propriété communautaire la plus absolue aura, en même temps que l'héritage, aboli toute notion du tien et du mien dans l’abondance de tous les biens ; même alors que des chaînes de fleurs attacheront seules l’un à l’autre les amants-époux de l'avenir; même alors que l'individu, libéré de toute servitude économique, politique et morale, sera devenu l’unique cellule sociale. Il n’est pas plus exagéré que contradictoire de dire que le rôle et la valeur sociale de l'individu vont toujours en grandissant, à mesure qu’il acquiert une plus grande initiative personnelle et une plus grande liberté de mouvements. Dans les sociétés où la famille, fortement organisée, est la cellule sociale, l'individu est fort peu de chose; son action, ainsi que sa responsabilité, sont pour ainsi dire nulles, les lois générales ne l’atteignent même pas, et les infractions qu'il se permettrait ne les mettraient pas en péril : il est trop au-dessous d’elles. De là cette illusion, que l'individu est beaucoup plus libre dans les pays de civilisation rétrograde que dans ceux où chaque mouvement de la vie de relation est prévu et réglementé par une loi. Il est certain qu’à Constantinople une ménagère peut impunément secouer et battre ses tapis, ou vider ses eaux sales sur la voie publique, tandis qu’à Paris la même action lui vaudrait un procès-verbal. Dira-t-on pour cela que la liberté est plus grande à Constantinople qu’à Paris? La faculté de désordre matériel, à tort confondue avec l’exercice de la liberté, est d’autant plus grande que dominent les servitudes intellectuelles et morales. En de tels États, le

pouvoir ne se soucie pas de ce qui peut nuire aux individus, mais seulement de ce qui pourrait nuire à lui-même. A ses yeux, l'administration publique est absolument subsidiaire : il donne palais et provinces à un favori, et laisse ses employés des postes altendre parfois des années leurs appointements.

Mais revenons à notre sujet. Certes, c’est pour leur satisfaction propre que les sexes se cheat et se joignent. Mais, alors même que la communauté idéale des biens les aura débarrassés de toutes les contingences économiques, qui pèsent actuellement d’un si grand poids dans la déter- .mination de la préférence sexuelle, les individus ne devrontils rechercher que leur satisfaction personnelle et pourront-ils se confiner dans l’égoïsme à deux de l’amour, si parfait, si idéalisé qu'on puisse le concevoir ? Non. Même si aucune loi positive n'intervient pour régler et sanctionner les rapports sexuels, même si, à l'union libre, s’est substitué l'amour libre, — pour notre part, nous ne concevons pas plus l’amour sans union que l’union sans amour, idéalement parlant; el, par conséquent, cette expression d'amour libre n’a aucun sens, ou plutôt elle en a un trop précis; et à cette promiscuité, que d’aucuns osent nous présenter comme le fruit idéal de la liberté, nous préférerions, et pour la société et pour lindividu, la forte et autoritaire famille des âges dis- parus ; car, même si la spontanéité la plus absolue règle les rapports des sexes, ces rapports n’en gardent pas moins un caractère social, inhérent à la qualité de chaque individu, et à l’acte qu'il accomplit. L’individu, en effet, on ne doit jamais l'oublier, est et devient de plus en plus un être social. L'abus de sa liberté, même quand il ne nuit qu'à luimême, est un acte antisocial, et il n’est véritablement libre que lorsqu'il né peut pas plus se nuire à lui-même qu’à autrui, la liberté n'étant, et ne pouvant être que la mise en action et en valeur consciente des facultés de lPindividu. Un ivrogne, qui abolit sa conscience par son vice, ne fût-il pas un danger pour ses voisins, enfreint l’ordre général, Dans une société faiblement constituée, le tort qu’il se fait à lui-même n’a aucune importance sociale. C’est un grain de poussière

humaine qui disparait du tourbillon inorganisé. Dans une société civilisée, où chaque individu a son rôle et sa valeur propres, où son effort coopère à l'effort commun, où chacun de ses actes est un acte de relation, un échange avec ses semblables, où il est à la fois un producteur, un citoyen et un être moral, cet ivrogne, ne fit-il tort en apparence qu’à luimême, cause un dommage à la société : il est en état d’infériorité dans l'association et dans l'échange, il a reçu plus qu'il n'a donné.

On conçoit que ce qui se dit ici de l'ivrogne adonné à son vice peut et doit, à plus forte raison, se dire des individus qui limitent la durée de l’amour à la fugitive minute physiologique. L’ivrogne peut être un solitaire ; son exemple, loin d’entrainer, peut donner une juste et salutaire répugnance à ceux qui auraient un goût trop vif pour les boissons fortes. Socialement, s’il est nuisible par l’état de non-valeur auquel le réduit son vice, il peut être utile par la fonction d’ilote qu'il assume; il pallie ainsi le tort qu'il fait à ses concitoyens. L’individu qui réduit l’amour à sa fonction animale, ornât-il ses appétits ou sa dépravation des plus précieuses acquisitions esthétiques, est beaucoup plus dangereux. Non seulement il ne peut jouir seul, mais il agit par l'exemple sur ceux qui l'entourent. Il les entraîne par une pente fleurie dans les abiîimes de la volupté. Il est alors un agent actif, un propagandiste par le fait de la régression sociale et morale. Il sépare le but individuel du but collectif, puisqu'il ne cherche plus à accorder ses satisfactions propres avec les satisfactions de l’ensemble des êtres humains ; il va même à l'encontre du but collectif, puisque ses satisfactions personnelles, contraires aux satisfactions de tous, rompent l’équilibre qui doit s'établir entre nos besoins et nos désirs, si nous voulons vivre la vie idéale.

Or, le caractère idéal de l’amour est de réunir tortes les conditions de la beauté morale. Les romantiques de la métaphysique et de la littérature peuvent s’écrier mystiquement que l’amour est un sentiment qui se suffit à lui-même, qu’il est dominateur et exclusif de tous les autres, et qu’un amant qui n'est pas prêt à brûler le monde pour réchauffer les pieds de

sa belle, ou pour réjouir ses yeux, n’est pas un véritable amant. Pour un peu, Chimène, hésitant à se jeler dans les bras du meurtrier de son père, leur donnerait des impatiences. Ils en sont encore à la conception de l'amour-combat, et c’est à peine s'ils ont élevé le niveau moral de celte conceplion, prise d'ailleurs dans les réalités d’un temps qui s'enfuit. Tel amant sera admiré pour avoir entraîné avec lui dans la mort la femme qui se dérobait à sa poursuite. Ce type antisocial sera représenté comme un parfait modèle aux yeux des individualistes moraux, qui sont les plus nombreux en ce moment de transition. Mais déjà surgit un type social autre, et que la littérature exprime. Corneille ne nous a pas donné que amoureuse Chimène et la furieuse Camille. Son Polyeuctesait noblement renoncer à Pauline, qu’il croit éprise d’un autre. Il est vrai que, saisi de l'enthousiasme chrétien, il sacrifie son amour pour être plus libre de courir au martyre. Mais dans son admirable Que faire ? un livre trop peu connu, Tchernichewsky pose hardiment le problème de l’amant, à qui l’aimée en préfère un autre, et il le résout dans le sens idéal, qui est le sens social de l'avenir. L'amant qui n'est plus aimé doit s’effacer. La littérature française contemporaine ne recule plus aujourd’hui devant cette solution de haute moralité et de sociabilité supérieure. Elle ne l'a pas créé, ce sentiment nouveau ; elle l’exprime, parce que, véritablement, il est déjà au cœur des meilleurs, de ceux qui sont parvenus au plus haut degré de développement moral et social. |

On saisit ici sur le vif l’évolution du sentiment amoureux. Il va s'épurant, à mesure que la femme accroit sa personnalité et son indépendance. L'idéal, pour l'homme, n'est plus de satisfaire son instinct sexuel au moyen d’un plus grand nombre et d’une plus grande variété d’amantes, au besoin transformées en victimes, mais d’être aimé, à l'exclusion de tout autre. Don Juan cesse d’être le modèle amoureux, de quelque idéalité qu’essaient encore de le parer certains artistes de la littérature érotique. Vainement, en effet, ils ont essayé d'intellectualiser cet étalon de la stérilité, dont l'amour cesse dès qu’il est satisfait, et de le présenter comme

un amateur de sensalions sans cesse diversifiées, acharné à la culture de son moi par l'épreuve de toute la gamme des sentiments ; cet (rotomane, si cérébralisé soit-il, et le fût-1l jusqu à l'impuissar ce sexuelle, — ce qui lui ôterait d’ailleurs toute excuse et toute beauté, — est désormais un type heureusement aboli, et qui bientôt ne relèvera plus que de la pathologie.

Fourier croyait à l'éternité de ce type. Dans la furieuse et noble joie qu’il éprouvait à classer les passions, et à chercher leur utilisation sociale et personnelle, il allait jusqu’à constituer en passions distinctes des modalités, des états transitoires, même des dévialions de passions essentielles. On ne peut reprocher à Fourier de n’avoir pas eu le sens de l'évolution, et d’avoir considéré l’homme comme un être immuable. Il voulait que cet homme immuable fit de sa vanité, de sa paresse, de sa gourmandise, de sa paillardise, les moyens de sa propre joie et de la joie de tous. Il réagissait ainsi, avec une admirable et judicieuse énergie, contre la morale de privation etde renoncement que tous affirmaient, et que bien peu praliquaient, — ce qui ajoutait un vice de plus: l’hypocrisie, à ceux dont l'humanité de son temps était affligée. De plus, il comptait, et il avait le droit de le faire, sur la liberté pour la répression de l'abus. Il donnait à l’opinion publique une puissance de moralisation qu'elle possède en effet. Ceux donc, parmi ses phalanstériens, qui étaient atteints de « papillonne » n’avaient point à recourir au mensonge pour satisfaire leur instinct; ils trouvaient en celles qui avaient la vocation d’être des courtisanes les gracieux objets de leurs plaisirs.

On dira : Pourquoi n’en serait-il pas de même dans la société idéale ? Rien ne s’y opposera, que nous-mêmes. Nous pourrons, certes, papillonner autour des femmes à tempérament de courtisane, si nous sommes atteints de papillonne. Mais il reste à savoir s’il y aura beaucoup de papillons et beaucoup de courtisanes dans la Cité future. Il en subsistera, cerles, et nul ne songera à contrarier leurs ébats. Mais ils existeront comme échantillons, ou plutôt comme résidus, d’un type social antérieur, comme des individus qui ne voient.

dans l’amour que l’accomplissement du besoin sexuel, et s'en tiennent aux conditions inférieures de la préférence. Et la preuve qu'ils ne réaliseront pas toutes les conditions de la préférence sera justement dans leur papillonne, dans leur amour du changement. Quiconque, en effet, a réalisé son idéal, s’y tient, et ne poursuit pas au delà. Que si l’on objecte que la marque de supériorité de l’homme est justement l'insatiabilité, et qu’à vouloir réaliser le couple perpétuel idéal on risque de faire choir Pamour dans le pot-au-feu, il peut être répondu que l'amour idéal ne risque pas de telles chutes, à peine de n'être plus l’amour idéal. De l’être aimé, on accepte tout, on supporte tout, on embellit tout, ou bien il n’est pas l’être aimé. Dire que la saliété épuise l'amour, c'est avouer la pauvreté de cœur et d'esprit des amants, et leur peu de vigueur à s’élever vers l’amour idéal. L'amour actuel est un combat perpétuel : il vit de défensives et d’offensives, d’inquiétudes et de suspicions. Il reproduit dans le monde moral la lutte que nous voyons régner dans le monde social. Mais qui ne voit que, si, dans le monde social, la lutte, sans cesse tend à se résoudre en accord, de même, dans le monde moral et affectif, l’état de lutte pourra disparaitre pour faire place à l'harmonie.

Nous avons vu, en effet, dans l’examen des conditions économiques.de l’avenir, que l'égalité ne se fera pas entre les hommes en les ramenant, tous, à l’état de misère où nous voyons l'immense majorité d’entre eux, mais en élevant cette majorilé au niveau du bien-être où, seulement, une minorité est parvenue aujourd’hui. Est-ce à dire qu’élevés à ce niveau, les malheureux d'aujourd'hui emprunteront aux heureux, sans contrôle, sans vérification, tout ce qu’ils leur envient actuellement ? La polygamie est aujourd'hui un des privilèges de la richesse. Nul bourgeois se respectant un peu qui n’affiche une maitresse luxueusement entretenue, sans préjudice des caprices d’une heure. Mais ni les nuits passées dans le lit d'une fille plus ou moins publique, ou autour du tapis vert d’un cerele, ni les journées passées à boire ou à voir éourir des chevaux, n’ont jamais passé pour constituer la vie idéale de celui qui jouit de la richesse. Ce sont les vices et non les

conditions normales de la richesse, et ils ne sont d’ailleurs possibles que parce que la richesse est répartie en un petit nombre de mains. Nombre de riches ne sont pas nécessairement des joueurs et des débauchés. Ceux-ei, même, sont une minorité, et rien ne nous autorise à croire que leur proportion est sensiblement plus grande dans la classe aisée que dans la classe pauvre, le désœuvrement n'étant plus aussi général aujourd'hui que naguère parmi les possesseurs de la richesse. Les économistes ont raison d'affirmer que Île riche, en notre temps, ne peut plus guère compter sur Île revenu de son capital ; l’abaissement progressif du taux de F'intérêt, les incessants renouvellements du matériel industric}, et les déplacements considérables de valeurs qu'ils apportent, obligent le riche à travailler. Que trop souvent ce travail soit un exercice de lutte et de rapine, où la spéculation a plus de part que l'initiative productrice et féconde, cela ne fait pas de doute. Que l'exercice de ces facultés de lutte et de rapine ait pour corollaires inévitables des plaisirs esthétiquement et moralement inférieurs, qu'aux gains rapides de la spéculation correspondent d’anormales dépenses corruplives de solmême et d'autrui, cela est également incontestable. Mais nous nous sommes placés dans l'hypothèse de la disparition de la lutte et de la rapine, de l’organisation du travail utile, de l'association des hommes dans la lutte contre les fatalilés naturelles. Or, cette hypothèse se vérifie par tous les faits observés. Les vices inhérents à la lutte des hommes entre eux, au gaspillage d'efforts qui s'ensuit, à l'habitude de faire de la joie avec la douleur d’autrui, ces vices disparaîtront forcément, ou seront réduits à une proportion infinitésimale, qui constiluera un phénomène d’exception réduite comme étendue et comme intensité. Les jouissances physiques de l'amour, d’autre part, n'étant plus une marchandise, les hommes qui garderont une propension à la polygamie ne pourront se satisfaire que par des moyens qui amèneront la suppression de la polygamie. Ne pouvant plus payer ce qui ne s’achètera plus, ils devront s’efforcer de plaire, et, quelque loisir que puisse leur laisser le court travail obligatoire — moralement obligatoire — de l’avenir, ils dépenseront

toujours plus de temps à faire une « conquête » amoureuse par leurs seuls avantages physiques ou leurs qualités d’esprit qu'il ne leur en faut, aujourd’hui, quand il suffit de tirer un billet de banque de son portefeuille pour prendre immédiatement place au banquet de l’amour physique.

On a observé que les femmes qui ont conquis une situation indépendante, dans la société, contractent une liberté de mœurs d'autant plus grande qu’elles doivent davantage cette situation à leur effort personnel. Cela semble absolument naturel, et nul ne songe à se formaliser de voir les femmes artistes et les femmes de lettres masculiniser leurs mœurs : les amours successives et même les papillonnes semblent être un privilège de leur état, et on les considère avec raison comme de très honnêtes personnes. Puisqu'’on ne jette pas le blâme sur les hommes qui règlent, ou plutôt dérèglent ainsi leur vie amoureuse, il n’y a pas de raisons, en effet, pour que les femmes qui ont acquis l'indépendance personnelle, par l’art ou par les lettres, soient plus mal considérées qu'eux. Ces mœurs de liberté amoureuse ne se limitent plus aujourd’hui au monde, en somme assez restreint, des artistes et des gens de lettres. Dans nos grandes villes de France et dans un certain nombre de centres industriels, une très grande quantité de femmes, libérées des contraintes familiales, suivent ouvertement les impulsions de leur cœur ou de leur fantaisie. L'opinion se fait de plus en plus indulgente pour ces mœurs, à mesure qu'elles se généralisent. Dans l’état social actuel, elles constituent un péril grave. Seules, en effet, les femmes vivant d’un salaire possèdent l’indépendance personnelle qui assure la liberté de leurs mœurs. Classées dans un milieu social plus réfractaire à la liberté amoureuse, celles qui possèdent un revenu ne peuvent user de leur indépendance qu’en se déclassant, et elles sont l’exception,

— heureusement pour elles; car ces déclassées sont une proie facile pour certains individus, qui tirent de leurs avantages physiques un moyen d'existence. Mais, parmi les femmes contraintes à vivre de leur salaire, combien en est-il pour qui ce salaire soit suffisant ? On sait trop qu’à travail égal, le salaire de la femme est presque toujours inférieur à celui de l’homme. Nécessairement, donc, dans les préférences amoureuses de la femme prétendue libre, un élément économique s’introduit pour les fausser. Dès lors, où est la limite précise qui sépare une telle situation de celle de la prostituée? Dans les hésitations de cette femme, sollicitée par l’amour, quelle part de calcul intervient pour vicier ou dévier la libre expansion de ses sentiments? On voit tout de suite quel semblant de liberté est laissé aux malheureuses dans ces conflits du cœur et de l'estomac, et combien, en un tel état, sont précaires les éléments de la moralité supérieure de l’avenir, basée sur la liberté véritable, c’est-àdire sur la spontanéité naturelle éclairée par la conscience, et libérée des contraintes extérieures. | D'autre part, et c’est le moment d'y revenir en insistant et en précisant, ce n'est pas sans appréhension que l’on doit considérer l'émancipation amoureuse de la femme, accomplie dans de telles conditions. Le régime économique se modifiera certainement un jour de manière à assurer à la femme une plus complète liberté dans la préférence. Mais, de la période actuelle d’individualisme moral, la femme n’aurat-elle point gardé pour un long temps, dans l'avenir, des habitudes d'indépendance amoureuse, qui sont la négation même de l’amour idéal? Organiquement, la femme est moins ardente que l’homme au plaisir physiologique de l’amour ; moralement, elle fait, plus que l'homme, sa préoccupation principale des choses de l'amour. Il s’ensuit qu'il y a en elle une plus grande propension à la fidélité, le cœur et la tête, le cœur surtout, étant plus actifs que ies sens. C’est là une précieuse sauvegarde pour l'avenir de l’amour parfait, un trésor qu'il faut se garder soigneusement de dissiper. Rappelons-nous que c’est à ce double état physique et moral de la femme qu'est due l’évolution de l’amour

L'ourNIÈRE. — Idéal. soc. 1%

dans le sens de la pureté et de la beauté. Si la femme avait été dans notre espèce la femelle lascive que connaissent certaines espèces animales, l'humanité énervée languirait encore à l’état sauvage dans les forêts et les déserts. Or, ne le nions pas, la femme moderne, surtout la femme émancipée, veut, elle aussi, goûter aux plaisirs physiques de l’amour. C’est son droit, etil n’y a dans l'exercice de ce droit nul péril pour elle ni pour la société, à la condition que la femme émancipée renonce à faire de l'amour sa principale, sinon son unique préoceupation ; à la condition que l’amour-passion, au lieu d'évoluer en amour-vice, évolue en amour-sentiment. La liberté, encore une fois, ne consiste pas dans la faculté et le pouvoir de se nuire, et de nuire à autrui, mais dans la connaissance et l’emploi des meilleurs moyens de faire son propre bonheur, en l’accordant avec celui d'autrui; attendu que la liberté n’est pas un acquis individuel, mais un acquis social; et que, là où la société n’existe pas, il n’y a pas liberté, mais assujettissement de l'individu, ignorant et désarmé, aux forces intérieures et extérieures de la nature. Donc, si la femme veut continuer d’être un individu social, développer sa liberté et grandir dans notre respect et dans notre amour, il lui faut, dans la crise morale et sociale actuelle, demeurer l'actif agent d’idéalisation de l’amour qu’elle fut toujours. Ses sens se sont éveillés avec sa liberté. Encore une fois, il n’y a nul mal à cela. Le couple, ainsi, se complète et l'amour n’est plus la jouissance de l’homme par la femme. Les sens, associés au cœur et à la tête, font entrer la femme dans la plénitude des joies amoureuses. La femme s'égale ainsi à l’homme, et celui-ci n’est plus l'unique poursuivant d'amour. Il ne peut plus dire à la femme : Donne-mot ton corps, je te donnerai de l'argent. Ils se disent tous deux : Donnons-nous notre corps, et doublons notre joie de notre joie réciproque. Mais si la femme, éveillée à la vie amoureuse complète, imite l’homme et donne aux plaisirs des sens la prédominance qu'ils ne doivent pas avoir en amour, l'humanité est perdue. N'oublions pas, de plus, que la femme est un être excessif et absolu, de par une éducation sociale et morale héréditaire. Son organisation nerveuse, enfin, est

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autre que celle de l'homme, et la rend plus que lui résistante aux fatigües du plaisir. Ne voit-on pas, au bal, de frêles enfants fatiguer les plus robustes danseurs! Prenons garde que la danse amoureuse où vont entrer les femmes, avec la fougue qu’elles apportent en toute chose, augmentée encore par l'attrait de la nouveauté et l’entrainement de l'exemple, ne fasse de l'amour de demain: une ruée furibonde des sexes, où s’'épuiserait vite notre espèce. Seule, la conception de l'amour idéal, de l’amour complet, conscient, où s'unissent en un harmonieux accord le cœur, la tête et les sens, peut sauver l'humanité de ce péril. Que la femme se donne en toute liberté, pour prendre sa part de la plus grande joie que connaisse l'humanité sensible, mais qu’elle se donne dans toutes les conditions de la liberté. Que nul calcul d'intérêt ou de situation ne vienne plus fausser le don d'elle-même : pour cela, il faut que son émancipation sexuelle soit corrélalive à

son émancipation économique et sociale. Qu'elle connaisse

son propre sentiment, dans toutes les conditions qui le détermipent : pour cela, il faut qu'elle ait la notion de l'amour complet, débarrassé de mystères dus à notre ignorance ; il faut qu’elle ne se décide à préférer qu'après avoir acquis la certitude de s'être, autant que possible, rapprochée de l'idéal conçu par son cœur et par sa raison. Elle a trop souffert de l'inconstance masculine pourque, par une stérile et périlleuse vengeance de sexe, elle lui substitue l’inconstance féminine. Ce n’est pas en mettant le monde à l'envers que nous le ferons marcher mieux, mais en le perfectionnant, dans la direction que lui indiquent à la fois la nature et notre raison éclairée. L'amour idéal se reconnaît à ceci : il réalise si pleinement les conditions de la préférence, que les êtres qui ont eu le bonheur de le trouver ne peuvent même pas avoir la pensée de le chercher ailleurs. Il se reconnaît encore à ceci : 1l n’est pas fait d’aveuglement et de fureur, mais de clairvoyance et de sagesse ; ce n’est pas pour ses défauts qu'il s'attache à son objet, mais parce qu'il sait que, nul n'étant parfait, le plus digne objet d’amour lui-même ne peut réaliser la perfection absolue.

Mais la famille idéale ne se réduit pas au couple. Pour

elle-même, autant que pour la société dans laquelle elle. trouve ses conditions d’existence et ses garanties de sécurité : et de durée, et sans laquelle elle ne serait rien, elle s? complète par l'enfant. Bien que, dans la société idéale, la famille ne soit plus la cellule sociale; qu’elle ait cessé d’être une unité économique, juridique et civique ; que les devoirs attachés à la fonclion de chef de famille aient disparu en même temps que ses droits; que l’œuvre d'éducation et la charge d'entretien des enfants ineombent désormais à la société, le couple amoureux n’est pas uniquement sa propre fin. L'individu tend à devenir l’unique cellule sociale, mais la famille demeure, par l'amour, la cellule morale par excellence. Si l'individu acquiert son autonomie, c'est par la conscience et l’exercice de son rôle de solidarité dans le concert social. La famille, pour sa part, ne conservera sa nécessaire autonomie morale que par la conscienee et l’accomplisement de ce qu’elle doit à la société. Quel plus précieux gage de l'amour partagé que les fruits vivants de cet amour ! Dans la famille contrainte et d'existence précaire de ce temps, les enfants sont une lourde charge, un sujet d’appréhensions constantes. Combien peu, parmi ces chers êtres, sont les fruits d’un amour partagé! Combien voient le triste tableau de la discorde conjugale, amenée par l'inconscience amoureuse et les disconvenances qu’elle entraine, aggravée par les besoins matériels d’une existence incertaine, ou les cupidités non satisfaites de parents acharnés à jouir du présent ! Combien, devenus grands, aspirent à la mort de ceux à qui ils doivent Ja vie, afin de jouir à leur tour des biens que leur procurera lhéritage familial ! Et voici que la famille moderne, dans ses lypes les plus immédiatement et égoïstement conscients, restreint la mise au monde des enfants. Les moralistes, les économistes, les politiques, effrayés du péril de la dépopulation, voient au mal plus de causes que de remèdes. Pour les causes qui tiennent au régime de la propriété, à cette incertitude du lendemain où vivent les gens de pelite bourgeoisie et les salariés supérieurs, il n’y a pas lieu de s’en inquiéter. Elles disparaitront avec le régime social qui les produit. La limitation volontaire des naissances est un premier effort, tout spon-

tané, vers une réglementation sociale, et celle-ci ne constituerait un péril que si elle continuait à se produire par les mêmes causes, c’est-à-dire dans un milieu social condamné à demeurer dans l’état où il existe présentement. Elle constituerait pour la France un péril, si l’on n’avait observé que la limitation volontaire de la production des enfants se manifeste partout où se développent, parallèlement, l'esprit de prévoyance et l’esprit démocratique. Donc, pour ce qui est des causes économiques et sociales de la dépopulation, ül suffit, si l’on veut les voir disparaître, et avec elles les effets socialement nuisibles qu’elles entrainent, de hâter le mouvement de transformation économique et sociale, prévu et formulé par Le socialisme. D'ailleurs 1l serait souveratnement injuste et absolument ridicule de erier aux gens qui sont parvenus à la notion du lendemain : « Faites des enfants. » Ils auraient trop beau jeu à répondre : « Les nourrirez-vous? » Au lieu de recommander aux prévoyants une plus abondante procréation, ceux qui ont une action sur le public feraient mieux de moins prêcher et d'agir davantage. Lesimprévoyants sont encore, en France aussi bien que dans les autres pays d'Europe, en très grand nombre. C’est surtout dans ies métiers de force, peu rétribués, qu’on les rencontre. Parmi eux, la procréation est abondante, mais la mortalité infantile y est à un chiffre si élevé qu’en somme le jeu cruel des forces économiques et sociales y fait la même œuvre de dépopulation que là où la limitation des enfants est volontaire. Il y a, en France, dans cette portion la plus malheureuse et la plus prolifique de la classe ouvrière, plus de cent mille enfants à sauver par an. Qu’on les sauve, par une hygiène mieux entendue, par de sérieuses mesures sociales d'assistance ; cela vaudra mieux que de prêcher inutilement contre la dépopulation.

L’individualisme social produit nécessairement lindividualisme moral, et, si une transformation sociale ne devait pas amener une profonde réforme de nos mœurs, la dépopulation pourrait être le péril, non du présent, mais de l'avenir. Ce n’est pas seulement parce qu’ils craignent de vouer leur descendance au malheur que des époux, en notre temps,

répugnent à la procréation, mais pour un motif plus immédiat et plus égoïste. L'enfant gêne leurs amours, entrave leurs plaisirs. De plus en plus, on veut vivre pour soi, tirer de la vie tout ce qu’elle peut donner de joies et rejeter des charges qu’elle impose tout ce qu’on en peut rejeter, sans tomber sous le coup des lois ou la censure de l'opinion. Or, nulle loi ne contraint de faire des enfants, et l’opinion devient singulièrement indulgente aux ménages qui déclarent ne pas aimer les enfants, et le prouvent en demeurant stériles. C’est précisément parmi les femmes émancipées ou en voie démancipation, plus complètement initiées aux plaisirs physiques de l’amour, que se généralise cette pra- “tique. En <lles, la mère se sacrifie à l’amante, et de la maternité elles ne voient que les douleurs et les soucis. IL est fait grand bruit, ces temps-ci, des charcutages antisociaux, antihumains, auxquels se soumettent des femmes, qui n’ont point l’excuse de la maladie, et par lesquels elles

sont stérilisées. Ces abominables pratiques sont en train de

se substituer. à l'avortement, si l’on n’y prend garde. Or, physiologiquement, elles sont aussi dangereuses, sinon davantage. Ce n'est pas impunément que la femme peut renoncer à une de ses fonctions essentielles, et tout détraquement physiologique a pour conséquence directe et immédiate une déséquilibration mentale et morale. Heureusement, ces manœuvres n’ont pas encore gagné la partie laborieuse des populations, car l’eunuchisme féminin, s’il atteignait seulement la proportion d’un centième, serait plus dangereux pour notre Occident civilisé que l’eunuchisme masculin ne Vest pour le torpide Orient.

Comment done déterminer le couple de l’avenir à ne pas s’enfermer dans l’égoïsme à deux ? D’abord en lui montrant les dangers que courent les femmes à vouloir s’opposer à la nature. Le propre de la civilisation n’est pas de violenter la nature et d'agir contre ses directions, mais de la connaître afin de la mieux utiliser. Parmï les lois naturelles, celle qu’on ne peut éluder est sans conteste la reproduction de l'espèce: La mentalité, le caractère, la santé d’une femme stérile sont de beaucoup inférieurs à ceux de la femme normale. Les

prétextes d'hygiène, qui recouvrent trop souvent de préventifs avortements, n’ont pas, en réalité, amélioré la santé des femmes; si une statistique était possible, il serait curicux d'établir une relation entre la très grande quantité de femmes frappées dans leur sexe par la maladie, et le mouvement de la dépopulation. Mais on sortirade l’état de demi-conscience où l’on est, et, si l’on continue de limiter volontairement le nombre des enfants, on le fera sans aller jusqu’à la stérilité; l’idée de salut individuel, suggérée par la science, conduira à la notion du salut social. Pourtant, cette idée, à elle seule,

serait insuffisante ou risquerait de se fixer trop tardivement

dans le cerveau collectif si, dès à présent, on ne démontrait à tous que, dans l'avenir encore plus qu'aujourd'hui, la prospérité de chacun dépendra étroitement de la prospérité commune, et que nul ne pourra nuire à l’ensemble social sans danger pour soi-même. À la procréation inconsciente et déréglée des enfants, que la nature et une organisation sociale défectueuse se chargeaient de limiter par une mortalité prématurée, succède une réglementation individuelle des naissances inspirée par la prévoyance personnelle et le désir individuel de jouir de la vie. A cette réglementation individuelle, partiellement consciente, succédera une réglementation complètement consciente, où le point de vue individuel sera rectifié par la science, et adapté au point de vue social. Ainsi s’établira l'équilibre heureux des fonetions et des jouissances, des droits et des devoirs, pour assurer la continuité de l’espèce, déterminée par sa seule volonté enfin éclairée sur ses conditions d’être et de devenir. D'autre part,

le couple familial saura que le vrai bonheur consiste dans la

vie affective complète ; et celle-ci n’est pleinement satisfaite que lorsque l'être humain se voit revivre dans les petits êtres appelés à la vie dans la joie de l'amour, volontairement et consciemment, avec la certitude de leur assurer les biens dont il jouit lui-même. D'autre part, relié plus étroitement à l’ensemble social par les bienfaits qu'il en recevra, le couple familial contribuera avec allégresse à combler les vides, que la mort ne cessera jamais de faire, dans notre espèce soumise aux inéluctables lois de la nature. On se console mieux

de voir disparaitre le passé dans la personne des parents aimés, quand on voit grandir l'avenir dans la personne des enfants chéris. On se résigne plus facilement à vieillir, on se prépare plus aisément à rejoindre ses ancêtres dans le grand repos, quand on a autour de soi la certitude vivante et affectueuse de ne pas mourir tout entier. On trouve doux le devoir social d'assurer la continuité de l’espèce, quand ce devoir ne vous enchaîne qu'avec les fleurs qu’on a soi-même cueillies, dans les jardins embaumés de l’amour pur. Confiance, donc! l’espèce ne périra pas. Inconsciente, elle se reproduisait à travers les pièges de la nature et parmi les combats que se livraient les hommes. Consciente, elle se survivra, embellie par l'amour, fortifiée par la science, dans un univers soumis à sa toute puissante volonté.

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