ABSORPTION DU GOUVERNEMENT DANS L'ÉTAT
la fiction héréditaire qui fait du monarque le chef des armées, il peut donner l’uniforme aux membres de sa famille et transformer même des femmes en colonels honoraires. Parfois, il est vrai, la fiction ramène à la réalité ancienne: le souverain fait généraux des enfants, ses enfants, alors qu’ils ont à peine Pâge d’un sous-lieutenant et les capacités d’un caporal. On a vu, dans la guerre turco-grecque, l'état-major hellène, embarrassé d’un tel chef, désorganiser la retraite et la changer en déroute pour sauver la précieuse personne d’un général du « bon plaisir », qui n’eut pas même le courage d’un - simple soldat. Les princes s’embourgeoisent aujourd’hui. Quand ils prennent les vices de la classe où ils tombent, ils n’ont pas de plus vif plaisir que de s’en aller faire la fête, sous un transparent incognito, dans les villes de joie ; ils font des dettes, et, moins heureux que don Juan vis-à-vis de M. Dimanche, il leur faut trouver des moyens de payer leurs créanciers autrement qu’en belles paroles. Quand ils prennent les vertus bourgeoises, én fonctionnaires prudents, qui se savent à la merci d’une révolution, ils placent leurs économies à l'étranger. Un jour viendra où 1} n'y aura plus de royaumes ni d'empires en Europe. On verra néanmoins de bons bourgeois, d’allures sinon de naissance, se parer encore des titres de roi et d’empereur, comme nous voyons encore de nos jours des ducs, des marquis, des comtes et des barons, bien qu'il y ait beau temps que la féodalité soit abolie, et qu'il n’y ait plus trace en Europe de leurs duchés, marquisats, comtés et baronnies. Si le régime capitaliste subsiste encore avec ses privilèges et ses ridicules, nos enfants verront de riches Américaines épouser des rois sans couronne et être reines sans royaume.
Dans les nations démocratiques, ou plutôt, car il n’en est pas encore absolument de telles, dans les nations où se développe la démocratie sous la forme républicaine, il se produit ceci, que les représentants du souverain ne jouissent pas, à beaucoup près, de l'estime et du respect qui entourent les représentants de l’État. Le peuple n’est pas encore habitué à sa souveraineté et, d’ailleurs, nous avons vu quelles conditions intérieures et extérieures la rendent
illusoire. Un représentant de l’État, un fonctionnaire, un magistrat, si infimes soient-ils , sont pour lui les vrais souverains. Les représentants qu'il choisit, ou qu’il est censé ehoisir, font ou défont bien les lois ; mais comme c’est précisément des lois qu'ont à souffrir les membres de la Cité, et que, d'autre part, il y a toujours un caractère fondamental de subordination d'élus à électeurs, ceux-cis’en prennent à ceuxlà, non du mauvais fonctionnement de l'État, mais de ce qui leur arrive personnellement de désagréable. De plus, les fonctionnaires de l'État, en appliquant les lois, lèsent des intérêts particuliers ; ceux-ci recourent aux élus non pour le redressement d'un tort ou pour un rappel à la loi, mais pour qu'ils supplient tel fonctionnaire de leur éviter le dommage, ou la punition, que leur inobservation des lois ou des règlements leur a valus. Si les élus du peuple ne veulent pas favoriser ceux qui ont voté pour eux, ou leur procurer des emplois dans les fonctions publiques ; si, pour garder leur indépendance vis-à-vis du pouvoir exécutif, et remplir en toute liberté leur devoir de contrôle vis-à-vis de ses actes, ils refusent de se mettre au service des intérêts particuliers, les mécontents feront, contre les élus, une telle campagne auprès des électeurs qu’à l’expiration de leur mandat ils courront grand risque de n'être pas réélus. Au citoyen mécontent du dommage que leur cause l’application de la loi, le fonctionnaire répond : « C’est la loi, je n’y puis rien. Je ne suis qu’un agent d’exécution. » Le député, s’il fait la même réponse, s’altire cette réplique : « Si la loi est ainsi, changez-la. — Je ne puis la changer seul. — Eh bien! changez-la pour moi. Intercédez auprès de ses agents d'exécution, et ses rigueurs me seront épargnées. — Si je le fais pour vous, il faudra que je le fasse pour d’autres. — Les autres, je m'en moque. Vous ferez pour eux ce que vous voudrez. Faites pour moi ce que vous devez. Ne vous ai-je pas élu ? Songez que si je vous ai fait, je puis vousdéfaire. » Si l'élu objecte qu’on ne l’a pas « fait » pour cela, son interlocuteur ne comprend plus, car l'intérêt est là pour l'empêcher de comprendre. Comme un trop grand nombre d’élus ont pour le pouvoir une sorte d’amour maladif, qui leur ôte jusqu’à la notion des raisons pour lesquelles ils